J'irais cracher dans vos entrailles
de Jean-Philippe de Oliveira




« L’agitation des corps traverse ma rétine
Sans éveiller en moi aucun désir vivant »

Michel HOUELLEBECQ



Merci à Jennifer Goyat et à
la galerie Pierre Maie Vitoux
Pour leur précieuse aide…



1.
Clarisse avait insisté pour que nous allions dîner chez elle. « C’est tellement glauque chez toi ! ». J’habitais une chambre de bonne au dernier étage d’un petit immeuble caché au fond d’une cour passage du désir, près de la gare de l’Est. Elle l’appelait ma « tanière ». Nous nous étions rencontrés au magasin, où elle était caissière à temps partiel pour financer ses études. Elle s’était obstinée à lier connaissance avec moi et s’était mise en tête que j’avais besoin de quelqu’un pour m’apprendre à me sociabiliser. Je ne lui parlais de rien, et elle pensait que j’avais dû beaucoup souffrir. « Ça te ferait du bien de sortir », répétait-elle. J’étais à la fois l’alibi parfait pour rompre l’ennui d’un quotidien monotone et satisfaire un instinct maternel dont elle usait avec moi de manière insupportable. Je la soupçonnais aussi de vouloir m’exhiber devant ses amis pour faire valoir son humanisme. Elle me prenait pour un sauvage et me présentait partout comme une bête curieuse avec laquelle il fallait prendre mille précautions. Elle faisait partie de ces gens qui sont convaincus d’agir pour votre bien et ne font que gâcher votre existence.
« Notre orgueil nous pousse à nous substituer à la vie, à forger pour les autres une réalité que nous croyons bonne pour eux et qui ne l’est pas… »
Je lui avais cité cette phrase de Pirandello et elle m’avait regardé à chaque fois d’un air perplexe et interrogateur. J’avais fini par abandonner.
- Je n’irai pas chez toi, lui avais-je répondu.
L’idée d’avoir à traverser le quartier de la Bastille où ses parents lui louaient son appartement me donnait la nausée. Elle finit par céder.
- Et on s’assiéra par terre , dit-elle en un souffle résigné, faisant allusion à mon mobilier dépourvu de chaises et de tables.

Je n’avais rien à manger. Elle me fit ouvrir à contre-cœur la bouteille de Sauvignon que j’avais achetée au Grand-Père. Elle s’assit sur le rebord du lit et m’invita à la rejoindre. Elle faisait semblant d’être là en amie. Elle me donna ses impressions sur nos collègues de travail, raconta ses journées à l’université et donna encore les mêmes conseils de décoration pour que mon studio fût plus agréable à vivre. Je ne disais rien. Sa conversation m’était pénible et l’écouter me fatiguait. Elle me reprocha d’être ailleurs. Je ne pus répondre qu’en esquissant un léger mouvement de tête qu’elle dut interpréter comme la manifestation de ma gêne. Elle se mit à rire à gorge déployée, fière de l’ascendant qu’elle pensait avoir sur moi, et pour créer un trouble encore plus grand, elle termina son vin en me fixant de ses deux yeux noirs de manière suggestive. Elle s’approcha, et m’embrassa délicatement sur la joue, puis dans le cou.
- Le vin m’a monté à la tête, me dit-elle en se baissant pour poser son verre par terre.
J’étais agacé par ces pitoyables jeux de séduction.

Je me levai pour aller ranger la bouteille sur la vieille commode en chêne que les anciens locataires avaient laissée là, au pied du lit, sous la seule fenêtre de la chambre. J’entendis alors Clarisse prononcer derrière mon dos d’une voix faible et qui se voulait rassurante : « Viens, n’aie pas peur ». Elle me parlait comme si j’eusse été un animal de compagnie à qui elle voulait apprendre à faire des tours. Les maîtres adorent leur chien parce qu’ils pensent qu’il n’existe qu’à travers eux. Les hommes aiment sentir ça. Clarisse aussi. Je m’installai à côté d’elle. Je posai ma main sur une de ses joues pour approcher sa bouche de la mienne, pendant que de l’autre je caressai sa cuisse jusqu’à son entre jambe. Je m’arrêtai pour la regarder, et je remarquai à ses yeux écarquillés et à ses lèvres entr’ouvertes qu’elle était inquiète et excitée du déterminisme qui se lisait sur mon visage. Je remontai sa robe jusqu’au haut de ses seins. Elle se releva légèrement pour l’enlever complètement, et je sentis son bras enserrer mon cou et le tirer avec force jusqu’à elle. Je me laissai glisser jusque son sexe, en m’arrêtant sur chacun de ses seins pour en mordre légèrement les tétons. Je baisai ses lèvres à travers sa petite culotte blanche en coton, et l’ayant retirée, je fis tourner ma langue autour de son clitoris. Je la fis glisser de haut en bas, attentif aux gémissements qui sortaient de sa gorge selon le point que je touchais. Il se passa un long moment avant que je fusse décidé à la pénétrer. Ses lourdes paupières lestées de poudre de mauvaise qualité me cachaient les mêmes yeux qui m’avaient regardé avec tant de supériorité. J’accélérai les mouvements du bassin, et je me mis à crier à mon tour pour expulser toute la violence qui s’était accumulée en moi depuis le début de cette soirée. De plaisir, de celui qui déformait les traits du visage de Clarisse en des grimaces ridicules, je n’en avais pas. Dans ma rage, j’aurais voulu transpercer son vagin et faire exploser ses tripes. Enfin, je l’entendis expirer dans un dernier soupir un râle long et bruyant.
C’était fini.
Je me retirai et me levai jusqu’à la commode, laissant Clarisse toute pantelante encore sur l’édredon. De mes mains tremblantes, je pris une Davidoff et l’allumai tout en ouvrant la fenêtre. Par-dessus le meuble de chêne, j’allongeai mon cou pour approcher mes narines le plus près possible de l’air qui venait de dehors. Je sentis aussitôt deux longs bras duveteux enlacer mon ventre.
- Tu as été très bien, tu sais…, me dit-elle tandis que ses doigts caressaient mon sexe. Mais j’aurais aimé que tu jouisses en moi.
Elle exerça une pression sur mes hanches pour me faire tourner sur moi-même. D’un geste auquel j’avais essayé de donner du naturel, je réussis à lui brûler le dos d’une des ses mains avec le bout incandescent de ma cigarette. Elle sursauta. Son visage avait perdu ce semblant d’angélisme qu’elle ne cessait de vouloir lui donner. Elle suça la petite plaie.
- Tu m’as fait mal avec ta cigarette ! , dit-elle d’un ton cassant.
Elle se ressaisit et souriant de nouveau, elle ajouta aussitôt :
- C’est pas grave
Elle serra mon membre dans ses mains, et attendit qu’il fût en érection pour en approcher sa bouche. J’attrapai à pleines mains ses boucles vénitiennes derrière sa tête, et cédant à une pulsion contre laquelle je ne pouvais plus lutter, je la projetai d’un geste brusque, faisant ainsi basculer tout son corps en arrière. Je courus jusqu’à la porte et l’ouvris avec force pour sortir sur le palier. A droite, une autre porte, celle des toilettes, vint frapper le chambranle de celle de ma chambre. Je me mis à genoux, et après avoir plongé mon index et mon majeur au fond de ma gorge, sentant les anneaux de cartilage se tordre le long de ma trachée, je les retirai rapidement pour laisser échapper un épais flux jaunâtre qui me brûlait la gorge. Je vomissais tout mon dégoût. Quand je revins dans la pièce, elle fumait une de mes Davidoff, appuyée contre la commode. Elle me demanda d’un air vaguement intéressé si j’allais mieux.
- C’est le vin qui n’est pas passé ?
- Ce n’est pas le vin, c’est ton odeur. Ta sueur, le remugle de ton sexe au milieu de l’atmosphère vicié que tu traînes derrière toi.
Elle se raidit tout d’un coup.
- Quoi ? dit-elle d’une voix étranglée par le choc.
Je m’allongeai sous l’édredon et la regardant par-dessous mes sourcils contractés je me mis à m’astiquer fiévreusement.
- Qu’est-ce que tu fais ? Qu’est-ce que tu fais ? dit-elle, horrifiée, tandis que je tirais sur mon sexe en poussant des gémissements de plus en plus compulsifs. Ne me regarde pas quand tu fais ça, dégueulasse ; ne me regarde pas !
Elle jeta sa cigarette et vit contre le mur des livres que j’avais entassés là, faute de place. Elle prit le premier de la pile et me le lança à la figure. J’accélérai exagérément le mouvement de mon poignet et augmentai le volume de mes gargarismes, sans détourner mes yeux de ce corps nu et difforme, qui restait immobile, comme paralysé, au milieu de la pièce. Clarisse s’enveloppa de ses longs bras pour en cacher les parties les plus intimes, et je sentis à sa voix chevrotante qui m’implorait d’arrêter, qu’elle ressentait un malaise profond, plus encore que je n’aurais pu l’imaginer, et j’en éprouvais un tel plaisir que mon gland se congestionna jusqu’à son maximum. J’allais jouir. Je bondis par terre, faisant tomber l’édredon sur le sol qui craquait sous mes pas lourds et pressés d’arriver jusqu’à elle avant qu’elle ne s’enfuît. Je m’appuyai sur son épaule avec une telle force qu’elle fût obligée de s’accroupir et tandis que ma main tenait sa chevelure au niveau de sa nuque pour la maintenir dans cette position, l’autre continuait avec la même énergie son mouvement vertical. Elle sanglotait :
- Arrête, mais arrête. T’es fou ! J’allais te le faire, pourquoi…
Elle n’eut pas le temps d’aller jusqu’au bout de sa phrase. Au contact du liquide épais et tiédasse sur son visage, elle poussa un cri. Je reculai lentement jusqu’au lit et m’assit sur le rebord, regardant avec commisération les gouttes blanchâtres de ma semence ruisseler sur ses joues.
- Prends tes affaires et va-t-en maintenant.
Clarisse se releva avec beaucoup de dignité et se dirigea vers le lavabo écaillé. Elle fit couler l’eau crasseuse du robinet pour se nettoyer le visage.
- Tu es malade, Jérémie. Reste seul dans ta misère, j’en ai plus rien à foutre. Tu n’es qu’un déchet puant ! dit-elle avec un air de défi en se rhabillant hâtivement.
Du revers de sa main, elle essuya ses yeux et dit en reniflant :
- Je ne me suis jamais sentie aussi sale
Je me levai de nouveau.
- Regarde-moi, lui répondis-je.
Elle leva la tête. Je lui crachai au visage.
- Comment est-ce que tu peux me faire ça ? hurlait-elle, presque hystérique. Après tout ce que j’ai fait pour toi ?
Elle se jeta sur moi et me rua de coups au visage, sur le torse, dans les côtes. La porte s’ouvrit. C’était le Grand-Père.
- C’est vous qui faites tout ce bruit, espèce de catin ? , dit-il de sa voix molle et fatiguée qui pourtant avait réussi à rétablir le silence dans la pièce.
- Quoi ? Quoi ? balbutiait Clarisse, dont les cordes vocales avaient été éraillées par les hurlements qu’elle avait vociféré.
- Va-t-en Clarisse. Va rejoindre tes amis.
J’ai cru qu’elle allait s’évanouir. Elle prit son sac, et partit en courant, en poussant le vieux qui était resté dans l’encadrement de la porte.
- Vous pourriez dire, pardon, malpolie ! , cria-t-il en direction des escaliers.
Un silence se fit.
- Je vous ai acheté une bouteille de Sauvignon. Regardez, il en reste encore un peu ; dis-je en désignant la commode.
- Merci, fiston. J’en veux bien un verre, mais avant, file t’habiller !
Il entra et s’asseyant sur le lit précisément où le livre avait atterri, il s’exclama :
- Qu’est-ce que c’est que ça ?
- La conjuration des imbéciles. Vous devriez le lire.
- Il y a longtemps que je ne lis plus fiston, place à l’image !
Il me restait quelque chose à faire : me vider pour me débarrasser de tout ce qui restait de pourri dans mon corps.


