Le couloir sans fin
de Jean Bouvier

Je m'habillais au petit matin, sachant pertinemment que le sommeil ne reviendrait pas, descendis calmement les trois étages de cet immeuble autrefois bourgeois et poussai la porte cochère de l'immeuble sur un matin froid et humide.
Comme tous les jours, je prends ce métro qui ne sent ni bon ni franchement mauvais (contrairement à certains usagers), mais cette fois-ci, je descendrai à Opéra, direction La Courneuve. Il faut m’a-t-on dit descendre à Stalingrad puis longer le canal Saint-Martin. Je ne connais pas bien ce quartier, je vais découvrir quelque chose de nouveau, enfin une mission dans Paris intra-muros, je commençais à saturer avec le béton aseptisé de la Défense et ses troupeaux de clones en costard. Tout ceci me rend plutôt enthousiaste et guilleret.
Les voyageurs de la ligne 7 coincés aux entournures ne partagent pas mon exaltation, ils sont cantonnés à leur train-train quotidien, regarde-les, avachis comme ils sont, l’oeil terne, le cheveu gras, le rictus blasé, on dirait qu’ils s’en vont à l’abattoir, aucune lueur dans ces regards abrutis, d’ailleurs c’est un peu vrai, finalement, tous les jours ils vont se faire tuer le peu de vie intérieure et de spontanéïté qui leur reste sous le marteau-pilon de la routine, et le pire c’est qu’ils en redemandent. Le Français moyen est vraiment une calamité. Aucun d’eux n’est joyeux, c’est pas possible, j’ai envie de leur faire des grimaces, histoire de rompre la monotonie, je suis sûr qu’ils ne rigoleraient même pas, bande de tarés!
Il faut dire que ce ne serait pas forcément drôle, je ne suis pas clown de métier, heureusement d’ailleurs. Bon, et puis je dis ça, mais je ne ferais jamais un truc pareil, je ne suis pas dans le genre extraverti, je me demande parfois si je ne suis pas comme eux en apparence. C’est vrai ça, le bonheur ne resplendit pas sur mon visage, heureusement, je passerais pour un débile mental, un imbécile heureux, un gogol de plus dans le métro.
Ah, voilà ma correspondance, je vais enfin sortir de ce wagon à bestiaux, c’est le mot, tiens, on dirait vraiment du bétail, ils se précipitent tous vers la falaise, ils regardent tous dans la même direction, pas même un qui tourne la tête, ne serait-ce que pour regarder les affiches sur les murs, on dépense des fortunes à coller des affiches sur les murs, les gens de la pub se cassent le trognon à trouver des idées géniales - ou nulles, ça dépend - et les gens ne les regardent même pas, c’est quand même un monde !
Pourtant, ces affiches apportent un peu de rêve dans notre grisaille parisienne, dans la pénombre de ces galeries souterraines, des destinations fabuleuses, Cuba, la semaine en Guadeloupe pour moins cher que la côte d’azur, la Turquie aux reliefs étranges et aux merveilles archéologiques, ou bien pour ceux qui préfèrent les étendues glaciaires à perte de vue, une semaine de moto-neige au Québec.

Sorti de la station, j'étais loin de l'île paradisiaque et des sommets neigeux mais bien dans notre bonne vieille pollution matinale, pataugeant entre les rues écorchées, mutilées, aveuglées, où des parasites bleu sombre à la peau plus sombre encore éventraient sans pudeur les batiments environnants, mettant au jour toutes sortes de tissus, bronches, poumons-cuisine, alvéoles-alcôves, estomacs-salle de bain, pancréas-escaliers. Jour après jour, infatigables, inexpugnables, masse à la main, ils extirpaient, effeuilleurs macabres et exploités le bleu des chambres, le beige pâle des salons, les carrelages de cuisine à la crasse séculaire, étirée en dégradé de mille nuances de gris vers le plafond, les noires murènes de suie convergeant vers le ciel morose. De toutes parts, ce n'étaient qu'abcès béants mis à plat, bubons fétides, fistules géantes et adénopathies. Ces gens disséquaient avec patience, triaient les vieilles poutres, les canalisations de plomb, quelquefois la laine de verre des toits, tandis qu'une mante religieuse à chenilles s'en donnait à coeur joie, juchée triomphalement sur l'amoncellement des gravas encore fumants. La misère quotidienne n'en terminait plus de s'évaporer de ces plaies asséchées et parallèlement la vie quittait ces lieux sans cérémonie. Accidentellement, un rectangle rose tendre évoquait en un court instant la chaleur douillette d'une chambre de jeune fille, ailleurs des tags ou des graffitis marquaient la dernière empreinte de quelques zoulous, une invocation posthume des derniers keupons.
Je longeais donc au petit matin cette rue de Flandre entre le gris du sol et le gris du ciel avec pour seule distraction la mosaïque des murs défoncés et les odeurs collantes de quelques auberges turques rôtissant leur habituelle toupie de mystérieuse viande cônique. Ce quartier, comme beaucoup d'autres à Paris, laissait transparaître une ancienne joie de vivre engloutie sous ses décombres de gaz d'échappement et de quart-monde. Ici des volutes de pierre en façade et quelques fruits sculptés suspendus aux fenêtres narguaient encore seconde après seconde le bulldozer fatal qui bientôt ferait place nette au nom de la réhabilitation, si l'on en jugeait par les oeillères de parpaings qui obstruaient les fenêtres. Plus loin, une allée bordée d'arbustes et de roses servait de refuge diurne et de dépotoire aux sans-abris qui pour la plupart étaient encore allongés sur les bancs, en compagnie d'une bouteille aux trois quarts vide. Cette allée en retrait de la circulation semblait avoir été simplement oubliée des pouvoirs publics qui d'ordinaire se font un devoir d'entretenir un minimum de propreté dans les rues. Il faut reconnaître à leur décharge que le degré de nettoyage d'un quartier est proportionnel au revenu moyen de ses habitants. Il n'y a donc pas à s'étonner.
