La glace à la vanille
de Jean Vilain



Cher Abonné,

Cela faisait bien longtemps que vous n'avez pas eu de nos nouvelles et nous sommes sûrs que vous n'avez pas manquer de nous vouer aux gémonies et autres tortures plus raffinées les unes que les autres.
Sachez néanmoins que pendant que vous étiez bêtement accroupit, un sécateur à la main et une grappe dans l'autre, nous ne perdions pas notre temps pour autant. Notre Auteur, ainsi que nous vous en avons informé par téléphone, s'est laissé persuader d'abandonner son style speudo-humoristique pour faire dans le sérieux. Oui, enfin !
Fie de la gaudriole et autres billevesées ! De la littérature, de la vraie. De celle qui fait se pâmer les salons et les revues spécialisées. Celle qui esbroufe les critiques, celle qui fait se presser à nos portes la masse des crétins qui ont fait des études. De la littérature, quoi!
Mais juger plutôt !

La glace à la vanille


Il a 3 ou 4 ans. Il joue souvent avec Katia.
Katia est la fille d'émigrés Russes qui louent un pavillon en face de la maison qu'il habite.
Ils ont un jardin et Katia a le même âge que lui.
Ce jour là, quand il arrive, Katia se précipite vers lui.
- C'est mon anniversaire! C'est mon anniversaire! Elle lui dépose un gros bisou sur la joue. Lui, il devient tout rouge.
- Je vais te montrer mon cadeau.
Le prenant par la main elle l'entraîne sous la tonnelle.
- Regardes!
Installée dans un coin, une dînette complète avec ses petits couverts, ses plats, ses assiettes. Il y a même une soupière.
- Tu as vu! On va pouvoir bien jouer!

- C'est l'heure du goûter, les enfants!
C'est la maman de Katia qui arrive. Elle porte plusieurs assiettes. L'une contient des "langues de chat", l'autre quelques morceaux de chocolat, dans la troisième, quelque chose qu'il ne connaît pas.
- Et ça, qu'est-ce que c'est? Il ose à peine demander.
- De la glace à la vanille. S'empresse de répondre Katia. C'est Maman qui l'a faite.
- Tu n'en as jamais mangé? Le questionne la maman de Katia.
Il fait non de la tête.
-Alors, tu vas goûter! Tu vas voir c'est drôlement bon! dit Katia. Elle l'entraîne vers la caisse renversée où elle a dressée le couvert. Il s'assoit par terre pendant qu'elle dispose dans ses petits plats les gâteries que sa mère leur a apporté. Elle lui sert un peu de glace.
- Goûtes! Lui dit t'elle en lui tendant une assiette.
Il porte à ses lèvres la minuscule cuillère.
- C'est froid...
- Ah oui, mais c'est bon...Tu vas voir.
Il laisse fondre la glace dans sa bouche. Les saveurs se développent. Il hoche la tête d'un air satisfait.
-Hum...C'est bon!
- Ah ! Je te l'avais bien dit.

Ils jouent souvent avec cette dînette. Ils n'ont pas toujours de vraies choses à manger. Alors, ils font semblant. Quelques brins d'herbe servent de salade, un peu de bouillasse - de la terre mélangée avec un peu d'eau - devient de la purée ou une soupe, un morceau de bois figure la viande. Mais il faut d'abord que Katia fasse son marché. Il fait le marchand. Pendant qu'elle cuisine et met la table il se prépare à devenir le mari qui va rentrer du travail. Quand c'était le moment, il arrive :
-Le dîner est prêt ?
- Oui, mon chéri. Ce soir on mange du rosbif avec de la purée. Et elle lui pose un gros baiser sur la joue. Puis ils font semblant de manger. Après, il faut faire la vaisselle.
Il aime bien faire le mari. A cause du bisou.

Un jour, les parents de Katia ont déménagés. Il ne l'a plus jamais revu.

* *
*

Il a 8 ans et l'âge de raison. Quand ses parents, ses grand'mères lui donne de l'argent, ou qu'il détourne quelques pièces de la monnaie des commissions ou de la quête, il se précipite chez le marchand de glace, face au cinéma. En rougissant, il demande une glace à la vanille qu'il va savourer à l'abri des regards à petits, tout petits, coups de langue. Pour qu'elle dure plus longtemps.

* *
*

Il a 10 ans. Il est follement amoureux de la soeur d'un copain d'école. Il passe et repasse sous ses fenêtres dans l'espoir de l'apercevoir.
Un jour, il a de la monnaie dans sa poche. Elle est en train de sauter à la corde devant chez elle. Vite, il cours acheter une glace à la vanille et lui propose de la partager avec elle. Il y a un terrain vague tout proche. Ils vont se réfugier, dans un coin, sous un arbre pour la déguster, cette glace.
Il n'a pas osé lui demander un baiser.

* *
*

Il a 20 ans. Il fait son service militaire. Les jours de permission, comme d'autres vont se saouler, il s'empiffre de glaces jusqu'à en être dégoûté.

* *
*

Il a 30 ans. Quand il va au restaurant, à la fin du repas, sans même regarder la carte, il commande sa glace préférée.

* *
*

Il est vieux. Il a tout son temps. Après sa sieste, il va se promener. Tous les jours le même périple. Un tour en ville, puis il se rend au jardin public. Après avoir regarder les enfants jouer dans le bac à sable - il est fasciné par leur cruauté - Il se rend jusqu'au stand de la marchande de glace, une petite blonde souriante. Il a bien du mal à se jucher sur le haut tabouret de bar, mais tant bien que mal, il y arrive encore. Il n'a même plus à demander, depuis le temps qu'il vient tous les jours. Quand elle le voit arriver, la jeune femme se saisit d'un cornet qu'elle rempli a raz bord de glace à la vanille. Il remerçie d'un sourire, d'un signe de tête. Ils échangent quelques mots si elle en a envie.

* *
*

Ce jour là il a mal aux jambes et marche lentement. Il approche du stand. La jeune femme prépare une glace. C'est la mienne, se dit-il. Il s'en régale d'avance. Une bouffée de salive lui monte aux lèvres. Péniblement, il s'installe sur son tabouret. Il sourit, tend la main pour saisir le cornet. Elle ne le regarde pas. Elle regarde au loin. Il tourne la tête. Un jeune homme arrive en courant, l'air joyeux. C'est à celui-ci qu'elle tend la glace. Elle ne l'a pas regardé un seul instant, ne se préoccupant que de l'arrivant. Les yeux dans les yeux, ils sourient aux anges. Elle l'a oublié, il n'existe pas, il n'existe plus. Lentement, il laisse retomber son bras, redescend du tabouret, une grimace de douleur aux lèvres. Il veut parler, dire quelque chose... Finalement, il renonce. Hochant la tête, il fait demi-tour et s'éloigne.
Il rentre chez lui à petits pas. Une fois arrivé, il se rend dans la salle de bain, farfouille un moment dans l'armoire de toilette. Puis il se sert un verre de vin, allume une cigarette. Après la dernière bouffée, il s'allonge, ouvre la bouche et y dépose les 30 cachets de barbiturique qu'il tient dans son poing fermé avant de les avaler.

En attendant vos critiques constructives, nous espérons que cette lecture ne vous à pas trop mit le moral à zéro et vous souhaitons une bonne et heureuse fin de mois.

Que le cul ne vous pèle pas.


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