2.
J’étais allongée sur le côté, le visage tourné vers le mur de la chambre. Je fixais le vert usé de la tapisserie que l’humidité de la pièce avait rendu noirâtre à certains endroits. Ca n’avait pas l’air de le gêner, lui, toute cette crasse dégoulinante dans ce taudis. Pendant qu’il avait monté derrière moi les quatre étages de l’immeuble, il avait certainement déroulé dans sa tête la façon dont les choses se passeraient ; peut-être que les insanités qu’il avait proférées pendant qu’il s’excitait entre mes fesses lui avait été inspirées par les inscriptions au feutre qui ornaient les parois grises de la cage d’escalier.
Il avait essayé d’imaginer les dessous que je portais : « sûrement un string, pensait-il, et pas de soutien gorge, évidemment. » et devinant mes formes à travers mon pantalon en jean, il s’était dit qu’il me prendrait par derrière, parce que je devais avoir un joli cul.
Son excitation était à son comble ; il croyait que j’étais prête à tout accepter.

- Tu aimes ça te faire baiser, hein ? salope ! disait-il en reprenant son souffle au rythme de ses coups de reins saccadés.
Il tordit ses cervicales pour approcher sa langue de mon visage, et balayant mes cheveux d’un revers de main, il déposait ici et là des traînées de salive en expirant si fort que l’odeur de son haleine chargée d’alcool arrivait jusque mes narines. Il aurait fallu que je tourne légèrement la tête pour qu’il eusse à lécher comme un vulgaire chien autre chose que ce qu’offrait mon profil droit ; il aurait même probablement aimé que j’ouvris la bouche pour qu’il pût y glisser sa langue épaisse.
- J’adore bourrer ton cul sale pute ! T’aimes ça toi aussi, dis-le que t’aimes ça, ma queue entre tes fesses !
Je serrai les dents pour ne pas laisser éclater le dégoût qu’il m’inspirait. Je tendai le bras pour appuyer ma main sur sa hanche et accompagner ses mouvements. J’avais hâte qu’il jouisse enfin mais j’avais peur que la quantité de boissons qu’il avait ingurgitée ne retarde trop le moment que j’attendais avec beaucoup d’impatience. Il finit par se taire, et à ses flots d’injures se substituèrent des petits cris rauques qu’expulsaient ses entrailles. Je ne supportais plus de sentir la moiteur de sa peau contre la mienne. Tout dégoulinait autour de moi.

Quand il eut fini, il s’allongea sur le lit et j’attendis qu’il reprît son souffle pour bouger à mon tour. Je me levai et me rhabillai rapidement.
- Tu es toujours aussi grossier quand tu es avec une fille au lit ? , lui demandais-je, froide et agressive.
Il se redressa un peu et s’appuya sur ses avant-bras pour garder son torse bien droit.
- Je pensais que tu aimerais bien, non ? , répondit-il avec un petit sourire prétentieux.
- Comment est-ce que tu peux en être sûr ? Tu as pensé que j’avais une tête à aimer ça ?
Son visage se crispa, il ramena ses jambes pour s’asseoir tout à fait sur le lit.
- Je suis désolé Marine, vraiment, dit-il. Ce n’est pas mon genre, tu sais, c’est juste que…les circonstances, le bar, l’alcool…c’est la première fois, je te jure, alors…j’ai dû me laisser aller. Je suis désolé.
- Bah, ça m’est bien égal, répondis-je.
Il avait l’air rassuré.
- Je peux prendre une douche avant d’y aller ? ajouta-t-il.
Il se leva, enleva son préservatif et ramassa ses affaires avant de se diriger vers le coin de la pièce.

Des traces de pas se découpaient clairement sur le plancher, tandis qu’il se rhabillait. Il devait avoir froid, car il tremblait et sa peau était parsemée de petites cloques qui s’étaient formées instantanément dès qu’il fut sorti de la douche. Il me regardait expirer ma fumée de cigarette, assise face à lui autour de la table en fer.
- Je vais te laisser tranquille, dit-il en se dirigeant vers la porte d’entrée à l’autre extrémité.
Je ne le sentais pas très à l’aise. Il baissa la poignée. Comme rien ne se passait, il tira dessus avec plus de force.
- Elle est fermée à clef, dis-je avec impassibilité.
- Tu peux l’ouvrir s’il te plaît ?
Je répondis non de la tête.
- Je t’ai dit que j’étais désolé, tu ne vas pas m’emmerder ! Tu as eu ce que tu voulais non ? Tu t’attendais à quoi ? C’est toi qui m’a ramené chez toi, j’avais rien demandé.
Je ne répondis rien.
- Ouvre la porte s’il te plaît, c’est complètement con ce que tu fais !
- Si tu veux que je l’ouvre, il faudra d’abord payer ce que tu me dois, répondis-je en allumant une autre de mes cigarettes. Et toi qu’est-ce que tu croyais ?
Je remarquai dans ses yeux un mélange de stupeur et d’incrédulité. Il perdit son sang-froid.
- Tu es malade, je ne paierai rien du tout ! dit-il, ouvre cette porte ou je détruis tout ici !
- Comme tu voudras. Mais je te préviens : en bas, il y a un homme ; si je te laisse partir comme ça, j’aurais juste à crier à la fenêtre pour qu’il t’attrape.
Il y eut un blanc, il attendit probablement que son cerveau lui dictât ce qu’il fallait faire avant de reprendre la parole.
- Sale pute ! cria-t-il tout d’un coup. J’aurais du m’en douter. Et tu m’as fait chier parce que je t’ai insultée ! T’es qu’une pute, une sale pute !
Je répondis d’un ton las :
- Je t’ai laissé faire ce que tu voulais, maintenant tu dois payer !
Il se résigna à voir la réalité en face.
- Je n’ai plus rien sur moi, rien ! Comment je pouvais savoir ! dit-il d’un air imploré.
- Alors…, répondis-je d’un air vaguement désolé.
Il prit le parti de la lâcheté, ce moment que je préfère, celui où les hommes, même les plus fiers, s’aplatissent pour vous adjurer de les pardonner.
Ecoute, je suis désolé, je ne pensais pas ce que je disais. Je ferai ce que tu veux, Marine, ne me fais pas ça, je ne pouvais pas savoir, sinon…
- Tu feras ce que je veux ?
- Oui, répondit-il, interloqué
- Très bien, repris-je en me levant de la chaise. Tu vois ça ? dis-je en désignant le préservatif qui gisait près d’un pied du lit depuis qu’il l’avait laissé tomber négligemment. Je veux que tu le prennes, que tu le lèches comme tu m’as léché la joue et que tu avales ce que tu as laissé dedans.
J’ai cru que ses yeux allaient sortir des ses orbites tant il écarquillait les paupières.
- Je ne peux pas faire ça ! Tu es folle ! » dit-il, le souffle coupé, bien qu’il m’eût prouvé qu’il n’en manquait pas quelques instants plus tôt.
- Tu faisais le fier tout à l’heure quand tu braillais avec tes copains. On était à peine sorti que tu imaginais leur tête quand tu allais raconter tout ça, et tu te réjouissais déjà à l’idée de les faire pâlir d’envie. Est-ce que tu leur raconteras ça aussi ? Maintenant choisis : si tu veux partir, j’ouvre cette porte, mais tu ne leur échapperas pas ; et lui disant cela, j’ouvris la fenêtre près de la cabine de douche, d’où sortait encore de la vapeur qui allait s’écraser contre le plafond cramoisi. Il s’assit, désemparé, sur le rebord du lit, et fixant le morceau de caoutchouc, il murmura, se parlant à lui-même :
- non, je ne peux pas.
Son dos était courbé, écrasé par l’atmosphère poisseuse de la pièce. Ses bras tombaient entre ses jambes écartées, le vert de ses yeux avait perdu de son éclat, son regard était vitreux, le rouge de ses joues rondes était devenu livide. Son joli visage mutin, sur lequel tombait en une frange des cheveux blonds clairsemés, n’était plus celui que j’avais vu au bar. Tout était attiré par le bas, vers ce petit morceau de latex gisant sur le sol. Ses larges épaules n’avaient plus de force pour soutenir sa tête. Je devinais ce qui devait se passer à l’intérieur de celle-ci : son imagination faisait défiler des images de sa mère, de ses amis, peut-être d’une fille qu’il avait aimée et le goût de l’insouciance qu’il avait connu avec eux rendait plus cruel encore le moment qu’il vivait avec une angoisse insurmontable.
- Je ne mérite pas ça, pensait-il, je n’ai jamais fait de mal à personne.
Il était pathétique. J’ai cru qu’il allait se mettre à pleurer. Je me penchai par-dessus la fenêtre. Il me regarda, effrayé ; puis d’un mouvement sec, il se baissa jusqu’au sol pour récupérer le préservatif. Il le prit entre son pouce et son index, et ayant ralenti ses gestes, le porta jusqu’à ses lèvres. Il en lécha une des parois du bout de sa langue.
- Tu me l’as mis en moi du haut jusqu’en bas ; tu dois le glisser aussi tout entier dans ta bouche
Il pencha la tête en arrière – laquelle définitivement ne pouvait plus se tenir bien droite – et s’exécuta en un rictus de dégoût.
- Retourne-le maintenant ; criais-je, retourne-le et bois ce que tu as laissé dedans, sale porc !
Il regarda le réservoir flasque au contenu blanchâtre qui pendait au bout; et en un seul mouvement, il retourna le caoutchouc visqueux et but d’un seul trait le liquide qui se trouvait à l’intérieur.