Las de respirer ces atmosphères d'un passé en décomposition et de tenter d'exhumer d'hypothétiques restes d'une vie révolue, étouffant de la fumée des véhicules enragés, je me réfugiais vers des lieux plus sereins. Non loin d'ici, le canal de l'Ourcq pouvait redonner un peu de fraîcheur à cette matinée tristounette. Arrivé vers la place Stalingrad, je traversais vers la rotonde, pour retrouver un espace de terre battue, une ouverture sur le ciel et les reflets métalliques d'une onde verdâtre. Là, une bonne quarantaine d'Africains ou d'Antillais étaient juchés sur les escaliers jouxtant le mur d'enceinte de cette place et aucun d'entre eux ne paraissait satisfait d'être présent à cet endroit, ni même dans ce bas monde en général . Certains semblaient même se quereller et s'insulter en des termes peu élégants du style "Counia manman". Plus en retrait de cette compagnie échevelée - dont on prétend qu'elle s'adonne depuis très tôt le matin au commerce illégal mais connu de tous des substances auto-destructrices de l'oubli cotonneux ou enragé - une jeune femme attira mon attention par son comportement étrange.
Elle semblait s'adresser à un passant noir comme elle et lui faire une révérence de loin, perchée sur son escalier, courbée en deux, manoeuvrant au ras du sol son index pointé vers lui en geste circulaire du poignet touillant une invisible soupe à la verticale. Pourtant tout dans son regard aigu, le timbre acide de sa voix aussi bien que son rictus diabolique signait une hostilité aussi intense qu'ésotérique. A tel point que sous une apparence indignée, ce noir légèrement dégarni dans son veston étriqué trahissait une vive inquiétude face à ce comportement singulier. Menace, malédiction ordinaire, injure, mauvais sort jeté à l'improviste, délire de toxicomane au bout du rouleau, geste rituel de tribu ancestrale? Cette invective totalement absconse pour moi avait pourtant un sens bien précis que je ne connaitrais jamais pour ce couple Africain.
Je laissai là cette assemblée agitée à ses altercations et longeai le quai au pavé poli. Un alignement d'arbres dégarnis et de lampadaires dans la brume, quelques mouettes survolant le canal d'une aile blasée, voilà qui devait calmer mon agitation mentale. Quelle distance parcourrait un homme marchant toute sa vie? Je suis sur que quelque débile a déjà fait ce calcul impossible. Depuis quelques jours j'étais poursuivi par ce rêve où je traversais des cours intérieures sans fin par une nuit d'encre, l’une après l’autre, où dans chacune des fenêtres innombrables scintillaient d’une multitude de taches rouges microscopiques, puis des corridors, des ruelles étroites au sol de terre battue ou de dalles de pierre carrées séparées par de minuscules touffes d'herbe. Je parvenais enfin au palais, complètement obscur, en pierre de taille, gravissant à vive allure les marches de l'escalier d'honneur, constituées d'encoches de vide qui s'échelonnaient à perte de vue dans le mur de façade en surplomb comme un gigantesque machicoulis. A travers ce mur rougeoyait le ciel et au sommet trônait disait-on, le poulpe royal, mis je m'éveillais toujours, bien entendu, sans atteindre mon but, que par ailleurs je ne connaissais pas, et sans apercevoir la fameuse pieuvre. Il devait certainement s'agir de quelque tâche chevaleresque telle que délivrer une princesse ou un frère des griffes d'un terrible sultan, comme dans la plupart des jeux vidéo.
Comme je longeais le canal, à ma gauche, deux retraités jouent à la pétanque sur le sable. A deux pas, un chien boudiné, le cou en prépuce, une tête de rat engoncée comme celle d'une tortue dans sa carapace, me regarde passer figé, avec les yeux globuleux du condamné au supplice de la roue qui croise le regard froid mais avide de son bourreau et aperçoit en arrière plan sa majesté la mort, pélerine au vent, immobile dans le froid glacé du petit matin. Plus loin, un individu en par-dessus de laine bleu marine, debout comme une quille le long du quai lit son journal, coiffé d'un bonnet péruvien vertical, bariolé de toutes ces couleurs qui n'existent pas sous nos latitudes.
J'aperçois sur la gauche un petit bar à l'angle d'une rue et m'y jette pour engloutir un café. Au-dessus du comptoir, la galerie des ancêtres : Jimi Hendrix, Iggy Pop, Keith Richard, l'inévitable Mick Jagger,Gainsbarre, Coluche travesti, pour ne citer que les principaux. Le patron, une araignée tatouée sur la main gauche, une tête de rat sur le poignet droit, le tout pris dans un filet de signes cabalistiques et autres têtes d’Indiens m’apporte un petit noir. Janis Joplin chante ‘Take another piece of my heart’.
Sirotant alors mon café pour me réchauffer les os et la moelle. Je tendis le bras afin de feuilleter le France Annonces sur la table voisine.

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étain J. Halliday 400F, ht 15cm
debout micro en main, détaillé.
idéal cadeau. Grille pain Seb impec
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250F, shor cuir noir 40/42 serré BE
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Je tentais d'imaginer l'auteur de cette annonce, certainement une blonde platine, j'envisageais même de l'appeler rien que pour entendre sa voix vulgaire et peut-être même lui rendre visite rien que pour contempler son intérieur kitch...
Quoi qu’il en soit, le café chaud par cette matinée brumeuse me plongeait dans l’abîme solitaire de l’instant présent.

J’observais la serveuse à la carrure de déménageuse, à l’étrange chevelure décolorée sur le front et rasée sur la nuque, portant une longue plume d’indien en pendantif à l’oreille quand une envie d’uriner me saisit brusquement.
