Couple en aquarium
de Jean-Yves Duchemin



Nous étions partis très tôt dans la matinée afin d'éviter les bou-chons. L’aube était affreusement terne, sale, d’un gris acier. L’air était figé, le silence semblait un mur infranchissable… Les vacances de Noël approchaient à grands pas feutrés, glissants même, et nous tenions à être sur place avant tout le monde. Chez nous, c'était une manie : se pointer sur les lieux d'un événement alors que la plupart des protagonistes n'avaient pas encore prépa-ré leurs affaires. S’il était possible de prévoir un rendez-vous et sa destination à la lecture de notre horoscope, il est clair que nous irions camper à proximité du lieu de la rencontre, anticipant l’invitation. En cas de crime en duo, nous serions capables, après le forfait, de rester des heures durant dans les environs ; tapis dans l’ombre de la futaie, on attendrait l’arrivée des flics en sirotant une thermos de café.

Là, je m’exprime comme si je vivais encore en couple avec… Grave erreur. C’était le bon temps – enfin, façon de parler, n’est-ce pas ? Ma compagne aimait les animaux, mais à condi-tion qu’ils ne lui appartinssent pas… ou plutôt qu’ils ne squat-tassent pas son espace vital. Dans ce domaine, le sien, elle était très égoïste. Parallèlement, de mon côté, je préférais le gosse du voisin que…
Attendez, vous allez comprendre… Et surtout, évitez les conclu-sions hâtives, cela ne fait que commencer !

Nous nous étions rendus là-bas les mains libres et le cœur noué. Un deuil, ce n’est pas une partie de plaisir, ni un pique-nique, et se recueillir sur la tombe de quelqu’un n’impose pas forcément d’amener avec soi son sac à dos ou sa trousse de secours. On n’a pas vraiment besoin de s’encombrer pour assister à l'enterrement d'un proche, et le strict nécessaire est parfois superflu ; néan-moins, on a le sentiment qu’un poids, paradoxalement, allègerait sa peine. Mais n’exagérons rien… ce n'était qu'un poisson que l'on mettait en terre, pas un parent ! Toutefois, j’aimais tellement les animaux que je n’aurais manqué la cérémonie sous aucun prétexte. Un ultime hommage à l’écailleux, en quelque sorte. Les funérailles animalières m’émouvaient ; pourtant, je n’étais pas particulièrement friand des curiosités macabres. Trop de gens se repaissent du malheur d’autrui, et je n’étais pas volontaire pour rallonger la liste !

Il faut avouer que c'était un chouette poisson ; pour sûr, l’ide le plus sympa qu'il m'ait été donné d’observer ! Ses yeux globuleux ressemblaient aux billes de mon enfance ; lorsqu’il agitait ses nageoires pour fendre l’onde, il avait la grâce d’une mésange, et sa couleur naturelle évoquait le poitrail du rouge-gorge… Il ouvrait sporadiquement sa gueule minuscule et on avait l’impression qu’il émettait des signaux, qu’il s’exprimait en morse. Chaque fois que je le regardais batifoler derrière la paroi de son habitacle, il était si touchant que je souriais bêtement, et j’avais toujours la sensation qu’il me rendait mon sourire déformé par le verre. C'était comme un mur concave et transparent qui abritait un être palpitant espionné par un autre qui l'était tout autant. J’avais l’air bête, je sais, mais j’avais du mal à me contrôler devant une création de la nature prisonnière de son élément.
Je réagis similairement lorsque je me rends au zoo où, inévita-blement, une obsession utopique me taraude : commander men-talement aux serrures de s’ouvrir toutes seules, libérant le bes-tiaire et créant la pagaille parmi la meute de voyeurs. Cela évo-quait Neptune empêchant l’Arche de Noë de foncer sur des bri-sants où elle risquait de s’y naufrager avec sa précieuse cargai-son. Singer le dieu de la mer suffisait à démultiplier mon ego, m’autoproclamant sauveur des ides de la Terre. Mais il était as-sez audacieux et blasphématoire d’associer la Bible aux divinités romaines… C’était, ma foi, une réaction d’athée, tout bêtement.