Il toussa. Il en cracha un peu sur le sol. Mais le reste était descendu, ses muqueuses avaient senti le goût âcre, des brûlures le chatouillaient au fond de sa gorge. Je sortis la clef de ma poche. Il put enfin partir. Au bout de quelques instants, je sentis monter en moi cette douleur lancinante qui m’oppressait la poitrine ; d’abord le sang se gonflait dans mes veines, empêchant ma peau de respirer, et mon cœur ensuite augmentait ses palpitations, jusqu’à tendre complètement ma cage thoracique. Je suffoquais de nouveau. J’approchai le bout de ma cigarette de mon poignet et l’écrasai contre une de mes métacarpes. Je ressentis une autre douleur, plus physique, moins diffuse, et qui devenait plus supportable. Je me calmai et retrouvai une respiration normale, allongée sur la couverture orange à la douce texture de laine. Une goutte tomba du plafond dans mon œil, provoquant une violente réaction de ma rétine. Le clignement de ma paupière la fit couler le long de ma joue.


3.
Le lendemain, je reçus des doigts boudinés du facteur une lettre recommandée. Le visage gras et joufflu, essoufflé d’avoir monté les étages à pied, il me donna le papier jaune et m’invita à la signer, visiblement étonné qu’il put y avoir une vie au-dessus du cinquième étage de l’immeuble. Je sentais ses yeux globuleux me dévisager et je ne pus m’empêcher en lui rendant son stylo de regarder avec dégoût le capuchon en plastique bleu sur lequel des traces de dents prouvaient que sa salive y avait été déposée. Je relevai la tête et remarquai à la dilatation de ses pupilles que les émotions et les raisonnements qui se croisaient dans son système limbique le troublaient et l’affectaient. Il était évident que je ne pouvais être associé dans son cerveau à la quelconque reconnaissance d’une filiation ou de ce qui ne lui était pas inconnu. Je m’étais levé sans prendre le temps de m’habiller et ma nudité avait éveillé sa libido qu’il s’efforçait de contrôler en me tendant de sa main fébrile l’enveloppe qu’il m’avait apportée. Je fus surpris de la violence avec laquelle il avait pincé le bout de mon index. Je pensais alors à cette expérience qui avait été faite sur des rats, dans le cerveau desquels on avait placé des électrodes reliées à leur septum et à un levier qu’il suffisait de pousser pour avoir un orgasme. La plupart d’entre eux l’actionnaient jusqu’à cinq mille fois par heure oubliant jusqu’à boire et manger. Mon doigt avait peut-être servi de levier. Je le regardai une dernière fois avant de fermer la porte. Je le trouvai encore plus dégoûtant que ces bêtes.

Le cachet de la poste indiquait que la lettre venait de Reims. Ca ne pouvait être que ma mère. Je m’asseyai sur le lit et regardai les marques d’une écriture qui ressemblait à celle que l’on apprenait au primaire, quand les –l et les –t ne devaient dépasser le troisième interligne ; habitude que seuls les instituteurs comme ma mère conservent toute leur vie, même après leur retraite.
La lettre était accompagnée d’un article découpé dans l’union du mardi précédent et titré

«Un week-end entre amoureux tourne à la tragédie »

Il avait l’habitude de se soumettre aux fantasmes de domination de sa petite amie. Excédé par les humiliations qu’elle lui impose, il manque de la tuer en la frappant violemment avant de mettre fin à ses jours.

Samedi 3 juillet. Les jeunes de Leffincourt sont rassemblés au foyer. C’est l’occasion pour Sonia L., étudiante de 23 ans, de retrouver tous ses amis d’enfance. Julien F. est aussi présent. Tous les deux semblent filer le parfait amour depuis près de deux ans. Pendant que les uns jouent aux cartes autour d’un verre, Sonia passe la soirée à discuter avec Elodie, sa meilleure amie. Tous ont grandi ensemble dans ce village situé à une trentaine de kilomètres de Reims et leurs éclats de voix rappellent aux parents les cris de joie qu’ils poussaient à la sortie de l’école. Julien et Sonia ont profité de ce que les parents de la jeune fille sont partis chez de la famille à Soissons pour passer un week-end entre amoureux dans la maison laissée vide. A une heure du matin, chacun rentre chez soi. Elodie raccompagne le couple et plutôt que de traverser le village jusque chez elle, décide de rester dormir dans la ferme de ses grands-parents, située juste en face de chez Sonia. Le lendemain, son grand-père se plaint d’avoir été réveillé par des cris venant d’en face vers trois heures du matin. D’autres voisins venus à la ferme confirment avoir entendu des cris. La jeune fille décide d’aller voir son amie. Elle traverse la rue et en habituée de la maison, elle entre sans frapper. C’est alors qu’elle découvre Sonia gisant sur le parquet du salon, le visage recouvert de sang. La jeune fille est inanimée mais elle respire encore. Prise de panique, elle court retrouver son grand-père qui alerte aussitôt la police.

« Le garçon avait des punaises plantées dans les épaules et des traces d’excréments sur le torse. »

L’ancienne chambre de Sonia est située au premier étage de la maison. Rien n’a changé depuis qu’elle est partie s’installer en cité universitaire. Le papier peint mauve est recouvert de photos de classe, de cartes d’anniversaire, de portraits d’elle et de ses amis. Tous ceux qui l’avaient bien connue affirment qu’elle avait gardé une âme d’enfant. Pour preuve, sa collection d’ours en peluche dont elle ne se serait débarrassée pour rien au monde. Des dizaines de nounours envahissant la moquette et le couvre lit. Mais le matin du 4 juillet, c’est un tout autre décor qui attend la police quand elle découvre le garçon étendu dans la pièce. « Il s’était tranché les veines avec un couteau de cuisine. L’odeur qui régnait était épouvantable ; raconte le lieutenant Simon. Nous avons dû nous y prendre à plusieurs fois avant de réussir à entrer pour approcher le corps. Nous avons tout de suite remarqué des punaises plantées dans ses épaules et des traces d’excréments sur son torse. » Les coups portés sur le visage de Sonia auraient pu lui être fatals. Internée dans le service psychiatrique de l’hôpital Robert Debré, la jeune fille a été entendue vendredi par le juge d’instruction. Elle aurait reconnu que le garçon avait de plus en plus de mal à supporter les humiliations qu’elle lui faisait subir. Il serait devenu violent après qu’elle eut déféqué sur lui pendant leurs ébats amoureux. Il l’aurait alors repoussée et cognée au visage. La suite, personne ne la connaît. Julien F., 28 ans, était vendeur dans un magasin de prêt-à-porter à Reims. Il avait rencontré Sonia il y a deux ans, alors qu’elle venait acheter un costume pour l’anniversaire de son père. « Il était très amoureux, confie un collègue et ami ; mais il trouvait qu’elle avait des fantasmes très particuliers, comme d’uriner sur lui pendant l’acte sexuel. » L’entourage de Julien s’accorde à dire que le garçon devenait de plus en plus taciturne. Elodie clame le contraire : « C’était une fille adorable. Elle n’aurait jamais été capable de faire une chose pareille. Le monstre, c’est lui. » Une version que confirme tous les autres proches de Sonia : « une fille sans histoires », « bien élevée », « appréciée par tout le monde », surtout dans son village. Une fille sans histoires… Il y a trois ans pourtant, elle avait déposé une plainte pour agression sexuelle contre un camarade de lycée qui habitait à trois maisons de chez elle. « C’était un garçon timide, pas très bavard, se souvient Elodie. Tout le monde le surnommait Bouboule parce qu’il était assez gros. Il était très amoureux de Sonia. Déjà à l’école primaire, il la suivait partout, portait son sac, lui donnait son goûter. Il avait fait courir le bruit qu’il avait une relation avec elle. A mon avis il n’a pas supporté qu’elle refuse ses avances. » Quelques semaines plus tard, la jeune fille retira sa plainte et le garçon disparut. « Nous avons pensé que le traumatisme vécu avait pu provoquer des troubles comportementaux, avance le Professeur Berthier de l’hôpital Debré ; mais elle a avoué n’avoir jamais été victime des faits qu’elle avait invoqués à l’époque ». La jeune fille, consciente de l’impopularité du garçon, lui avait fait promettre de ne pas parler de leur relation. Ce n’est qu’après plusieurs mois qu’il se risqua à en parler à sa mère et la nouvelle se propagea comme une traînée de poudre dans le village et les environs. Pour se venger, la jeune fille déposa une fausse déclaration. « Déjà à cet âge, continue le Pr Berthier ; elle avait expérimenté des jeux masochistes auxquels devait se plier le garçon : brûlures de cigarettes, positions de soumission, lacérations, etc. ». Dans le village, tout le monde est sous le choc. Les parents de Sonia refusent de livrer tout commentaire. La mère de Jérémie V. affirme vouloir entamer des poursuites judiciaires devant le tribunal correctionnel pour diffamation et fausse déclaration. Elodie nous montre un cadre en forme de cœur dans lequel Sonia avait mis une photo d’elle avec Julien. « Elle l’avait posé sur son bureau dans sa chambre à l’université, nous dit-elle au bord des larmes. Regardez comme ils sourient… comment peut-on croire après ça, tout ce qui se raconte ?

F.R.»

Pendant que je lisais l’article, le véritable visage de Sonia m’était apparu entre les caractères d’imprimerie du papier journal. Son crâne n’était plus qu’un bulbe décharné et vidé de ces réserves nutritives. Sa peau était froissée comme la pelure d’une pomme pourrie, Son nez et ses oreilles étaient tombés, une surface plane et rugueuse les avait remplacés. La chenille d’un hyponomeute avait tissé sa toile autour de son visage pour en dévorer les joues dodues et installer son nid dans le creux de sa bouche ressemblant à celle d’un agnathe, dont les mâchoires avaient été broyées par les coups qu’elle avait reçus. Ces yeux si habitués à mentir avaient été arrachés pour ne laisser que deux cavités qui ne pouvaient plus manifester aucune émotion, ni lui servir à exprimer ses désirs.

Sonia n’était plus rien d’autre qu’un assemblage de débris calcinés, le modèle rêvé d’un tableau de Christelle MORVAN.

Il me restait encore à découvrir le portrait qu’allait m’offrir ma mère dans la lettre qu’elle avait jointe avec la coupure de presse.

