De mémoire de Bête (1)
un roman de

de Jean-Yves Duchemin


« Quand la réalité est plus romanesque que la légende… »



– L’heure de la « parenthèse argentée » –



Le crépuscule vient de pousser la Margeride, en Lozère, dans un trou noir où veille un œil lumineux, grand ouvert, et cillent des regards plus pro-fonds…
Sillonnant l’air, des chauves-souris quadrillent le ciel de leurs trajectoires nerveuses et hésitantes… Dans les courants d’air, elles tissent une inoffensive toile de fils invisibles…
Bavards, des crapauds s’expriment ; à l’écoute, des grillons leur répondent…
Là-haut, imitant des lucioles, les étoiles filantes entament leur ballet et mitraillent l’espace… De loin en loin, des chouettes s’ébrouent dans les arbres, et les branches claquent dans le silence tels les os d’un squelette que l’on démembre…


Profitant d’un rayon de lune, l’homme fixe intensément la montre qu’il a trouvée à proximité du stand de tir. Elle est aussi grise que ses longs cheveux mal peignés. Il l’a posée sur un rocher plat et la contemple, penché en avant, les mains au fond des poches de son pantalon trop ample et rapiécé par endroits. Les aiguilles, qui sont phosphorescentes, ont visiblement stoppé leur ronde sur minuit (ou midi). On le croirait hypnotisé, tant son regard donne l’impression d’en traverser le cadran, pour cibler un objectif situé au sein de la pierre mais au-delà du temps. On aurait presque craint pour l’état de ses yeux, après qu’il fût sorti de cet état de transe où il s’était plongé de façon… aveugle. Il ne parvient pas à se retenir de murmurer, comme s’il comptait les secondes, et lutte contre l’envie de crever la nuit en hurlant qu’une nouvelle minute a pointé le bout de son museau.
Pour une obscure raison, il se sent subitement rajeunir. Son articulation au niveau de l’épaule droite, qui le faisait atrocement souffrir à la moindre sollicitation, est désormais parfaitement huilée, ses genoux ne craquent plus, son dos se courbe sans rechigner, son cou ne grince pas… La rouille a curieusement déserté son squelette. Mais tout ceci résulte forcément d’une fausse impression favorisée par la fébrilité éprouvée face à cette « parenthèse argentée ».
Plus tôt, il a remarqué l’objet précieux alors qu’il déambulait entre les baraquements de la fête foraine qui s’est installée à Langogne, fidèle au poste et à l’habitude, sur la place du marché aux bestiaux. Et il ne peut s’empêcher d’imaginer le pire…
« Quelqu’un l’aura gagné en fusillant une proie artificielle, ensuite égaré dans la foulée, trop occupé à revivre par la pensée l’impeccable carton. Le forain n’aura eu qu’à suivre le sniper d’opérette, dans le but de lui chouraver le butin. Il aura feint de lui demander l’heure exacte, par exemple, et, constatant la présence de la babiole à ses pieds, se sera ravisé, déprogrammant à contrecœur l’agression longtemps envisagée. Dès lors, il se sera baissé discrètement, la récupérant afin de la remettre en place, à l’emplacement réservé aux trophées de chasse… »
Se ravisant, il pense que c’est assez improbable, car elle est très ancienne, et, hormis un brocanteur, personne ne se permettrait de l’exposer ainsi. D’ailleurs, il serait masochiste d’attiser la convoitise du premier venu en affichant délibérément quelque chose dont on ne se séparerait pas pour tout l’or du monde ! Il a exagéré, en est conscient, toutefois son sourire crispé en dit long sur son état d’esprit. Ce serait comme vendre des poupées vêtues de robes déchirées ou des nounours manchots…
Il la récupère, la glisse à son poignet gauche puis, songeur, s’assied où elle trônait, bijou arrogant soutiré à son écrin. Ses os malmenés troublent à nouveau le silence de l’obscurité. La récréation a été trop courte.
Au loin, un grand-duc s’affirme par un bruyant battement d’ailes.

Bizarrement, nonobstant des soucis de vue qui l’obligea autrefois à porter en permanence des lunettes ou des lentilles, la soudaine perfection de son acuité visuelle ne l’avait même pas interpellé. Mais il n’avait plus les moyens financiers nécessaires à l’entretien de sa santé oculaire, et l’effet de surprise avait sans doute occulté ce détail pourtant d’importance.
Une intense émotion motiva-t-elle ses sens à se surpasser, contrairement à d’autres individus, médusés au point d’avoir, confrontés au stress, leurs réflexes élémentaires totalement paralysés ? Immédiatement, tandis qu’il s’était penché pour ramasser la tocante, faisant claquer ses vertèbres, quelqu’un l’avait bousculé, le déséquilibrant, et une étrange odeur avait accompagné le mouvement brusque du petit maladroit. Il lui avait semblé que c’était un gamin, oui, car il avait flairé cette Eau de Cologne dont sa mère l’aspergeait tous les matins, voici des lustres, avant qu’il ne s’harnache de son cartable pour partir à l’école.
Oui, mais voilà, plusieurs décennies ont passé, et les méthodes d’aromatisation du corps ont radicalement changé ! Malgré cela, conservateurs dans tous les domaines, les anciens sont restés de grands enfants ! Et aujourd’hui, ce parfum jugé ringard est essentiellement utilisé par les personnes âgées qui, en « larguant » ces drôles d’effluves, se font plus remarquer qu’ils ne passent inaperçus, putois humanoïdes que l’on ne peut croiser dans la rue sans se pincer le nez. Néanmoins, là, trop de senteurs différentes s’accumulaient autour de lui, pour qu’il soit absolument certain de sa perception olfactive. Ainsi son hypothèse battait-elle de l’aile, moineau au vol fragilisé par les bourrasques.
Le lieu était très fréquenté par la jeunesse, et, victime d’une association d‘idées ou d’un report affectif, il avait très bien pu imaginer cette fragrance qui avait tant imprégné son propre passé – un passé plutôt lointain, ma foi.

La kermesse avait attiré les foules : estivants, « gens du cru », gendarmes se fondaient en une masse compacte, tous affichant un intérêt commun capable d’effacer les frontières géographique, civique et sociale… Les manèges étaient bondés, les autos tamponneuses cartonnaient et les cris fusaient, les adultes n’étant pas les derniers à donner de la voix. Le bruit était assourdissant, la musique déferlait, et les corbeaux survolaient cette agitation populaire sans que l’on entende leurs ricanements de crécelles martyrisées, tant ils étaient couverts par les essaims de décibels. Parfois, une buse se joignait à eux, les pourchassant dans le simple but de les effrayer, et ils s’éparpillaient en éventail, escadrille frappée au cœur par l’ombre mortelle de la DCA.
Cette date des réjouissances ne figure pas sur le calendrier des coutumes locales, ni nationales ; aussi, chaque année, les citadins qui ont séjourné dans un village voisin ou sont de passage, en perdent régulièrement leur latin. Dépités, ils préfèrent classer ces festivités archaïques mais tellement irremplaçables dans leur spécificité au rang d’anecdotes campagnardes. Il n’y a aucune raison officielle, ce n’est pas un jour férié, pourtant ici et nulle part ailleurs, chacun sait qu’il est temps, ce week-end précisément, de s’amuser sans se poser de questions. Ce soir, le bal sera musette ou ne sera pas, et les vieux danseront, évitant d’imiter ceux des grandes villes, qui râlent beaucoup mais ne bougent guère. Et c’est tout juste si l’on n’entendra pas les sabots claquer sur les pavés.

Il avait plu toute la matinée, et, dans l’après-midi, la présence de cette « parenthèse argentée » aurait dû sauter aux yeux des badauds, les éclaboussant de lueurs fulgurantes, car elle rutilait entre deux flaques d’eau dont les reflets évoquaient des ombres par le mouvement et l’acier par la couleur. C’était déjà un miracle que personne ne se soit penché sur son cas avant. Et puis, après tout, peut-être était-elle destinée à cet homme las qui, sous le choc d’un émoi incontrôlable, retrouvait provisoirement l’ardeur de ses vingt ans…
Maintenant, comme s’il venait d’apercevoir un OVNI atterrissant dans un pré, il reste prostré, figé dans une immobilité de statue. Quelques minutes plus tôt, il a été subjugué par sa découverte, mais là, il accuse le coup, moralement atteint. Il n’y avait vraiment pas de quoi se mettre dans un état pareil, mimant involontairement le savant médusé qui, à deux doigts de toucher au but, flirte avec une révélation fondamentale ! Il avait été sur le point de capter la fréquence d’un horizon reculant sans cesse, et s’étonner, à son âge, de garder en point de mire une vision qui s’éloigne, relevait de la plus élémentaire des logiques.
Toutefois…
Il y a cinq ans, une intuition inespérée lui avait permis d’anticiper in extremis un accident, alors qu’il endossait la panoplie de la victime malchanceuse. Cible idéale d’une flèche du destin, il allait lutter contre la providence de façon très personnelle, déterminé à éviter le pire en sollicitant une zone de son cerveau que d’aucuns négligent naturellement. Sans l’entendre venir, il sut qu’une voiture folle fonçait sur lui et s’apprêtait à le percuter de plein fouet, sa trajectoire fluctuante dirigeant la mort tout droit sur sa personne. Un jeunot n’y aurait vu que du feu, s’offrant à un fauchage inévitable, mais lui, non, il avait… deviné ! La veille au soir, il avait appris la mort de Tiburce Barnouin, alias Titi, un ami très cher, encaissant tant bien que mal la terrible nouvelle. Juste avant l’impact virtuel, il gambergeait sur un trottoir déserté par les casaniers du dimanche, écoutant au moyen d’un baladeur un vieux tube qui datait de l’époque où il fréquentait la cousine et confidente de son pote décédé. L’esprit ailleurs, il bâillait aux corneilles, empêtré dans quelques souvenirs qu’il jugeait mémorables. Le conducteur s’était effondré sur le volant, frappé par une crise cardiaque, et sa caisse filait avec des œillères dans cette rue arpentée par un piéton solitaire et esseulé. Stationnant à moins d’un mètre du caniveau, l’homme avait ressenti comme un excès subit de chaleur au niveau de la poitrine, et une étincelle avait embrasé son cerveau en train de cogiter. A la vitesse de l’éclair, il s’était écarté au dernier moment de la « ligne de visée » de la torpille sur roues, effectuant un roulé-boulé digne d’un cascadeur…
Pourtant, il devrait commencer à avoir l’habitude de ce don qui a poussé en lui telle une herbe sauvage spécialisée dans la colonisation des collines pelées. Sa vie était constellée de ce type d’anecdotes dangereuses, d’événements le concernant et qu’il avait pu – su – gérer grâce à un don de prémonition mis en branle par une intense émotion.

Toujours assis sur le rocher plat, il rapproche la montre grise de son oreille droite, afin d’en contrôler machinalement la régularité du tic-tac. Sa main ridée aux veines saillantes tremble. Il réalise soudain que ce geste est inutile : la trotteuse ne cavale plus, et elle ne va pas, comme par enchantement, se remettre à courir (à galoper ?) uniquement parce qu’il le désire inconsciemment. Il n’a aucun pouvoir sur les objets, même si les apparences tendent à prouver qu’il en a sur le temps. Seul un horloger pourrait aider l’aiguille retardataire à quitter l’écurie, pour gambader avec sa grande sœur, tellement plus lente qu’elle. Puisque la tocante ne fonctionne plus, il n’entend pas les cafards piétiner sa part d’éternité… C’est son expression favorite ; il l’emploie surtout lorsqu’il est question de donner l’heure à un quidam pressé.
– M’sieur, vous avez l’heure ?
– Vous ne devriez pas me poser cette question, mon garçon ! N’entendez-vous pas les cafards pianoter les notes du temps ? Et celui qui vient de piétiner la cinquante-neuvième minute de 14 heures vous salue bien bas en vous annonçant qu’il est 15 heures !
Ses yeux étaient si lumineux que les gens fuyaient son regard avant qu’il n’ait terminé sa tirade, craignant d’être éblouis, et ne connaissaient jamais l’heure quand le hasard choisissait cet individu bizarroïde pour la leur donner.
Omettant de le remercier, ils partaient en pestant, rouges de colère…

L’homme a cinquante ans mais en paraît vingt de plus. Il est grand, voûté, boite, surtout les jours de pluie, quand les rhumatismes entrent en scène, imitant les escargots. A force d’anticiper, pour se rééquilibrer, son horloge biologique s’est affolée, prenant de l’avance. Véhicule de chair, sa carrosserie voyage dans le passé, tandis que le moteur tourne dans l’avenir pour mieux le devancer dans le présent. Les cafards temporels se sont métamorphosés en termites et grignotent son cerveau, où des trous de mémoire apparaissent çà et là, mouches noires qui ne s’envoleront plus… Alzheimer le guette, en embuscade, prêt à l’étouffer, fourbe présence aux tentacules corrosifs et dévastateurs.
Et voilà qu’il a déjà oublié le nom de ce village dont il a parcouru les rues comme un fantôme ! Pelotonné dans les bras de monts verdoyants au creux desquels l’Allier ronronne, il n’a pas marqué l’homme au point de solliciter ses connexions mentales sans un effort conséquent. Mais cela n’a aucune importance, car il a désormais l’habitude de ces attaques d’amnésie partielle… Il a depuis longtemps constaté qu’elles ne visent que des contextes particuliers, ne se produisant qu’à l’occasion de périodes de forte tension nerveuse. Selon qu’il est de bonne ou de mauvaise humeur, il souffre de cette défaillance ; parfois au point d’être envahi par de cruels remords. Dès lors, il n’est pas rare que l’un d’eux n’éveille en lui une profonde crise d’angoisse qu’il ne peut réfréner qu’en ingurgitant une bonne dose d’alcool. Souvent, d’une minute à l’autre, il ne se rappelle pas ce qu’il ignorait soixante secondes plus tôt, et c’était agréable, car il avait l’impression d’être incollable sur tous les sujets. Par exemple, l’année précédente, ici, les manèges étaient-ils aussi nombreux, bruyants et joliment colorés ? Les enfants criaient-ils avec autant de force, exprimant leur joie ou leur peur de décoller ? Les gendarmes jetaient-ils déjà des œillades appuyées aux jolies filles du pays ? En revanche, le passé le rattrape lorsqu’il s’y attend le moins, et il se transforme aussitôt en otage, le prix de la rançon restant tabou.
Chaque fois que le destin cligne des yeux, lui signifiant qu’il est en danger, quelque part on accélère le déroulement du tapis rouge, et la date de la rencontre inévitable se rapproche. Au détour de rêves flous, il a cru voir que cela se passera dans un endroit ténébreux… sous un pont probablement… à la tombée de la nuit sans doute. Mais lequel ? Il y en a tellement dans ce coin perdu du centre de la France !
Son vécu est devenu une prison qu’il fuit en s’ancrant dans le présent ; il ne peut toutefois lutter contre l’appel du large et ce rajeunissement qui le harcèle par petites touches toujours trop brèves. Alors il endure, car cela évoque un bonheur envolé que personne ne pourra lui voler et qu’une force supérieure lui restitue épisodiquement. Mais à quel prix ? Paradoxalement, l’instant des retrouvailles le détruit à petits feux plus qu’il ne le réconforte. C’est une thérapie fourbe, une bombe à retardement…
Dans moins d’une semaine, il aura parqué cette portion de lieu et de temps dans un tiroir secret de son cerveau, où il est d’ordinaire prévu que les souvenirs se réunissent, classés, comme sur une carte postale.