Je montais direct aux toilettes par un escalier en colimaçon, connaissant bien les vertus diurétiques du café. En haut de l'escalier se trouvait une salle semi-obscure encombrée de cartons d'emballage sur la gauche et de tables couvertes de toile cirée sur la droite. Au fond du couloir sombre, une porte marquée d'un personnage en redingote. Ici, un autre concert m'attendait, celui des entrailles du bâtiment. C'est toujours dans les toilettes d'un immeuble qu'on perçoit le mieux sa vie. Tous les sons viennent y converger des différents niveaux, d'on ne sait où, d'en haut, d'en bas, mais pas les sons importants, les sons accidentels, accessoires, parasites, les cris de fureur, les rires, les claquements de portes, les jouets qui tombent, les répliques légèrement plus hautes que les autre dans les conversations, parvenues indéchiffrables à travers les épaisseurs de ciment et de moellons, quelques bruits de WC (charité bien ordonnée commence par soi-même) un enfant qui appelle son papa, en somme une symphonie de bruits quotidiens dépouillés de leur coquille d'ennui et de stress, épurés, purifiés, vient éclore dans sa quintessence au sein de cet espace réduit qui devient alors le coeur de la vie urbaine..
Réjoui de cette chaleur domestique et matinale à la bonne odeur de détergent liquide, je repris la direction de la salle du bar. Debout face au lavabo se trouvait un individu quadragénaire de haute stature aux rouflaquettes avantageuses, portant une veste rouge de dompteur à revers lustrés, une paire de gants gris dépassant de sa poche. Les murs étaient revêtus de bois vernis, ce que je n'avais pas remarqué en entrant. Je traversai à nouveau dans la pénombre la salle aux cartons. De l'autre côté de la cloison, une voix masculine s'exclamait en Chinois, ou autre langue asiatique. Au bout de la salle, je reprenai la porte de gauche et l'escalier en colimaçon aux murs granuleux, noirs et luisants. Au bout de deux tours (me rappelais pas qu'il était si long), je rencontrai un individu petit, rablé au faciès large et souriant, aux yeux légèrement bridés, au cheveu raide et noir, vêtu d'un par-dessus et coiffé d'un bonnet de poil assez plat. En le croisant, je me rendis compte avec un certain malaise qu'il ne souriait pas mais conservait son rictus depuis la naissance et constatai avec surprise que son bonnet se prolongeait par une queue de raton laveur à la Davy Crocket et qu'il tenait à la main une clochette grisâtre de la taille d'un museau d'épagneul. Poursuivant ma descente, je m'interrogeais sur la provenance de cet individu insolite quand je me rendis compte que j'avais déjà effectué dans cet escalier un nombre de tours impressionnant, de quoi descendre au fin fond du RER à Auber ou peut-être pire. Je m'étais donc fourvoyé? Où était donc l'escalier de ce maudit bar? Plus bas dans l'escalier, j'entendais goutter un liquide d'un son cristallin. L'arrivée est donc proche? Continuons...
Au bout de trois tours, le colimaçon prend fin pour faire place à un escalier légèrement plus large taillé dans le roc. Les marches deviennent de plus en plus irrégulières, certaines m'arrivent jusqu'au genou et l'éclairage est de plus en plus ténu. Voilà que l'escalier débouche enfin sur un couloir de mine ou quelque chose d'approchant. Sur la paroi, un creux dans la roche a recueilli de l'eau où tombe périodiquement une goutte d'un stalactite situé un mètre plus haut, produisant un son d'une étrange portée, compte tenu de la surface restreinte du récipient naturel qui rappelle un bénitier, et des dimensions plutôt étroites du couloir. L'autre paroi, suintante, boursouflée à telle point qu'elle en paraît charnue, tiède au toucher, semble presque vivante. L'éclairage, par Dieu sait quel phénomène émane avec parcimonie du fond des bénitiers. Ceux-ci se succèdent le long du corridor avec des gouttes de tonalités différentes, génèrent un kaléidoscope d'échos éclatant d'accords disparates par instants spasmatiques alors que d'autres gouttelettes solennelles lardaient le silence d'un son tactile qu'on sentait se déplacer avec plénitude dans ce dédale de parois humides, des éclairages de couleurs différentes et toujours autant d'intensité sonore alors que le souterrain s'élargit progressivement.
Dans un sursaut frissonnant j'aperçois un personnage enseveli jusqu'à la taille, qui tourne en dodelinant de la tête une espèce de manivelle dans le vide. L'homme est très brun, le poil noir, une frange rabattue sur d'épais sourcils, une moustache tombante, un nez aquilin et des joues creuses d'artiste reposant sur un menton inquisiteur. Son mouvement anime une sorte d'orgue de barbarie invisible qui siffle en un discret murmure "les copains d'abord" en omettant les altérations de manière crapuleuse. L'individu au regard vide, incline poétiquement la tête et c'est alors que phénomène étrange japerçois son occiput qui présente une cavité béante contenant un coucou métallique dans une niche de mousse, d'où s'exhale la mélodie massacrée.
Soudain bondit une petite noire au nez retroussé, à la carrure mâle, des bras de lutteuse, un cou plus large que sa tête en plot d'amarrage aux tempes rasées et au sommet recouvert d'un fin paillasson d'astrakan, de lourds anneaux métalliques aux oreilles. Elle arrive vers moi en virevoltant, tourneboulant, lamée de cuir, l'oeil de poule et la bouche affutée, elle sautille en balançant haut les bras, tournoyant sur elle-même:
"Je suis la petite Lulu! Dès que je t'ai vu tu m'as plu!" dit-elle en attrapant mon bras dans une pince de homard bleu moiré d'une force peu commune. Se collant contre moi en un bruissement d'élytres, elle m'imbibe de son haleine poivrée : "N'oublie pas : hurle avec les loups!". Puis elle s'éloigne en faisant la roue dans un vrombissement de hanneton. Je restai à contempler les acrobaties de cette créature élastique au dos de portefaix, dans un brouillard de citronelle et de coriandre lorsque derrière moi, légèrement à gauche, répétait une voix mielleuse :
"Mais ouiii...mais tout à fait, mais bien sûûûûr!"
Un valet de chambre quinquagénaire rondouillard; à peine dégarni, en gilet rayé, avançait à petits pas de pingouin asthmatique, un visage de poupon aux lèvres charnues qui inspirait la confiance la plus totale.