Et puis, corrélativement, c’est beaucoup moins problématique que d’apporter des fleurs à la dauphine de miss France à la prison pour femmes du coin, après qu'elle eût assassiné celle qui l'avait vaincue en utilisant sa légèreté d’esprit. Vous imaginez-vous séparé de cette beauté fatale uniquement par un mur de plexiglas ? C'est juste bon à vous titiller la libido, provoquant des rêves pyromanes nimbés de frustration. Si, évidemment, on parvient à s’endormir, hein ? Cependant, encore faut-il l’avoir rencontrée, cette « déesse de paille »… et s’être fait aimer d’elle. Les canons ne tirent pas dans la catégorie des hommes sans relief, des médiocres. Ce n’est pas une question de physique, c’est juste dans le feeling. Un mec moche se met en tête qu’il est inutile d’approcher une super nana, craignant d’avoir perdu la partie avant même de l’avoir entamée. C’est là qu’est l’erreur fondamentale. S’il croit qu’une femme s’arrête à l’esthétique, il se trompe lourdement et laisse passer une occasion rêvée de trans-former son fantasme en réalité.
Personnellement, je suis la preuve vivante que…

Attendez ! Ne soyez pas pressés ! On y reviendra en temps uti-les…

Oui, en se débarrassant de l’écailleux, nous avons été un peu responsables de sa mort. Il se nommait Bulle. Nous l'avions of-fert à une fillette venue nous rendre visite dans le but de nous vendre des cartes de Noël peintes avec les pieds par des handica-pés des membres supérieurs. Il faisait frais ; nous l’avions invitée à pénétrer dans le nid du couple frileux que nous formions. Lorsqu'elle a vu le poisson tourner inlassablement et virevolter dans son bocal, imitant un oiseau dans sa cage, elle s'est postée devant lui et en a même oublié le motif de sa visite. C’était comme si elle était captivée par une émission de télé. Il faut reconnaître que nous ne comprenions pas ce qu'il y avait de si fascinant à regarder s’ébattre un poisson rouge en forme de larme de sang au sein d’un écrin en forme de goutte d’eau. Cela n’a, en réalité, aucun charme particulier, n’est-ce pas ? Cependant, elle avait été subjuguée, hypnotisée… Nul doute que ma compagne l’avait également été, mais elle avait refusé de l'admettre, s’entêtant à nier l’évidence. La gamine nous avait émus car nous avions deviné de la tristesse en elle, et c’était notre façon toute particulière de la réconforter. Nous avions jugé cet acte de charité chrétienne plus fort que les mots. Et puis, maintenant, quelqu’un que je refuse de nommer me foutrait une paix royale.
Pour couronner notre bonne action, nous l’avions délestée d’une poignée de cartes qui représentaient des sapins multicolores dont les boules étaient vertes et où les guirlandes symbolisaient des rayons de soleil…

J'avais gagné l’écailleux à la foire d'Aubagne : pour une balle à blanc tirée au bon moment et au bon endroit sur le bon ballon, il fut nôtre. Ma cible était bleue tel l’azur et je n’avais pas raté cette dérisoire sphère céleste qui tourbillonnait vainement. Tout gosse, mon rêve, c’était de flinguer les nuages en manipulant un canon de la DCA. Crever ces panses trop gonflées qui crachaient leur haine par saccades mouillées, en d’interminables averses qui donnaient à penser que l’on nous pissait dessus du haut d’un building, c’était un plaisir inestimable dont j’abusais jusqu’à l’overdose. Je les rendais anorexiques, moi, ces bombardiers obè-ses au vol lourd ! Au fil du temps, je m’étais habitué à l’idée de recevoir de la flotte sur la tronche à la manière d’un tir de che-vrotine et, maintenant, le ciel bleu m’indisposait, me donnant la nausée. J’aurais souhaité être un géant pour, perché sur des échasses, le peinturlurer en gris éléphant, taguant sur sa peau des troupeaux entiers de pachydermes en transhumance.
J'avais demandé au forain s’il était possible d'obtenir un bocal à la place du sachet en plastique, mais je m’étais fait rabrouer comme du poisson pourri (?). C’est tout juste s’il n’avait pas fallu fournir l’eau. Nous avons donc acheté au supermarché le plus proche, au rayon « fournitures pour animaux », cette espèce de casque de cosmonaute qui lui servirait de cabane. Nous avions trouvé cette bulle un peu chère, et c'est sans doute pour cela que le poisson en question porta le nom de son futur domaine. Qui baptiserait son chat Félix en fonction du prix des boîtes d'ali-ments à l’intitulé identique ? Moi, oui, je serais cap’ !
Ma compagne faisait la gueule, et je sentais bien que son regard se portait mécaniquement sur les rayons consacrés aux bébés. Les marques de couches-culottes et de biberons hantaient son horizon maternel…