L’homme respire à pleins poumons, profitant au maximum de l’oxygène et de la quiétude nocturne. Las, il soupire en levant les yeux au ciel ; les étoiles y ébauchent des perspectives pointillistes qui le laissent de glace. L’atmosphère est imprégné de bruits naturels, vibrants, d’animaux s’ébrouant ou chassant, d’insectes stridulants. Ils appartiennent aux races que le sommeil fuit depuis la naissance du monde, tandis que d’autres se sont calfeutrés dans les gîtes, les terriers, à l’abri des menaces sous-jacentes qui serpentent, trottent ou volent autour des arbres assoupis. L’air est vivifiant, l’herbe et les feuillages dégagent comme un parfum de pureté, et cela ne peut que chatouiller les narines d’un citadin habitué à la pollution des grandes villes.
De jour comme de nuit, la Margeride, en Lozère, est un site agréable, un authentique piège à routards. Le genre d’endroit où l’envie de poser ses bagages devient une urgence une fois qu’on l’a fréquenté ne serait-ce qu’à l’occasion d’un passage éclair. Durant l’été, cela grouille de gens usés par le boulot, et qui viennent y puiser de quoi se ressourcer, pour mieux repartir, affronter à nouveau la « routine rémunérée »… Et quelquefois, on s’y installe jusqu’à la fin de ses jours, soignant sa retraite par le baume d’un farniente champêtre. Dans une ferme éventuellement, y élevant des animaux que l’on n’osera même pas vendre au boucher, aux abattoirs des environs, tant leur compagnie sera jugée précieuse, enrichissante. Ils coûtent chers en nourriture, oui, en entretien, bien sûr, mais on accepte avec le sourire le prix inestimable de ces incomparables présences.
La solitude est si lourde à porter quand on a perdu la jeunesse et ses illusions… et que le moral est au plus bas !

Avant et après la découverte de la « parenthèse argentée », l’homme a traversé distraitement Langogne comme on dit machinalement « pardon ? » à quelqu’un qui vous demande l’heure, malgré une élocution parfaite et sa question distinctement perçue. Cela dit, moins inattentif lorsqu’il s’agit de l’historique du site, il se souvient clairement, pour l’avoir lu sur un bouquin, que ce paradis bucolique aux alentours duquel la nature jongle avec toutes les nuances du vert, émergea du sol lozérien pierre par pierre durant le Moyen-âge, et fut conservé par le temps, insensible aux éléments virulents qui y sévissent en hiver.
Aujourd’hui, on n’y a pas fêté Gargantua, une tradition folklorique célébrée au début du mois ; non, c’était déjà du passé, car là, août s’achevait, essoufflé par trop de moiteur. Cependant, insatiablement, on insistait dans le dérivatif… Hélas, pour la plus grande majorité des futurs partants, le cœur n’y était plus tout à fait, l’improvisation maquillée des autorités compétentes masquant mal le catalogue des réjouissances arrivé à terme. Oui, il fallait, ce jour-là plus qu’un autre, comme un bouquet final, mettre les touristes dans les meilleures dispositions possibles, instaurer un climat particulièrement convivial. Ainsi leur offrait-on un bien-être éphémère et factice, avant d’affronter cette affreuse nuit qui prélude à la fin des vacances ! En prime, on les aidait à lutter contre une impression contrastée à cause d’une météo maussade, à quelques heures à peine du départ sur les autoroutes saturées, retour au bercail préfigurant impitoyablement la rentrée des classes. Ces mêmes personnes qui, quelques semaines plus tôt, respiraient le bonheur, cernes profondes mais visage souriant, à l’idée d’un dépaysement oxygéné sur les hauts plateaux de Lozère jugés indispensable à leur équilibre nerveux. Et pourquoi pas, en rab, pour les moins déprimés, se distraire sur place, alors que les trois samedis précédents, l’omniprésence du soleil avait plutôt motivé des balades en forêt, des randonnées pédestres… Tandis que là, avec toute cette flotte tombée du ciel, c’était l’occasion rêvée de les « garder à la maison », pour un ultime divertissement avant qu’ils ne redeviennent les forçats stressés d’une routine déstabilisante.
Il n’y avait pas eu de fanfare, ni de corso fleuri, ni de concours de boules, rien qu’une kermesse destinée, malgré les apparences, à toutes les tranches d’âge, et un bal populaire sous l’ancienne halle aux grains !
On mêlait les estivants aux autochtones en un savant métissage pastoral évoquant une marmite où l’on touillait sans crainte de se brûler, et où mijotait une soupe au fumet hétéroclite et d’une saveur à combler les papilles gustatives des plus sceptiques.

Ici, à Langogne, village qui s’est greffé à l’est de la Lozère sur le tronc d’un arbre en forme de i grec et dont les racines se situent à Mende et les branches en v aboutissent l’une au Puy-en-Velay, la seconde à Aubenas, nous nous trouvons à portée de tir du centre vital de ce triangle régional où deux autres départements très cotés du Massif Central campent : la Haute-Loire et l’Ardèche. Ainsi dévoilent-ils ouvertement leurs avantages géodynamiques, et ces plates-bandes franchouillardes racolent les vacanciers en goguette, qui doivent choisir leur point de chute parmi ce trio de terroirs miniatures. Mais ils restent souvent indécis, la plupart étant hantés par des remords indélébiles après avoir pris la décision de ne pas choisir et de filer vers la mer, alors qu’un ami ou un parent, moins hésitant, y sera allé, lui, et ne se privera pas de taquiner le réticent sur la qualité de son séjour.
Pour l’anecdote, il suffisait d’une dizaine de pas, de quelques tours de roues, pour passer d’un département aux suivants, et il aurait été assez cocasse et cynique d’avoir le pare-chocs embouti en Ardèche, les feux arrières éclairant les dernières parcelles de la Haute-Loire, d’où débouchait le chauffard responsable de l’accident, pendant qu’un piéton, témoin du dangereux manège des deux véhicules, fumait une clope sur le bord de la route, en Lozère.

L’homme n’a jamais eu la mémoire des noms propres, et il lui arrive parfois, dans les moments d’extrême tension, de pousser son handicap jusqu’à négliger le sien, Balthazar Beltoise, alias Balto. Partout où le hasard guide ses pas, où qu’il passât délibérément, les panneaux indiquant une destination, un lieu précis, et qu’il doit préalablement entourer d’un trait vigoureux sur une carte, s’effacent systématiquement de son horizon mnésique. Comme si son cerveau compensait ses dons précieux par des absences inexplicables ; se servant de cases d’ordinaire inusitées par le quidam moyen, il pousse inconsciemment les plus secrètes à s’ouvrir, béantes, sur un monde de science-fiction. Il puisera dans le pourcentage végétatif de la masse cérébrale, pour se départir du reste de la population, et afficher des compétences à peine avouables, tant elles provoqueraient l’incompréhension et la suspicion de mythomanie…
C’est uniquement mental, et nullement dû à une sorte de sorcellerie géologique dont les sortilèges escamoteraient, d’un coup de baguette magique, les reliefs du souvenir. Ce n’est pas une question de tremblement de terre, non, ni de couches tectoniques qui se chevauchent à la cave, recadrant le rez-de-chaussée pour mieux remodeler les étages supérieurs, jusqu’au sommet de l’immeuble, ébranlant les murs, le lustre, le grenier et le toit ! Il est à noter que cela aurait été légitime dans une région pareillement volcanique, où des empreintes de dinosaures, ressurgies d’un passé presque enfoui dans l’oubli, sont restées imprimées dans les coulées de lave scotchées au terrain par la minéralité et qui ont jadis dénudé impudiquement le paysage… A côté de cela, des parcs animaliers abritant des espèces rares ou disparues, puis ressuscitées par la science, loups, aurochs, bisons, vautours, repeuplent la région et cohabitent, parqués derrière des grillages, avec la faune locale.
Dans la tête de Balto, depuis le grand chambardement, c’est plutôt une altération du stockage des bases de données. Partisans du moindre effort intellectuel, ses neurones jouent au yo-yo, à cache-cache ou à colin-maillard, mais ce sera pour dissimuler plus habilement un pouvoir inestimable. Chez lui, ces petites bestioles microscopiques ont l’esprit très ludique, et il est possible, sous l’effet d’une peur panique, en collant l’oreille au niveau du front, de les entendre rebondir sous son crâne, tandis qu’ils pratiquent les trois disciplines sur un tempo identique. Comme, à son époque, un dégueulis de billes éjectées de la poche d’un gosse durant une rixe sous le préau, à l’heure de la récré, quand le perdant cherche à récupérer illicitement son bien. Toutefois, cette débandade simulera une déroute alors qu’il s’agit d’un faux-semblant, d’un camouflage absolument indétectable…

Tout à l’heure, à la fête foraine, après s’être baissé, faisant claquer ses articulations arthritiques, en un tour de main, et motivé par une pulsion incontrôlable, la « parenthèse argentée » s’était retrouvée dans sa poche via sa dextre. Subitement pressé, il avait alors choisi de fendre la foule qui s’agglutinait autour des manèges, imitant un voleur à la tire, et de s’y fondre telle une ombre. C’était la meilleure façon de passer inaperçu, malgré la difficulté de l’opération, tant sa dégaine ne laissait personne indifférent. Il était grand, sec et mal fringué, comme un épouvantail, et son profil aquilin ainsi que sa tignasse dessinaient sur le sol l’ombre d’une tête d’Indien. Il y avait bien eu ce gosse qui l’avait percuté, mais c’était certainement dans la précipitation de rejoindre le stand de tir pour y tester son adresse… C’était plus plausible que la théorie du « vilain garnement qui cherche à terroriser un vieux bonhomme pour le seul plaisir du sauvageon s’affirmant par l’agression physique ».
Une paranoïa malsaine aurait pu inciter Balto à songer à un jeune pickpocket tentant de le doubler afin de récupérer cette tocante échouée entre deux flaques et qu’il convoitait, objet brillant d’une valeur relative et n’attirant pas que les pies. Mais non, le coquin serait revenu à la charge, aurait pris le risque, nonobstant sa petite taille, de s’en emparer par la force !
A la faveur d’une éclaircie psychique, et par association d’idées, il se remémore les propos que tenait Tiburce, son vieux pote décédé assez récemment, lorsqu’il était question du temps qui passe. Celui-ci avait tendance à poétiser sur tout, et dès qu’une tierce personne lui demandait l’heure, il sortait une tirade de son carquois, son trait ne ratant jamais la cible…
« A minuit, une montre, c’est avant tout un nid abritant un duo d’aiguilles qui s’affichent en solo l’espace d’un soupir de nuit. Superposées tels les corps d’un couple faisant l’amour, elles se chevauchent lors d’un trop bref instant échappé d’un sablier où s’écoule la poussière des ténèbres. De minuscules grains d’éternité la poudroient, semés par le néant… C’est la suie du temps dans la cheminée du monde, et l’être humain en est le ramoneur.
Minuit, c’est une heure suspecte de pleine lune et de superstition populaire, drogue atavique plus perverse que la religion.
Ainsi, programmé pour stationner deux fois par jour sur le nombre 12, ce coït temporel indique minuit, pas une minute de plus, pas une de moins. Quant à midi, c’est une toute autre histoire… moins mystérieuse, et de celle qui ouvre l’appétit ! »
Oui, pour sûr, c’était un sacré poète, ce Titi !
Lui, contrairement à Balto, paraissait quinze ans de moins que son âge véritable, cinquante-deux ans, et souvent le prenait-on pour son fils. Loin de s’en offusquer, Balto en était très fier. Géniteur d’un manieur de rimes… son rêve !
Un rêve plutôt flatteur !
Sans doute titillé par sa libido naissante, le gamin aura flashé sur cette montre magique, au point de vouloir la dérober, après qu’elle lui eût transmis à distance la pensée libertine de ce cher Tiburce…
Délire. Fantasme.
En réalité, Balto n’avait pas eu beaucoup à forcer pour se rappeler cet épisode textuel de son passé… C’est le souvenir en personne qui s’était pointé, lui rendant visite sans qu’il n’ait réellement réclamé sa présence, intrus qu’il est paradoxalement interdit de laisser à la porte, sous la pluie ou sous la neige. D’abord parce qu’il frappe fort et réveille les voisins, ensuite parce qu’il s’expose à un bon rhume…



– L’appel de la forêt –



Deux jours plus tôt, à midi, Balto observait un individu qui semblait assoupi, roulé en position fœtale devant une tente, au beau milieu d’une clairière de la Forêt de Mercoire, nature profonde où l’on plonge après avoir quitté la route de Mende, à dix kilomètres de Langogne, vers l’ouest. De loin, la futaie ressemblait à une grosse salade posée sur la campagne lozérienne, tans ses arbres en étaient feuillus et se serraient, craignant peut-être de laisser passer entre leurs troncs des animaux si volumineux qu’ils pouvaient les déraciner. Les oiseaux gazouillaient allègrement dans les branches, et l’on devinait aisément qu’au moindre danger, les instruments devenant subitement muets, la symphonie cesserait.
A première vue, le campeur s’exposait délibérément à des ennuis d’ordre… cutané. Ainsi couché, il risquait l’insolation. Le soleil tambourinait dangereusement sur son crâne chauve et lisse ; une vilaine cicatrice y zigzaguait, tel le cheminement tortueux d’un fleuve tracé au feutre violet. Visiblement, au premier abord, on aurait imaginé qu’il faisait la sieste après avoir ingurgité un bon repas généreusement arrosé. Il cuvait donc, abruti par la chaleur et l’alcool. Mais en y regardant de plus près…
Des braises achevaient de se consumer à proximité du bivouac, et la fumée ébauchait des silhouettes spectrales qui se diluaient dans les courants d’air.
Comme des fusées retardées à l’allumage, ou des pétards mouillés prêts à renaître de leurs cendres, aurait déclamé Tiburce. Lasses d’avoir dû créer un semblant de lumignon alors que le soleil rayonnait à son zénith, elles se suicident tout doucement, à petits feux, aurait-il ajouté, tout fier de faire chanter la prose avec un auditoire d’oiseaux à l’écoute.

