L'impasse
de Jean Marc



Huit heures du matin. Jean-Paul, médecin de son état, finissait de s'habiller en ajustant sa cravate quand la cafetière électrique crachota quelques bruyantes bouffées de vapeur annonçant que le café était prêt à être consommé. Il installa le récipient sur un plateau garni de victuailles qu'il posa sur la petite table en verre tintée du salon et, tout en feuilletant un magazine médical, commença à se restaurer.
Les yeux encore embrumés par le sommeil, les cheveux en bataille, Claudine, sa femme, arriva dans le salon en terminant d'attacher la ceinture de sa robe de chambre. D'un pas hésitant, elle traversa le salon comme une ellipse invisible au regard de Jean-Paul, ajusta un gros coussin sur lequel elle posa ses fesses et lança la politesse convenant au moment :
- Bonjour, dit t'elle, d'un ton pâteux.
Le jeune toubib feignit de ne pas s'apercevoir de la présence de sa femme, et continua tout bonnement de se rassasier en contemplant d'un œil furtif les articles de son journal. Claudine réajusta sa chevelure à l'aide d'une broche qu'elle sortit de la poche de sa robe de chambre, puis tenta d'accrocher le regard de son homme en réitérant son amabilité matinale en la complétant d'une précision nutritive :
- Bonjour ! appuya t'elle d'une voix plus puissante et dégagée, il reste du café ?
Agacé sans doute par l'intrusion de sa femme dans sa bulle matinale, Jean-Paul reposa sa tartine momentanément dans la corbeille à pain, puis de sa main ainsi libérée (l'autre feuilletant toujours le magazine) poussa de quelques centimètres la cafetière en direction de Claudine et reprit possession de sa tranche de pain de mie qu'il s'enfourna dans la bouche.
- Je vois, ergota t'elle après un long moment d'observation et d'attente vaine, toujours aussi aimable et courtois.
Tout en se levant pour aller se chercher une tasse, Claudine ravala son désappointement et sa déconvenue et cessa de dévisager son mari. Esquissant un sourire inquisiteur, Jean-Paul lui laissa le temps de se rendre dans la cuisine puis, quand elle réintégra le salon et qu'elle reposa son séant sur son coussin, Jean-Paul déclencha le tir :
- II me semble t'avoir déjà dit de m'épargner cette tenue au petit-déjeuner, ton odeur de sommeil m'est désagréable.
Claudine se raidit aussitôt et en renversant un peu de café sur le verre de la petite table répliqua, quelque peu déstabilisée :
- Qu'ai-je dit, qu'ai-je fait qui t'autorise à être aussi cynique ?
- Rien, rien lâcha t'il sournoisement, justement tu n'as rien fais ... tu ne fais jamais rien.
Claudine essuya le café qu'elle avait renversé avec une serviette en papier, se saisit de sa tasse qu'elle porta à ses lèvres, et avant d'en établir le contact, répliqua tout aussi calmement qu'elle le put :
- Justement quoi ? Il faudra un jour que tu m'expliques les raisons qui te poussent à être aussi agressif.
Jean-Paul referma son magazine nerveusement, le jeta sur le sol et persifla :
- Je n'ai rien à justifier, tu entends, à personne et surtout pas à toi !
Claudine but une petite gorgée de café, fit une grimace, sans doute que le breuvage fut trop amer et en reposant sa tasse, répondit sur un ton qu'elle voulut assuré :
- Ah bon ? Il me semble que je suis ta femme et qu'à ce titre, je peux exiger de ta part certains égards.
Jean-Paul se levant promptement rétorqua, étonné et moqueur :
- Des égards ?
- Oui des égards, s'exhorta t'elle, il se peut que tu aies de bonnes raisons pour être si virulent envers moi, il se peut que tu n'éprouves plus aucune affection pour moi, mais cela ne te donnes pas le droit de me considérer comme une chose devant être propre, présentable, toujours souriante et qui ne pose jamais de questions. Je suis une femme, ta femme, j'ai droit à ton respect !
- Le respect n'est pas un dû, répondit-il ironiquement, il se mérite. Qu'as-tu fait d'estimable à ce jour si ce n'est que de gaspiller futilement ton temps et mon argent.