Nous avons, je le répète, acheté quelques cartes à l’enfant – nous avions pris l'offre au pied de la lettre, si on peut dire –, accompagnant cette bonne action d’un geste de bonté moins symbolique : le legs de l'objet de sa convoitise muette. A cette satisfaction carnassière que ma compagne dissimulait mal, je de-vinai que mes soucis journaliers s’apprêtaient à perdre du poids. Je m’étais adapté à ce régime par lâcheté ; mais l’urgence de res-pirer un peu m’avait dicté de fumer le calumet de la paix.
Ensuite, nous lui demandâmes comment elle s’appelait. Elle nous répondit en arborant un air ahuri ; on aurait dit qu’elle se trouvait subitement dans un état second, proche de la transe. Son prénom nous avait paru très approprié.
Après avoir recouvré ses esprits, Marine s'en était allée, ravie, comblée. Son émotion avait été si intense qu’elle avait surfé de-bout sur un rêve éveillé. Ma compagne souriait béatement, grande gagnante dans l’affaire. Je suis sûr qu’elle se mit sur l’heure à adorer passionnément cette enfant et souhaité avoir la (le) même… la (le) même mais avec ses yeux, sa couleur de che-veux… son joli minois. Une sœur jumelle mais avec vingt ans de moins. Totalement surréaliste. C’était une grande baroudeuse de l’espace-temps, mais à condition de se calfeutrer à la maison, à jamais ancrée sur ses incontournables acquis féminins. D’un maître coup de baguette magique, une fée du logis avait méta-morphosé le domicile où nous cohabitions en bunker. D’autres se chargeaient de faire avancer les choses et le faisaient formida-blement bien, pourquoi aurait-elle levé le petit doigt, au demeu-rant souvent couronné d’un dé à coudre fort seyant ? Pour la ta-quiner, je la narguais, la félicitant pour l’efficacité de son… pré-servatif digital.
« Tu devrais en mettre un à chaque doigt quand tu fais la cui-sine, cela t’éviterait de te les brûler ! »
Ces trop rares et brefs moments de détente nous rapprochaient parfois.
Son horloge interne voyageait dans le passé, refusant les escales dans les îles du futur. Et, lorsqu’il était de bon ton de visiter l’avenir pour des raisons épidermiques, elle se bloquait dans le présent, subitement en panne. Un lifting, pour elle, ce n’était pas rajeunir, c’était se mettre au niveau de ses petits-enfants afin de ne pas leur faire honte, pour qu’ils soient fiers de leur super-mamy… Moi, je pensais exactement le contraire. Les bambins ont un besoin viscéral d’une grand-mère, d’une mémé, pas de la maîtresse du copain de leur père, d’une pépée !

Le bocal était bien trop encombrant pour une si frêle gamine, aussi Marine avait dû renoncer à poursuivre sa tournée de fin d'année…
Aujourd’hui encore, quelque chose me donne à penser qu’elle avait dû être traitée d'enfant égoïste qui ne pense qu'à elle tandis que d'autres, moins chanceux, manient le pinceau avec les pieds, voire un seul, parce qu'ils sont privés de leurs deux bras, ou d'un seul, mais celui dont ils se servent habituellement pour les ré-flexes quotidiens. Néanmoins, peut-être ne s'agissait-il que d'une main : celle dont ils usent et abusent parce que tout le monde n'a pas la possibilité et la chance d'être ambidextre.

Nous roulions sur l'autoroute A9, en direction de Béziers, quand la Visa rendit l'âme. Juste avant d’arriver aux portes de Montpellier : un hoquet, deux, trois… atchoum ! Un rhume de moteur et le dernier soupir en point d’orgue. Puis le silence, pesant comme la misère du monde sur le dos d’un poney de cirque. Cela faisait déjà une éternité qu'elle était sollicitée, complètement sur les rotules, cette carcasse déjantée ! Il ne lui restait que deux cents kilomètres à vivre, et voilà que cette chère vieille mule nous faisait le « coup de la panne » !
On dénicha un garage à Lunel, non sans avoir au préalable ré-clamé une dépanneuse. Un mécano diagnostiqua la fin et suggéra un traitement de choc synonyme de casse. Oh peuchère ! Un en-terrement, ça va… deux, bonjour les dégâts ! Mais là, il était question d'effacer de son existence des souvenirs si palpables que l’on aurait pu les toucher du doigt sans se mouiller. Les senti-ments ne sont jamais proportionnels à la taille – ni à la consis-tance – des choses appréciées ou des êtres aimés, non. Ce serait trop simple. Et, paradoxalement, ce qui est basique n’est jamais une partie de plaisir.
Le silence de ma compagne était troublant. Réticente à ce dé-placement, elle s’était murée dans un mutisme de mauvais aloi.