Pendant que Balto parcourait les derniers mètres avant d’arriver à découvert, tâchant d’être silencieux, des relents de sardines grillées lui avaient désagréablement chatouillé les narines, tant cela dominait les essences sub-tiles. Une grimace avait déformé ses traits tirés, les faisant onduler. Il ne prisait guère cette odeur de poisson de mer en pleine nature et qu’une espiè-gle brise de vallée rabattait dans sa direction, tel un nuage de pollution. C’était un sacrilège, un crime de lèse-majesté ; pour sûr, certains mareyeurs, ici, méritaient la noyade ! Des brindilles sèches cassaient sous ses pas hési-tants, comme s’il les comptait, et l’on remarquait tout de suite que la faune était à l’affût du moindre son, attentive, car elle réagissait immédiatement en cessant de s’exprimer, intriguée, inquiète.
Du repas blasphématoire, ne subsistaient que des vestiges : quelques arêtes sucées avec obstination, et des miettes de pain qui parsemaient le périmètre du camp comme si elles avaient été plantées là dans le but de donner du blé, inversant le processus alimentaire. On s’attendait presque à voir surgir dans le ciel un nuage d’étourneaux affamés se jetant sur cette becquée inespérée pour la picorer mécaniquement.
Une bouteille de vin était couchée à côté du gisant ; vide, elle reflétait la luminosité de l’azur, aveuglant le curieux aux abois. Mais l’immobilité de l’homme allongé était équivoque. Avait-il été piqué par une vipère lovée dans sa somnolence et troublée par l’arrivée de l’intrus à la peau si tendre à percer ? Etait-ce déjà trop tard ? Un garrot, une entaille et l’aspiration du venin… vite, c’est pour une urgence ! Soudain, saisi par un irrépressible besoin de vérifier, Balto poussa un hurlement bestial, imitant un loup, afin de faire sursauter l’homme endormi. Aucune réaction. Il attendit encore trente secondes en comptant mentalement puis recommença. Enfin, le cam-peur réagit, se réveilla, remua en maugréant, se mit en branle… Heureuse-ment d’ailleurs, car un demi-tour de cadran de plus et c’était l’insolation, la peau du front pelée comme une tomate.
Balto sortit du couvert et s’approcha de l’individu à pas feutrés ; on aurait dit un Sioux sur le sentier de la guerre. A la lisière, au sol, des perles de rosée, conservées par la fraîcheur du sous-bois, finissaient de s’évaporer, imbibant ses vieux baskets usés jusqu’à la corde et qui émettaient un bruit de succion. Etrangement, c’était un son plus organique que végétal…

Il avait marché toute la nuit comme un somnambule, et n’avait même pas pris la peine, ce matin, de s’arrêter pour souffler un peu.
Du crépuscule à l’aube, tandis que les feuillages frémissaient et les ombres louches se multipliaient, la lune avait arboré un aspect de lustre moiré. Frustrée, sans doute jalousait-elle l’astre du jour qui l’avait précédée et avec lequel elle ne s’accouplait qu’à l’occasion d’éclipses improbables. Lors-qu’elle se mirait dans un lac, c’était comme une béance métallique ; un trou d’eau par lequel s’engloutit l’obscurité ; une aspiration vers un monde pa-rallèle moins cruel… Elle était énorme, évoquant vaguement le ventre rebondi d’une femme enceinte. La lentille d’un phare, un gros œil de cyclope veillant sur les insomniaques et les « marmottes », et qui les met tous sur un pied d’égalité… sans oublier les morts.
Tiburce, en une envolée lyrique dont il avait le secret, l’aurait qualifiée de maîtresse du temps qui compte les secondes avant l’éjaculation libératrice du soleil, son amant…
Ce cher Titi, que le chant du coucou mettait dans tous ses états, et qui avait le plus grand mal à se contenir devant un sablier ou dans une gare, quand il fixait l’horloge avec insistance, psalmodiant sur une fréquence que lui seul employait pour émettre ! A tel point qu’à l’âge de l’adolescence, le père Beltoise – les deux familles étaient très unies – l’avait surnommé « le rimeur de temps ». Sa prose, murmurée ou récitée, était si imagée qu’elle sonnait à la manière d’un poème…
Etouffante, l’atmosphère était propice à l’errance d’un prédateur des ténè-bres, et, tout de suite, à la lisière de ce sous-bois, on captait mieux l’expression « le loup sort du bois ». Des babines retroussées, quelques crocs longs et menaçants, des pupilles dilatées, un corps nerveux monté sur quatre pattes musculeuses (parfois deux) et prêtes à bondir sur tout ce qui bouge, avec une évidente préférence pour la chair humaine…
Balto, lui, qui ne croyait en rien, ni en Dieu, ni en l’Humanité, et surtout pas en sa bonne étoile, n’avait rien à redouter d’un loup-garou. Au contraire, il aurait plutôt eu tendance à l’appeler, le provoquant du geste et de la pa-role… Et s’il s’était pointé, grognant et bavant, il aurait montré à ce guignol de roman d’épouvante de quel bois se chauffe Balthazar, le fils Beltoise ! En revanche, en la personne de ce campeur, ce légendaire monstre de la pleine lune aurait déniché une proie idéale. Assurément couard, à la moindre alerte, il aurait laissé tomber son attirail, courant grimper dans un arbre où il aurait flirté avec un écureuil, un pivert, un hibou, après avoir définitivement abandonné son véhicule sur le bas-côté de la route et au moins une chaussure dans les buissons. Et afin de dédramatiser la situation, il feindra de se découvrir un réel talent d’alpiniste et un instinct zoophile. Plus rapide que l’éclair, il n’aura pas eu le temps de replier sa tente et de la remettre dans le coffre, comme il le faisait chez lui, avec ses chemises, au grand dam de son épouse, qui brandira en vain l’inévitable anathème du divorce. Bref, rien que de très normal pour un adepte du dodo à la belle étoile qui choisit les Cévennes, le pays où a jadis sévi la terrible et tristement célèbre Bête du Gévaudan !
Soit ce sera un fou, un maso, soit il aura été mal renseigné par un petit plaisantin, ma foi, assez machiavélique…
Perché sur sa branche, il aura le regard flou d’un poivrot, alors qu’il est tout simplement éperdu d’effroi. Le firmament, là-haut, piqueté de prunelles de chat, n’éveillera en lui aucune sensation artistique, et nul vers ne viendra caresser ses pensées puis ses lèvres… Contrairement à Titi, qui aurait bien été capable, ainsi perché, de composer une sérénade ou de chantonner Le corbeau et le renard, la fable de La Fontaine, sur un air improvisé. Le rustre y distinguera plutôt des clous plantés dans la peau de la nuit, et c’est tout juste s’il ne s’attendra pas à y voir apparaître un géant, un marteau à la main.

Balto se sentait sale et d’une laideur repoussante.
Miraculeusement, influencé par cette fragrance poissonnière, il se rappela sans problème sa lointaine enfance, lorsqu’il rentrait bredouille de la pêche, à Marseille, sa ville natale. C’était déjà un souvenir qui s’effaçait progressi-vement, à l’image des autres, surtout ceux qu’il gardait de Langogne, où ses parents passaient régulièrement leurs vacances. Il était bien obligé de suivre, lui, car il était petit, et les petits, contrairement aux idées reçues, ne com-mandent pas au sein du giron familial lorsqu’il est question du repos des parents. Il avait plutôt mal entamé ses diverses villégiatures à Langogne, car sa mère le portait dans son ventre, fœtus se calfeutrant dans l’écrin prénatal, pour son premier séjour en Margeride ! Mais après coup, les années s’accumulant, il n’avait pas eu à se plaindre de ces mois d’août successifs, puisque c’est là qu’il avait connu Tiburce Barnouin, le « poète aixois », alors en short et les pieds calés dans d’horribles sandales…

Son âge, Balto le savait instable. Il lui bouffait les neurones en douce, et sa cervelle se vidait de ses occupants, tandis que les rescapés s’étiolaient en pratiquant des jeux dangereux. Trop d’émotions avaient provoqué sur sa personne des visions de voyant extralucide, et déclenché un vieillissement accéléré des cellules, effet secondaire dont il se serait bien passé. C’était en lui, il ne pouvait pas agir contre ; en lui depuis toujours, lui semblait-il.
Il n’avait jamais consulté un médecin, n’osant pas détailler par des mots des sensations personnelles aussi peu conventionnelles. De toute façon, il avait une trouille chronique de tout ce qui touchait de près ou de loin aux hôpitaux ou aux salles d’attente, car cela puait l’éther et la maladie, et il était allergique à ces effluves chimiques. Résigné, il avait accepté son sort comme s’il était inéluctable. De plus, il ne voyait pas quel lapin la médecine aurait pu sortir de son chapeau pour traiter ces bizarreries dignes d’un mutant.

Il n’était pas besoin d’être psy pour comprendre que la responsabilité de cette phobie incombait à cette passion qui le poussait, alors qu’il avait à peine six ans, peut-être moins, à harceler son père pour qu’il l’accompagne jusqu’aux abattoirs. Là-bas, telle une drogue, sans laquelle un sac à dos de-vient une bosse, il se shootait à épier les animaux ainsi pris sur… le vif. Certes, si jeune, il n’était en aucune façon à ce point vicelard, et la vue ou l’odeur du sang ne le fascinait pas spécialement, mais c’était là l’occasion rêvée, tant il les aimait, de voir alignés vaches, veaux, bœufs, en un même troupeau, une grande famille rassemblée. Il ne pensait pas à mal, non, au contraire, toutefois la « grande boucherie » de Langogne était située de l’autre côté de la gare, l’hôtel où il séjournait avec ses parents se dressant face à celle-ci, et s’y rendre imposait dans un premier temps un itinéraire assez complexe, puis, secondement, de fuir le regard des gens soupçonneux que l’on risquait de croiser, car c’est l’adulte que l’on toisait, accusait, pas le môme, dont le tort aura été, innocemment, de faire abstraction du contexte.
Pour s’y rendre, il fallait emprunter un sentier bordé d’orties qui partait d’un coin reculé de la place de la gare, pour déboucher ensuite sur une sorte de route pavée aboutissant à un tunnel d’une bonne vingtaine de mètres de longueur pour quatre de large et trois de haut. La voûte tremblait lorsque les trains en partance pour Paris via Clermont-Ferrand roulaient « au plafond » dans un bruit chuintant de vapeur éjectée, de pistons et de bielles durement sollicités, de ferraille, et l’on redoutait toujours de voir apparaître une fissure sur les parois du boyau qui franchissait la voie ferrée souterrainement. Il y faisait nuit même en plein jour, et c’était la raison essentielle pour laquelle Balto avait besoin d’y être cornaqué…
Le but, c’était une sorte de bestiaire macabre dont les visiteurs naïfs igno-reraient le sens réel de cet étalage de « viande sur pattes », les guides préfé-rant le taire pour ne pas choquer les enfants ; ou une arche de Noé maudite dont seuls les marins dans la confidence en devineraient le port d’attache englouti. Nul doute, après tout, que le « grand boucher » s’appelait Noé, hein ? Et si on lui refusait ce plaisir quotidien, Balto s’enfermait dans un mutisme boudeur mettant tout le monde mal à l’aise pour le restant de la journée ; aussi, pour avoir la paix, personne ne se permettait de le contrarier. Dès lors, le voilà qui se métamorphosait en un général de pacotille aux mé-dailles rutilantes et lourdes de sous-entendus guerriers. Il jouait à être im-portant, à imposer le respect, imitant ce géant au grand nez qu’il voyait en noir et blanc à la télé et dont le nom ainsi que la dégaine le fascinaient tant : Charles de Gaulle ! Puis, arborant fièrement ses culottes courtes, il passait ses troupes en revue, tandis qu’il affichait un air hautain qui impressionnait les soldats les plus endurcis… Sauf que là, les bidasses meuglaient, reliés au moyen d’une corde à l’anneau scellé dans le mur blanc et froid ! Pourtant, c’était un baraquement dont la finalité était totalement opposée aux soins prodigués dans une clinique vétérinaire…
Cela puait la bouse et le suint, évidemment, mais il ne résistait pas à cet appel viscéral, attendant patiemment chaque matin que son père rentrât de la pêche, vers neuf heures, pour lui réclamer sa balade quotidienne au zoo (la caserne ?) des « gentilles bestioles ». Comme d’habitude, il les admirera, perché sur les épaules de son géniteur, par une lucarne si petite qu’elle don-nait l’impression de figurer un trou dans le mur que l’on aura tenté d’obstruer au moyen de deux barreaux de fer rouillés forcément insuffisants en nombre. Il aurait tellement aimé caresser les veaux, qui lui auraient léché les mains en roulant dans leurs orbites des yeux globuleux à la fois tristes et paniqués. Mais il avait si peur des vaches, toujours énervées par la présence de prédateurs potentiels, qu’il se félicitait de la façade qui les séparait du cheptel encaserné. Comme de coutume, il remarquera que les bœufs ont un beau regard pour des mecs ; que les taureaux sont énormes, antipathiques et montés sur quatre pattes trop courtes pour supporter un corps pareil, comme des dolmens ; que…
Il avait une peur bleue des bêtes à cornes, jugeant ces armes frontales mal placées pour être avenantes ou esthétiques ; elles créaient une espèce de repoussoir naturel pour un gosse toujours préposé à la distribution des gros câlins. Il devait donc, pour approcher ou toucher ses préférés, attendre en s’occupant ailleurs l’inestimable jour du bien nommé marché aux veaux de Langogne, le mardi matin.
Cette délicieuse habitude, au fil des ans, s’était transformée en complexe de culpabilité, surtout lorsqu’il fut en âge d’assimiler que ces animaux-là allaient trépasser, et de manière assez cruelle, ma foi. Et l’hypothèse qu’ils pussent finir dans son assiette, le lendemain, n’était jamais à écarter. Si on le lui avait dit, il n’aurait mangé que les rares truites que son père ramenait à la maison, fier comme s’il avait tué un loup. Eternellement cette idée de carnage avant de se nourrir…

Titi, lui, était obsédé par les trains, et à huit ans, il réagissait au ululement des locomotives tel un puceau à la vue d’une affiche où posait une femme légèrement vêtue. Connaissant les heures d’arrivée et de départ par cœur, il se débrouillait toujours pour se poster soit sur un quai de la gare, soit en un lieu précis, si possible à l’entrée d’un viaduc ou à la sortie d’un tunnel, pour calculer les retards, les notant sur un cahier, puis les comparant à la fin du mois, lorsqu’il classait ses relevés. Dans les environs de Langogne, sans s’éloigner, la ligne de chemin de fer offrait toutes les perspectives requises pour une inspection dans les règles édictées par l’enfant contrôleur. Il eût pu paraître maniaque, oui, mais c’était avant tout le moyen idéal pour rythmer les rimes de l’exactitude, car il affirmait que le temps n’est que poésie et que chaque horaire de train respecté est un quatrain réussi…
Son ami était incapable de capter quel intérêt il y avait à contempler de la sorte une locomotive poussive en train d’évoluer sur des rails tristement parallèles. Et quand Titi disait que cette fumée sortant de la cheminée évo-quait une chevelure de femme qui s’étale dans le vent, il éclatait de rire, af-firmant que c’était plutôt son mari qui lui tirait les cheveux en arrière, pour qu’elle retourne à la maison et finisse la vaisselle. Dans le regard de Titi, se reflétait alors non pas du mépris, mais de la compassion, car son pote n’avait jamais saisi cette chance unique et précieuse qui était la sienne pro-pre : celle d’apprécier les choses simples, naturelles, et dont les poètes se repaissent, la lyre en main…

Les parents de Balto avaient sympathisé avec ceux de Titi sans se douter, au tout début, qu’ils étaient d’Aix-en-Provence, juste à côté de Marseille. Ils résidaient dans le même hôtel – l’Hôtel de la Gare –, se croisaient réguliè-rement dans les escaliers et les couloirs, et cela créait des liens, assurément. Cela suffisait, oui, car on s’y sentait au calme et reposé, donc ouvert à la nouveauté, apte à côtoyer des inconnus… On aurait même été capable d’y tolérer un ennemi, tournant le dos au danger sans la moindre crainte. Tout le contraire des grandes villes, où un manque flagrant de convivialité sévit à tous les étages dans les immeubles, d’aucuns expliquant cela par un stress très à la mode et qui transforme, comme par magie, les voisins en ombres sournoises, en indésirables… en loups ! Mais les deux familles avaient dé-cidé de ne se fréquenter qu’au cours des vacances, car ailleurs, la routine aurait épuisé leur estime réciproque, jugée inappréciable en des temps diffi-ciles de crise économique.
Le père Beltoise, avec qui le directeur des abattoirs était très ami et un partenaire de pêche privilégié, n’avait jamais osé présenter le « bourreau », surnom qu’il lui avait donné dans un éclat de rire tonitruant, aux Barnouin, sachant qu’ils étaient pacifistes, végétariens et bossaient bénévolement à la SPA. De plus, ils possédaient sept chiens, douze chats, deux iguanes, un chinchilla, un écureuil russe, un couple de bengalis et un aquarium géant où évoluaient une trentaine de poissons exotiques, dont quatre superbes pois-sons clowns… Ajoutez à cela des voisins très compréhensifs, très compé-tents, et qui s’occupaient de cette faune domestique quand les « patrons » s’absentaient pour plusieurs semaines…
(Mais ceci n’est qu’un détail dans l’histoire qui nous occupe !)