Indignée par les propos de son mari, Claudine se releva brusquement et renversa la cafetière sur la moquette. Jean-Paul ébaucha un sourire hautain en regardant le liquide s'imprégner dans les fibres du tissu, puis elle lui fit face et dit, d'un ton saccadé par une colère montante :
- L'argent, l'argent, nous y voilà. J'aimerais que tu te souviennes que c'est toi qui a exigé cette situation. J'ai arrêté mes études le jour de notre mariage parce que tu l'as voulu. « Je gagne assez d'argent pour nous deux », ce sont tes propres mots, tu n'as pas le droit d'invoquer cet argument, cela n'est pas honnête !
- Je te reconnais là ma seule erreur, céda t'il dans un premier temps comme pour lui donner un espace de repli, puis il attaqua médisant : tu parles d’honnêteté, tu me fais sourire, cela fait douze ans que tu puises dans la caisse sans même te demander comment a été gagner cet argent. Ton seul soucis, c’est de le dépenser, c’est de le brûler dans des achats inutiles, dans les fringues, dans la frime et l’incongru.
Claudine vacilla puis, perturbée par l’attaque, bafouilla :
- Mais, qu’est-ce que ça veut dire, tu … tu es médecin je crois…
- Je crois, répondit-il en allumant une cigarette pour se donner le temps de savourer le doute qu'il venait d'insinuer dans l'esprit de Claudine, voilà deux mots qui définissent assez bien ta personnalité douteuse. Qui te dit que je suis médecin aujourd'hui ?
- Connais-tu seulement le numéro de téléphone de mon cabinet? T'en es-tu jamais seulement souciée ? Peut-être suis-je PDG d'une entreprise ? Qu'en sais-tu ? Rien. Tu me vois partir le matin et revenir le soir c'est tout ce que tu peux dire... et ça n'est pas grand chose. Ton train de vie est à la hauteur de mes ambitions, je t'entretiens, tu me coûtes cher et de plus, je n'ai rien en retour.
Déstabilisée, Claudine s'inclina en essayant de lui répondre sur le terrain affectif, mal lui en prit :
- Tu as beaucoup changé Jean-Paul, moi aussi sans doute, mais tout ce que tu me reproches est exactement ce que tu voulais que je fasse auparavant. J'ai du mal à comprendre pourquoi tu es si abject avec moi, je crois deviner que tu ne m'aimes plus et...
- Allons, coupa t'il sèchement en sentant en lui monter le goût de sa prochaine victoire, ne sois pas ridicule. Les sentiments n'ont rien à voir avec tout cela. Le mariage est un contrat où chacun doit faire ce qu'il faut pour honorer sa signature. Dans notre affaire, j'exerçais déjà, et il est vrai que tu n'avais pas besoin de justifier ta présence par un travail quelconque. De toute façon, qu'aurais-tu fait ? Vendeuse, dactylo peut-être ? Une tâche bien populacière sans doute, et ça, je ne l'aurais pas supporté. Tu n'as pas su conserver ni entretenir le seul atout que tu possédais. Regarde-toi, tu as grossi, tu as vieilli, tu es ridée, tu n'as plus une once de fierté. Pour toi, le seul fait d'être ma femme est une raison suffisante pour me démontrer ta négativité, ton manque d'ambition et tes possibilités ô combien limitées. Sache bien ceci Claudine, ta présence ici ne se justifie qu'au vu et au su de la stabilité de ma réputation. Le moment venu, nous divorcerons et la demande m'en émanera personnellement.
Dominée, Claudine s'affaissa sur le canapé et laissa un court silence envahir l'espace. Jean-Paul crut une seconde qu'elle lâchait le combat, puis elle implora :
- Mais pourquoi le divorce ? Je ne suis pas heureuse Jean-Paul, ne pourrait-on pas tenter de se comprendre ? Et puis, pourquoi ce langage pernicieux, pourquoi tant de venin ? Ne suis-je devenue à tes yeux qu'une bourgeoise rédemptée? Ou est l'amour et les belles phrases que tu me proclamais avant ? Parfois, j'ai l'impression d'être une prostituée onéreuse à qui tu ne fais même plus l'amour. Cela fait deux ans que tu ne m'as pas touché, rien, pas même un baiser, jamais une attention, rien... rien que des mots blessants et humiliants, rien que le silence et l'indifférence tous les jours.