Un jour, nous découvrîmes dans notre boîte aux lettres un petit mot solennel mais adorablement tristounet signé Marine. Bulle était mort ! Sans doute de vieillesse. Le forain distribuait aux gamins les doyennes des bestioles à l’article à la mort : un com-ble ! Cela lui coûtait sûrement moins cher que des alevins en pe-luche. Elle était revenue chez nous une seconde fois, et nous étions absents. C’était là une évidence mais elle avait tenu à la notifier, comme si elle avait rédigé son rapport à un supérieur. Elle avait écrivaillé la bafouille sur une feuille de papier qu'elle avait soustraite à un cahier pris au hasard dans son cartable bondé – elle nous raconta tout cela plus tard, après l'enterrement de Bulle. En haut, à droite, une larme humectait le papier sur au moins deux centimètres carrés.
Après une courte cérémonie chez sa tante de Béziers, l'ide de-vait être mis en terre enfermé dans une grosse boîte d'allumettes. Il serait enseveli dans un coin du jardinet qui ceignait « La De-meure Fleurie ». Je n’ai jamais trop saisi cette manie de baptiser les villas. Ce doit être mon côté anar de droite. Et toujours des titres ronflants, tout droit sortis d’un roman à l’eau de rose. Il se-rait enterré le plus profondément possible pour empêcher les trois chats, Glop, Fripouille et Frappadingue de gratter le sol afin de récupérer cette dépouille qui avait si férocement motivé leur appétit subit et dévorant.

L’ADIEU AUX LARMES POUR L’ECAILLEUX LE PLUS SYMPA DE LA TERRE

La courte épitaphe avait été écrite au feutre noir sur un morceau de carton surmonté d'une croix confectionnée au moyen de deux règles dont l'une avait été préalablement taillée, raccourcie.
Aucun respect pour le matériel scolaire, les mômes d’aujourd’hui !

Et voilà comment, grâce à un vulgaire poisson rouge – une boule d'écailles, oui –, nous nous sommes félicités d'avoir pu étrenner le téléphone portable que nous avions enfin décidé d’acheter après tant d’années de tergiversations. Comme quoi, un animal, même indirectement, avait son utilité parfois, mais je me gardai d’évoquer le sujet. Cette paix toute relative était fort précieuse, et je me m’abstins de réveiller le volcan assoupi.
Sur l'autoroute, nous avons été très vite dépannés. Suspicieux et incrédules – sans doute sont-ils payés pour cela ! –, deux motards stoppèrent à notre hauteur, nous toisant de traviole. Ils nous posèrent quelques questions puis s'en allèrent comme ils étaient venus, l'air toujours aussi buté, le regard béant sur des solitudes amères… On les avait trouvés assez belliqueux pour des saints défenseurs de la loi et de preux gardiens de la paix, suprêmes garants de notre pseudo-république. D’authentiques robots, oui, ou des cosmonautes égarés sur une planète hostile… Leurs casques ressemblaient étrangement au bocal de Bulle et, si on devait se fier à leur allure ainsi qu’à la noirceur des ombres qui squattaient leurs prunelles bovines et vachardes, ces éponges vivantes devaient laisser circuler un courant d’air marin entre leurs oreilles et afficher le QI d’une huitre ménopausée sur le radar de leur inculture !