Balto se ressaisit, tenta d’endiguer par la volonté d’un boycott mental cette puanteur polluante qui, étrangement, lui avait permis de chausser des bottes de géant pour enjamber le temps à reculons. En quelque sorte, cela avait été un voyage olfactif, car ce sens si souvent dénigré dans le traitement des am-nésies, est tellement important quand on est gosse, qu’il vous marque à vie jusqu’à la mort. C’était une portion de passé assez joliment parfumée, oui, mais le moment présent semblait, par opposition, plutôt malodorant. Ses yeux papillotèrent, son souffle se régularisa… Il se gratta le nez, comme si un moucheron s’y était posé, y laissant de microscopiques empreintes urti-cantes. Il avait faim, terriblement faim ; son estomac gargouillait telle une gouttière un jour de pluie. Il n’avait rien mangé depuis… depuis des lustres !
Jadis comptable, il avait été jugé et condamné pour un détournement de fonds ; il n’était toutefois pas allé en prison grâce à une avocate surdouée qu’il avait grassement payée. Pour couronner le tout, c’était un joueur de poker invétéré, et, le bluff ne réussissant pas toujours aux audacieux, il avait plongé dans un océan glauque peuplé de requins hypnotiseurs. Définitive-ment ruiné pour avoir tenté, une seconde fois, de devenir riche dans la facilité et le mensonge, il avait vivoté de l’aumône d’autrui dans un squat des quartiers nord de Marseille. Il y cuvait plus souvent qu’il ne tentait de re-faire surface, le baladeur scotché sur les oreilles, avec toujours cette musique lancinante qui lui vrillait le crâne et dont il avait oublié le titre ainsi que le nom du compositeur. Sans doute la Symphonie « pathétique » de Tchaï-kovski, oui…
(Pour l’anecdote, là, à quelques pas du Mont Lozère, pour sûr, il aurait été question de la Symphonie « cévenole » de Vincent d’Indy)
Trahi à deux reprises par la chance, il considérait néanmoins qu’il avait mérité ce mépris qu’elle lui vouait. Par la suite, le décès de son pote Tiburce, qu’il avait régulièrement revu auparavant, avait hélas précipité son plongeon dans le ruisseau, et une irréversible décadence l’avait très vite entraîné par le fond. Il n’avait plus d’argent et s’était embarqué à bord de cette croisière campagnarde les poches totalement vides. Le temps de son enfance bienheureuse était si lointain tout à coup… comme si un étranger s’immisçait dans sa mémoire lorsqu’elle daignait faire de fidèles apparitions !
Auto-stop de Marseille à Alès via Nîmes, ensuite rebelote d’Alès à La Bastide-Puylaurent, tandis qu’il avait occupé son temps de passage du Gard à la Lozère à dormir dans une vieille camionnette toute cabossée, assis à côté d’un conducteur heureusement demeuré muet. Puis de La Bastide-Puylaurent à Cheylard L’Evêque grâce à un car de retraités en vadrouille, après avoir rendu un petit service au chauffeur, à savoir débarquer des sacs qui encombraient le toit du véhicule à l’issue du voyage précédent, leurs propriétaires attendant sagement, mêlés aux nouveaux passagers en partance.
Afin de respecter la mémoire de son défunt ami si profondément passionné par les trains, il avait négligé la SNCF à compter de la date de sa mort, se privant donc du fameux « Cévenol » pour être acheminé à destination. De toute façon, il n’avait pas les moyens de s’offrir un billet, ne serait-ce qu’un aller simple. Le reste de l’itinéraire improvisé, il l’avait parcouru à pied, en empruntant la Forêt de Mercoire jusqu’à la route de Mende, d’où il espérait rejoindre Langogne, malgré le souffle des bolides qui l’ébranlerait dange-reusement. Il en avait l’habitude pourtant, mais c’était chaque fois une épreuve angoissante, surtout lorsque les klaxons lui agressaient les tympans, qu’il avait déjà fragilisés par l’abus de ce baladeur qu’on lui avait récemment dérobé, motivant une rixe entre paumés.
Traverser cette futaie sans s’y perdre, c’était plus qu’un exploit, c’était un bienheureux hasard ! Et c’est tout juste si les randonneurs, les chasseurs et les ramasseurs de champignons n’auraient pas souhaité voir placardé sur chaque tronc d’arbre, et ce malgré leur présumée connaissance des lieux : « Ne pas continuer sans boussole et une bonne dose de chance ! »
Présentement, comme il n’avait mangé que de rares cèpes et quelques raci-nes, il aurait apprécié d’avoir le courage de voler de la nourriture dans une ferme des environs, des œufs, du lait, des fruits, des tomates… Car quéman-der de quoi subsister ailleurs qu’à quelques pas de son squat marseillais, où il avait délimité son territoire, c’était hors de question, et encore plus humi-liant ! Ce n’était pas de la fierté, non, juste le refus de se rabaisser encore, ici précisément, où il fut jadis si heureux, comme au sein d’un cocon lénifiant.
Le ventre arrondi par la bouffe dérobée, il aurait ensuite digéré, somnolent, le dos collé au tronc noueux d’un chêne ou d’un châtaignier, à l’abri du feu du ciel. Il y aurait bien un nuage obèse en maraude pour occulter un instant cette sentinelle pyromane postée à son zénith, oui, mais il ne faudrait pas trop se fier aux apparences, car la météo joue fréquemment au yo-yo dans cette région. Ici, la nature est plus capricieuse qu’ailleurs ; violents, les orages succèdent aux coups de soleil et les arcs-en-ciel se tendent entre les nues éparpillées, ponts irisés reliant parfois un couple de rivières, ou s’arc-boutant au-dessus des monts et des vallées.
Balto ne devrait pas non plus écarter l’hypothèse de la présence, à l’étage supérieur, d’un soutien moral de qualité : un écureuil compatissant et plus hardi que ses congénères, charmant compagnon à la queue empanachée qui le dominerait en croquant dans un gland, ou en faisant sa toilette, dressé sur ses pattes postérieures…
Probablement celui dragué par le campeur de la pleine lune et qui aura mis fin à la romance contre nature.

Parvenu à trois mètres à peine du gisant, Balto constata qu’il ouvrait les yeux en grimaçant, ébloui par tant de lumière. Il était chauve ; son crâne ressemblait à une mappemonde et luisait au soleil. Il était pâle et un brin d’herbe ornait assez bizarrement l’oreille qui avait été en contact avec le sol. La clairière était incroyablement verte et rien ne perturbait cette couleur uniforme : ni fleurs, ni le moindre papillon (forcément) voletant au gré des courants d’air… Cela évoquait une pelouse méticuleusement tondue, et au-cune taupe n’aurait eu l’audace d’en creuser la surface afin d’élaborer tout un réseau de galeries souterraines.
L’homme semblait émerger d’une cuite, mais cette hypothèse s’avérait maintenant totalement fausse. Au premier abord, il était légitime de prendre ce qui serpentait sur son front pour une cicatrice, mais en y regardant de plus près… C’était déjà un miracle, à une telle distance, que Balto ait pu voir que le cuir chevelu était entamé. D’habitude, il lui arrivait de ne rien remarquer du tout lorsque sa colocataire du squat de Marseille faisait des efforts de coquetterie… Le don n’avait pas que des avantages, et là, peut-être avait-il légèrement anticipé la situation et remarqué la taille de la plaie avant même d’être assez proche pour vérifier. Donc, à la suite de ce minus-cule voyage dans le futur, il s’était sans doute lesté de quelques mois qui compteraient plus tard sur son calendrier intime.
La blessure était peu profonde mais très étendue. Du sang s’en écoulait, se divisant en de multiples rigoles après avoir franchi les rides du front et avant de se réunir entre les sourcils pour ne former qu’un seul ruisseau et trans-former le bout du nez en cascade. Balto s’angoissait pour un rien, et le côté visqueux de l’hémoglobine, que titi surnommait « la résine communiste », lui mettait la nausée au bord des lèvres. En revanche, sa coloration ne le dérangeait pas, puisqu’il aimait les coquelicots et… les tomates mûres. Alors qu’il s’approchait encore, la main tendue, le campeur eut un mouvement de recul et s’appuya sur ses coudes comme s’il venait de se jeter en arrière, se jugeant menacé. Inquiet pour au moins deux bonnes raisons, il balaya les environs du regard, bien obligé d’ignorer ce qui se trouvait au-delà de la tente et derrière cet inconnu, planté là tel un épouvantail et plutôt gêné. Puis, rejetant cette assistance étrangère, il se redressa brusquement sur le côté, s’agenouilla et, à brûle-pourpoint, mettant ses mains en porte-voix, appela :
« Merlin, sale cabot, où es-tu passé ? »
Enfin, se tournant vers Balto :
« C’est mon chien. Il n’est pas très courageux. Et vous, qui êtes-vous ? Vous n’avez pas l’air de quelqu’un qui vient m’achever… »
Là, il prit conscience qu’il saignait et s’efforça d’empêcher l’hémorragie de se répandre en dégoulinant – d’étaler sa confiture en crue, image que Titi aurait employée. Il laissa retomber sa dextre, s’essuya les lèvres, puis, res-tant au contact du nez, remonta vers le front en gardant les doigts bien joints, comme s’il ébauchait un geste correspondant au langage des signes pour les sourds et malentendants.
Balto fut subitement songeur.
« Balto, regarde, les perles de sang dans l’herbe… On dirait des cocci-nelles réunies en essaim ! »
Et Balto, ahuri, aurait rétorqué qu’il ne savait pas que le sang était tacheté de noir. Titi aurait soufflé en levant les yeux au ciel, avant de renchérir dans la foulée :
« Mais non, mon vieux Balto, c’est parce que les cétoines et les doryphores ont dérobé les taches rondes et noires par pure jalousie. Car ce sont elles qui portent chance ! »
Il se ressaisit et aida le campeur, qui maugréait, à se remettre debout…
« Putain, j’ai une de ces migraines ! Si je tenais l’enfant de salaud qui… Hé ! Là, regardez ! »

L’objet contondant, une épaisse branche de châtaignier, trônait à une di-zaine de mètres du bivouac, et Balto prit le parti de ne pas contrôler si du sang en maculait l’écorce, tant il en était persuadé et aurait détesté en dé-couvrir. On aurait dit un boa fossilisé après la mue, et que Titi aurait certai-nement qualifié de « canne reptilienne ». Ce n’était visiblement pas une arme destinée à tuer, non, c’était juste pour assommer, étourdir, histoire de plonger la victime dans les alléluias pendant une bonne paire d’heures. De toute façon, personne n’aurait osé assassiner cette homme avec la bouteille de vin qui avait figuré au menu de son dernier repas à base de sardines, n’est-ce pas ?
Soudain, des aboiements…



– Brocéliande dans le « 48 » –



Commença dès lors entre les deux hommes un échange de bons procédés. Le blessé fut soigné et l’infirmier d’occasion reçu en salaire de quoi calmer sa fringale, œufs durs, biscuits, chocolat, bananes, café… Ensuite, après avoir comblé son manque, Balto fit de gros efforts pour être aimable, dialoguant avec son interlocuteur providentiel tels deux copains accoudés au comptoir du bistrot du coin. Depuis que trois aspirines avaient éteint le feu pulsant de sa céphalée, le blessé était devenu extrêmement loquace. Le coup classique de l’état euphorique au sortir d’une situation délicate à gérer !
Le tamtam crânien s’était tu et ne survolerait plus les plaines de la douleur, disait ce cher Tiburce, lorsque sa migraine chronique cessait de tambouriner sous le capot et d’éparpiller les neurones qui y bivouaquaient…
Le campeur se nommait Gwendal Kerjean. Il était breton.
Merlin était revenu, motivant de touchantes effusions. Déjà, tandis qu’il courait ventre à terre pour rejoindre la tente, il s’était rendu compte que son maître palabrait avec un inconnu, et avait donc accepté sans problème d’approcher cet individu aux poils gris et aux cheveux sales. Sur sa lancée, il avait poussé le zèle jusqu’à lui lécher les mains à grands coups de langue, sa queue s’agitant à la manière d’un métronome.
Sa devise de chien, vue par Titi, aurait été la suivante : « L’ami de mon maître est moins qu’un maître mais plus qu’un ami ! ».
C’était un labrador adulte ; il était noir et couinait comme un chiot… Sa crainte devant le danger avait coïncidé avec la perte de Morgane, une femelle stérilisée de couleur et de pedigree identiques, et qui avait longtemps partagé sa niche avant de trouver la mort dix mois plus tôt, écrasée par un bus scolaire. Dès lors, pour Kerjean, comment ne pas contracter indirectement la phobie des enfants ? Loin d’être légitime, cette aversion réactive avait toutefois duré plusieurs semaines, avant qu’il ne se reprenne, pardonnant enfin aux gosses du monde entier, qui ne pouvaient en aucune manière être responsables de ce drame canin. Ni ceux, d’ailleurs, qui se trouvaient à l’intérieur du car, puisque seul le chauffeur avait été blâmable dans cette triste affaire… De toute façon, le Breton n’avait jamais rien tenté pour le rechercher dans le but de se venger.