« Mon chéri,

Je ne sais pas comment commencer cette lettre, il y a si longtemps maintenant que tu es parti. Je te laisse découvrir dans l’article de l’Union ce qui me pousse aujourd’hui à t’écrire. Cette fille nous aura gâché la vie, mais il n’est pas trop tard pour rattraper le temps perdu. Beaucoup de gens sont venus me manifester leur soutien et m’ont demandé de tes nouvelles J’espère que tu entameras des poursuites pour que le préjudice qui nous a été fait soit réparé. L’état de santé de Sonia laisse présager qu’elle devra rester encore un long moment à l’hôpital ; ses parents sauront alors ce que c’est d’être séparé si longtemps de son enfant. Pendant cinq ans j’ai baissé la tête quand je les croisais dans le village, aujourd’hui ce sont eux qui n’osent plus me regarder. J’ai beaucoup pleuré d’avoir appris ce que cette fille t’avait fait endurer et je sais que rien ne pourra réparer le mal qu’elle nous a fait. Mais il nous reste encore beaucoup de temps devant nous pour retrouver ces années perdues. J’aimerais que tu m’écrives pour m’inviter à te rejoindre. Sache qu’ici tout le monde sera prêt à t’accueillir mais je préférerais descendre à Paris. Je t’en prie, donne moi de tes nouvelles, je t’embrasse.

Maman »

J’ai allumé mon briquet et commencé par brûler l’enveloppe. J’ai regardé avec fascination les flammes monter avant d’ y jeter la lettre et la page du journal, non sans éprouver une sorte de satisfaction que me procurait la chaleur qui allait les réduire en cendres. Pendant que le feu accomplissait son devoir, je ne pouvais m’empêcher de penser à Sonia, à ma mère, à Clarisse, au facteur libidineux et à Christelle Morvan. Quand le son du crépitement cessa, je descendis voir le grand père et lui demandai une feuille et un stylo. Il me laissa m’installer dans sa chambre sans me poser aucune question.

« Tu me demandes de mes nouvelles après cinq années de silence. Depuis cinq ans je travaille dans une grande surface, je sors les produits des cartons et je les range sur les étagères. J’ai appris que la disposition des boîtes de conserves sur les rayons avait une grande influence sur le comportement d’achat des clients, le savais-tu ? J’ai calculé que j’avais passé 5700 heures à manipuler ces boîtes, et que cela m’avait suffit à aimer le contact du métal. Je me réjouis d’ailleurs que l’inox ait aidé ce garçon dont parle l’article à mettre fin à ses souffrances. Tu fais appel dans ta lettre à des sentiments qui me sont inconnus, tu me parles du temps perdu qu’il faut rattraper alors que j’ai passé toutes ces années à le fuir et à l’oublier. A l’école primaire tu étais fière de moi parce que j’étais toujours le premier, tu me répétais « tu iras loin dans la vie » et tu n’imaginais certainement pas que c’est loin de toi, très loin, que je vivrai et que je continuerai de vivre désormais. Sache aussi que je n’engagerai aucune poursuite contre Sonia. Le mal qu’elle a fait, c’est à moi qu’elle l’a fait et si j’en porte encore les marques aujourd’hui, elles ne me font plus rien. Mais la justice des hommes ; ta justice, a été bien plus terrible, et a laissé plus de cicatrices que toutes les tortures que j’ai bien voulu subir. Tu m’as renié, tu as eu honte de moi et tu as baissé la tête devant tous ces gens qui m’ont jugé. Tu as raison : aucune juridiction ne pourrait réparer ce mal et une éternité ne suffirait pas à effacer le souvenir que tu m’as laissé. Tu as décidé de relever la tête. Parfait. Moi, je me suis juré que j’irais cracher dans vos entrailles.

Jérémie. »


4.
A huit heures du matin, je remontai la rue Tolbiac jusqu’à la rue Neuve pour retrouver la rue Jean Anouilh. Je m’arrêtai devant le numéro 9 et, avant de monter, je décidai de fumer une dernière cigarette en bas d’un de ces bâtiments modernes aseptisés construits dans du verre et soutenus par des armatures de fer. L’air était frais pour un matin de juillet. J’avais pris une douche mais je me sentais encore sale de mes ébats de la veille et mes narines étaient encore pleines des émanations âcres et vicieuses de l’alcool et de la sueur. La nuit m’avait mise en pièce, je me sentais comme écartelée et une vive irritation au niveau de la colonne vertébrale me fit penser à mon père qui m’avait appris qu’à chaque vertèbre était associée une sensibilité nerveuse pouvant être éprouvée selon le contexte psychologique. Il avait ainsi réussi à soigner le mal de dos d’une de ses patientes en apprenant qu’elle allait vivre un changement important dans sa vie. Depuis qu’il avait découvert la kinésologie, ses consultations ressemblaient davantage à des conversations autour d’un thé entre Freud et Breuher qu’à des massages relaxants. Lui-même souffrait d’une sciatique depuis que ma mère l’avait quitté et la douleur allait parfois jusqu’à innerver ses cuisses, ses jambes, et ses pieds.

Je m’engouffrai dans l’immeuble. La peinture blanche encore immaculée des murs du hall et l’odeur camphrée qui semblait s’en dégager m’avaient toujours donné l’impression d’entrer dans un hôpital.

Mon père terminait de boire son café dans la cuisine.
- Bonjour chérie, me lança-t-il, je ne m’attendais pas à te voir ce matin.
Il était impeccable dans son pantalon en lin beige et sa chemise à carreaux rouge. Ses cheveux poivre et sel étaient soigneusement ramenés en arrière ; il avait un visage rond et lisse, parfaitement symétrique, dont la bouche bien dessinée et le nez aquilin lui donnaient un air assuré. Je l’avais toujours trouvé beau. Mais ses yeux noirs, qu’ils essayaient de cacher derrière d’épais sourcils gris, peinaient à cacher sa grande tristesse.
- Je commence tôt ce matin, mais je vais essayer de me libérer pour le déjeuner, d’accord ?
Il se leva, déposa sa tasse dans l’évier et vint m’embrasser avant de disparaître par la porte qui donnait sur le cabinet, dans l’entrée de l’appartement, dont je n’avais pas bougé depuis que j’étais arrivée. Je pensais à L’homme au journal. Mon père assis à la table de la cuisine, n’apportait pas plus d’âme à la pièce que lorsqu’elle était vide. Je regardais le long couloir au bout duquel se trouvait ma chambre. Rien n’avait changé. L’appartement sera toujours hanté de ses fantômes malgré les couleurs pastels qu’avaient choisies mon père pour les tapisseries ; les parquets bien cirés, les carrelages étincelants ; toutes ces lignes parfaitement découpées, tous ces meubles bien astiqués ; l’illusion était parfaite mais elle me mettait encore plus mal à l’aise, comme devant tous ces gens que l’on rencontre dans la rue, dans le train, dans le métro, partout et dont les visages paraissent trop angéliques pour ne pas cacher quelque terrible secret, des perversions inavouables.

Je m’installai sur le canapé en cuir du salon. Sur la plaque en verre de la table basse était posé le dernier numéro de Télérama. La Une titrait « Un français sur deux mécontent de la télé ». Un sondage montrait que les Français étaient déçus de la télévision mais la regardait de plus en plus. Je regardai le poste du salon. Le monde idéal tel que je le concevais était un immense talk-show que l’on pouvait arrêter par une simple pression sur la touche d’une télécommande. Oscar Wilde comparait l’univers à une scène de théâtre dont les rôles avaient été mal distribués. Il aurait été heureux d’apprendre que les journaux télévisés et les émissions de société permettaient aujourd’hui de remettre chaque chose à leur place; et tout le monde s’en réjouissait.

Si au moins mon père avait laissé les photos qui étaient aux murs, j’aurais pu y trouver quelque chose de rassurant. A la place, il avait fait encadrer des lithographies des Nénuphars de Manet et de La Grande famille de Magritte. Mon père s’était félicité de ce que le bleu qui en ressortait tranchait très bien avec le jaune cassé du papier peint. Le fauteuil formait avec le canapé un angle droit, laissant un coin que mon père avait comblé avec un ficus dont certaines feuilles tombaient presque jusqu’aux accoudoirs.

Je fermai les yeux. Je revoyais la scène se dérouler. C’était là que Nicolas m’avait annoncé qu’il me quittait, alors qu’on venait de m’arracher de mes entrailles l’enfant que je portais de lui. Pour notre intérêt à nous et pour celui du bébé, nous ne devions pas le garder, m’avait-il expliqué. Il nous restait encore deux années d’étude avant de terminer notre médecine et nous étions encore trop jeunes pour en assumer la charge. Il continua de raisonner pendant tout le mois qui précéda l’intervention, m’assurant qu’il aurait aimé que cet enfant pût naître et qu’il ne voulait pour mère des siens personne d’autre que moi. Il avait été le premier garçon que j’avais aimé. Pendant quatre ans, son visage me suivait partout comme un filtre à travers lequel tous les instants de ma vie défilaient. Je me sentais forte et indestructible ; rien ne m’atteignait tant qu’il était avec moi ; et mes succès me réjouissaient seulement parce que je savais qu’il en serait fier. J’étais convaincue qu’il n’existait pas d’homme plus doux, plus attentionné que lui ; j’aimais son caractère calme et réfléchi ; la façon qu’il avait de me regarder et de me parler quand nous étions avec nos amis. Nicolas était mon Hémon, telle que le voulait Antigone : « exigeant et fidèle ; me croyant morte quand j’étais en retard de cinq minutes ; se sentant seul au monde quand je riais sans qu’il sache pourquoi. »

On m’avait pénétrée à coups de forceps pour extirper le fœtus qu’abritait mon utérus alors que tout mon corps réclamait qu’on me le laissât pour vibrer en le sentant grandir. Quelques semaines plus tard, on m’apprit que je ne pourrais plus avoir d’enfant. Mes entrailles n’étaient plus qu’un sac à foutre incapable de donner la vie. J’étais condamnée par je ne sais quelle justice à ne rester qu’une femme et n’être jamais une mère. J’ai porté un enfant asexué dont je ne connaîtrai jamais le visage. Je fis mien L’enfant sur l’herbe de Correia : avec sa boîte crânienne déformée, son visage défoncé et ce voile noir qui cache avec pudeur son entrejambe, il n’était plus que le seul objet qui pût m’inspirer de l’amour. La cicatrice rouge qu’il portait du haut de sa trachée jusqu’au bas de son ventre était le cordon qui me reliait à lui et la seule marque de reconnaissance qui ne pouvait faire douter à personne qu’il était à moi. J’ai pleuré pendant des heures à la galerie de la place Sainte-Catherine devant le détail de sa main gauche, légèrement repliée sur son torse, son petit pied posé au sol avec ses quatre orteils bien ronds et ses bourrelets à la cuisse. A la place de son bras gauche, un nuage efflanqué semblait partir de son épaule vers le ciel aux couleurs du crépuscule. De mon studio, il m’est arrivé souvent de rester de longs moments à la fenêtre regarder tomber la nuit sur l’Eglise du Saint-Sacrement, en espérant que là-haut mon petit ange se reposait dans les hauteurs de quelque montagne, bercé par un cumulus dans un cristal de verre.