"Je vous conseille le marché aux oiseaux, vous verrez, c'est très feutré, amibien, contrôlé, onctueux de gélatine ciselée... et encore, si j'avais ma foustanella!!!" finit-il en claquant sa cheville de la main successivement à droite puis à gauche, cheville verte à écailles roses magenta, comme une asperge déjà avancée en croissance. Puis se retournant : "Vous devriez essayer chez Lambert... ils ont un consommé de vautour milanaise, je ne vous dis que ça!
et un ragoût de porc-épic à l'oseille!
un vrai régal, vous verrez...".
Puis je dus céder le passage à deux individus en costumes l'un gris, l'autre lavande. Celui en lavande suivait à grands pas celui en gris aux épaisses, larges et somptueuses lunettes :
"Bisque de rat à la crème de mollusques...
- Pfff
- Et si je vous dis : le pandémonium des hannetons vire au gras d'aisselle...?
- Inconsistant, mon vieux."
A son extrémité, le corridor virait à gauche et j'aperçus une indienne en sari rose, aux orteils bagués, ouvrir une porte de bois sculpté de motifs géométriques se chevauchant et s'entrecroisant. Je la suis jusq'à cette porte mystérieuse qu'elle vient de refermer. Sur le mur à gauche de la porte est gravé une sorte de poème...
"Les gouttes de mercure abreuvent les pages de ma mémoire gangrénée,
l'engrenage clandestin déchire mes souvenirs
les barbelés du destin entravent mon lendemain
le regard dérobé et c'est une autre histoire
chaque seconde écoulée me sépare à jamais de cet instant perdu"
Le texte est signé Léthal Bambou. La tristesse de ces lignes me suggère quelques incohérences de plus que je grave un peu plus loin sur le mur de droite:
"Curiosité pectorale qui de soucoupe en bronze enlumine le venin, pourfends le boyau réducteur au chemin guignolesque. Solennelle monture de vent, burine sans fin la spirale empâtée jusqu'au petit jour naissant."

Il me faut passer cette porte, je suis trop curieux de voir ce qu'il y a derrière. La porte n'offre aucune résistance, un petit baillement laisse deviner qu'elle a servi pendant des générations, et me voici tout simplement au bord d'un égout. Il y a erreur, là. Je voulais retourner dans la salle du bistrot et me voilà dans les égouts. Tout de même, le chemin qui m'a conduit ici est pour le moins étrange et j'aperçois à l'extrémité du canal une faible lueur. L'eau s'écoule lentement et ne dégage aucune odeur nauséabonde comme on pourrait l'attendre d'un égout. Le plafond est constitué d'une magnifique voûte de pierre en plein ceintre. Une légère brume s'élève de la surface du canal, de fines gouttelettes suintent le long de la paroi et à mesure que j'avance, la lueur blanche s'intensifie, reflétée par l'eau saumâtre. Il s'agit d'une bougie flottante suivie d'une autre, puis de plusieurs et ainsi se dessine une véritable procession de bougies flottantes qui serpente et dérive lentement alors que le canal s'élargit dans un brouillard de plus en plus épais. Il règne une odeur étrange qui fait penser un peu à la groseille.Après quelques minutes de marche , la brume se dissipe mais l’odeur persiste et je me trouve dans une immense salle rectangulaire au plafond voûté soutenu par des colonnes qui plongent dans un bassin. La salle entière est remplie d'eau, une sorte d'immense réservoir au long de laquelle seul un trottoir étroit permet le passage sur un des côtés, celui où je me trouve. Quelques torches enflammées sur les parois éclairent faiblement la salle. Suis-je donc tombé dans une réunion satanique ou quelque autre manifestation élucubrante de fêlés mystiques? Que me reste-t-il à faire sinon longer le mur pour explorer cet endroit mystérieux? J'avance le plus silencieusement possible, chaque son étant considérablement amplifié et réverbéré aux quatre coins de cet espace qui semble sans limites. Au bout de quelques minutes de marche, la lumière change et semble provenir du plafond. En effet, en regardant le plafond, j'aperçois une fente de lumière blanche et je crois même distinguer de la végétation. Je vais peut-être enfin sortir d'ici. C'est vrai que j'étais seulement monté aux toilettes et que je n'ai pas encore payé mon café. En regardant mieux la paroi, je me rends compte qu'elle est couverte de caractères cunéiformes. Serais-je donc dans un décor de cinéma? Et qui sont ces personnages bizarres que j'ai croisé depuis tout à l'heure? Probablement un bal masqué qui a eu lieu la nuit dernière dans ce souterrain. Tout de même, la paroi semble couverte de bronze ou d'un métal approchant car elle est froide au toucher, et ces caractères s'étendent sur des dizaines de mètres! Ah voilà l'extrémité du bassin qui se prolonge encore par un couloir. J'espère que je vais enfin trouver un autre escalier vers la sortie, pas question de me retaper tout ce chemin en sens inverse!
Malheureusement, ça a l'air mal parti, le couloir, tout à fait banal cette fois-ci, aux parois de béton et à l'éclairage électrique, est rectiligne et semble interminable. Je dois être dans un couloir de mine comme il en existe beaucoup à Paris... il doit bien exister une sortie. Apparemment, ils l'ont oubliée. Je marche depuis un temps incalculable dans ce sous-sol, et il fait soif! Cette fois, je boirais plutôt une petite bière. Et puis la randonnée, je la préfère en montagne. Et puis ces vapeurs de groseille me montent à la tête. Mes souvenirs reviennent en vrac comme si ma mémoire bouillonnait alors que je me sens étrangement calme. C’est comme une voix intérieure qui parlerait toute seule , une voix à la tonalité inconnue...
