Ite Missa Est
de Jean-François Prost



Le Maître, sentant ses dernières forces décliner, avait expressément demandé que l’on tendit soigneusement de grandes toiles blanches entre les travées de la cathédrale, en vue de ses obsèques qu’il pressentait prochaines et souhaitait nationales.
Il avait lui-même tenu à superviser ces étonnants travaux, qu’il avait parachevés en apposant sa signature célèbre au bas de chacune des grandes surfaces immaculées.
« Un dernier caprice d’artiste mégalomane », avait soupiré en haussant les épaules ses nombreux héritiers potentiels, tout émoustillés déjà à l’idée de se partager bientôt la fortune de celui que l’on considérait comme le plus grand peintre « métaréaliste » du vingtième siècle.
Qu’il ait tenu à se faire enterrer dans le giron de l’église, une, sainte, catholique et apostolique romaine semblait d’ailleurs à beaucoup un signe définitif de la sénilité extrême de celui qui, toute sa vie durant, n’avait cessé de stigmatiser avec virulence le pouvoir, les appareils d’état, la bourgeoisie et le clergé.
Enfin… le vieil emmerdeur était mort. Il fallait bien passer l’éponge.
Nous étions en fin d’après-midi et il faisait encore fort lourd dans cette vieille ville d’Andalousie. La basilique étant finalement le seul lieu un peu frais de la région, la foule se pressait le long de la nef de Santa Monica, pur joyau pompier de la renaissance espagnole.
Des barricades sévèrement filtrantes avaient été dressées à l’entour de l’édifice, à distance suffisante pour que le peuple massé derrière ces grilles ne vienne perturber le bon déroulement de la cérémonie. C’était aussi, inexplicablement, une des volontés du défunt.
Seuls avaient été convié à pénétrer à l’intérieur du bâtiment consacré les officiels, pontes et caciques du pouvoir, tous plus empressés les uns que les autres à tresser mille couronnes de laurier au « cher disparu ».
« Talent essentiellement original… gloire de la nation… esprit dissident mais tellement majuscule… », Bref, les flagorneries allaient bon train, et toutes les mandibules laudatrices claquetaient en cadence comme poules affairées autour de la mangeoire.
La cérémonie s’éternisait. Après un « Kyrie » interminable, un « Sanctus » qui n’en finissait plus et un « Agnus Dei » que l’on avait eu du mal à achever, l’introït du « Et Lux Perpétua » fit renaître sur les visages comme un sourire dont la ferveur chrétienne n’était nullement la cause. On arrivait à la fin de la corvée funèbre et les libations n’étaient plus très loin.
C’est alors que le vieil évêque, à la surprise générale, s’avança vers le cercueil que le Ministre des Arts, de la Religion et de l’Intérieur venait de décorer et s’adressa à l’assistance pour la convier à se grouper autour du catafalque. Il lui fallait lire maintenant, à dix-sept heures cinquante huit précises conformément aux vœux de l’artiste, un petit mot d’adieu adressé à (l’évêque toussa légèrement) tous ses chers amis.
Le serviteur du culte montra à la foule recueillie une lettre soigneusement cachetée au blason du vieux Maître, en brisa les scellés, se racla à nouveau la gorge et commença :
« Bien chers compagnons de voyage, je vous remercie de m’avoir escorté jusqu’ici, sachant combien de missions salvatrices, d’œuvres bienfaisantes et de travaux humanitaires grèvent votre emploi du temps. Il n’est pas facile de s’arracher à sa vocation première dans le seul souci charitable d’accompagner un camarade, de surcroît déroutant, mégalomane et plutôt sénile… »
Quelques petits rires nerveux fusèrent ça et là…
« … Je sais que beaucoup d’entre vous auraient apprécié que j’effectue ce départ plus tôt (ici l’évêque s’étrangla et se signa) mais parlons vrai, le temps nous est compté. J’aimerais vous remercier ici pour tout ce que vous avez apporté à ma vie de colère, de désespérance, de dégoût. Vous m’avez permis d’extérioriser le meilleur de moi-même, d’élever ma pensée et mon regard afin de parler du beau et du juste dans votre monde de boue et de faux-semblants… »
L’assistance était tétanisée. De nombreux mouchoirs de soie brodée tentaient d’éponger une sueur que la chaleur ambiante ne parvenait plus à excuser…
« … Cette force dont vous m’avez armé, cette hargne dont vous m’avez nourri, votre mépris pour l’humanité qui m’a fait tant l’aimer, cette fièvre existentielle et créative que vous avez crainte hier, que vous espériez close aujourd’hui, mais qui vous balayera bientôt… »
Plusieurs femmes s’évanouirent… on était au bord de l’hystérie.
« … Je vous en remercie. Il y a une minutes et quarante cinq secondes que je parle : il est temps d’en finir. »
Le prélat rubicond, au bord de l’apoplexie, arrêta la lecture. La foule grondait, trépignait. « C’est tout ? » Osa une voix mâle… des jurons se poussèrent du groin…
- Non… il conclut par… « Je vous emm… »
C’est à ce moment précis que le cercueil explosa.
Aux dires unanimes des amateurs qui ont eu la chance de contempler ces grandes toiles, les dernières du Maître, le résultat est étonnant : les projections de sang, moelle, cervelle, chair, débris d’os et de tissus forment en effet des formes et des coloris du plus saisissant effet.




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