Pendant les semaines qui suivirent l’avortement, je souffris de vaginisme qui m’empêchait d’avoir tout rapport sexuel. Rien qu’à l’idée que Nicolas pût m’effleurer le sexe provoquait aussitôt des spasmes douloureux qu’aucun autre remède que le temps ne pouvait faire arrêter. Je faisais des cauchemars, dont l’un était récurrent. Je me réveillais en criant, les yeux affolés ; le visage en sueur. Nicolas avait pris l’habitude de dormir à côté du Cri de Munch. J’essayais de sortir de mes torpeurs pour lui apporter le réconfort dont il avait besoin ; je redoublais d’affection et de prévenance à son égard, et je prenais sur moi de ne plus évoquer notre enfant auquel je pensais si souvent. J’attendais d’être seule pour pleurer, et parfois mon père venait dans ma chambre pour calmer mes sanglots. Il essayait de me distraire, me proposait d’aller voir un film au cinéma ou de manger dans mon restaurant préféré, rue des Taillandiers.

Un samedi après-midi de septembre, il y a deux ans, Nicolas m’avait demandé s’il pouvait passer plus tôt dans la journée. Nous n’avions pas prévu de nous voir avant le début de la soirée. J’avais senti dès son arrivée que quelque chose n’allait pas. Il me demanda de m’asseoir. Il était installé là, sur ce fauteuil, le visage à moitié caché par les feuilles de ficus. Il prit un air grave. Les mots sortirent de sa bouche. Ils pénétrèrent en moi comme autant de feux qui descendirent le long de mes veines ; je sentais les flammes parcourir mes artères de la carotide jusqu’au tibia et me brûler la peau. Je suffoquais. Nicolas m’avait trompé. Il pensait que de l’avouer me donnerait moins de regrets de le voir partir. Je me jetai à ses pieds, hurlant que j’étais prête à lui pardonner. Il me répéta qu’il n’oserait plus me regarder en face ; qu’il ne pourrait s’empêcher de voir sur moi le reflet de sa faute. Il me jura par les grands Dieux qu’il m’avait aimée et qu’il ne pensait pas qu’un jour il me ferait souffrir.

Je compris que c’était fini. Son aveu n’était qu’une lâche attrition dont il s’était servi pour m’abandonner. Je me calmai. Il continuait de parler, imperturbable. Je m’attendais à l’entendre me répéter « ce n’est pas ma faute ». Au lieu de Laclos, il me cita Benjamin Constant : « Je la sentais meilleure que moi ; je me méprisais d’être indigne d’elle. C’est un affreux malheur de n’être pas aimé quand on aime ; mais c’en en est un bien grand d’être aimé avec passion quand on n’aime plus ».

Je ne l’entendais plus. Ces quelques instants m’avaient paru une éternité. Tous mes organes avaient calciné. J’étais morte à l’intérieur. Je n’étais plus qu’une chair. On venait de m’assassiner pour la seconde fois et le meurtrier était tranquillement installé sur mon fauteuil, ne redoutant aucune menace, devisant gentiment sur Adolphe, tandis que je gisais sur le canapé avec au coin des lèvres un filet de sang qui avait jailli tel un magma en fusion s’échappant d’un volcan. Je regardais les murs, les couleurs vives des tissus et de la nappe de la grande table robuste en acajou. Le monde venait de s’écrouler sur moi mais tout état resté à leur place. J’imaginais derrière la grande baie vitrée du salon des dizaines d’hommes en costume avec des chapeaux melon assistant à la scène avec un regard amusé. Je me levai comme une somnambule et me dirigeai vers le balcon. Autour de moi régnait un silence assourdissant. Je ne sentais plus mes muscles, mon cervelet coordonnait automatiquement les mouvements de mes jambes. Je tremblais. Le buffet vint se cogner contre moi. Nicolas approcha. J’ouvris la porte coulissante pour aller sur la terrasse. Au dessus du bitume et des immeubles, je ne voyais que des lignes qui fuyaient et des perspectives qui se déformaient au loin. Je sentis confusément la main de Nicolas se poser sur mon bras gauche et une ombre géante juste derrière moi qui m’appelait :
- Marine ? Marine ! Qu’est-ce qu’il y a ?
Mon père se tenait debout, le visage inquiet, et j’aperçus vaguement plus en arrière le client qu’il était probablement occupé à masser dans son cabinet. Nous étions quatre cercueils rapprochés les uns des autres près de la balustrade. Tout devint noir.

Je suis restée longtemps alitée. Je reçus la visite d’une seule fille de ma promotion. Quelque chose sonnait faux dans sa voix pendant qu’elle compatissait à ma peine.
- T’avoir fait ça alors que tu te remettais à peine de l’opération, me diit-t-elle d’un air triste.

Je me sentais trahie qu’une fille aussi insignifiante pour moi fusse au courant de ce qui s’était passé. J’avais beaucoup d’amis à la faculté et aucun d’entre eux n’était venu me voir. Ces choses là les dépassaient et la peur ou la lâcheté probablement les avait découragés. Je n’en avais pourtant pas souffert avant cette première visite. Il y avait tant de visages qui me manquaient et le seul qui était entré dans ma chambre à part celui de mon père m’était insupportable. Il y a des gens qui ont une nature envieuse qu’ils essaient de cacher derrière des manières affables et bienveillantes ; des hypocrites qui, ne supportant pas la réussite des autres, attendent et se réjouissent de leur malheur ; comme dans une pièce de chez Bernstein. Elle en faisait partie, et nous ne l’aimions pas : contrairement aux personnages de Divan le Terrible, elle n’était pas assez subtile ou bien nous n’étions pas assez naïfs, pour que nous en fussions la dupe.
Me voyant pleurer, elle voulut me prendre dans ses bras. Je me débattais sous mes draps et lui demandai de me laisser. Combien de fois encore allait-on m’assassiner ? Elle me pria religieusement de me calmer.
Je fus prise d’une crise de démence.
Je pris sa tête et la cognai contre le chevet. J’étais comme possédée :
- Je te lâcherai quand tu fermeras ta gueule, tu as compris ? Espèce de salope, tu es contente, hein, dis-le !
- Arrête Marine, tu es folle ! Lâche-moi s’il te plaît tu me fais mal.
Je desserrai mes mains.
- Je ne veux plus te voir, ni toi, ni les autres.
- Pauvre folle, dit-elle en partant. Tu n’as que ce que tu mérites !
Elle sortit en claquant la porte de ma chambre. Je me levai d’un bond et je me mis à courir dans le couloir. Je réussis à l’attraper et à lui tordre les bras. Je la conduisis ainsi jusqu’à la cuisine. J’allumai les plaques de la cuisinière électrique en regardant son visage grimacé de douleur. Elle se remit à pleurer mais ses lèvres crispées ne pouvaient sortir que des sons aigus à peine audibles. La plaque devint rouge.

Un cri perçant se fit entendre.

Mon père surgit de son cabinet. J’étais assise à la table de la cuisine. L’autre se tenait la joue avec sa main et se précipita contre mon père quand elle le vit arriver. Moi je m’écorchais les épaules avec un couteau comme une hérétique. Je me souviendrai toujours du regard de mon père : il était plein de terreur. Il l’emmena dans le salon et la conduisit à l’hôpital. Je fus internée le lendemain.

Je suis restée six semaines dans le service psychiatrique de l’hôpital Trousseau. Abrutie par les médicaments, je déambulais dans les couloirs comme dans un film de Polanski, mais à la place de bras tendus, je voyais sortir des verges géantes qui me crachaient leur sperme au visage. Je me sentais violée. Nicolas avait fait de moi une tête de Gorgonne, avec des seins à la place des yeux et un pubis me tenant lieu de bouche.


5.
Après le travail, je m’étais instinctivement arrêté à l’étage du Grand-Père. Quand je suis entré je l’ai retrouvé exactement comme je l’avais laissé quelques heures auparavant. La tête légèrement penchée sur le côté, il était à moitié endormi et arrachait toujours par un geste aussi régulier qu’un métronome la mousseline des bras de son fauteuil. Il ne m’avait pas entendu. J’avais pris l’habitude d’entrer sans frapper après qu’il m’eut dit à quel point il avait horreur de se déranger pour aller ouvrir cette « satanée porte ». Je le regardai avec un sourire attendri. Il portait toujours sa casquette jaune enfoncée jusqu’au haut de ses oreilles. Il me sembla que je ne l’avais jamais vu la tête nue. Ses joues tombaient, sa peau était ridée mais ses petits yeux bleus brillaient avec malice et donnait à son visage quelque chose d’intemporel.