C'est la tante de Béziers qui vint nous chercher à Lunel. On l'avait aiguillée à l'aide du portable – heureusement qu’elle avait songé à prendre le sien. On lui avait indiqué le nom du garage où la Visa « reposait », inerte, les phares éteints telles des paupières closes sur des yeux crevés, mais elle ignorait jusqu’à l’existence dudit garage. « AU PARADIS DE FER » : cet intitulé était plus ou moins conforme à une société de réparation mécanique. Bon, d’accord, je connais un pote dont le restau s’appelle « L’ULCERE » ; toutefois, il arrive que la parodie poussée à l’excès provoque un effet inverse de celui escompté. Néanmoins, cela ne manquait pas d’humour noir et, si on y était réceptif, on avait envie de laisser sa bagnole dans ce cimetière ferreux pour qu’elle expire avec les membres rhumatisants de sa vieille famille carrossée. Elle s’y bidonnerait une ultime fois avec ses consœurs de route, avant de franchir le péage du jugement dernier.
C’était également assez poétique, ma foi, non ? Moi, j’aurais baptisé cela « FUNE(FER)RAILLES », mais j’ai de l’imagination à revendre, et c’est bien là mon malheur. Et puis, avec la chance que j’ai, le graphiste aurait omis les parenthèses, réduisant mon savant jeu de mots à l’état de banalité sans queue ni tête.
De la voix, on orienta la tante de Béziers jusque-là, et elle nous trouva sans problème. Quelle belle invention ! C’était à se de-mander pourquoi on n’y avait pas songé plus tôt. Nous avons donc fait connaissance de la plus invraisemblable des façons imaginables… dans l'antichambre de la mort pour les capots ka-put (prononcer kapout). Une sorte de purgatoire réservé à de la ferraille montée sur roues.
Il faisait nuit lorsque nous repartîmes vers Béziers et le carré de terre tristement réservé à l'ide décédé. Les trois chats semblaient nous attendre, l’œil sournois et les babines frémissantes… Dieu qu’ils étaient laids et antipathiques ! Un trio de sorciers, un car-quois de malédictions en bandoulière et en quête de proies à lar-der de sortilèges griffus.

*

Tout ceci s'est passé il y une poignée d'années, mais cela de-meure un souvenir à la fois funèbre et nostalgique. Et voilà, au-jourd'hui, je me retrouve seul, séparé depuis peu de ma… colo-cataire sensible. Oh, vous savez, rien de grave… la solitude ne m'a jamais trop effrayé ! C’est une bonne conseillère : mieux que la nuit ! Mais mieux vaut d’abord interroger la nuit…
Ma compagne avait décidé à brûle-pourpoint qu'il était grand temps de nous marier – disons… pour des raisons administratives –, et je m'y étais farouchement opposé. Chaque fois que le sujet était affiché au menu, mis au goût du jour, je m’élevais avec force et, le plus souvent, me cognais à un lustre bien accroché au plafond. J'ai toujours pensé que le mariage entraîne des habitudes de couple qui tuent l'amour. A force, la routine et le confort lassent. Personne n'appartient à personne, cependant tout le monde a le devoir et le pouvoir de s'offrir un jour ou l'autre à quelqu'un… Le seul problème, c’est la durée.
Ma compagne s'est permise de m'imposer sa marque de bagnole et l'interdiction formelle d’avoir un (a fortiori plusieurs) animal à la maison, quel qu'il fût et d'où qu'il vînt. De plus, elle désirait des gosses, tandis que je réclamais surtout du temps pour réflé-chir au projet de mise en route du premier. Contrairement aux idées reçues, je considérais qu’être parent par les temps présen-tement en place, était foncièrement égoïste, dans la mesure où ils étaient reconnus durs. De nos jours, même les riches ne sont plus à l’abri. Ils ne sont plus assurés de voir pousser leurs mioches dans une atmosphère respirable sans les avoir mis, au préalable, à germer dans une serre, telles des fleurs tropicales.
En attendant, sans lui demander son avis, j'ai acheté des pois-sons chinois, dont Némo, un magnifique poisson clown orange et blanc, et un superbe aquarium tapissé d’une flore sous-marine en plastique où des bulles d’air s’accrochaient par grappes aux feuilles artificielles. Ce fut le début de la fin : des remarques dé-sobligeantes, des reproches, des insultes, des disputes sans dis-continuer, épuisantes. Pouah ! Gerbant !
Après la disparition de Bulle, elle avait cru être débarrassée dé-finitivement du problème animalier. Le volcan était sorti de sa torpeur cyclothymique et crachait des postillons de lave et de bile, soulageant ses soupapes.
« Tu préfères tes satanés poissons à un enfant… t’es zoophile ou quoi ? »
Je lui ai rétorqué que je n’étais pas pédophile non plus et que l’inceste ne m’intéressait pas vraiment… Réflexion motivée par la sienne, qui impliquait un rapprochement dangereux et totale-ment déplacé entre les possessions consanguino-sentimentales et sexuelle.
On dit absolument n’importe quoi sous l’effet de la colère, n’est-ce pas ? Même Einstein lâchait des âneries quand son ire faisait naître des rougeurs suspectes sur sa face de génie et émet-tre des mots dépassant sa pensée d’une bonne tête. Ils devaient voler drôlement haut, ces mots, hein ? Des mots de tête.
Sauf que là, ma compagne volait au ras des pâquerettes, en pleine lévitation ordurière…