Par la clarté violette d'une nuit de pleine lune, je me sentis happé par le lointain océan du plus profond des ténèbres, l'odeur asphyxiante du clou de girofle dans des méandres de rues boueuses, où un marin basané trapu et arrogant planté là depuis toujours me regarde passer d'un sale oeil, un soir de néons bleus et rouges dans le pousse-pousse baigné d'air chaud et parfumé au riz et aux épices, un air épais clapotant et sucré aux recoins acides comme une couenne de canard au coriandre suffocant sur le fond vert turquoise de l'ancienne ville chinoise,ses bas-fonds éventrés, sa pagode aux mille et un toits de pacotille, un itinéraire flou et inutile découpé dans la brume de l'abîme de ruelles suspendues au-dessus de l'égoût à fleur de peau, espionné par les branchages suspects bien que paisibles et d'autant plus louches, prêts à bondir à chaque instant, dédale de peau de serpent, vivant, rampant, ondoyant, louvoyant, voluptueux, vénéneux, irrévérencieux, vénérien et indomptable, la fourmilière résonne de myriades de chocs internes qui me parviennent comme les infinitésimales clochettes suspendues aux toits des temples Thaï qui insensées tintinnabulent sans répit, ni précipitation ni prétention.
Une Chinoise édentée rit éreintée à ma droite, le cheveu soyeux luisant du souvenir d'une autre jeunesse, étincelant dans la nuit humide et douceâtre d'une chaleur purulente et sirupeuse, aux innombrables rubans chatoyants dans les airs, un rire redondant cette fois à ma gauche et en face de moi, ce rire au yeux noirs comme le poison, boîtant de tant de misère, aîgu aux relents aigres de civilisation agenouillée, carnassier d'une histoire sans fin mais révolue, ruinée de sa candeur, un rire figé dans l'infini, dans un regard perdu, sans fond derrière les fentes obscures des paupières, regard d'obsidienne incrusté dans une éternité sans pardon possible, imprégné d'un venin d'acier liquide prêt à jaillir des ténèbres, masqué par les dents jaunies de porcelaine fanée.
Un vieillard à la moustache clairsemée supervise, quelques pastilles d'or collées au menton et au coin des lèvres.
Aux feuilles robustes qui se pavanent lentement dans le vent tiède de la nuit résonnent les échos du malheur à la tradition pacifique et au long passé d'expériences guerrières poussées aux confins de la cruauté.
Ce sourire fatigué qui puise autant dans la tendresse maternelle que dans le rictus du bourreau en action me fige dans une attitude de nourrisson traqué.
Puis, figé au pied d'un baobab multicentenaire large comme la tour de Galata, collage diabolique et vertigineux de tubercules géants, anarchiques mais bienveillants, je clapote sans mot dire au chant des grillons et des crapauds pour terminer ma nuit sans parvenir toutefois à me reconnaitre dans mon miroir.

En toute élégance de priorité, j'attendais, sentant la chaleur crépiter sur la tôle aux multiples lézards grignotant l'écorce charnue de l'insensé tournoyant cupide autour des vélos, d'autant que j'ahurissais café lointain, fumet embrumé, gaz envaporé, geôles alvéolaires cryptes enluminées aux recoins miroitants, calotte à clous serpentant sous les feuilles, caméléon zébré haranguant ses émules vert de gris sous le manteau, s'élançant du toit des fougères enlacées festonnant l'azur de leur mines enamourées...où percer aujourd'hui l'épaisse couenne du concret ânonnant, zozotant de crispation familière? Au moins je te revois, étoile de rétine, au plus profond des cheminées pourpres et violacées de l'instant gris, colimaçon discret du fond des steppes, j'ouis ta clochette lancinante, le bois sillonne l'argent musical et serpente à l'infini bleuté. Quant au fil de l'eau contondant à la démarche cruelle en acide murmure isolant pénétrant, embourbement fétide aux filets acérés, il sent du corridor hermétique sourdre le chapeau tyrolien, tintinnabuler une cimbale rampante et dialoguer en morse les chalumeaux des cîmes.
Virevolte amusée des panneaux éphémères en suspension tremblante de glace infime, sagesse horizontale glissant à jamais aux fourneaux timorés dont bascule la mémoire
Au sein de la couche moelleuse de lait brûlé j'enfonce sans fin parcourant les luxuriances de verdures à étages, palmes s'arc-boutant sous des trombes zigzaguantes, trilles infatigables, trémolos de tôle ondulée
Dans la jungle décolorée de pavés évanescents, je dose momentanément l'interstice vertigineux. La lézarde poudreuse est là, elle me regarde, elle me traque sans répit, le marteau pilonne l'enclume, la viande est forte et tout n'est qu'enveloppe ombilicale translucide, mue de reptile animée au métronome, où est donc la potion qui fait renaître les zombies?
Une pluie de neurones descend du firmament, reste de rêves étouffés, de glissades funestes, d'illusions desséchées, d'émotion amputées, de sourires dédaignés. Elle rebondit contre un édredon de pollution et tente inlassablement de nous rejoindre. Elle y parvient paraît-il, dans certaines régions oubliées de qui...
Carrefours à rideaux, étages à fenêtres, rampes sans sucre, souterrains à ciel ouvert, étrange décade de luciole au moisi velouté, tissu sombre fleuri poussiéreux, aux murs des alcôves d'autrefois d'autres lieux, ces en-cas laissent en moi bourgeonner des épines de pensée en tourbillon ligneux. Les feuilles délétères du regain matinal couvent en strates la force des manivelles où la crème de jointures bat son plein d'oxyde nasal.
Le soleil suinte enfin du brouillard à travers la vitrine de ce bar nordique calfeutré de moquettes et de tapis d'orient, un capharnaüm solennel enivré d'une jungle d'assiettes multicolores. Soudainement un crâne d'éléphant blanchi par des années de soleil et de lune me fait face sur le sol sablonneux alors qu'un pendule d'ébène oscillait de la plus haute branche du baobab... feinte de grillage, peau luisante et peau craquante.
Sur une page intitulée "prisonnier", des serpents enroulés effleurent les bulles de cristal. Au loin résonnent les limites de mes protubérances, choc feutré des bandes de billard où rebondit sans répit la boule de mon mental.
Au large, les dents crissent sur le goudron...
Bassin sulfureux de mnémonique ennui, ton battant n'a de cesse de recueillir les lyriques, écréter les volcaniques dérisions qui du fond de la sève tellurique jettent leur grappin comme autant de brochets vengeurs, carnassiers de l'ultime, brouilleurs du quotidien en quête de mélasse futile, sillon mordoré des eaux lustrales aux fangeux adventices - que diriez-vous d'un nouveau miroir aux alouettes?