- Grand-Père ? Murmurais-je.
Il se releva un peu et tourna la tête.
- Vous n’êtes pas resté comme ça tout l’après-midi ?
- J’aurais préféré ! dit-il en se levant, mais ma fille a trouvé bon de venir me rendre visite avec mes petits-enfants.
Il y eut un silence.
- Assieds-toi fiston, reste pas planté là ! et pendant que je m’installais autour de la table du salon, il continua : elle me croit dupe mais je sais bien qu’elle fait semblant, pour se donner bonne conscience ! Si elle se préoccupait vraiment de savoir comment j’allais, elle m’emmènerait passer le week-end avec eux près de la mer.
Il s’arrêta. Et croyant devoir me donner des explications par souci de clarté, il dit sur un autre ton :
- Ils ont une maison près de Deauville. Et moi j’adore la mer. Puis il reprit : au lieu de ça, elle profite de ce qu’elle n’y va pas pour venir m’emmerder avec ses gamins le samedi après-midi !
Je sortis de ma poche l’argent pour payer le loyer de la chambre.
- Range ça, dit-il, sans même me laisser le temps d’ouvrir la bouche, tu en as plus besoin que moi.
- Je ne veux rien vous devoir, répondis-je, en comptant les billets.
- Quelle tête de mule ! Je te demande rien, le jour où tu auras envie de m’envoyer me faire foutre, je n’irai pas te balancer à la gueule les petits cadeaux que je t’ai faits ; je foutrai le camp et je te laisserai dans ta merde. Et puis, c’est toujours ça qu’elle n’aura pas !
Il se leva du fond de son fauteuil avec une sorte de nonchalance, comme s’il eut de la peine à devoir quitter sa position confortable.
- Ce n’est pas pour ça que tu es venu, je sais bien ! dit-il. Je vais aller nous chercher une bouteille.
Il revint quelques instants plus tard avec un Rivesaltes qu’il déposa au centre de la table. Il se tourna pour prendre dans le buffet deux verres à pied et finissant par s’asseoir en face de moi, il nous servit en disant :
- J’ai quand même eu le temps d’aller poster ta lettre.
Je bus quelques gorgées de muscat.
- Tu n’as pas besoin de me raconter, va. Depuis que tu es entré ici tu as l’air tellement triste que j’en ai presque le cafard. J’aurais préféré héberger là-haut un plus drôle que toi, mais je me serais fourré un casse-couilles dans les pattes, c’est sûr !
Il fit une pause et reprit, d’un ton plus grave :
- Certains souvenirs laissent toujours des traces de sang sur les tempes, hein, fiston ?
Je ne répondis rien et baissai les yeux.
- Je t’aime bien parce que tu me rappelles moi quand j’avais ton âge.
Je me mis à rire.
- Tant mieux si je te fais sourire, même si tu te fous de moi. Je ne me sens pas encore assez vieux pour dire comme ces autres cons que les jeunes n’ont plus de respect !
Je ris de plus belle. J’avais à peine fini mon premier verre que le Grand-Père m’en servit un autre.
- Quand je suis remonté de la poste, la vieille taupe d’en face est venue se plaindre du bruit que tu avais fait hier soir, avec cette fille. Je lui ai dit de se mêler de ce qui la regarde. Une vraie langue de vipère, hein ? Et tu sais pourquoi fiston ? Parce qu’elle a pas dû bien baiser dans sa vie. Regarde-moi, je suis resté marié trente ans avec la même femme, et on n’a jamais emmerdé les autres ; on s’en foutait, on était heureux et on baisait bien !
Il leva son verre qu’il venait de remplir à nouveau et le leva pour m’inviter à trinquer avec lui.


6.
J’interrompis mon père pendant qu’il expliquait à son patient la théorie de la dissonance cognitive. Allongé sur le ventre, la tête enfouie dans un coussin pourvu d’un trou, il n’avait pas d’autre choix que d’écouter les raisonnements de Festinger sur l’Homme face à ses contradictions.
- Je vais rentrer, dis-je.
Il comprit à la pâleur de mon visage que je n’étais pas bien. Il s’excusa auprès de son patient et m’entraîna en dehors de la petite pièce.
- Viens dans mon bureau.
Je le suivis. Il me fit entrer et referma la porte derrière lui.
- Tu ne devrais plus venir à la maison. Ca te met toujours dans ces états…
- Ca va… je suis juste fatiguée.
Il regarda mon poignet. Je détournai le regard et gênée, je descendis la manche de mon pull.
- Bon, reprit-il. Rentre te reposer. Tu travailles ce soir ?
- Je commence à 22 heures.
- Je passe te chercher vers 19 heures, et je t’emmène au Wok, d’accord ?
Il avait la gorge serrée. Je m’étais habituée à entendre sa voix s’étrangler quand il me parlait. J’étais la seule chose qui lui restait et j’étais devenue si étrangère à ses yeux. Il me prit dans ses bras.
- D’accord, répondis-je, faiblement. A ce soir.

Je sortis sans le regarder.


7.
Après deux bouteilles de Rivesaltes et trois verres chacun d’Amaretto, Grand-Père partit se coucher. L’ivresse était un baume qui avait calmé mes angoisses. Je me proposai de finir la soirée au milieu de l’agitation d’un samedi soir d’été. Je sortis.
Le temps s’accélérait. Les images dans ma tête s’enchaînaient à un rythme infernal.
Clarisse
Le facteur aux doigts boudinés.
Ma mère.
Sonia L.
Et tout ce sang qui avait été répandu sur son lit. Je me demandais si c’était toujours le même lit sur lequel j’avais fait l’amour la première fois. L’article ne le précisait pas.
Je pensais à Julien F.
A Sonia hurlant comme une possédée.
Aux tâches qui coulaient sur nos tempes.
La mémoire comme bourreau.
La conscience comme arme de la rédemption.
Des vers gluants rampaient autour de mon cerveau ; ils s’étaient introduits à l’intérieur et ils en rongeaient chaque partie. J’entendais les petits bruits de sucions qu’ils faisaient. Mon cœur battait vite pendant que je marchais sur le Boulevard de Strasbourg.
Je ne savais pas où j’allais.


8.
Je suivis la rue Neuve Tolbiac jusqu’au pont et je longeai les quais de Bercy et de la Rapée.
Je croisais des visages. Trop de visages. Trop d’inconnus.
Je me demandais ce que Nicolas faisait à cette heure-là. Je l’imaginais faire l’amour.
Et Catherine Deneuve titubant au milieu d’un long corridor. Elle n’avait plus de peau. Et les gens non plus. C’étaient des squelettes avec un attaché-case. La pression de leurs phalanges sur la poignée faisait actionner leur bassin et leur rotule pour qu’ils puissent avancer. Des automates dont les orbites me fixaient intensément.
Je pensais à mon bébé qui m’attendait.
Correia lui avait donné plus de vie qu’à tous ces gens.
Magritte les avait peints et leur avait retiré leur âme.
Je revoyais mon père avec son visage si doux.
J’arrivais enfin à la Place de la Bastille. J’accélérais le pas jusqu’au Boulevard Beaumarchais. Ca recommençait : la douleur dans la poitrine ; le sang qui se gonfle ; la peur qui tenaille ; la cage thoracique qui se compresse. Le macadam me donnait le vertige ; j’aurais pu courir en fermant les yeux pour ne plus rien voir : ça n’aurait servi à rien. Il aurait fallu que je pusse m’arracher les nerfs de mon cerveau pour être vraiment aveugle.
Je descendis la rue de Turenne.
Je montai les quatre étages de l’immeuble.
Catherine Deneuve insultée, piétinée, huée, humiliée par les crachats et les inscriptions taguées sur les murs.
J’ouvris la porte et me précipitai dans la salle de bains.
Je pris cinq Leixomil avant de me coucher. Je m’endormis avant même d’avoir eu le temps de repenser à Nicolas.


9.
Une grande colonne verte surmontée d’un ange en or était plantée au milieu d’une énorme place. J’étais dans le quartier de la Bastille. J’avais dû traverser le Boulevard Magenta et le Boulevard Beaumarchais. Je ne m’étais même pas aperçu d’être passé par République. Je ne savais pas quelle heure il pouvait être. La place était en ébullition. Les lumières attiraient les passants qui faisaient foule tout autour de la place, comme autant de nuées de moustiques prêts à vous sucer le sang. Paris crachait ses vampires dans tous ses endroits branchés. J’avais l’impression de ne pas contribuer à rendre cette agitation vivante.
J’étais transparent. Invisible.
J’avais la peste. Le bacille de Yersin détruisait mes intestins. Ils m’avaient infecté.
Tous des rats. Je repensais au facteur.
A Clarisse.
A ma mère. « Tu as décidé de relever la tête. Parfait. Moi, j’irai cracher dans vos entrailles. »
A Julien F. Il devait être tranquille maintenant.
Ma tête allait exploser.
« Moi j’irai cracher dans vos entrailles »


10.
J’étais en retard. Mon père m’avait réveillée à coups de poing dans la porte :
- Marine ! Marine ! Tu es là ? avait-il hurlé.
Nous avons été mangés au Wok. Les sushi me paraissaient aussi morts que moi. Il m’a parlé de la réactance et de Jacques Brehm. La psychologie avait comblé le vide qu’il devait ressentir. Je l’écoutais sans l’entendre, et je cherchais en moi quelques forces pour compatir à la souffrance que tout ce flot de paroles devait cacher. Les seules qui me restaient étaient à peine suffisantes pour m’aider à garder les yeux ouverts. J’avais éteint les derniers brins de lucidité qu’il me restait en prenant tous ces médicaments. J’étais absente de la réalité. Je flottais dans une sorte de rêve, entourée de silhouette plus inconsistantes les unes que les autres. Je me demandais le sens de tout ça. Autant avaler le tube entier. Puisque je ne suis même pas capable d’apporter un peu de réconfort à mon père. Il me quitta en me donnant un baiser.
- Prends bien soin de toi, me dit-il

Il savait qu’il m’avait déjà perdue.

De la rue des Taillandiers, je n’avais qu’à descendre la rue de la Roquette sur quelques mètres et tourner à droite pour arriver au café. Il y avait déjà du monde à cette heure là. Un groupe d’étudiants occupait la terrasse. Au milieu du decimvirat, je sentais le regard d’une des filles me toiser comme si j’étais une souillon. J’avais dormi tout habillée et même pas pris le temps de prendre une douche. Je devais avoir des cernes qui tombaient jusqu’aux joues, et autant de plis autour que sur mes vêtements. Je la regardai à mon tour. Elle tourna la tête et fit semblant de prendre part aux rires qui animaient la table. J’aurais voulu serrer son cou entre mes mains et la voir bleuir sous la pression de mes doigts jusqu’à ce que son souffle fût arrêté. Je rentrai.

- Il y a du boulot, dépêche-toi, me lança le patron.
Je l’imaginais alors lui et la blonde qui se pavanait dehors au milieu de ce tableau vu au musée des traditions populaires, présentant la crémation de damnés qui se faisaient lentement dévorer par des serpents ; ou plongés dans de l’eau bouillante comme dans un Escalante .


11.
Je descendis l’avenue de la Roquette. Je titubai entre les passants dont les trottoirs étaient pleins. Des cafards sortaient des pavillons de leurs oreilles, saturées par le bruit des voix nasillardes qui venaient de tous les côtés. Ma vue se brouillait, mes jambes supportaient à peine mon corps, les images continuaient à défiler dans ma tête.

Les têtes cramées de Christelle Morvan.
Des rats de laboratoire qui mordillaient les index de chercheurs à blouse blanche.
Les veines déchirées de Julien F.
Des rouleaux d’imprimerie broyant la tête de ma mère au milieu des journaux.
Et Bouboule à genoux recueillant l’urine de Sonia L. comme le pénitent se laisse asperger d’huile bénite.