Gwendal Kerjean était chroniqueur bénévole à Brocéliande, un fanzine exclusivement consacré aux légendes populaires. Il avait trente-six ans et sa calvitie précoce était apparue à la suite d’une pelade généralisée curieuse-ment contractée lors d’un coma. Ses cheveux étaient tombés par touffes et s’étaient répandus dans son lit d’hôpital, donnant à ses draps l’aspect du pelage d’un loup. Officiellement, c’était un accident de chasse. Il s’était tiré une balle dans la joue alors qu’il nettoyait son arme en sifflotant un air d’opéra, et cela l’avait aussitôt plongé dans un bain d’inconscience où il avait mijoté durant six longs mois. Les médecins n’avaient jamais compris pourquoi cet homme normalement constitué s’était endormi casqué d’une tignasse à faire pâlir un hippie et réveillé aussi chauve que Kojak ou Yul Brynner. Au sein de son proche entourage, on avait allégué qu’à force de fréquenter des lutins et des farfadets, ces drôles de petits monstres s’étaient introduits en lui par les oreilles pour le tondre de l’intérieur…
Avant d’offrir ses services à un confrère, il avait lui-même été le rédacteur en chef d’un magazine à l’intitulé, ma foi, assez révélateur : Magmagazine. Ses détracteurs, ennemis héréditaires de ce genre de parution trimestrielle, affirmaient qu’en effet, rien n’était mieux adapté quand on se prenait pour le centre du monde… Et, à force de quolibets, de critiques injustifiées, d’accusations discriminatoires, il avait tout laissé tomber pour racheter la brasserie d’un cousin germain qui avait abandonné la partie pour des raisons de santé – une cirrhose. Mais, toujours amoureux de sa passion, de son art, le soir, après avoir transmis le témoin et les clefs de la baraque à Maeva, son associée, une barmaid d’origine camerounaise dont il était le confident et en qui il avait une confiance absolue, il décompressait en rédigeant des textes « maudits » pour Brocéliande.
Titi en aurait assurément déguisé l’orthographe, et des textes « mots dits » auraient subitement germé dans le terreau de ce jardin littéraire…
La vérité, c’est que ces éditions avaient périclité, disparaissant progressi-vement des kiosques et des librairies, et que lui, au moins, avait eu le courage de résister pour que Magmagazine perdure jusqu’à ce que l’infamie des incapables lui fasse perdre de l’argent et le pousse à y renoncer définitive-ment, déséquilibré au bord du gouffre par l’attaque en piqué de vautours aux plumes de feu. Avec Brocéliande, il était peinard car carrément ignoré par les snobinards du système, et ses articles traitaient désormais de légendes vivaces ou oubliées ; de celles qui ravivent la mémoire, ne demandant qu’à renaître de leurs cendres, ou créées de toutes pièces par des auteurs plus enclins à conter instinctivement qu’à se complaire dans l’étalage d’une prose à la précision chirurgicale…

Balto savait désinfecter les plaies et les panser convenablement – c’est évidemment pour cette raison qu’il était devenu l’infirmier attitré des loosers des squats qu’il fréquentait dans les quartiers « à hauts risques » de la cité phocéenne. Aussi n’avait-il pas hésité longtemps avant de se proposer pour les premiers soins. De plus, ôter quelques échardes de bois du crâne glabre de cet homme dont il ignorait l’existence trente minutes plus tôt, avait amené sur ses lèvres un sourire inhabituel, d’ordinaire banni de sa face guère enjouée de nature et marquée par le vécu. Les rares traces purpurines avaient aussitôt ramené à de plus justes proportions son éphémère bonne humeur. A force de fréquenter des individus dont le mal de vivre débouchait inévitablement sur des bagarres musclées, où les lames brillaient au bout des doigts, croiser cette couleur sur une peau humaine l’avait au fil des ans plus lassé que blasé, et il lui était même arrivé de suturer des plaies avec du fil et une aiguille qu’une pseudo-couturière avait jetés à la poubelle. Il ne nettoyait pas ses ustensiles improvisés, et la majorité des blessés dont il s’était occupé, avaient fini aux urgences, pour des pertes de connaissance dues à une forte fièvre causée par des infections cutanées. Il vivait dans une jungle, et il était tout à fait normal que chacun y fût traité comme une bête. La plupart du temps, il recousait de nuit ou les yeux carrément fermés, pour fuir la vision du sang qui gicle ou, plus raisonnablement, suinte des entailles…
Heureusement prévenant, Kerjean avait amené avec lui une trousse de se-cours. Toutefois, après leur longue discussion, sirotant du café brûlant, lors-qu’il proposa à Balthazar – il n’avait pas encore droit au diminutif – de le driver jusqu’à Langogne, but de son périple, une sorte de malaise naquit. Un ange passa, ce qui permit de dévoiler plus clairement les bruits de la forêt, et ils s’aperçurent tout à coup qu’elle avait été plutôt silencieuse jusque-là. D’abord parce que Balto, intimement, ne comprenait pas ce besoin qu’il éprouvait de rallier à tout prix ce village lozérien qui avait tant marqué son enfance ; ensuite – et surtout – parce qu’il avait décidé de faire le trajet sans témoin, sans poids mort. C’était comme s’il était aimanté et que ce magné-tisme contrôlait et guidait son cerveau, tandis qu’il slalomait, sous le couvert, entre les troncs resserrés, avec pour unique orientation, ce qu’il prenait pour son instinct. Ainsi se fiait-il aveuglément à cette boussole mentale aiguillée sur Langogne, qui remplaçait le nord.
Afin d’arrondir les angles, tant cette décision était délicate à prendre, il proposa à Kerjean d’achever son propre itinéraire, pour lequel il deviendrait une sorte de consultant, avant d’être « largué » à Langogne, en Margeride, samedi matin.
Le Breton accepta avec joie. Il profiterait de l’occasion pour s’arrêter au marché, histoire d’en ramener de la charcuterie et quelques fromages de pays, puis irait dans une librairie afin d’acquérir « Voyages avec un âne dans les Cévennes », le bouquin de Robert Louis Stevenson, l’auteur de « L’île au trésor »…

Merlin somnolait, ouvrant sporadiquement un œil, toujours le même, mé-fiant, le museau entre ses pattes antérieures et la truffe posée mollement dans l’herbe grasse. Il gémissait, émettant de brefs jappements plaintifs, comme s’il dormait profondément et cauchemardait, rêvant d’un combat sanglant, seul face à une horde de chats enragés, ou de la charge d’une meute de chiens errants dont il était la proie « embourgeoisée »…
Là, présentement, Kerjean était assis en tailleur et monologuait ; resté de-bout car il avait du mal à se baisser, Balto l’écoutait attentivement, les mains dans les poches. Qui avait bien pu agresser un touriste inoffensif campant au cœur d’une forêt labyrinthique où l’on craint plus le loup ou un sanglier qu’un bandit de grand chemin ou un sauvageon de banlieue ? Mais quand l’homme blessé dévoila avoir eu l’impression d’être cogné par un gosse, inexplicablement, son intérêt en fut décuplé, et il se focalisa sur cet élément abracadabrant de l’affaire. Concernant les mensurations du « cogneur », il était impossible de se fier à son ombre, car si les ombres trahissaient la hauteur de leurs supports, cela se saurait, et certains témoignages de gens attaqués par surprise auraient suffi à cataloguer les tranches d’âge des voyous… incriminés. L’hypothèse de Kerjean avait donc été élaborée à par-tir d’une évidence, et non d’une observation rapide du sol au moment de s’écrouler, sonné par le choc.
A mesure que le récit avançait, se démêlant au fil des mots, que les détails s’affinaient, sous l’effet d’une nouvelle émotion, Balto se sentait rajeunir et s’apprêtait, petit à petit, à plier les genoux pour s’asseoir aux côtés du nar-rateur. Encore deux ou trois phrases faisant mouche et ils allaient se retrou-ver dans la posture de deux Indiens qui devisent à l’entrée d’un tipi.
Pour couronner le tout, il n’ignorait pas que si son état de fébrilité élargis-sait peu à peu ses frontières, le don de prémonition s’inviterait au banquet sans y avoir été convié. Ensuite, muni d’un billet aller-retour, il embarquerait pour un voyage gratuit à destination d’un futur plus ou moins proche qui, fatalement, déclenchera sous son crâne tout un processus de vieillissement accéléré. Dès lors, pour lutter contre l’affolement de son temps intime, des efforts surhumains lui seront, comme d’habitude, naturellement imposés… Et tenter de maîtriser d’urgence une sensibilité d’ordinaire incontrôlable, c’est l’équivalent mental de la réception d’un coup sans grimacer, surtout lorsqu’une branche de châtaignier rencontre une boule à zéro.
Le Breton arborait d’ailleurs une très belle bosse, au sommet de laquelle, d’une faille volcanique, avait sinué une coulée de lave sanguinolente ; et, en en parcourant d’un doigt minutieux sa base rosie et boursouflée, il semblait en mesurer le périmètre, comme s’il jaugeait l’ecchymose. Allait-il en noter les dimensions sur un calepin, afin de les comparer à d’autres, qu’il collec-tionnait ?
Son crâne ressemblait à une mappemonde représentant la lune et ses cratè-res, et, d’où il s’était tenu avant de s’accroupir, Balto avait bénéficié d’une vue imprenable sur ce satellite de chair et d’os…

« Le soleil ne s’était pas encore pointé à l’horizon, c’était tôt, tout juste cinq heures, le silence était impressionnant et évoquait celui des églises, la nuit, quand les cierges gardent les yeux ouverts sous les ogives. Je buvais mon café en songeant à Comblessac, mon village natal, je me sentais bien, l’ambiance bucolique m’imprégnait, et il ne manquait plus à l’appel qu’une fille gironde, pour que ça soit carrément romantique. La journée commençait à l’heure du coq mais sous de très bons auspices. L’air était frais, j’étais à l’aise dans mes baskets, reposé, je souriais bêtement, singeant un artiste applaudi et fier de l’être après son petit numéro. Le « caca merdeux » d’un oiseau qui s’est oublié en survolant la clairière – je mise sur une buse ou un corbeau – m’avait réveillé en catastrophe dix minutes auparavant. J’avais trouvé cet acte fort incivil, assez cavalier, toutefois un fou rire machinal écarta toute envie d’en être courroucé et d’ourdir une improbable riposte. J’avais décidé de dormir à la belle étoile, couché sur le dos, m’assoupissant les yeux tournés vers le ciel. Et pourtant, d’habitude, je dors sur le ventre – c’était un signe, je pense, et j’aurais dû savoir l’interpréter, car je suis plutôt du genre superstitieux. C’est marrant, car la fiente s’est écrasée sur mon front, là, juste à l’endroit où j’ai ce gros bobo. Cela tombait à pic, si je puis dire, car je faisais un horrible cauchemar… et cela m’a, en quelque sorte, sauvé la vie. C’était vraiment bizarre, moi qui ne rêve pas, ou plutôt ne m’en souviens jamais. J’étais poursuivi par un tyrannosaure et rejoignais en quatrième vitesse le vaisseau temporel avec lequel j’avais atterri dans la préhistoire, en provenance de l’an 2048, mais la monstrueuse bestiole l’avait détruit, et j’étais désormais prisonnier du temps. Indiana Jones égaré dans le Jurassique et espérant des renforts, la cavalerie… qui s’est pointée sous la forme d’une… Je me suis évadé de cette prison onirique alors que l’affreux dino aux dents tranchantes m’avait repéré et me chargeait dans le but de m’aplatir telle une crêpe, avant de se goinfrer de ma personne. J’avais ignoré jusque-là à quel point la chair humaine, la mienne en particulier, pouvait représenter une friandise de fin gourmet, et à quelle sauce on me cuisinerait en cas de rencontre réelle avec un cannibale ! Soudain, j’ai entendu craquer une branche derrière moi, je me suis re-tourné… il n’y avait rien de suspect. Tout à coup, un arbuste s’est agité comme si un animal s’y embusquait, attendant patiemment que je lui tourne enfin le dos pour me sauter à la nuque. Luttant contre l’angoisse véhiculée par ce cauchemar décalé qui m’avait terriblement sensibilisé, je me suis levé, puis approché du buisson tel un somnambule, sans oublier de chercher dans l’herbe de quoi répliquer… Mais non, je n’y ai pas trouvé de quoi me défendre contre un ennemi aux crocs baveux et aux yeux rougis par la haine et le désir de détruire ou de manger ! Pas le moindre tyrannosaure planqué dans les fourrés, sa tête écailleuse couronnant la ramure ! Pas le moindre guerrier d’une tribu anthropophage ! J’ai fait demi-tour vers la tente, espé-rant récupérer l’un des cailloux utilisés pour le feu de camp, qui s’était éteint durant la nuit, afin de répliquer à une éventuelle agression animale avec les moyens du bord, et c’est à ce moment que j’ai vu la lueur grise. C’était comme si elle avait attendu que je fasse volte face pour apparaître. Elle irradiait dans mon dos, se reflétant dans le feuillage des arbres alignés de l’autre côté de la clairière, face à moi, et des spectres informes s’agitaient sur la toile de ma tente. On aurait dit un écran de cinéma derrière lequel on avait allumé un brasero, tandis que des ballerines ébauchaient des poses lascives entre deux entrechats, imitant une ancestrale danse des squaws dans la chaleur des flammes. Une lueur argentée, tel un bain de lune, à vingt mètres à peine du bivouac. J’étais cerné par des reflets mouvants issus de l’union du clair-obscur et du rayonnement métallique. J’ai tout de suite imaginé qu’une coccinelle, en prenant son envol, aurait recouvert la clairière de sa seule ombre, comme une nappe gigantesque. Je me suis très vite retourné et… j’ai été ébloui. Subitement, sans lever les yeux au ciel, de drôles d’étoiles s’excitèrent sous mes paupières, refermées à la hâte. Quelqu’un m’avait assommé avec le bâton. Je me suis évanoui… par étapes. Ainsi, en tombant, j’ai eu le temps d’apercevoir certains détails caractérisant mon agresseur, qui était ourlé par l’étrange luminescence grise et froide, telle une icône. Une lumière d’acier auréolant une forme vaguement humanoïde, presque un fantôme. Il y avait quelqu’un d’autre derrière lui, dont la silhouette se dessina clairement au sein de la phosphorescence, à la manière d’un noyau… En m’effondrant, je me suis accroché à mon assaillant, et, en un dixième de seconde, j’ai aperçu le tatouage sur son poignet gauche : la tête d’une espèce de gros chat, avec de grandes canines qui semblaient se planter dans la peau de son avant-bras. Cela faisait l’effet d’un bracelet immatériel et totalement surréaliste. La silhouette floue venait vers lui, en surimpression, et c’est là que je me suis rendu compte que mon agresseur était un enfant. On se serait cru en plein jour, à midi, par une météo pluvieuse, l’orage menaçant. Je suis parti dans les alléluias, en suis aussitôt revenu, m’accrochant désespérément au résidu de conscience que m’avait laissé le mauvais coup, et j’ai distingué que le gosse exhibait maintenant une sorte de montre de couleur grise et qui recouvrait complètement le tatouage. Il s’était passé quelque chose entre les deux individus durant ma brève inconscience… Un troc avait eu lieu avant que je ne refasse surface en désespoir de cause, pour un temps dérisoire et incalculable, tant il avait été bref. J’ignore ce qu’il avait donné à l’étranger en retour, ne portant pas de vraie tocante, tout comme vous, avant le présumé échange. Peut-être n’avait-il rien à lui offrir, finalement. Vous savez, Balthazar, ça se remarque tout de suite quelqu’un qui n’a pas l’heure, car un vieux réflexe nous dicte de lever le bras au niveau du menton pour la consulter, c’est machinal ! Et le néant m’a aspiré jusqu’à l’engloutissement. Pendant l’incident musclé, l’enfant chantonnait un air bizarre que je ne connaissais pas. C’était lancinant, et j’ai tout de suite pensé à la berceuse qu’on murmure du bout des lèvres pour endormir un bébé insomniaque, ou une litanie de pré-dicateur. Et cette odeur de vieux parfum… comme celui dont s’aspergeait mon vieil oncle, mon parrain… d’eau de toilette bon marché… »
Il se resservit du café, trempa ses lèvres dans le gobelet fumant pour s’éclaircir la voix, ensuite termina son long monologue dans un souffle. Ils avaient déjà vidé la moitié de la thermos, et le liquide glougloutait contre les parois. Balto buvait ses paroles et, pour l’instant, cela lui suffisait ample-ment, car son adrénaline bouillonnait, réchauffant ses terminaisons nerveu-ses.
« Hier soir, j’ai fini la bouteille de pinard, mais je n’ai siroté que l’équivalent de deux verres. Elle était déjà pas mal entamée. Je suis arrivé ici hier, vers midi, pour un boulot, et je ne bois jamais pendant un reportage destiné à mes chroniques. Je n’avais pas la gueule de bois, mais sans doute le coup m’a-t-il sonné au point de me faire délirer durant mon inconscience, comme si j’avais tout rêvé de a à z. Mon cauchemar, réel lui, m’aura sans doute influencé, et j’ai cru voir des extraterrestres débarquer dans la réalité. En définitive, j’ai été frappé par un vagabond qui aura pris la fuite après avoir constaté qu’il n’y avait rien à voler dans la tente… Mais alors, un vagabond sacrément matinal ! »

