Colère froide
de Jean-François Prost



Trente minutes de retard ! Le froid était terrible. Il remonta son col, ou du moins tenta de le faire en se contractant pour essayer de resserrer le haut, mais rien ne se passa. Sans vraiment se sentir en danger, il commençait à trouver le temps long dans cette obscurité complète, glacé jusqu'au pied, en équilibre sur cette espèce de grille à peine propre. Trente minutes que le travail du matin avait débuté et il n’était pas à son poste, pour la première fois depuis son entrée en service…Et Nicole, quoi qu’il arrive, ouvrait son officine à sept heures très précises. Ca ne sentait pas bon, vraiment pas bon.
Ca cocotait aussi franchement dans ce réduit glacial où aucun bruit repérable, à part un ronflement épisodique qui ébranlait parfois les parois, ne lui permettait de se situer. « Voyons, qu’est ce que je fais là ?… Récapitulons… » Il se souvenait de sa soirée ; il faut dire qu’ils n’avaient pas arrêté de bosser, avec Michel, le mec de la patronne, enfin, l’ancien mec de la patronne. Une affluence record et des gens pas pressés de rentrer chez eux, bref, du bon travail. A telle enseigne que plusieurs anciens de la boutique s’étaient brisés dans le feu de l’action, vite remplacés par des plus jeunes, certes, mais quand même…Ca faisait toujours quelque chose, un léger flottement dans le buffet, quand ils se retrouvaient tous en fin de journée, et que certains vieux ouvriers manquaient à l’appel… Mais qu’est-ce qu’il fichait là, dans ce local malodorant ? Et que s’était-il passé avant ? Pourquoi ne l’avait on pas rapporté auprès des siens pour le reposer un peu ?
Le froid lui pétrifiait la mémoire. La douche, oui, il s’en souvenait, comme à chaque fois, et puis le train-train : remplissage, petit temps de pause, un aller, on vide, le retour et hop, la douche. Pas franchement monotone, non, parce qu’on ne savait jamais quel serait le contenu à venir, et que ça permettait, avec les copains qui subissaient comme lui la pression toute la journée, de parier sur la prochaine cargaison. Il eut soudain peur…Bientôt quarante cinq minutes de retard ! Nicole avait dû se rendre compte qu’il n’était pas à sa place. Et si tout s’arrêtait maintenant, si plus jamais… Les murs de son cachot furent subitement
parcourus d’un tremblement qui le fit tellement vaciller qu’il manqua de chuter et, pour la première fois, il sentit qu’il perdait contenance. Vite, il devait faire un effort pour se souvenir, pour retrouver le sens de cet enfermement. Donc, la douche, oui, et ensuite: combien de voyages? Il parvint à visualiser les trois derniers, dont deux pour la même personne, mais après…?
Il faisait de plus en plus froid. Il ne se souvenait pas d’avoir déjà connu une telle température. Le frais ne lui avait jamais fait peur, question d’éducation: quand on commence d’emblée à transborder des liquides à douze ou treize degrés maximum, on est vite endurci. Mais là, c’était beaucoup plus bas. Il essaya encore une fois de se remonter le col, mais sans succès. Il se demanda s’il en avait encore un…Il ne sentait même plus la mousse. La sensation de ses bords s’estompait… Quant à son pied, il y avait bien longtemps qu’il n’en avait plus conscience. Presque deux heures de retard ! Et ça sentait toujours aussi mauvais, une odeur mêlée de poissons, de légumes, de fromages aussi, et d’autre chose qui lui sembla tout proche, s’ insinuant, qu’il ne parvenait pas à identifier mais qu’il connaissait bien. Un parfum rassurant qui lui rappelait le travail, entêtant, âpre mais doux à la fois…
Il eut subitement des visions : des mains calleuses, des mains fines, des rougeaudes, des manucurées, et puis des lèvres avec des moustaches, sans moustaches, et lui parvint enfin, distincte et perçant le silence de son tombeau de glace, cette voix reconnaissable entre toutes, celle de Michel, qui tonnait après chacun de ses remplissages : « Voilà ! Et sans faux-col ! ». Soudain, il se rappela de tout. La dernière tournée, Michel et Nicole, l’engueulade derrière le comptoir…
Et la porte s’est ouverte. Ebloui, il a retrouvé la pièce, les tables, les clients, reconnu l’odeur si familière du tabac, et, face à lui, les petits yeux en colère de Nicole, la patronne du « Relais des chasseurs ». Elle l’a saisi sans ménagement et s’est écrié, prenant l’assemblée à témoin : « Non mais regardez-moi ce con de Michel ! Voilà qu’il planque son Picon-bière dans le frigo, à présent ! »


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