De la tempête libératrice qui bout à l'heure nocturne n'émanent que frisettes aux yeux clinquants qui scintillent d'aluminium irisé, cotillon brinquebalant aux auspices douteuses (que vaut ton monde cartonné d'un autrefois frelaté?). L'instant aigu retombe comme un soufflé - qui sait prolonger la plénitude du sublime?
Le tremblement morbide escroque le funambule qui aux ampoules glacées jette ses renoncules, de l'Italie du Sud, et d’ailleurs que pensez-vous d’un petit déjeuner crémeux avec vue sur les îles dévastées?
Les feux du lendemain clignotent au gré de l'onde à l'horizon maugréant d'un océan opaque, ventre d'encre au souffle profond de gorgone joufflue, lame de fond de bitume trépignant de colonies de myriapodes.
Délier la crispure, sur un pont hasardeux, animalcule infinitésimal jouet d'une route enténébrée, errer parmi les chèvres au matin pâle de la garrigue bleutée, gouter au sol moelleux de la grotte poudreuse, et surtout refuser de consommer du voyage, de dévorer du paysage, de se goinfrer du sauvage.
Les lames disjointes de mon passé stratosphérique accueillent l'alizé régénérateur à l'haleine giroflière, le sampan zêbré des hauts fonds carnivores, les paradis de sable, de cocotiers et de supplices du collier, les kangourous dorés aux vibrantes besognes qui au poële démesuré des masures vermoulues réchauffent leur moelle à l'humide chatoyant...Hélas, tout ceci me semble bien diminutile."

Comment aligner trois mots pour revenir au sensé, au rationnel?
Ma centrifugeuse mentale ne sait que festoyer du chou fleur velu de mes absorptions cognitives empilées, fracturées, plissées, repliées aux anfractuosités faisandées du morose.
Le fil de mes pensées est lardé d'images intruses tout comme un film est saucissonné de séquences publicitaires à la télé, comme le moindre déplacement dans la rue est haché d'interpellations commerciales et d'affiches dont je n'ai rien à cirer et qui persistent à me faire désirer de nouvelles informations prémachées, de nouveaux biens tous indispensables.


Que ne donnerais-je pas pour une vraie sieste bercée par le pas étouffé des passants sur les pavés en compagnie de mes livres, mes disques, tant de paperasses accumulées en vue d'un mythique jour oisif où je pourrais tout lire, un bonheur de vieux canapé noir de seconde main acheté à cette fille exotique aux moeurs étranges, une langueur de jour moite aux instants rapiécés, fourmillements de voix, de toux, bruissement d'une forêt de ménagères et d'enfants en goguette, clapotis de lèche-vitrine continu, un moteur lancinant qui tranche au loin la bruine d'asphalte exhalée des lourdes branches plantureuses, loin de la quiétude dorée d'une moquette d'un vert profond de forêt vierge, d'une tranche de pain balayée à jour frisant par les lueurs vespérales, des hésitations vaines et névrotiques - mettrai-je ma petite cuiller dans la tasse ou bien dans la soucoupe ? - des MLTNI (modèles logiques de traitements non interactifs) - démèle tes nouilles - loin des associations de chasseurs de comédons réunis, de la ligue vespasienne pour la propreté des trottoirs, loin des vapeurs sulfureuses des amitiés de bureau, loin des joueurs de billard chinois hurleurs à la moustache clairsemée, du platane qui vomit ses protubérances comme autant de mamelles évasées, diverticules boursouflés pesants de fatigue, loin de fanatiques gratteurs de Millionaire à chaussures jaune flamboyant, de magasins de sandales d'avant-guerre exhibant des monstres de lanières de cuir fossilisé sous 50 ans de poussière, des sculptures à moignon de museau de terre cuite ocre poussant sous les bouffées torrides d'air djiboutien à la croisée des chemins turco-pakistanais, sous des vapeurs de rhum et de cumin dans l'arrière fond de la cambuse d'un cargo rouillé, loin de la touffeur moite et larvaire d'un blockhaus en perdition, aux mille-pattes vengeurs armés de défoliant, cercueil circonvenu et circonstancié de déferlante vanité fugace, un cortège de Bouddhas planant dans la forêt à l'insu de cette vieille femme aux circonvolutions faciales et aux multiples lobes d'oreilles, cancanant à loisir entre les murs bleu vert, aux antipodes de la ronde émaciée des ventouses oculaires, elles-mêmes à l'apogée du mauvais goût, de la démagogie commerçante et de la barbarie grimaçante de l'Audimat, déplorable miroir déformant de la société refondue par le marketing et le lucre, soupe de goudron retentissante aux flueurs de lune mirobolée, ondulez sur vos dunes que d'autres au loin ignorent pour leur bonheur, telle cette silhouette légère à la chevelure buissonnante qui articule ses jambes fuselées sur l'infini de béton, loin de ces faces d'acariens robotisés à l'âme rouillée de cholestérol sous les verrous du capital, de l'obsolescence et de la flagornerie omnipotente, des lambeaux de viande de mouton traitreusement affichés au soleil de onze heures, des briques de savoir disséminées aux confins des taïgas célestes, ensevelies sous des couches de glaise anonyme, loin de l'improbable fixité des moments idylliques et intersidéraux, bulles de plexiglas sur béton caracolant acrobatique aux limites du ciel enrhumé de grisaille, loin des barres métalliques aux prolongements inquiétants, une reptation de pavé, une masse aux ondulations souterraines chaudes et éruptives parfois lorsque sous le calme d'une vitrine ombragée gesticulent les vapeurs de piment facétieuses aux mille reflets, loin de la brume outrageuse faite de langueur tenace embrochée par une myriade d'aspérités légendaires par delà le vertige haletant d'un regard flottant et gélatineux, marmelade faciale et crème d'orteils à sevir frais dans la fumée bleue matinale, où les champignons à lamelles balancent en spirale, agrémentés d'éventails de tendons d'Achille lyophilisés, au fil des allées d'asperges aux ongles pourpres, le carton s'enroulant contre la paroi du mur désaffecté comme un fer forgé de balustrade espagnole, cambré par des siècles et des lustres de plaisir sans fin, extase projectile aux bras de vigne grimpante aux essieux de locomotive en fusion parmi les rivières de salpêtre, le roulement des foules aux yeux jaunis comme une orgie d'insectes, où des chiffres bleus clignotent étincelants à la surface accidentée du marais de mes jours filants, labyrinthes de souvenirs écornés resplendissants d'oreilles ciselées, de machoires en folie, de regards piégés, cristallisés en un soir de fin d'averse où l'on palabre paisiblement, loin de la côte bretonne où fut égarée la source des cornemuses, où des tonnes de poivre en grain furent disséminées au vent d'ouest et continuent de hanter l'atmosphère des jours d'orage, loin des livraisons furieuses, loin des salaisons curieuses, loin des têtes de porc pistachées au devenir fumant.