Le silence reprit ses droits, et, tandis que Kerjean observait sa réaction, Balto resta muet, interloqué par ce qu’il venait d’entendre. En vérité, plus interpellé par le texte que par le contexte. La similitude entre cet inconnu, que le hasard avait placé sur son chemin, et Titi, son ami de toujours, était à la fois fascinante et dérangeante. Bouche bée, il cachait difficilement son trouble, suant d’abondance, et toussotait nerveusement, se bâillonnant avec le poing, comme un orateur se préparant à un discours devant une assistance qui bourdonne d’impatience.
Progressivement, dans ses membres, la raideur articulaire regagnait du terrain ; la rouille récupérait son territoire, parasitant sa charpente osseuse, avant une prochaine amélioration et le retour mécanique de l’oxydation anatomique… La qualité intermittente de son état physique, à force de jouer au yo-yo, lui imposait un optimisme aussi mesuré qu’éphémère. Toutefois, leurré par une excitation factice, le plus souvent, il prenait des poses de jeu-not ; mais bien vite, la réalité reprenait ses droits, et le mec de cinquante ans qui en paraît vingt de plus refaisait surface, sous-marin humain dont le té-lescope est aveuglé par l’écume. Il avait néanmoins écouté religieusement, et une fébrilité sous-jacente commençait à s’emparer de ses sens. Bientôt sous influence, si un danger venait à se préciser, il irait faire un tour dans l’avenir, pour y dénicher de quoi revenir dans le présent et s’y tenir prêt à en affronter les aléas.

Oui, Tiburce et Kerjean partageaient cette façon si particulière d’inclure de la poésie dans la prose narrative. Et ils avaient en commun cette propension naturelle à fleurir les branches mortes du monologue : phrasé, lettres de no-blesse et accents poignants y bourgeonnaient en gazouillant…
Mais Titi, lui, n’avait jamais eu la chance d’attirer l’attention d’un éditeur – à dire vrai, en eut-il jamais envie ? Quelques manuscrits avaient bien été soumis à des comités de lecture sculptés dans le marbre du snobisme, mais un parisianisme entêté avait motivé un refus systématiquement, la plupart de leurs membres n’ayant pas dépassé le premier feuillet de la rame, une moue méprisante au coin des lèvres et les doigts se crispant sur le papier ! Aussi avait-il erré, plume en main, sur des chemins de papier, continuant d’écrire pour des fantômes mélomanes une quantité considérable de partitions truffées de syllabes musicales d’un lyrisme perlé. Souvent, il mémorisait des synopsis en égoïste forcené, sans en en noter ne serait-ce qu’une phrase isolée, tels des souvenirs d’enfance que l’on enferme dans une vieille malle conservée au grenier.
Un jour, pourquoi pas, le « poète aixois » aurait-il l’occasion de la déver-rouiller et d’étaler son contenu sous les yeux d’un richissime mécène, qui lui ouvrira les portes d’un lectorat sur lequel compter à chaque nouvelle paru-tion. En quelque sorte, mettre son cerveau à nu ; le déshabiller de ses multi-ples costumes de scène pour, impudique, l’offrir à son public… Comme une cage dont les oiseaux auront eu, avec force coups de becs, la liberté de s’en échapper, après en avoir émietté des barreaux faussement inébranlables, et qui se précipitent sur des fils électriques pour s’y percher, agrémentant cette portée privée de notes.
A l’occasion d’un gros moment de déprime, Balto avait émis l’hypothèse que, ne parvenant pas à ses fins, à savoir introduire le giron littéraire par la plume, son pote choisirait l’option du suicide. Fort heureusement, il s’était trompé, lourdement trompé, car en réalité, son ambition se limitait à créer du vent pour le plaisir de planer en solitaire, sans forcer quiconque à payer pour voler dans ses courants d’air.

Tiburce Barnouin était devenu contrôleur de trains ; pourtant, Balthazar Beltoise l’aurait plutôt imaginé les conduisant. Chef de gare, en revanche, lui serait allé certes comme un gant, mais c’était trop sédentaire, et il lui aurait été assez frustrant d’assister, planté sur le quai d’une gare, au défilé venteux de fantasmes solidement carrossés et correctement aiguillés. Même s’il aurait pu y relever des horaires, respectés ou non, tirer les oreilles des retardataires, féliciter les ponctuels, le côté officiel de la discipline manquait hélas de poésie !
Le soir, après le boulot, à la faveur d’un lumignon, d’une bougie allumée dans l’obscurité d’un cagibi, Titi pianotait ses sonates sur une antique ma-chine à écrire, dont le bruit évoquait une course de mille-pattes aux pieds de plomb. Il adorait s’exprimer dans le noir, uniquement éclairé par un halo restreint, un spot miniature qui allumait une parcelle réduite de soleil sur une feuille de néant. Il affirmait que cela dopait ses neurones pour traquer le scoop créatif, et regrettait de ne pouvoir « dessiner des chapitres d’opéras » debout dans un placard, la nuit, et crayonnant sur le mur sale des horizons mozartiens. Ainsi cloîtré, il écrivait des contes de chemin de fer, tous consa-crés aux locomotives « sales, enfumées et poussives, mais tellement chaudes, fières et sensuelles, que l’on éprouvait le désir de les caresser comme des corps de femmes ». Il y retraçait des trajets imaginaires sur des rails aventureux, tant les péripéties y manquaient parfois de parallélisme.
La plupart du temps, les autorails s’accouplaient avec des michelines sous les tunnels… Des machinistes se tapaient dans la main, cow-boys déjantés, tandis que leurs chevaux de fer se croisaient sur les viaducs ; certains cor-naient pour saluer les vaches, leurs plus fidèles admiratrices ; d’autres les dérangeaient durant leur rumination, sans doute vexés par le manque d’engouement des bovins à les regarder passer.
Une fois, il avait osé élaborer une nouvelle dont l’histoire frôlait le blas-phème.

Un homme s’est endormi dans un wagon, bercé par le roulis. Il ronfle. Assise juste à côté, une femme vitupère, siffle, imitant une locomotive, prie pour qu’il cesse au plus tôt d’émettre ses « échos de caverne ». Mais le train déraille à la sortie d’un tunnel et plonge du haut d’un viaduc dans une rivière sans nom. Seuls survivants de la catastrophe ferroviaire, croyant à un signe d’en haut, ils se marient… Mais le concert continue jusque dans le lit conjugal, et les « échos de caverne » sont toujours là, plus sonores que jamais. Et la femme prie, prie sans trêve pour voir enfin le bout du tunnel et y dormir en paix dans la lumière de Dieu. Pour que l’homme oublie de jouer du tamtam avec son nez…
Jusqu’à ce qu’elle décide de le quitter pour épouser un chef de gare tota-lement athée…
Deux mois s’écoulent, et il est viré de son boulot à cause d’une erreur d’aiguillage : elle divorce…
Trois années s’écoulent encore, et la solitude l’étreint, l’étouffe : elle se suicide en se jetant sous un train, à un passage à niveau…
La femme se réveille brusquement, elle se trouve dans un wagon, et, en face d’elle, un homme très beau la regarde. Elle lui sourit ; il répond à son sourire…
Et là, le convoi déraille pour de bon !
Alors Dieu lui apparaît et dit : « Ma fille, au contact de la SNCF, c’est toi qui as déraillé, et tu mérites, aujourd’hui, de rester à quai pour l’éternité ! »

Il savait être cynique et grimaçant, Titi, mais c’était toujours dit avec des mots savants qui chantaient en grinçant…
Il avait la grâce au bout des doigts, et sa plume volait au vent d’une prose enchaînée à la liberté !



– Tiburce et Kerjean –



Plus tard, il y avait eu cette terrible altercation avec un fraudeur, dans les Gorges de l’Allier, sur la ligne ralliant Langeac, en Haute-Loire, à Langogne, trajet fameux où les viaducs succèdent aux tunnels à un rythme d’enfer. A hauteur du Viaduc de la Madeleine, l’homme, un ancien légionnaire pas-sablement éméché – et peut-être victime d’une réinsertion ratée dans la vie civile –, avait molesté Titi, avant de l’éjecter par la fenêtre du compartiment de ce « Cévenol » qu’il contrôlait. Personne ne s’était aventuré à s’opposer au dangereux filou, dont le regard, d’après les témoins qui avaient eu le cou-rage de garder les yeux ouverts, s’apparentait à celui d’un loup. Ils avaient ensuite été convoqués à la gendarmerie de Langeac, où les langues s’étaient déliées, puisque la lâcheté les avait attachés à leurs sièges, tous soudés à la matière par le délétère ciment de l’égoïsme.
Affichant la souplesse d’un félin, le légionnaire récalcitrant s’était évanoui dans la nature, après qu’un quidam eût provoqué l’arrêt du convoi alors que le pont venait d’être franchi depuis dix secondes. L’allure réduite avait per-mis un arrêt presque immédiat, mais c’était peine perdue, l’animal véloce avait fui le wagon… et courait encore.
A cet endroit, la voie ferrée est si instable, tant elle est isolée au sein d’un environnement sauvage, et le pont si peu sûr sur ses bases, que les trains sont obligés de ralentir, y progressant à la vitesse d’un vélomoteur dans une côte. Pour le poète recyclé, ce fut là un coup d’arrêt… le plus inattendu des terminus ! En quelque sorte, une sombre affaire de réorientation profession-nelle, oui : deux hommes éloignés du destin rêvé, et qui se rejoignent à l’occasion d’un conflit social et physique proche du cauchemar.
On avait retrouvé le corps de Tiburce Barnouin quatre kilomètres en aval, accroché par le dernier bouton de son veston à une vieille souche échouée sur la rive occidentale de l’Allier. Le crâne fracassé contre un rocher affleurant, il était mort sur le coup, et le courant avait fait le reste, l’accompagnant jusqu’au sommet de l’arc-en-ciel des poètes, pour le déposer délicatement dans sa tombe irisée.

Gamin, Titi était déjà du genre chétif, et une âme noire lui avait même pré-dit une mort graduelle par délabrement. Ainsi, pour une obscure raison, il deviendrait anorexique, puis s’éteindrait à petits feux, flamme fragile qui part dans le soir retrouver ses illusions perdues.
On avait longtemps cru que c’était parce qu’il était né avant terme. A quinze ans, on craignait que sa charpente fût à ce point fragile qu’elle ne supporterait pas une croissance normale ; jamais exposées au soleil, ses jambes graciles évoquaient deux cannes blanches. De plus, il louchait et avait les pieds plats, se félicitant ouvertement de ne pas être dyslexique, au point d’en remercier la nature dans la bonne humeur et avec cet humour décalé qui le caractérisait. Lorsqu’il se lançait dans un long monologue et parvenait à son terme sans en avoir inversé deux syllabes, ou égratigné un seul mot, il lui arrivait de cracher dans sa main avant de se signer. D’aspect spectral, à trente ans, il aspirait les courants d’air, dont le frôlement n’aurait pas réveillé un chat au sommeil léger de sentinelle en veilleuse. Il était d’une maigreur inesthétique, pourtant les filles ne le fuyaient pas, car il avait de la conversation, compensant par le verbiage les défauts dont la nature, ingrate, l’avait fagoté.
« Tu es aussi charnu qu’un ectoplasme ! »
Balto aimait le taquiner sur le sujet. Son copain rétorquait illico que sa mère, elle, était plutôt gironde, joliment enrobée… et que c’était mieux comme ça que l’inverse !
Elle avait d’ailleurs refusé de continuer de fréquenter la maman d’un môme chez qui Titi se rendait régulièrement, le week-end, après l’heure du goûter, jusqu’au souper, pour jouer au « conducteur de trains ». Cette femme était soi-disant voyante extralucide mais avait surtout le mauvais œil… Volontairement très maladroite, elle prenait souvent un malin plaisir à rabaisser Titi par le biais de réflexions visant principalement sa propre ma-man, à qui il rapportait ces propos déplacés sans se douter qu’il favorisait la circulation du venin vers son cœur.
Beaucoup moins belle et désirable, madame Michalak en était très jalouse, son mari venant de la quitter pour une poupée plus jeune qu’elle de dix bon-nes années, et cela suffisait pour s’en prendre au bambin, aigrie par la vie et souffrant de la comparaison. Le môme possédait un magnifique train élec-trique, avec tout ce qu’il faut pour créer une voie ferrée et une campagne environnante à l’échelle du domicile parental, et c’est pour cette raison seu-lement que madame Barnouin, connaissant la passion de son fils, avait fait l’impasse sur les vannes coutumières ouvertes par cette chipie aux talents de pythonisse de pacotille. Elle n’avait aucun savoir-vivre et s’acharnait trop sur l’avenir présumé de Titi pour être honnête et sincère. Elle avait une fâ-cheuse tendance à omettre de se pencher sur le sien, qu’il était aisé de devi-ner triste… triste à mourir.
Mais le sort en avait décidé autrement : Titi n’était pas mort malade !

