Léger pépin
de Jean-François Prost



La fête avait été belle. Ce n’était pourtant pas son habitude d’aller à une soirée festive avec cotillons et tout le tralala, mais bon, cette fois-ci, il avait fini par craquer. Et puis elle avait su lui présenter…des arguments convaincants. Un dernier truc qui l’avait contrarié, juste avant de se rendre à l’invitation, c’était le ciel. Un vrai temps de giboulées, en plein mois de Juillet, avec obligation d’enfiler l’imperméable ridicule, les chaussures amphibies, bref la panoplie du parfait breton engagé dans un scénario prévisible. Il avait même emporté un parapluie, au cas où…
La soirée avait vraiment été une réussite. Buffet délicieux, vins fins et alcools bien choisis, musique de qualité -c’était presque le plus important pour lui- bref, que du plaisir. Il s’était même autorisé à danser, sous les exclamations étonnées de ceux qui le connaissaient bien, mais, pour elle, ce soir-là, il était capable de se surpasser, jusqu’à se mêler à la sempiternelle bataille de confettis qui avait fait rage dans toutes les pièces de la maison. Ils s’étaient même bagarrés tous les deux comme des gamins, et leur bataille ne s’était achevée qu’à l’aube, sous une couette constellée de points de suspension multicolores…Quand il avait quitté la maison, le jour était déjà bien avancé et le soleil l’accompagnait; il avait siffloté en rentrant chez lui, se retenant de faire de grands moulinets hollywoodiens avec son parapluie superflu.
Aujourd’hui aussi, le temps était à la pluie. De gros nuages pointaient leurs sales museaux au dessus de l’enclos. Il avait pris son pépin, toujours le même, bien qu’il se sentit un peu gêné par sa couleur framboise qui jurait avec les nuances de gris et de noirs dont il était entouré…C’était à peu de chose près les mêmes personnes qui se retrouvaient là, cet après-midi, comme pour répondre à une nouvelle invitation. Mais l’hôtesse leur faisait faux bond, ou du moins résiderait maintenant ici, pour longtemps, dans cette tombe sans couleur…
L’averse avait commencé de couler sur la terre mais il ne s’en rendait pas compte tant elle pleurait en lui depuis plusieurs jours; enfin il ouvrit son parapluie, machinalement, comme une prière désespérée. La pluie de confettis qui s’en échappa ruissela sur le cercueil, mieux que tous les mots d’amour qu’il n’aurait, de toutes façons, jamais su lui dire.


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