- Je te l'ai déjà dit tout à l'heure Claudine, rétorqua t'il sur un ton culpabilisant, tu n'as rien réalisé dans ta vie, tu fais partie de ces gens qui n'ont rien à dire et à défendre. Tu te contentes toujours des restes, le dernier qui parle est pour toi celui qui a raison, tu n’as aucun sens critique…
Jean-Paul marqua une petite pause dans sa phrase et jaugea, d'une attitude condescendante, l'ascendant qu'il avait pris sur Claudine, puis poursuivit sa destruction :
- Tu me parles d'amour, je doute de ton entendement du sens et de signification de ce mot. Au lit, tu es sans vie, sans enthousiasme, sans inspiration et sans idée. J'ai cessé toute relation sexuelle avec toi simplement pour mettre un terme à des copulations attristantes qui m'amenaient à confondre ton corps avec une poupée de chiffon.
- Arrête , Jean-Paul arrête ! hurla t'elle en se relevant de sa léthargie accablante et de son canapé, tu n'as pas le droit d'être aussi injuste, si odieux. Jamais tu n'as pensé un seul instant que les problèmes pouvaient venir de toi. Jamais tu ne t’es aperçu que je pouvais avoir besoin d'aide. Jamais tu n'as voulu me faire un enfant, jamais. Tu prétextais n'importe quoi pour justifier ton refus. Sais-tu que j'ai été enceinte de toi ? J'ai avorté sans que tu le saches, je ne voulais pas contrarier ta carrière, tes décisions... je... t'aimais, je voulais que cet enfant soit le nôtre... je voulais fonder une famille... je... J'aurais pu t'imposer une grossesse, qu'aurais-tu fait à ce moment-là ?
Cynique et sûr de son fait, Jean-Paul enfonça le clou plus profondément :
- J'aurais gagné aisément le divorce. La preuve de ton adultère tenait dans l'authenticité d'un certificat médical prouvant ma stérilité éventuelle. Tout serait rentré dans l'ordre et jamais mon image de marque ne s'en serait altérée.
Claudine explosa de colère, d'indignation et de douleur. Elle se jeta sur son mari et tenta de le gifler de façon convulsive et désordonnée. Jean-Paul lui saisit les deux poignets puis la repoussa fermement sur le canapé. Dans sa chute, elle embarqua la table du salon qui vola en éclats en hurlant :
- Ordure ! Tu n'es qu'une ordure, comment ai-je pu être aussi aveugle !
Jean-Paul réajusta ses vêtements, resserra le nœud de sa cravate, se pencha près de la bibliothèque pour prendre son attaché-case et quitta l'appartement.

…/…

Le téléphone sonna longtemps avant que Claudine ne réagisse et ne l'entende. Elle se leva, puis décrocha le combiné :
- Allô ? fit-elle instinctivement.
- Bonjour Claudine, répondit une voix féminine, c'est Marie à l'appareil.
- Marie?... bonjour, enchaîna Claudine, avant de s'effondrer en larmes dans un sanglot entré et silencieux.
- Allô ! insista Marie, Claudine, il y a quelque chose qui ne vas pas ?
Claudine tenta de parier, mais aucun son autre que celui de ses pleurs ne put sortir de sa gorge et de sa bouche.
- Claudine, réponds-moi... ça ne va pas ?
- Si, si répondit-elle difficilement, je me suis...
- Vous vous êtes encore engueulé, c'est ça ?
- Oui, accorda Claudine dans un soupir souffreteux, il a été horrible...
- Tu veux en parler, tu veux que je passe te voir ?
- Non, répondit Claudine, enfin je ne sais plus, j'ai besoin de réfléchir. Non, ne vient pas, ça ne sert à rien d'en parler, ce qu'il veut, c'est divorcer et dans la situation ou je suis, je ne vois pas comment je vais m'en sortir. Je n'arrive plus à trouver la force de lutter, je sais qu'il faudrait que je parte, que je le .quitte... mais je n'y arrive pas.