Depuis, Marine vient souvent me voir, surtout pour les pois-sons… A sa façon de regarder les boules d'écailles évoluer dans leur espace vital mais restreint, j'ai deviné que Bulle l’obsédait encore, lui manquait terriblement. D'autant plus qu'il y a eu vio-lation de sépulture, car on a retrouvé la terre fouillée à l'endroit exact où on l'avait enseveli. Bien sûr, on accusa les chats. Peu-chère ! Pauvres bêtes ! Ils avaient la gueule de l’emploi, les vi-lains gros matous « croque-tout ». Pourtant, les empreintes de pattes que l'on découvrit à proximité du tombeau improvisé étaient bien trop grandes pour appartenir à des félins gourmands, eussent-ils opéré en trio. Ensuite, comme on dit à Marseille, l’affaire passa à l'as.
Sa tante de Béziers, après constatation des dégâts, s'était mise à la recherche du « cercueil-boîte d'allumettes » avec une pelle et un râteau. Le fiasco complet. Elle ne réussit qu’à déterrer des lombrics tellement longs qu’elle les confondit avec des orvets – sauf que les orvets ont des pattes, pas les vers… Visiblement, pour elle, ce n’était qu’un détail – un quatuor de détails. Les mi-nets n'avaient tout de même pas, en prime, dévoré le réceptacle mortuaire, le sarcophage ! Non ! Si ?
Avec le temps, tout s'estompa : les interrogations, la curiosité et l'extravagance de la situation. Jusqu'au jour où le surnaturel s'immisça dans ma vie privée de néo-solitaire. Il tapa à ma porte, et ses poings étaient si mahousses qu’il ébranla d’abord, dans un premier temps, ma raison, ensuite, sur un second tempo, le bat-tant de bois.

Un matin, après m'être goinfré d'un délicieux petit déjeuner à base de tartines à la confiture de fraises et de café chaud et odorant, je me dirigeai vers l'aquarium afin de nourrir la meute de poissons orientaux. Là, ce que je vis me pétrifia littéralement sur place ; je n’en crus pas mes yeux et doutai de mon équilibre mental, au point de mettre en cause la qualité de fraîcheur du beurre que j'avais longuement étalé sur mes tranches de pain. Mais, sur l’instant (ni plus tard), je ne pensai pas que la nourri-ture ingurgitée ce jour-là fût à ce point indigeste pour provoquer ce genre d’hallucination. Bulle avait non seulement ressuscité mais, de surcroît, bouffé les poissons chinois. Au travers du verre de l'aquarium, il semblait me narguer avec son regard globuleux de merlan frit, où je lisais néanmoins l'étincelle d'un semblant de vice humain. Il s’était comporté en piranha !
La tête de Némo flottait entre deux eaux, et le reste de son corps était éparpillé aux quatre coins du champ de bataille. Sa nageoire caudale reposait sur une fleur artificielle disposée entre deux minuscules rochers. On aurait dit une abeille en train de faire la sieste après avoir butiné jusqu’à plus soif. C’était l’unique spécimen arborant cette couleur orangée, je ne pouvais donc pas être leurré. Se pouvait-il qu'un ide inoffensif se transformât en un spectre prédateur pour ses congénères aquatiques ? Nul doute que Bulle fût alors un poisson fantôme… mais surtout raciste et cannibale.
S'imposant à mon esprit embrumé par une nuit comme d’habitude peuplée de mauvais rêves, la première pensée ration-nelle m'amena à imaginer une vengeance de ma compagne. Elle avait encore la clef de l’appartement ; il lui aura été aisé de s'y introduire pendant mon absence – elle avait dû surveiller mes allées et venues, la garce ! Dès lors, elle aura jeté parmi les pois-sons chinois un ide en tous points semblable à feu Bulle, mais celui-ci armé jusqu’aux dents. Il devait bien exister une race de poisson rouge ayant mal tourné au fil de l’eau et des générations, passant de l’autre côté du fleuve obscur de la force. Un Gremlins d’étang dopé à l’insu de son plein gré qui, à partir de minuit, dé-vore ses « copains de chambrée » après avoir consommé trop de daphnies chargées en EPO. Car quoi, tous les poissons rouges se ressemblent, non ? Dans la tête de ma compagne en tout cas, car tout le monde sait qu’il existe un monde entre les ides de bocal et les poissons chinois, les uns « respirant » dans l’eau douce, les autres dans la mer. Sa méconnaissance de la gent poiscaille l’avait perdue… Bulle n’était ni un poisson clown, ni une rascasse acrobate ou un mérou funambule ! Oui, mais comment avait-elle opéré pour qu’un piranha ressemblât trait pour trait à Bulle ? Ma compagne était une fée du logis, certes, mais pas au point de posséder une baguette magique et de l’agiter quand bon lui semblait, pour transformer un vairon en barracuda.
Cependant, au sein des brumes matinales qui noyaient mon cer-veau en rodage dans un flou très peu artistique, un détail d’importance me turlupina : la boîte d'allumettes. La réponse à cette question ne tarda guère. Juste à côté de l'aquarium, était posé un cendrier – je m'étais mis à fumer juste après notre sépara-tion –, et dans ce cendrier en forme de coquille Saint-Jacques, trônait une grosse boîte d'allumettes que je reconnus aussitôt. Je l'ouvris. Elle était remplie de terre et un ver y avait élu domicile, énorme, se contorsionnant au gré de sa reptation dans cet étroit réceptacle.
Mais où va donc se nicher la vengeance d'une femme qui se dé-clare trahie sur des points de divergence aussi dérisoires (?) que ceux cités plus haut…