Balto avait appris la nouvelle en lisant par hasard la rubrique des faits di-vers, dans un journal qui volait de ses propres ailes, tant le vent était violent, un soir où il errait dans les quartiers nord de Marseille. Le mistral lui avait plaqué la page en question sur la figure, et, au lieu de la déchirer, énervé, une incroyable intuition l’avait guidé, et il était tombé sur un minuscule titre à la suite duquel on parlait du décès de Tiburce Barnouin dans l’exercice de ses fonctions. Bêtement, au premier abord, il avait pensé à l’attaque indirecte d’un goéland déséquilibré par une rafale, et il en avait eu honte après coup.
Quelques lignes plus bas, on apprenait que la SNCF avait porté plainte contre x et qu’un pot d’adieu était donné en son honneur. C’était le paragra-phe du dérisoire… le paragraphe de trop !
Aussitôt la lecture de l’encart achevée, décomposé par l’émotion, son vi-sage arborait une mine de deuil ; un masque de zombi épousait ses traits, les caricaturant à l’excès. Et la faute, cette fois, n’en incombait nullement au mistral !
Soudain pris de convulsions nerveuses, il avait froissé les feuilles de papier huileuses, shootant dans une boîte de conserve vide et hurlant dans les bour-rasques. Des larmes fuyaient ses yeux, mais décollaient avant même de s’égoutter sur les joues, les cernes leur servant de tremplins. Malheureuse-ment, très vite, des tourbillons les lui rabattaient en pleine face, comme une chevrotine salée crachée par des embruns. Et c’était un éternel recommen-cement !
Plus qu’une tragédie, maintenant, avec les éléments, c’était la commedia dell’arte.
Imitant à sa façon son cher vieux pote, Balto avait plongé… plongé dans l’abîme du désespoir. Toujours plus loin dans la dégringolade psychique et physique. Profondément marqué, il en avait profité pour changer de style de musique, passant de la pop au classique presque naturellement, à la recher-che d’une gravité qui, désormais, susciterait l’amnésie volontaire. Les chan-sonnettes, les tubes surannés évoquaient les fiancées perdues, certes, mais également un ami disparu.
La nostalgie n’est plus de mise quand on est devenu le fantôme de soi-même…

Dès lors, au fil des années, tous ces événements avaient affolé l’inconscient de Balto… et torturé sa physiologie. A force d’ouvrir des parenthèses dans les rouages de demain, son horloge interne s’emballait dans la mécanique d’aujourd’hui.
Parfois donc, sous l’effet d’une émotion forte, ses cheveux, ses poils et ses os retrouvaient trop brièvement le lustre de sa jeunesse, préludant à une vi-sion prémonitoire. Mais le vernis craquait à la vitesse de la lumière, et la nuit retombait toujours trop vite sur son corps, transformant sa longue silhouette en ombre verticale. Ses courts voyages dans l’avenir pour se prémunir du futur immédiat pesaient lourdement sur son équilibre biologique, et même s’il ne recouvrait l’âge de ses artères qu’épisodiquement, cela suffisait à lui donner l’impression de rajeunir. Pour corser l’addition, comme si ses bonds dans son propre devenir effaçaient les empreintes de pas laissées dans la glaise du passé, des crises d’amnésie partielle faisaient béer ou suturaient des failles temporelles dans son cortex cérébral. Ainsi, sur ce calendrier anatomique, les dates se tordaient-elles à la manière d’articulations rongées par les rhumatismes déformants…
Balto stationnait à un carrefour où les routes y convergeant sont labyrinthi-ques et zigzaguent sans se croiser…
On parlait de don lorsqu’il s’agissait d’anticiper le temps, mais les autres, qui ne sont pas des dons, plutôt des décalages horaires à longue portée im-posés par une force démoniaque et calculatrice, comment avait-il pu les contracter et comment les nommait-on ?
Il n’avait jamais été victime de la foudre du ciel, ni d’une électrocution ménagère, alors… Ce n’était pas comme dans les téléfilms américains scé-narisés par Stephen King, ou les romans de science-fiction, lorsque le héros acquiert, grâce à un court-circuit, des pouvoirs surnaturels.

Sans aucun rapport avec celle de « Macbeth », célèbre pièce de Shakes-peare, la Forêt de Mercoire s’ébranlait, les feuillages frémissant sous les caresses d’un zéphyr dont la pureté n’avait d’égale que la douceur de ses innombrables mains invisibles. Tel un vent coulis, son parfum infiltrait le sous-bois par tous ses pores, et, mollement bercées, les plus infimes brin-dilles s’ébrouaient sur la moquette ivre de sève des rares espaces à ciel ou-vert et jusqu’aux coins les plus secrets du couvert, tandis que de minuscules sauterelles vertes les chevauchaient en stridulant. Les oiseaux claquaient du bec, soit comme pour dire qu’ils sont là et qu’il faut compter avec eux pour égayer l’ambiance, soit pour picorer l’écorce des arbres, en quête de vermis-seaux appétissants qu’ils ramèneront ensuite aux nids pour la becquée des oisillons. Merlin mordillait l’objet contondant en grognant – il était inimagi-nable qu’il en léchât le sang de son maître. Les deux hommes s’étaient re-dressés, le moins chevelu aidant l’autre à se remettre sur ses pattes.
Reprenant ses esprits, Balto demanda à Kerjean pour quelle raison un Breton pur jus – forcément un marin ? – était-il venu camper en solitaire ici, en Lozère, dans une clairière sans nom de cette forêt sombre et sans le moindre intérêt touristique…
Manifestement, les champignons ne l’intéressaient guère, et il n’était pas chasseur, sinon il aurait un fusil et se serait servi de la crosse pour repousser son agresseur. En revanche, l’hypothèse d’avoir affaire à un randonneur tenait la route. Mais là, il n’aurait pas choisi le bon endroit pour se reposer ; et, cerise aigre sur un gâteau immangeable, ne se serait même pas équipé du sac à dos indispensable. On ne marche pas pour le plaisir entre des troncs si rapprochés qu’un sanglier aurait eu le plus grand mal à y circuler sans se peler le cuir !
Et il n’était pas pêcheur non plus, sinon pourquoi aurait-il dissimulé son attirail ? Pas de cannes en vue, ni de cuissardes… De toute façon, aucune rivière ne sinuait à proximité.

Kerjean avait endossé le rôle du conteur et Balto excellait dans celui de l’auditeur. Il était clair que l’un avait besoin de parler et l’autre d’écouter, et c’était un bon début avant le partage des tâches. Plus tard, le monologue cesserait ; l’oreille devenant bouche, et inversement, la conversation serait lancée. Puis plus rien ne viendrait occulter une quelconque indiscrétion, chacun trouvant son interlocuteur fort sympathique malgré des apparences plutôt trompeuses.
Calmée, l’adrénaline de Balto commençait à refléter une mer d‘huile, comme on dit à Marseille, et peut-être aussi sur la côte bretonne… Espiègle, une risée en griffait encore la surface, attendant sans doute de s’étendre en de multiples plaies moins superficielles.
Il n’aurait pas à visiter le temps à venir, guidé par un présage aux mains froides, afin d’y dénicher un danger motivant un retour en arrière pour, mieux armé, s’apprêter à le vaincre. Le jour de la « voiture folle » ne se re-produirait pas en version remaniée ! Cela précisé, il arrivait toutefois que le stress l’aiguillât sur de fausses pistes, et qu’il passât à côté d’une catastrophe sans avoir à agir pour l’éviter.
Il retrouva enfin un semblant de sérénité quand l’homme l’invita à jeter un œil sous la tente. Il y désigna son ordinateur portable qui, tel un attaché-case, était rangé « à plat » sur la glaciaire, et cela éclaira en partie la lanterne du curieux.

Là-bas, à Comblessac, en Bretagne, à une poignée de kilomètres à vol d’oiseau de la légendaire Forêt de Brocéliande, Gwendal Kerjean avait fait la connaissance de Quentin Duvalier, alias Tintin, un bûcheron natif de Langogne mais ayant longtemps vécu et bossé à Saint-Flour-de-Mercoire. Les premiers soirs de beuverie au Bock d’Or, la brasserie qui appartenait au campeur, cet homme trapu aux mains étrangement petites mais calleuses et dures comme des briques avait affirmé être venu en terre armoricaine pour changer d’air. Par la suite, l’alcool s’ajoutant à l’habitude des rendez-vous de comptoir, il était devenu plus volubile. Mis en confiance, il poussa le paradoxe jusqu’à oublier de mentir.
Après avoir lu un bouquin sur la Forêt de Brocéliande, il s’était pointé à Comblessac dans le but de comparer l’histoire fictive à la réalité historique – ce qui en soi n’était pas très original. Bons vivants et amoureux de l’ivresse, les deux hommes avaient sympathisé devant un nombre incalculable de pintes de bière, et le Lozèrien avait finalement avoué qu’il était en réalité un retraité, et qu’à son âge, le changement d’air n’apportait rien de très précieux au niveau des poumons, sinon une aération à peine différente. Le taux d’alcoolémie montant, le sérum de vérité faisait petit à petit son effet : il révéla qu’il avait, en quelque sorte, fui la Forêt de Mercoire parce qu’elle était hantée par un gros chat fantôme.
La douloureuse histoire qu’il avait personnellement endurée s’était répétée très récemment, et une multitude de détails avaient prouvé la véracité de certaines hypothèses jadis jugées farfelues. Il avait quitté son passé et un présent dangereux pour un territoire lointain, mais tout en gardant sous le couvert une porte entrebâillée donnant sur un lieu qui correspondait à peu près à celui qu’il avait déserté sur le tard. Par amour pour son métier, il était resté fidèle à sa région malgré la menace, car raser la futaie à coups de hache ou y mettre le feu n’aurait rien solutionné. Cela aurait surtout motivé des remords indélébiles et des regrets éternels. Dès lors, avait-il préféré partir mourir ailleurs, après avoir mis une distance considérable entre son vécu et sa fin forcément proche ? A moins qu’il n’ait été victime de cette part de masochisme ancrée dans la mémoire que chacun tient à garder en soi, pour soi, et qu’il ait abdiqué, acceptant son sort sans ruer dans les brancards…
Pour un bûcheron, demeurer assis sur la branche qu’il est en train de scier, c’est du suicide, pas de l’incompétence !
En effet, tant de bruits couraient sur la Forêt de Mercoire, futaie maudite aux racines ensorcelées, dont un au moins avait été particulièrement tapageur à l’époque et s’était avéré exact, cruellement exact, au point qu’il en avait subi intimement la sauvage et mystérieuse authenticité. Mais il n’y avait pas que cela, et plusieurs maléfices piégeaient les maraudeurs ainsi que les touristes qui avaient le malheur de s’y égarer. Or, il se murmurait que la malédiction épargnait les « gens du cru »… ce qui était en partie faux !
Une fois, en 1966, il était parti s’y balader au crépuscule en compagnie de sa fiancée, Laurence Mergault, surnommée « la Lolo » par les âmes de son village – c’était une jolie fille de Pradelles, en Haute-Loire, juste à côté de Langogne. Officiellement, c’était pour qu’elle puisse entendre en live le ululement d’une chouette sous la ramure, car elle adorait les rapaces noctur-nes.
« Ils sont beaux, ce sont les gardiens de la nuit, les phares du temps et de l’espace ! », déclarait-elle en affichant un air rêveur.
Son grand-père, un ancien cheminot chez qui elle vivait depuis que sa mère était décédée – elle n’avait jamais connu son père –, possédait un magnifique spécimen de chat-huant empaillé. Il l’avait exposé sur la cheminée comme un trophée, une œuvre d’art, après avoir longtemps cru qu’il s’agissait d’un grand-duc. Bizarrement, il lui avait octroyé un nom assez pittoresque, le baptisant Gourou en l’honneur d’un vieux loup, un chef de meute qui hantait les rêves d’un gosse dans un roman intitulé « Gourou-Garou ». Adolescent, plus d’un demi-siècle auparavant, il l’avait lu trois fois par an, fasciné, tant il lui avait plu. A la fin de cet opus, l’enfant ne grandissait pas, ne vieillissait plus, mais se transformait en loup garou à l’appel de la pleine lune. C’était le genre d’histoire naïve et rabâchée qui vous obsède sans raison apparente mais dont on refuse, au pays de la peur, d’en approfondir la cause…
L’auteur, un dénommé Florian Magister, s’était spécialisé avec succès dans la littérature libérée pour une jeunesse déjantée, s’opposant au doux ronron des écrivains bêtifiants. Cela motiva d’ailleurs quelques soubresauts chez les éditeurs ringards.

Laurence n’avait jamais eu l’occasion d’en observer une vraie poussant nuitamment son cri lugubre de locomotive qui entre dans un tunnel avec sa longue chevelure de fumée, car elle ne mettait jamais un pied dehors après le coucher du soleil. Le soir, dès vingt heures, le pépé éteignait les lumières. Alors, devisant dans l’obscurité tels deux conspirateurs, ils fixaient le feu rutilant de l’âtre mais ne pouvaient s’empêcher de lorgner du côté du chat-huant, dont les yeux phosphorescents semblaient jeter des éclairs, comme s’il renaissait de ses cendres en commençant par le regard. C’était le phénix du pépé, qui n’en était pas peu fier ! L’atmosphère évoquait une nouvelle d’Edgar Allan Poe. La jeune fille, elle, hypnotisée par ces pupilles dilatées que l’on avait peintes sur de drôles de billes puis incrustées dans ses orbites, était comblée par sa morphologie mais frustrée par son mutisme !
« Regarde, la Lolo, il revit quand les ampoules meurent et ne supporte que la proximité du feu, car ça lui réchauffe les plumes et peut lui rendre cette vie qu’un chasseur lui a ôté pour le seul plaisir barbare de tuer ! »
Mais la Lolo désirait plus que tout être en présence d’un rapace nocturne de chair, d’os et… sonorisé.

Cette Forêt de Mercoire, on savait quand et comment on y entrait mais on ignorait comment et quand on en sortait. Ainsi, le plus souvent, par exemple, y pénétrait-on jeune et en ressortait-on vieux. La réciprocité existait, cependant il était assez périlleux, en fonction de ses périodes de chance, de s’y fier. Traverser cette forêt, c’était l’assurance soit de vieillir de trente ans en quelques secondes, soit de rajeunir à l’issue d’un saut prodigieux dans le passé qui vous ramenait jusqu’au berceau… Et l’on se retrouvait braillant dans des vêtements mille fois trop grands, au pied d’un châtaignier, atten-dant qu’une improbable nourrice vînt à passer. C’était selon l’humeur de la forêt : si elle était bien lunée ou si le soleil ne lui avait pas trop tapé sur les cimes.
Mais le bûcheron ne prêtait pas foi aux légendes, et il avait eu tort. Il avait provoqué la forêt, ses maléfices et les démons qui la squattaient, et elle lui avait répondu à sa manière, le punissant de tant de soupçons.
Ecoutant s’exprimer une chouette, Laurence Mergault avait disparu derrière un énorme chêne pour jouer à… cache-cache à la belle étoile. Elle en avait profité pour se baigner debout dans la lumière grise de la pleine lune filtrant entre les branches feuillues du baliveau géant. Mimant l’homme paniqué qui cherche sa Dulcinée qu’un malandrin venait de lui ravir, Quentin avait subitement perçu un cri terrifiant précédé d’un crissement de griffes lacérant l’écorce d’un arbre. Tandis qu’en surimpression, un feulement menaçant lui avait glacé le sang, il s’était dit que les loups ne feulent pas… et les gros chats sont plutôt rares dans le coin. Surgissant de sa cachette, la Lolo avait réapparu cinq minutes après… mais âgée de soixante années sup-plémentaires. Maintenant, des rides crevassaient son joli minois, une grimace simiesque le déformait, et le masque d’une momie tentait de l’appeler à l’aide sans qu’un son ne s’échappe de sa bouche édentée. Ebauchant un mouvement de recul qui le déséquilibra, le bûcheron avait feint de ne pas comprendre… Se ressaisissant, il avait contourné l’arbre dans l’espoir de réconforter sa fiancée ; il la serrerait dans ses bras, la berçant comme un enfant paniqué par un vilain cauchemar. Mais là, il avait vu la quintuple empreinte du coup de patte du fauve sur le tronc et la chose gluante qui en dégoulinait.
Kerjean avait clairement énoncé mot pour mot la phrase suivante émise par Tintin : « La résine est rouge et a le goût du sang… ». Ce qui sous-entendait que, s’étonnant de sa couleur, le bûcheron avait goûté à cette liqueur au goût de fer, constatant que, dans la forêt de Mercoire, les arbres étaient hémo-philes.
Et, se détournant enfin, il avait aperçu la Lolo… ou du moins ce qu’il en restait. Le corps en haillons, et bien trop maigre pour remplir cette robe sexy dont les échancrures avaient si ardemment allumé son désir de mâle. Elle l’avait choisie décolletée et très courte tout exprès pour lui plaire.
Laurence Mergault avait entamé sa vie de vieille femme à l’hospice alors qu’elle était en âge d’entrer à l’Université.