Je pris à droite.
J’avançai quelques mètres et m’arrêtai devant la devanture rouge du Keller’s bar.
Un groupe de jeunes était installé autour d’une table et riait avec entrain.
Ils se connaissent et s’apprécient. Peut-être même ont-ils pris des photos qu’ils ont accroché sur les murs de leur chambre, comme Sonia en avait punaisé sur le papier peint mauve de la sienne. Ils s’appellent souvent pour se raconter leurs histoires. Et ils se retrouvent entre eux un soir d’été pour se créer des souvenirs et renforcer cette chose à laquelle ils ont donné le doux nom d’amitié. Ils ne savent pas encore qu’ils finiront par se haïr.
L’intérieur était exigu. J’entrai et m’installai derrière le bar. J’attendis que le serveur prît ma commande. Il me sembla qu’il ne m’avait pas vu.
J’étais transparent.
Une serveuse sortit d’une salle que je supposais être réservée au personnel.
- Marine, il y a un client, lui dit l’homme au chiffon.
Elle portait un petit pull en laine noire dont l’échancrure laissait entrevoir une cicatrice qui montait jusqu’à la trachée. Elle passa derrière le comptoir. Je remarquai qu’elle avait le visage cerné, et que ses yeux gonflés étaient traversés de part et d’autre par des veinules qui renforçaient l’éclat de ses prunelles bleues.
- Qu’est-ce que je vous sers ? me demanda-t-elle.
Elle avait négligemment relevé ses cheveux noir corbeau et les avait fait tenir avec un crayon à papier.
- Qu’est-ce que je vous sers ? répéta-t-elle.
- Un Amaretto.
A ses côtés, le type astiquait toujours ses verres en jetant sur elle de temps en temps un regard réprobateur.
- On a de l’Amaretto ?
- Tu devrais le savoir, cherche ! répondit-il.
Elle resta figée un instant.
- Sinon donnez-moi une vodka frappée, ça ira.
Je voulais ajouter quelque chose pour qu’elle comprît que je n’en pensais pas moins qu’elle sur la façon dont lui avait parlé cette ordure mais j’entendis derrière une voix familière m’interpeller.
- Tu es gonflé de venir ici, Jérémie.
Je me retournai : c’était Clarisse.
J’avais chaud, l’alcool avait fait bouillir mon sang. Un écran continuait de défiler en boucle les scènes les plus atroces.
Sonia L. se masturbant pendant que je me mutilais la poitrine.
Des monceaux d’agonisants sur la place de la Bastille rendant leur dernier souffle au milieu de leur vomi dans un sursaut de douleur
Et maintenant Clarisse, juste devant en moi, accompagnée d’une brute qui semblait fière de sa carrure et de ses cheveux gominés ; une espèce de rugbyman au visage carré et mal rasé ; habillé veste en cuir et jean délavé.
- Si j’avais été tyran à l’époque de Caligula, je t’aurais fait suspendre par les pieds les jambes écartées et coupé en deux avec une scie.
L’autre fronça les sourcils.
Je m’adressai à lui :
- Je prendrais bien du plaisir à te voir empaler sur une estrapade ; ça doit être très excitant à regarder.
La jeune fille du bar se mit à rire. Clarisse prit son ami par le bras :
- Laisse tomber, viens.
Elle sortit rejoindre ses autres amis sur la terrasse du café.
- Tenez, votre vodka ; me dit la jeune fille en me tendant mon verre.
Je me retournai vers elle. Elle riait encore. Elle avait le teint pâle mais ses lèvres avaient gardé leur vitalité. Je m’approchai de son oreille par-dessus le comptoir.
- C’est une torture du Moyen-âge qui consistait à faire entrer dans le rectum une barre de fer qu’on redressait et qu’on plantait dans la terre. L’inclinaison de cette barre était étudiée pour que le supplicié soit traversé sans qu’aucun des organes vitaux ne soit touché. C’est seulement au bout de quelques jours qu’il mourait quand la pointe avait atteint le cerveau.
Elle se remit à rire. Je la trouvais belle.
- Ca suffit. Vous finissez votre verre et vous partez, je ne veux pas de gens comme vous dans mon café.
La fille se tut. Le type se remit à essuyer les verres. Je bus le mien d’un trait et payai.

En sortant, je reçus une bouteille vide dans le dos ; mais les éclats de voix qui suivirent ne parvenaient plus jusque moi.

Je remontai la rue de la Roquette. La vodka frappée m’était restée sur l’estomac. Arrivé à la Bastille, je pris la rue Saint-Antoine. Je ne tenais plus sur mes jambes. Je m’assis sur les marches d’une Eglise. La mémoire comme bourreau ; la conscience comme arme de la rédemption. Je m’allumai une cigarette. Il ne m’en restait que deux. J’avais mal à la poitrine. Mes poumons étaient devenus incandescents.
Mon foie travaillait péniblement. Je me liquéfiais. Je brûlais.
Ma tête tournait. Mes lèvres tremblaient.
Je repensais à la fille aux cheveux noirs. Marine…
A Max Frisch. « Par moment ce sont les autres qui vous étonnent, ceux qui n’ont pas idée de prendre une hache… Tous ceux qui s’accommodent de ce qui n’est qu’un leurre. Le travail en guise de vertu. La vertu pour compenser l’absence de joie »
A mes huit heures passées aujourd’hui à déballer des cartons, à entreposer soigneusement les produits dans les rayons ; à stocker, approvisionner, déstocker, réapprovisionner.
Le Comte Öderland n’était pas magasinier.
« L’attente, l’espoir !... l’espoir d’un bon fauteuil après une journée de travail, l’espoir du week-end, tout cet espoir d’autre chose à longueur de vie, sans oublier l’espoir dérisoire en un au-delà. Qui sait ! si on privait de cet espoir là les millions d’êtres rivés à un bureau derrière lequel ils croupissent tous les jours, peut-être cela suffirait-il : quelle épouvante et quelle métamorphose ! Qui sait ? Ce que nous appelons crime n’est peut-être rien d’autre en définitive qu’un cri de révolte que pousse la vie elle-même. Contre l’espoir, contre l’attente et ce qui trompe l’attente…. »
Je me demandais si j’avais vraiment envie de mourir.
- Vous en auriez une pour moi s’il vous plaît ?
Une femme s’était approchée. Elle avait des cheveux blonds très fins dont elle avait faits deux nattes qui encadraient son visage dont je n’arrivais pas bien à distinguer les traits. Elle portait une petite robe bleue et des ballerines noires. Elle était si frêle et si petite qu’on aurait eu peur de la casser en la serrant dans ses bras. On aurait dit une petite fille enfermée dans un corps vieux d’une cinquantaine d’années.
- Une cigarette, vous en avez une ?
Je le lui tendis mon paquet. Elle en retira la dernière que j’avais.
- Merci.
Elle s’assit à côté de moi. Elle avait une tête de fouine, avec son nez retroussé et ses joues un peu creusées.
- Tu n’as pas l’air bien, me dit-elle.
- J’ai envie de vomir.
- Ca passera, répondit-elle. Regarde-moi, je suis passée par mille tortures et je tiens encore debout !
Je m’éloignai sur le côté de l’Eglise.
- Ca va mieux ? me demanda-t-elle quand je revins.
J’essayais de former des mots, mais ma langue, ma bouche et ma mâchoire étaient trop lourdes pour articuler des sons distincts.
- Ca me dégoûte…dis-je, faiblement, la tête plongée entre mes mains.
La femme se pencha vers moi.
- Quoi ?
Je répétai.
- Qu’est-ce qui te dégoûte ?
Je sortis ma tête et étendis mes jambes.
- Le corps, toute cette chair…
- Mais ce n’est rien ça ! s’exclama-t-elle. Tu sais ce qu’ils m’ont fait là-haut ?
Je me relevai un peu, et malgré les brumes vaporeuses de vin et d’amaretto qui avaient anesthésié mes sens, j’essayais d’être attentif à ce qu’elle me disait.
- Ils m’ont enfermée, lié les mains et suspendue à une poutre ! Ils ont versé de l’alcool sur la tête et ils y ont mis le feu pour brûler mes cheveux jusqu’à la racine. Ils ont placé des morceaux de soufre sous les bras et autour du cou. Ils les ont enflammés et ils m’ont laissée là, suspendue pendant des heures. Quand ils sont revenus, ils voulaient me faire parler ! Mais je tenais bon, mon garçon, je tenais bon !
Mes paupières se fermèrent malgré moi.
- Alors ils m’ont aspergé le dos d’alcool et ils y ont remis le feu ; ils m’ont attachée à une planche à clous et frappée avec un bâton. Comme ils avaient faim, ils m’ont laissée pendant quelques heures sur la planche et à leur retour, ils se sont mis à me fouetter jusqu’au sang. Ca a duré trois jours avant qu’ils ne se décident à me laisser partir. J’étais plus forte qu’eux, ils n’avaient pas d’autre choix !
- Vous avez lu ça où ?
Ma bouche était pâteuse et je sentais toute la peine que j’avais à rendre ma voix audible.
- Mais nulle part, je l’ai vécu ! Je l’ai vécu ! Et ça arrive tous les jours ! Qui sait combien de personnes ont disparu déjà ! Mais moi, je suis plus forte qu’eux ! Ma peau ne porte aucune trace. Regarde !
Elle tendit ses bras puis releva un peu sa jupe. Elle écarta ses nattes pour me permettre d’examiner son cou et ses épaules.
- Tu as vu ? Rien ! Mes cheveux ont repoussé, mes plaies se sont refermées. Et tu sais pourquoi ?
Elle leva le bras et posant son index sur sa tempe, elle dit :
- Grâce à ça.
- A quoi ?
- L’esprit ! Mon esprit est plus fort que tout, c’est lui qui commande ! Et ça leur fait peur, là-haut !
L’endroit où nous étions installés me fit penser que j’étais peut-être avec une fanatique religieuse. Désignant l’Eglise qui était derrière nous, je lui dis fébrilement :
- C’est eux ?
Elle tourna la tête d’un geste prompt et comprenant ce à quoi je fis allusion, elle se mit à rire.
- Mais pas du tout !
Elle reprit un ton solennel.
- Je parle de la rue de Varenne et du faubourg Saint-Honoré. Il s’en passe des choses ! Ah ! les têtes vont tomber ! C’est qu’ils n’en peuvent plus ici ! J’en vois toute la journée défiler sur mon trottoir, et ils me parlent à moi, tu comprends ? Ils n’en veulent plus de leurs jouets ! Et ils le savent bien là-haut… Tu comprends ? Tu comprends ?
Je me demandais si je n’étais pas mort et si je n’allais pas passer l’éternité à écouter les élucubrations de cette bonne femme. Je pensais à Sartre.
- Non, tu ne comprends pas.
Elle se leva et tendit son bras vers la place de la Bastille.
- Tu vois cette colonne, c’est le seul vrai monument de Paris ! Et on recommencera tout depuis le début, s’il le faut, mais on ne baissera plus nos pantalons !
- Je ne me sens pas bien, murmurai-je.
- Je t’ai dit, répondit-elle en posant de nouveau son index sur sa tempe. Tout est là !
Tout était trouble. Les idées de cette pauvre folle me donnaient le tournis. Devant moi s’étendait un champ de bataille sur du bitume et des bâtiments en ruine au milieu desquels je tétais le sein de la Révolution, pendant que Büchner susurrait dans mes oreilles La Mort de Danton.
Je me demandais encore si je voulais vraiment mourir.