C'est Marine qui fut enchantée par la tournure que prirent les événements, car elle était persuadée que c'était Bulle, le vrai, qui avait ressuscité. Un poisson renaissant de ses cendres tel un phé-nix, un oiseau, c’était assez cocasse, ma foi, non ? Egaré dans les alléluias de la fatigue mentale et morale, personnellement, je songeai plutôt à une réincarnation. Mais dans un cas aussi ro-cambolesque, peu importe si une gamine de douze ans s'imagine que tous les poissons rouges ne se ressemblent pas forcément !
Et ces traces de pas, autour de la tombe, dans le jardinet de la tante de Béziers, ce n'étaient pas des empreintes d'animaux, non. Mystère et… boule d’écailles.

Le comble de l'histoire se déroula quelques jours plus tard, de-vant ma maison de néo-célibataire sur le retour, tandis que je tentais de refaire surface, de surnager dans ce bouillon de gou-dron où je coulais à pic. Une Visa identique à l'ancienne sinistrée était garée sur le trottoir et deux motards la contrôlaient sous toutes les coutures, un calepin à la main. Il me sembla les recon-naître, ces deux-là, qui arboraient un regard toujours aussi « spongieux ». Je sortis sur le seuil et, lorsqu'ils croisèrent le mien, je vis se dessiner sur leur visage un sourire qui en disait long sur le plaisir qu'ils éprouvaient à l'idée de me retrouver enfin et de me verbaliser pour un stationnement interdit.
Mon ex-compagne avait conservé notre nouvelle voiture, une BMW – elle avait des goûts de luxe pour une fée ménagère ! –, et moi, j'avais récupéré la vieille 2 CV percluse de rhumatismes que mon vieil oncle décédé une semaine plus tôt m’avait aimable-ment léguée. Mais que faisait-elle là, cette vieille mule concas-sée ! Les voitures ne ressuscitent, ni ne se réincarnent, elles… Voyez jusqu'où peut aller la vengeance d'une femme que vous avez tant aimée alors qu'elle n'était que votre maîtresse, et qui s'était cru obligée de se forger un statut d’épouse légitime pour des raisons administratives !
L'aquarium était bien trop grand pour un ide aussi fluet ; je l'ai donné à Marine – l’ide, pas l'aquarium. Elle avait conservé le bo-cal du précédent, ou du même, selon que l'on est hermétique ou non au surnaturel. J’étais persuadé qu’avec elle, pas de danger, il serait sage comme une image, inoffensif comme un agneau…
C’était mon naufrage, pas le sien ! Non mais…