Plus tard, Quentin avait rencontré un individu qui prétendait avoir investi – c’est le terme qu’il avait employé, oui – la Forêt de Mercoire à l’aube, pour y ramasser des cèpes, et en être ressorti à midi, en culottes courtes, le panier vide et couinant de trouille. Il avait fait l’école buissonnière et méritait une bonne fessée. Maman l’attendait certainement sur le pas de la porte, le mar-tinet à la main, et hurlant : « T’étais où, salopiaud, hein ? Madame Mondil-lon, ta maîtresse, a appelé… Elle est aussi inquiète que moi ! »
L’homme lui avait clairement précisé qu’il n’avait même pas été étonné de ne plus souffrir de son arthrose… et que le temps avait glissé sur ses os comme une source dans un pré en pente douce. Ensuite, pour retourner chez lui, il avait dû faire de l’auto-stop, imitant son lointain cousin globe-trotteur, car il était désormais trop jeune pour avoir son permis de conduire.
Sur le moment, il paraissait avoir soixante ans… Mais s’il ne mentait pas, il devait en comptabiliser au moins le double, non ?

C’étaient donc les vases communicants : l’un arrivait de Lozère, las mais bavard, et l’autre, influencé par les infos récoltées, s’y rendait, en quête de nouveautés pour Brocéliande, le fanzine.
Kerjean avait maintenant un bon thème en trois chapitres pour un futur article, et il s’était rendu dans la Forêt de Mercoire afin de débuter sa tournée « tripartite » de chroniqueur chassant le scoop, les doigts prêts à taper sur le clavier de l’ordinateur, les articulations des phalanges assouplies tel un pianiste avant l’exécution d’une sonate de Mozart…

Une grande collection de légendes populaires sévissaient en Lozère, dont la plus connue visait la Bête du Gévaudan, sujet moyenâgeux admirablement traité dans « Le pacte des loups », le film de Christophe Gans, mais Tintin lui avait également touché deux mots de ce qu’il avait surnommé le duo d’histoires parallèles. Il leur avait donné à chacune un titre naïf dans le style des contes de fées d’antan : « Le manoir blanc et le manoir noir de Naussac » et « Le train fantôme de Chapeauroux ».
L’une parlait d’un aiguilleur SNCF recyclé en majordome, l’autre d’un garde-barrière terrassé par la solitude…
C’étaient des ragots que des baladins inspirés mais mythomanes avaient véhiculés de village en village, les agrémentant de détails imagés et ludiques… et c’était devenu des légendes ! Mais des légendes qui ne débordaient jamais du cadre où elles avaient été peintes par des magiciens de la fabulation trop manipulateurs pour vendre leurs toiles.

Le manoir blanc et le manoir noir de Naussac

Situé au fond d’une cuvette naturelle, Naussac a été englouti sous des ton-nes d’eau déversées par les pluies diluviennes qui se sont abattues quinze jours durant sur la Lozère. L’accalmie est revenue, le temps s’est écoulé, et, les années de sécheresse, seul le sommet du clocher couronné d’une gi-rouette affleure, telle une île minuscule. Des foulques s’y perchent parfois, pour sécher leurs plumes au soleil…
Deux très riches familles ont régné sur le village avant et après qu’il ne soit noyé, chacune cherchant à imposer son patriarche pour l’administrer, mais sans réussir dans cette despotique entreprise. A l’annonce de l’inondation imminente et constatant la montée de la crue du ciel, chaque clan refuse catégoriquement de quitter son manoir et préfère se laisser mourir en se calfeutrant à la cave. Les Valdonia habitent le manoir blanc, ce sont des gens sympathiques, tolérants, généreux ; les Vladanor, eux, résident au manoir noir et, symbolisant une certaine idée de l’opposition, contrastent avec la dynastie rivale. C’est une situation manichéenne par excellence !
La légende affirme qu’un homme, pour les sauver, a rejoint les cloîtrés en passant par une galerie souterraine creusée dans un tunnel désaffecté de l’ancienne voie ferrée prévue pour relier Mende au Puy-en-Velay. Ce pas-sage avait longtemps servi de lieu de détente aux travailleurs du rail ; on s’y défoulait en jouant aux autos tamponneuses avec des wagonnets rouillés. La ligne a été stoppée là car un énorme rocher inaltérable en barrait l’accès. C’était une sorte de boule de pierre plus coriace que tous les minéraux jamais rencontrés jusqu’alors par des foreurs. Mais le plus surprenant, c’est que cet obstacle semblait avoir été soudé dans le roc, qu’il n’appartenait pas à la masse montagneuse…
La légende dit aussi que la fée Myrtille y a été emmurée vivante, comme une perle inestimable prisonnière d’un écrin sans valeur, par une sorcière qui jalousait sa grâce et sa beauté. Le bouchon est si solide que la dynamite ne l’entame guère. On a décidé de tracer la ligne ailleurs.
L’homme se nomme Léon Chanac, il est aiguilleur SNCF et bosse à la gare de Jonchères, en Lozère.
Les deux familles ont réchappé au surdosage aqueux et ont profité de cette aubaine pour se réconcilier. A l’occasion du nouveau tracé, après avoir utilisé du « Bombax », un nouvel explosif réalisé à partir d’un matériau extraterrestre, on a libéré la fée qui, les remerciant à sa façon, s’est servie de sa magie pour provoquer le retrait des eaux, faisant resurgir de la vase le village de Naussac.
L’aiguilleur travaille maintenant pour les deux familles, majordome de l’une pendant une semaine, majordome de l’autre la suivante, et ainsi de suite… Il a épousé la fée, devenue humaine et mortelle grâce à cette union. Hélas, les eaux sont revenues ; mais cette fois, c’est pour ériger un barrage hydraulique, l’électricité risquant de manquer dans la vallée.
Depuis, il se murmure que les nuits de pleine lune, on entend la cloche sous l’eau, qui résonne encore pour célébrer le réconciliation entre les deux familles ennemies, chaque patriarche occupant la mairie à tour de rôle, six mois durant.
Et la sorcière, chevauchant un crapaud volant, parcourt les airs à la re-cherche de la fée Myrtille, dont l’image a été sculptée dans un nuage qui stagne en permanence, sentinelle minérale, au-dessus du village englouti. C’est pour leurrer la méchante femme, l’attirer comme une mouche sur une… fausse piste. Mais surtout dans le but de l’éloigner de Myrtille, qui fête tous les ans avec son époux, et jusqu’à sa mort naturelle, l’anniversaire de sa nuit de noces.

Le train fantôme de Chapeauroux

Là où le Chapeauroux, sage et charmant cours d’eau, crache ses eaux timides dans une rivière plus incontinente, sont enracinés des villages ju-meaux séparés en deux bourgades hospitalières par un pont qui, accessoi-rement, enjambe l’Allier, dont les rives ne sont pas alignées dans le même département. L’un, Chapeauroux, baptisé du nom de l’affluent l’abreuvant, a germé en Lozère ; l’autre, le Nouveau-Monde, s’est greffé de manière prétentieuse en Haute-Loire…
Spectacle étonnant, vu des hauteurs proches, le chemin de fer desservant uniquement le côté lozérien évoque le panorama d’un train électrique gran-deur nature. Chapeauroux est traversé par un viaduc qui mesure plus de quatre cents mètres, et bénéficie de l’honneur de posséder une gare, posée telle une casemate de sentinelle à la sortie d’un virage où la voie ferrée ar-bore un penchant sensible. A moins d’un kilomètre, une route accède à un passage à niveau dont le garde-barrière, Emile Puydebois, veille dans son isolement à ce que les voitures ne fassent pas de mauvaises rencontres, et ne tombent pas sur un os. Le soir, sous ses draps, tandis que la solitude l’enferme dans les bras bodybuildés d’une camisole de force, il s’attend toujours au pire, l’oreille aux aguets… Le choc frontal et fatal, et son écho multiple et métallique ! Un bruit terrible de marmite d’ogresse sur laquelle on tape avec un fémur de dragon.
La légende révèle qu’un gamin, les nuits de pleine lune, vient déposer, à 23 heures 59 très exactement, une tortue sur l’un des rails, juste avant que ne passe le « Cévenol » de minuit. Emile se doit de surveiller les allées et venues du jeune garçon, mais celui-ci s’éclipse à la vitesse de l’éclair. Chaque fois, l’homme recueille les tortues que le gosse a abandonnées à son triste sort, les pattes s’agitant pitoyablement dans le vide, et les parque dans son jardin. Arrive enfin l’instant où il surprend le chenapan qui tient une boîte de bonbons à la main. Se préparant à l’appréhender, il lui tape sur l’épaule, premier geste d’une tentative d’immobilisation, mais sa main en traverse le buste jusqu’à la ceinture de son short. Dans le mouvement, Emile est déséquilibré et manque de tomber en avant. C’est un fantôme – un « enfantôme », comme il se plaît à l’invoquer.
Dès lors, Emile ouvre la boîte, bien réelle elle, et y découvre un lièvre évidé. Le temps de se retourner, l’enfantôme s’est volatilisé. Et ainsi de suite, durant des mois, le gosse revient avec des lièvres morts, et l’homme re-cueille les peaux puis les stocke dans une malle du grenier, dans son loge-ment de fonction.
Un jour, la SNCF se met en grève, cela dure longtemps, très longtemps, plusieurs mois, et le chenapan ne vient plus apporter son offrande de lièvres morts. L’homme, veuf depuis cinq ans et sans enfants, sans amis, s’ennuie et pleure au bord de la voie ferrée, le regard dans le vague et l’âme nulle part, bien au-delà des rails désertés par les machines, la lune tout là-haut le do-minant de son œil inquisiteur. Soudain, il sursaute, un train se pointe. Sa décision est prise, irrévocable, il se jette dessous ; mais le convoi le pénètre littéralement, sans le moindre courant d’air. C’est un train fantôme, un spectre de fer. Il n’a pas réfléchi, a cru que le trafic avait repris. Il vient de se rendre compte que le train de minuit n’existe pas, n’a jamais existé, et, retournant au jardin la tête basse, constate à la faveur de sa lampe de poche que les tortues ont disparu. Alors il monte au grenier… la malle est ouverte et d’innombrables lièvres bondissent autour de lui.
La légende dit que, par la suite, il en a fait l’élevage, renonçant à son métier de garde-barrière pour bosser bénévolement à la SPA.

A l’origine, à force de les ressasser mentalement, Kerjean avait appris par cœur ces légendes locales dont la facture évoquait plutôt des contes de fées d’un âge révolu. Cela avait été le meilleur moyen de s’occuper l’esprit, tandis qu’il roulait au volant de son 4 x 4 sur la route de Mende, en direction de la Forêt de Mercoire et de cette clairière accessible par une sente miraculeuse. Les bûcherons connaissaient cet itinéraire sur le bout des doigts, car ils l’empruntaient deux fois par jour, aller et retour, et son nouvel ami Tintin le lui avait indiqué en mettant l’index de sa main droite sur ses lèvres, comme pour lui signifier que c’était un secret absolu et que le silence s’imposait.
Une marque de confiance qui ne se refuse pas, n’est-ce pas ?
Il avait promis que cette cible géographique provoquerait sur ses connexions cérébrales une amnésie irréversible, un trou noir.

La mer d’huile se déchirait par endroits, et de l’écume suintait des plaies ; le vent du large, tout à l’heure assagi, se levait à nouveau. A l’énoncé de ces histoires ringardes dignes d’un auteur de fabliaux en mal d’inspiration, Balto réintégrait la cohorte de ses vieux démons, paranoïa et tension nerveuse en tête du peloton.
Et toujours cette manière de s’exprimer si semblable au style de Titi, qui sortait la prose du contexte narratif pour mieux la maquiller en poésie dé-clamatoire. Une authentique musique du verbe, oui. Nonobstant, évidem-ment, les allusions et les parallèles concernant de près ou de loin les trains, son inaltérable passion, tant de similitudes mettaient mal à l’aise…
Si la réincarnation existait en ce bas monde perverti et tristement matéria-liste, Gwendal Kerjean avait pris le relais du « poète aixois », saisissant le témoin qu’il lui avait tendu en allongeant son bras squelettique par l’entrebâillement d’une porte d’outre-tombe.

Les deux hommes avaient longtemps papoté en se restaurant – mais point de sardines au menu, hein ? Ils avaient fait une courte sieste, après avoir décidé que le premier réveillé secouerait… la marmotte. La tente repliée et casée avec le reste dans le coffre du véhicule, ils étaient partis en affectant une bonne humeur de façade mais qui avait toutefois calmé pour la seconde fois la mer tourmentée de Balto. A force de passer par des hauts et des bas, pour sûr, le vent du large s’installerait à demeure !
Kerjean sifflotait un air celtique en se grattant le haut du front, à un pouce de sa blessure. Fébrile, Merlin grognait en remuant la queue, l’objet conton-dant dans la gueule. Avant d’éclater de rire, son maître, amusé, lui avait lancé : « Hé, Merlin, sale cabot délateur, tu veux amener le bâton à la Police pour qu’elle y relève les empreintes de l’agresseur ? »
Le 4 x 4 était garé derrière un énorme chêne, la roue avant droite empiétant sur la plus grosse des racines visibles, boa jaillissant d’un fouillis de feuilles et de glands. Si un écureuil s’était tenu là, perché sur une branche et veillant sur ses provisions futures, nul doute, avec tout ce remue-ménage, que son instinct de survie lui avait ordonné une fuite instantanée.
Ils durent reculer et prirent la sente miraculeuse en sens inverse, ralliant la route de Mende avant de mettre le cap sur Naussac !

Les cheveux du Breton n’avaient pas repoussé, sa boule à zéro luisait tou-jours autant ; sa cicatrice sur la joue, souvenir d’une balle perdue, ne s’était pas, comme par enchantement, effacée…
La Forêt de Mercoire n’avait rien révélé de probant, hormis l’existence d’un esprit frappeur. Quant à l’ET, c’était une vision nébuleuse croisée au cours d’un cauchemar, séquelle du mauvais coup. Aussi, maintenant, il fallait traquer le scoop à Naussac et à Chapeauroux, où Kerjean comptait pêcher quelques détails plus pointus qui affineraient ses enquêtes. Et pour cela, un vrai travail de journaliste serait de mise !
Enfin, ultime étape à Langogne : « largage » de Balto. Y dénicher une li-brairie et achats de bouffes du pays au marché, avant de rentrer à Combles-sac, en père peinard.
Retour à la case départ, et fignolage du reportage à partir d’écrits rédigés à chaud, afin de mitonner de savoureuses chroniques pour Brocéliande.
Mais d’abord, oublier l’agression, la bosse, et l’utile aura été joint à l’agréable, Balthazar Beltoise ayant révélé une personnalité plutôt atta-chante, avec sa discrétion de grand timide et sa dégaine élancée qui rappelait vaguement Don Quichotte…

Suite




Retour au sommaire