12.
Le bar était enfin vidé de ses derniers clients mais leur odeur poisseuse s’était incrustée partout. La fumée de cigarette me piquait les yeux.
- Je te laisse fermer ; à lundi ! me lança le patron.
Il me restait encore à nettoyer ; les chaises à mettre sur les tables ; les verres à ranger et je ne tenais plus debout. Je repensais au garçon du comptoir et à son histoire de Caligula.
Jérémie… Je ne sais pas pourquoi, quelque chose en lui m’avait plu.
Je me regardai dans la glace accrochée au mur, face au comptoir.
J’aurais aimé être une reproduction interdite : Edward James ne voyant de face dans le miroir que le reflet de son dos et de sa nuque.
Au lieu de ça, j’étai pétrifiée par les yeux d’une Gorgonne.
Je pris une chaise et la balançai. La glace explosa en un feu d’artifice d’éclats de verre. J’en pris un dans la main et le serrai très fort. J’attrapai les bouteilles une par une et les jetai à terre, cassai d’autres chaises, renversai les tables.

J’avais du sang sur les mains. Je me calmai. Je relevai une des chaises et m’assis un instant. J’étais essoufflée. Je retirai mon tablier et sortis.
Avant de fermer le rideau, je contemplai une dernière fois mon œuvre à l’intérieur du café.

Je descendis de la rue de la Roquette et pris à gauche la rue Sedaine jusqu’à la place de la Bastille. Je longeais l’avenue Saint-Antoine et en passant devant l’Eglise Saint-Paul, j’entendis une vieille femme m’interpeller.
- Vous auriez une cigarette, s’il vous plait jeune fille ?
Je me retournai. A coté d’elle, était allongé en boule le garçon du comptoir, sa tête posée sur la cuisse droite de la femme. Je m’approchai lentement.
- Vous en avez, s’il vous plait ? Répéta-t-elle
- Oui.
Et je lui tendis mon paquet.
- Vous saignez ? dit-elle en voyant mes mains.
- Ce n’est rien.
- Venez vous asseoir.
Elle prit mes mains et nettoya le sang avec le pan gauche de sa robe, de façon à ne pas réveiller le garçon.
- Ce n’est rien. J’ai enduré bien pire, et je suis toujours vivante !
Elle murmurait.
- Comment est-ce que vous vous êtes fait ça ?
Je me mis à rire nerveusement.
- J’ai cassé tout ce qu’il y avait.
- Oh ! c’est bien ce que je disais, ça gronde de partout. Qui sait combien de jeunes filles comme vous sont en train de faire de la casse en ce moment ! Et ça ne va pas s’arrêter.
Elle remonta le pan de sa robe et le porta jusqu’à sa bouche.
- Vous en avez aussi sur la figure.
Elle m’essuya le visage. Jérémie… Elle s’aperçut que je le regardais.
Elle se retourna et lui caressa les cheveux.
- Il est très fatigué. Vous aussi, vous devriez vous reposer. Vous avez une petite mine.
Je ne voulais pas rentrer chez moi.
Tout simplement parce que je ne voulais pas encore mourir.
- Je peux rester avec vous ?


13.
J’ouvris les yeux. La fenêtre de notre chambre était grande ouverte. Le vent frais et le doux bruit du ressac de la mer venant s’échouer sur les rochers emplissaient toute la pièce. Marine était debout, regardant l’horizon. Ses bras longeaient ses hanches délicieusement courbées, sur lesquelles tombait la pointe de ses beaux cheveux noirs ondulés. Les rayons du soleil éclairaient sa peau blanche et soyeuse avant de venir s’écraser sur le sol. Je me souvenais qu’elle était restée un long moment devant sa fenêtre à regarder le crépuscule tomber sur les toits de Paris, le soir avant notre départ.
Elle se retourna.
- Tu es réveillé ? Tu as bien dormi ?

Depuis que je l’avais revue sur les marches de l’Eglise ce dimanche matin, je ne croyais pas que tout aurait pu aussi vite changer. Je savais maintenant ce que j’avais attendu désespérément. Si ténu, si enfoui fusse-t-il, je gardais encore un espoir. Et il était devant moi. Le film pourra enfin s’arrêter dans ma tête. Marine… Elle avait été une apparition. Quand nous avons quitté la folle ; elle nous avait dit :
- L’humanité est belle sur votre visage. Prenez bien soin de vous deux.
En nous éloignant vers la rue du Roi Doré, nous sommes restés silencieux. Nous avons dormi toute la journée. A mon réveil, je fus aveuglé par une violente lumière du jour. Je me demandais où j’étais. Puis je me suis souvenu. Et elle était toujours là : j’ai caressé fébrilement sa joue, comme si ce simple geste m’était défendu. Elle se réveilla à son tour. Elle approcha sa bouche de mes lèvres et y déposa un baiser. Elle souriait. Elle rapprocha son corps du mien et déposa sa tête sur ma poitrine. Toutes mes peurs s’envolèrent.

- Moi, j’ai bien dormi, dit-elle avec un sourire. J’ai écrit à mon père ce matin. J’espère qu’il pourra venir nous rejoindre.
Elle s’allongea à coté de moi.
- Tu m’as pris dans tes bras cette nuit, tu t’en souviens ? me dit-elle pendant que je passais mes doigts sur son front.
Elle m’embrassa.
- C’était agréable.
Je baisai sa joue délicatement : elle avait une peau qui semblait si fragile que j’avais peur qu’elle ne se fissure à chaque mouvement trop brusque de mes lèvres. Je l’enserrai dans mes bras comme une poupée de porcelaine à qui on avait ajouté une âme.
- Tu sais mon cauchemar… C’était horrible. Ma peau faisait comme des vagues sur mes bras et mes jambes. Il en sortait… une espèce de matière en coton…
Elle se concentra pour trouver ses mots. Elle voulait que la description soit la plus juste possible.
- Comme de la mousseline ! Je l’arrachais, mais il en sortait encore plus. J’avais peur de ce qui pouvait se passer à l’intérieur de mon corps. Et il y avait cette tête de gros bonhomme avec ses lunettes épaisses qui exhibaient son scalpel. Il m’incisait pour me laisser entrevoir des petits vers qui rampaient entre les veines de mes bras. Il en prit une poignée avec une pincette, il y en avait des milliers qui me rongeaient la chair. Il m’en montra un plus gros que les autres : « Celui-là, c’est la mère ; il faut retrouver le père pour éviter qu’ils ne se reproduisent encore ». Et je me réveillais toujours au moment où il s’apprêtait à inciser ma cuisse.

Sa voix avait changé.
- C’était toujours le même cauchemar. La même tête. Les mêmes images.
Elle fit une pause. Je la baisai encore et encore ; sur ses joues, sur son front, dans le creux de son cou. Elle se calma. Elle releva la tête et me fixa de ses yeux bleus.
- Mais c’est fini. Cette nuit, j’ai bien dormi.
Elle m’embrassa de nouveau, plus longuement.

Nous sommes sortis dans le jardin. Grand-Père nous lança :
- Cette femme est extraordinaire : elle s’est fait immoler je ne sais combien de fois et elle est toujours en vie !
- N’écoutez pas ce vieux perroquet ! répondit la folle. J’ai préparé un bon petit déjeuner. Et s’adressant au Grand-père, elle ajouta : vous devriez me remercier au lieu de vous moquez, imbécile !
Le Grand-Père se leva et, faisant la révérence, il s’exclama :
- Merci Madame, merci infiniment, vous êtes trop bonne !

Je repensai à la fille de Grand-Père quand nous sommes arrivés tous les deux dimanche soir pour prendre les clefs de la maison. Le gendre nous avait traité de voleurs et sa fille avait dû intervenir pour qu’ils n’en viennent pas aux mains. Pestant contre l’obstination de son père, affrontant les imprécations du mari et les pleurs des enfants, elle finit de guerre lasse par nous donner le trousseau. Nous sommes allés rue du Roi Doré et Rue de Turenne dans la vieille R5 décati et roulé tant bien que mal jusqu’ici. Les pièces étaient propres et exhalaient une petite senteur fleurie. Grand-Père nous avait laissé à Marine et à moi la chambre qui donnait face à la mer. La Folle dormait dans la chambre des enfants, et Grand-Père dans celle qui en était contiguë.

- Et quelle touchante naïveté, reprit le Grand-Père. Elle croit encore que les socialistes peuvent nous sauver !
- Qui a parlé des socialistes ici ? Vous êtes sourd comme un vieux pot ! Je parlais du peuple, monsieur ! Et vous verrez si je n’ai pas raison ! Nous ne laisserons pas le pays devenir comme l’Italie !
- Qu’est-ce vous y connaissez, vieille folle !

Marine m’avait pris la main sous la table. Rien ne pouvait me rendre plus heureux que de voir son sourire sur son visage.


14.
« Papa,

J’ai quitté Paris cette nuit mais ne t’inquiète pas, je ne suis pas seule. Tu trouveras l’adresse de la maison au dos de l’enveloppe.
Nous allons rester toute la semaine, peut-être pourrais-tu prendre ta voiture vendredi soir pour nous rejoindre et passer le week-end avec nous ?
Tu verras Jérémie, c’est un très gentil garçon. Il m’a séduite avec des histoires de tortures du temps de Caligula et de la chasse aux sorcières ! Mais la nuit, il me prend dans ses bras, et quand il se réveille, il m’embrasse tout doucement avant de se rendormir. J’avais oublié à quel point c’est bon.
Je te promets que tu n’auras plus à avoir peur de moi, et j’ai hâte de te retrouver pour que tu me serres toi aussi très fort dans tes bras.
La mer est magnifique ici et je suis sûre qu’en regardant attentivement dans le ciel, tu apercevras une belle colombe qui fera fuir les tempêtes et les nuages noirs. J’aime le bleu papa, comme toi ; viens me voir sourire, viens me voir vivre.
Laisse à Paris tes livres de Lacan et de Jung pour partager avec moi ces quelques moments qui nous ont tant manqué. On rentrera ensuite à la maison.
Maman est partie il y a dix ans. Laisse là où elle est. J’espère qu’elle aura été heureuse avec celui pour lequel elle nous a abandonnés.
Pense à toi. Pardonne moi de ne pas avoir été là. Je ne te laisserai plus jamais seul.
Je t’ai toujours aimé mon papa adoré. J’espère te voir vendredi.

Ta fille, Marine. »


Paris, le 18 octobre 2004.


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