*

Du temps passa. Les aubes grises et sales se succédèrent à un rythme d’enfer.
Un matin, on sonna à ma porte : c'était Marine. Bulle bis était mort. Comme par enchantement, sans raison cette fois-ci, il s’en était allé au paradis des poissons rouges, sans doute rappelé pour une urgence. Elle fit un caprice bien connu de sa tante de Béziers et on l'enterra une nouvelle fois (?) dans le jardinet de « La Demeure Fleurie ». Les trois chats semblaient ravis de l'aubaine ; leurs moustaches donnaient l'impression de friser sous l'excitation…
Un autre jour, c’est le téléphona qui sonna. Le garage de Lunel me demandait de passer pour récupérer la Visa que je leur avais laissée, car ils ne la jugeaient pas assez foutue pour la concasser. Voilà que je me retrouvais avec deux voitures semblables main-tenant ! Ou bien était-ce la même, et je devenais complètement fada ! Tel Bulle bis aux yeux comme les billes de mon enfance, une nuit où il devint un ide garou.
Ce doit être un mauvais rêve dû à la solitude d'un homme as-sailli non par les remords mais par les souvenirs. Marine a-t-elle seulement existé ? Et puis, peut-on raisonnablement peindre des cartes de Noël avec les pieds ? Pourquoi pas jouer du piano avec le nez, tel un pivert virtuose. Tout est embrumé dans mon esprit. C’est un brouillard à couper au couteau d'où je vais sortir engon-cé dans une camisole.
Le fond du bouillon de goudron ressemble à la vase d’un aqua-rium oublié sur une cheminée durant plusieurs semaines…

Je suis allé rendre visite à mon ex-épouse à la prison pour fem-mes. Elle a nié me connaître, et c’est peut-être mieux ainsi. Mais quelque chose me dit qu'à sa place, j'aurais pareillement réagi.
Comment supporter d'être vaincue par une femme beaucoup moins belle que soi pour l'attribution du titre de miss France alors que l’on est honnête et qu'il est hors de question de tromper son ex-mari pour des raisons de suprématie esthétique ?
Ce fut la version qu’elle jeta en pâture aux médias : pas tout à fait la vérité ! Une stratégie, oui.

Je suis assez fier d’avoir su cacher à mon ex-compagne que j’avais été marié, divorçant parce qu’elle désirait un enfant que je ne pouvais lui offrir. L’histoire se répétait… c’est le lot d’un homme s’il veut plaire puis garder une femme, non ? Je suppor-tais ceux des autres, oui, car ils m’amusaient ; mais un de mon sang, issu de quelques gouttes de mon sperme, et qui me ressem-blerait… non ! J’aurais trop envie de casser ce miroir qui réflé-chissait l’image du singe que je fus. Je n’avais nulle envie de re-tourner en enfance. Je n’étais pas narcissique, moi… ni égoïste, malgré les apparences trompeuses. Complexé, sans doute.
Mon ex-épouse était belle, et la déception engendrant le besoin de courir voir ailleurs l’avait rendue encore plus belle… Elle avait mal tourné dans les bras d’un mec friqué qui lui avait mis en tête de se présenter à l’élection de miss France. Un sombre imprésario de morues déguisées en sirènes.
Elle avait pris son ventre pour un temple, ensuite elle s’était contemplée le nombril, et dorénavant, elle avait tout intérêt à prendre garde à ses miches…
Le mariage ne tue pas que l’amour, il broie la personnalité de chacun, façonnant la femme à l’image de sa mère et l’homme à celle de son père ! La liberté est si précieuse… et qu’importe si ses amoureux sont taxés d’égoïsme en cherchant à se préserver de la perdre !

Et voilà, ça y est, je perds la boule ! Mon cerveau va finir dans un bocal et le reste à la casse. Je n'aurais pas dû divorcer ! Pas dû me faire larguer telle une amarre ! L'égoïsme est toujours pu-ni !
Cette anéée, Noël est passé comme une lettre à la Poste !
Mais en quelle année sommes-nous ?
L’espace-temps distordu, c’est pour ma pomme…
Mon cerveau aussi est… distordu !
De toute façon, il n’a jamais été disproportionné ! Tordu, oui…

*

Aujourd’hui, je me sens las. Je suis vautré dans mon fauteuil, un quotidien à la main. Les souvenirs affluent en surimpression et je mélange les titres du journal avec ceux de ma vie récente. Ainsi, en page des faits divers, je tombe sur un article qui m’interpelle fortement :

Un homme retrouvé mort chez lui. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, les premières constatations donnent à penser qu’il aurait été égorgé par un oiseau de taille respectable et au bec tranchant.

Ma vue se trouble. Tout danse autour de moi, les meubles, la maison, la Terre, l’Univers, l’Espace, le Temps…
Et, là-bas, sur la cheminée, une cage… et dans la cage…

Pirouli, le perroquet bavard, est perché sur sa branche et m’observe, étrangement muet, l’œil rougi par la haine…

Mais pourquoi moi ?


"L'œil était dans la tombe et regardait Caïn"
(Victor Hugo – La Légende des Siècles)

FIN

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