Il était une fois un rue cotonnée où un froissement d'aile de pigeon faisait renaître des siècles de foi en le lendemain au carrefour du soleil couchant endormi vautré dans le zénith du chant limpide des oiseaux impalpables sans que toute irritation, toute agitation extérieure n'ait prise quelconque sur l'espace aqueux et placide de l'air du soir embaumé d'inertie rutilante. A l'heure où un vélo qui passe fait claquer sourdement une plaque d'égout, les tuiles du toit d'en face n'osent pas éclater de leur rouge flamboyant, tout au plus rappellent-elles timidement leur désir d'une vie plus colorée que celle du commun des mortels qui combat sa quotidienneté par une course sans arrivée. Larguer les amarres d'un passé trop précieux, d'un présent trop laborieux pour naviguer dans la coupe transversale de l'épiderme instantané exsangue et cristallin.

Ch'était un p'tit gars de Ganagobie...
Que d'incongrus et élucubrants propos lui sont venus au vu et au su de cette nuque profonde et céleste!
Elle était de La Malefougasse
Ils se sont rencontrés à la foire aux limaces
Il avait avec lui un petit sac de cafards
Et dans son épuisette
Quelques pinces de homard
C'était une petite brunette
Les cuisses en entonnoir
Un petit nez en trompette
Qui faisait plaisir à voir
Une grosse paire de lunettes
Et deux petits seins en poire
C'était une fille honnête
Il lui a payé à boire
C'était un proxénète
Il l'a mise su'l'trottoir...
Voilà que je mets à délirer dans ce souterrain de malheur, mais où est la sortie, crénom?
Comment ai-je pu sortir du rail? Que dire?
C'est par un jour de pluie clair que le chemin de vent s'est tracé parmi le tourbillon figé et ronronnant des solitaires casqués, formes à la compacité de jambons, audio-feuilles rétractées en un repli cochléen microscopique, trainant ses oeilllères savamment cristallisées siècle après siècle. Comment se réincruster lorsqu'on a enfin pris sa respiration?
Tel le papillon de cellulose aérée, à l'instar des limaces de brique vermillon, sous l'oeil imbu de propriété de l'inspecteur des fraudes anatomiques. Très loin d'ici, au nord des barrières de corail, des colonies entières de fourmis se prélassent dans des transatlantiques au soir alcyonnien de Floride, un grain de sable purpurin à la boutonnière, savourant la sérénité du couchant. De jeunes garçons chinois à la tête carrée, coiffés en brosse, bondissent, virevoltent fermement campés sur leurs jambes charnues reproduisant d'instinct les postures immuables du Kung Fu. Le café de l'après-midi ruine de rougeur le monde d'en-haut. Les sous-pentes de mon firmament scintillent de volées de paillettes argentées jetées aux quatre vents de néons où se réfléchissent encore un dédale de rues en pente raide, pavées et paisibles, de murs aux couleurs ocre, jaune, rose pastel, aux amples et hautes fenêtres d'une générosité qui n'est plus, où parfois siffle une cocotte-minute en rut, emblème chauffant d'une quiétude réfractaire. J'erre à quatre pattes parmi les haricots géants qui ondulent de leur croupe sévère, des grappes de café secouent leurs rondeurs et jouent des maracas tout en versant de la liqueur de poire qu'elles mêlent au sirop de canne que touille savamment un bambou maître d'hotel à la veste blanche d'albâtre impeccable grand style cinq étoiles de majordome hors pair à la moustache huilée. Il faut surtout se méfier de ces roues de char hérissées de pointes acérées qui dévalent le sentier sans crier gare et qui vous éperonnent un boeuf à le couper en deux. Qu'est ce que je fous à ramper parmi les joncs enfiévrés, je serais nettement mieux en train de danser le fandango avec une belle andalouse au décolleté généreux, qui lui-même donna naissance à cette expression populaire par ailleurs peu élégante qui nomme une pratique amoureuse délicate, de haut vol, nécessitant une compétence rare, une expérience confirmée et un doigté hors du commun.
