La part de l'ange
de Jean-François Prost



Ça a commencé par un drôle de bruit, comme un oiseau piègé ne trouvant plus la sortie, mais capable de jurer comme un charretier. Un oiseau qui aurait lu Céline.
— Bordel de merde de putain de saloperie!
C’est le juron qui m’a vraiment réveillé. Et puis ce froissement particulier de plumes qui s’agitent, comme quand ma grand-mère fourrait l’oie sous son bras avant de lui couper le cou … En tous cas, ça n’avait plus rien à voir, ou plutôt à entendre, avec les sons habituels qui me réveillaient parfois la nuit depuis que j’étais venu m’installer ici, à la pointe du Finistère. « L’air iodé, m’avait dit le médecin, vous verrez, l’air iodé c’est tout ce qu’il vous faut ». J’ai allumé la lampe de chevet. Rien dans la chambre. Ca venait de la cuisine, juste derrière la porte. Single, le chien de garde (« de garde », comme on dit d’un vin qui vieillit), n’avait rien entendu mais ça ne m’étonnait pas: que pouvait-on encore exiger d’un Colley de dix-sept ans parfaitement sourd, aussi fidèle soit-il ?
— Mais c’est pas vrai, bordel !
La voix était surprenante, avec un timbre haut perché, nasillarde et un peu métallique comme celle qui grésille dans les haut-parleurs des gares…Et puis à nouveau un chiffonnement énervé, quelque chose qui se débat, un cri, suivi d’un bruit de verre cassé.
— Merde! (là, c’est moi qui ai juré). Je me suis levé, en vrac, plutôt nauséeux. Chaque soirée de dégustation avec mes voisins -nos assemblées de « Malt-Fêteurs », comme on les avait surnommées- laissait toujours des lendemains de brume que même le vent breton avait du mal à dissiper. J’ai ouvert la porte et je l’ai vu: il pendait là, accroché par une aile au ruban tue-mouches…Un ange. Enfin, pas vraiment comme on peut se l’imaginer, à part les ailes qui semblaient conformes à la représentation règlementaire, non… Un visage joufflu, certes, mais rubicond et pas rasé, couronné de cheveux roux en bataille et surmontant un corps étonnant, court sur patte et gras du ventre, ce qui donnait à l’ensemble une apparence de gros pigeon avec la tête de Cohn-Bendit. J’ai ri. Il m’a regardé, apparemment plus en colère qu’apeuré et il m’a dit, avec un léger accent britannique que je n’avais pas repéré tout d’abord :
— En près de quatre cents ans de pratique, c’est la première fois qu’on me fait une saleté pareille! Je vous demanderai donc de me libérer tout de suite, Sir…
Je me suis exécuté. Qu’auriez-vous fait à ma place? J’ai coupé le ruban adhésif. Mon visiteur a filé sans même me dire merci , laissant dans son sillage des arômes caractéristiques que je me suis surpris à analyser, très vite: voyons… ce nez délicatement tourbé et vanillé, avec ces notes de fruits exotiques et de…
C’est alors que je me suis avisé des débris de la bouteille qui jonchaient le sol… le salaud ! Il avait fini mon flacon de 30 ans d’âge !
Ce n’était peut-être pas une si bonne idée de venir passer sa retraite à côté d’une distillerie, en ce bout d’Armorique…

3 Mars 2005



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