- Il y aurait bien une solution, lui répondit Marie sur un ton rassurant, mais ce sera long, cela te demanderas du temps et de la patience. Je connais une adresse, c'est un cabinet de psys. Les gens qui y travaillent sont sérieux, ils ont l'habitude de ce genre de situation, je pense qu'ils pourraient t'aider, tu devrais les contacter...
- Je ne sais pas, répondit Claudine, tu as peut-être raison, je...
- Tu as de quoi noter ?
Claudine inscrivit le numéro de téléphone, remercia son amie et promit de la tenir au courant, puis elle raccrocha et décida d'aller se détendre en prenant un bain bien chaud.
.../...
Quatorze heures, dans la salle d'attente du cabinet médical, Claudine attendait, angoissée et anxieuse de débuter sa première visite. Elle tenta de feuilleter un magazine qu'elle reposa aussitôt, regarda sa montre plusieurs fois de suite, puis n'y tenant plus, décida de rebrousser chemin.
- C'est à vous, lui dit la secrétaire, le docteur vous attends.
- Je ne me sens pas très bien, souffla t'elle coincée dans l'entrebâillement de la porte du cabinet, c'est la première fois que je viens...je voudrais partir.
- Rassurez-vous, lui répondit calmement la femme, nous sommes là pour vous aider... allons venez, vous avez effectué le plus difficile en venant ici, rajouta t'elle en prenant Claudine par les épaules.
Fébrilement, Claudine pénétra à l'intérieur du cabinet et, sous l'invite de son accompagnatrice, s'allongea sur le divan. Sortant de la pièce, l'hôtesse croisa le psy qui, en lui adressant un sourire complaisant, s'installa à son bureau et enclencha dans le même mouvement une touche d'un magnétophone à cassettes.
- Bonjour Madame, je vous écoute.
Crispée sur la causeuse, intimidée par l'invitation à parler, Claudine s'agita nerveusement, de façon compulsive et pendant de longues secondes qui lui parurent une éternité. N'y tenant plus, elle se redressa brusquement comme pour se libérer de la pression qu'elle ressentait et s'installa en position assise sur le bord du divan, puis en se prenant la tête dans les mains, elle consentit à parler et énonça timidement ces premiers mots :
- Je suis venu vous voir parce que j'ai des problèmes avec mon mari... il est odieux avec moi sans arrêt... c'est une amie qui m'a donné votre adresse...je ne sais pas pourquoi... je ne pensais pas que ce serait aussi difficile... je ne me sens pas bien... j'ai l'impression d'être en faute...je crois que je vais devenir folle... ça ne peut plus durer... il faut que je trouve une solution... j'aimerais quitter mon mari... je crois que cela est nécessaire... pouvez-vous m'aider ?
Deux interminables minutes de silence envahirent le cabinet du psy. Le médecin ne prononça pas un seul mot et Claudine, peu à peu, n'entendit plus que le bruit de sa propre respiration qui progressivement s'amplifia en elle en lui donnant l'impression d'étouffer. Elle se mit à haleter spasmodiquement, de moites bouffées de chaleur s'emparèrent de tout son corps, et elle sentit des sueurs froides lui perler dans le dos. Le tissu de son chemisier adhéra par endroit sur sa peau, puis elle se mit à frissonner nerveusement. Terrorisée, elle n'osait plus bouger. Ses mains se crispèrent sur sa tête, elle agrippa sa chevelure comme pour se donner une prise, puis hésitante, elle osa déglutir cette simple phrase avant de tourner son regard vers le psychiatre :
- Vous ...vous ne dites rien ?
Ses yeux s'écarquillèrent d'horreur, elle voulut hurler mais n'y arriva pas. Elle tenta de se mettre debout pour fuir, mais quand elle fut debout, elle eut la sensation que ses jambes ne la supportaient plus, elle sentit sa vue se troubler, puis elle s'écroula sur la moquette du cabinet, évanouie. L'homme de sciences ne broncha pas un seul instant. Assis dans son fauteuil, il composa un numéro de téléphone tout en contemplant sa cliente. Au bout d'une ou deux sonneries, il s'affala sur son confortable dossier et dit, froidement :
- Marie ?, c'est Jean-Paul, je crois qu'elle a son compte.



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