Il était justement l'heure où les grands fauves vont boire au bord de l'oued mauve, où les jabirus glapissent de concert aux abords de la mangrove étoilée, où les chauves souris remontent le fleuve Niger en un long vol lent et sourd en se gavant d'insectes sirupeux et croustillants, que frappe le serpent Rubicops, un des dangers les plus redoutés de cette jungle. Fièrement dressé sur ses anneaux thoraciques, il surplombe l'horizon contrairement à ses frères reptiles qui ne quittent qu'exceptionnellement l'humus des fourrés pour s'élever occasionnellement vers les cîmes des arbres. Sa tête hybride entre celle du chien, du cheval et du sanglier survole donc les taillis juste au-dessous des fougères, prète à fondre comme l'éclair sur sa proie et constitue un des dangers majeurs de cette forêt sub-tropicale. Au dessous ondule un corps rouge sang fourreau de poignard d'Egypte translucide aux aspérités de gypse émail fondant sur tranche naturelle d'isoloir sectionné en coupe horizontale. Les mille et une chances d'échapper au péril sont bien présentes efficacement grâce au chaman Sûlmokhtar au fines bacchantes qui, sarbacane à la main, a suspendu aux treize points capitaux des enveloppes de peau, caricature de crocs luisants au zénith du jour déteint de 1300 noeuds ferroviaires. J'ouis doucement la brume entonner une guimauve en l'honneur des pastourelles et des grappes de lilas dégorgent des frondaisons acérées du rempart, puis surviennent les caméléons soudeurs en tête de rame, étalant mollement leurs turpitudes murales au gré de l'onde novatrice berçant les oeillets d'Inde et les colliers de perles pour le plus grand plaisir oculaire des rats nocturnes aux émois sculpturaux, aux rayons taciturne de soupe florale, à la beauté testiculaire du couchant sur les rails bleutés, infusant leurs songes aux briques d'infini en falaises purpurines tandis qu'aux rognons ajourés en vertigineux mausolées se rompent les cascades de doigts emmitouflés, la ronde des casoars exulte ses vapeurs verdâtres aux senteurs d'estomac ligoté entre les fines lamelles de plaisir concassé sous la rage commerçante plénipotentiaire, omnipotente, nullisciente et ubiquitaire.
Et fourmillent les révolutions microscopiques échappées par les narines et les conduits auditifs externes, alvéoles de nausée, sorbets de bile nappée d'eau de vaisselle.
Et commence la longue et interminable enfilade de murs de cuisine aux carreaux jaunis de graisse de porc, parchemin adhésif fleuri de poussière domestique qui engloutit tant de souvenirs d'enfance et de rêves aplatis, hérissé de miettes et reliefs fossilisés par lesquels d'obscurs archéologues de l'inutile pourraient humer, exhumer tant d'habitudes culinaires mais aussi tant de rythmes de vie, d'humeurs passagères, de vices cachés, d'après-midis sereines, de joies enfantines, de scènes de ménage, de mélancolie terreuse, de cigarette désoeuvrée, d'amours convulsives, de pastagas pathétiques, de vodkas dramaturgiques...
Je m'en chiquenaude la tête en une longue tartine de cervelle sur baguette fraîche, longue comme ce mur sans fin qui me vrille le bitume.
"Attention au parapet carnivore !" s'écrie le porte-cendrier du chef d'étage, "ça vous gobe comme une limace sans crier garde-à-vous, mon vieux". Le porte-cendrier est vêtu d'un pantalon de flanelle grise, d'une chemise rose dont les pans du col sont reliés par une minuscule chaînette et arbore avec le plus grand sérieux une cravate miniature de couleur écossaise à dominante bordeaux, longue de dix centimètres. Après m'avoir dûment prévenu, il hoquète trois fois d'un gloussement canin et disparaît en plongeant dans un tonneau de marc de café portant l'inscription "Valparaiso Trade inc.".
Paradoxe d'opacité précoce des embruns entonnant une parodie de tango au chevet des engrenages multipliés à l'infini, réfléchis aux horizons spiralés...

De gigantesques moteurs électriques à l'architecture complexe, reliés à de longues courroies mystérieusement intriquées au travers de l'espèce d'atelier qui jouxte le couloir sur ma gauche. Lequel couloir s'est élargi et élevé en une voûte noirâtre de cinq mètres de haut. Sur la droite, des ouvertures de meurtrières laissent passer une lumière grise et un courant d'air froid et humide délivre une brume poisseuse dont l'odeur salée laisse fortement présumer la proximité de la mer sans qu'on puisse pour autant en distinguer par l'ouverture les rides ni le ressac.
Sur la gauche les ateliers se succèdent le long du corridor, remplis des mêmes machines où trépignent rouages et courroies dans des agencements à chaque fois différents dans un enchevètrement diabolique et inextricable. Toutes ces machines tressautent et vrombissent dans un vacarme épouvantable sans qu'il soit possible de déterminer dans quel but. Les murs sont recouverts d'une crasse ancestrale et un ouvrier en bleu de chauffe, casquette grise et moustache, le bras sur un levier, les surveille avec tant d'attention hermétique que je n'ose l'aborder. d'ailleurs, il ne s'est apparemment pas rendu compte de ma présence. Quel obscur dessein s'ourdissait entre ces murs souterrains dans le tourbillon de cette cacophonie de dissonants soupirs de diphtongues entrelacées, martelées, éraillées, écaillées, frissons afriolants intermittents au coeur de cette mangrove de tubulures ondulantes et pantelantes ? J'en étais à ce stade de mes investigations lorsque j'aperçus lovés dans des niches de la paroi de droite des nains enfouis jusqu'au thorax, qui semblaient vendre des fruits confits. Logés dans un minuscule casier éclairé du fond par une lumière orngée, l'occiput recouvert d'un foulard sombre noué sous le cou et vêtus pour la plupart d'une pelisse noire, les avants-bras posés sur le sol, ces nains achondroplastes, macabres parodies d'enfants de maternelle aux mentons proéminents bramaient leur lithanie d'une voix gutturale et monocorde dans une langue qui m'était inconnue et totalement incompréhensible, à tel point que je ne savais pas la rapprocher d'une lointaine origine ou d'un groupe ethnique si vaste soit-il. Ils semblaient me proposer ces demi-sphères translucides vivement colorées en émeraude, rubis, topaze, méticuleusement alignées sur un tissu à carreau. Leur peau grumeleuse semblait bourgeonner d'un foisonnement de mille micro-protubérances translucides où louvoyaient en sourdine des substances aqueuses chargées de composants nucléotido-protéiques étranges, s'interchoquaient des molécules fortement ionisées à l'affut de membranes gloutonnes prometteuses de cytoplasmes suvcculents, onctueux et d'organites croustillants comme un cafard sous une semelle à clous. Sous la peau usée mais frémissante de ces nains des deux sexes tressautait le déclic mural d'une fierté de vertèbre, murmurait le roulement sourd d'une tumescence faciale, éclsait dans la volupté candide une dilataation de narines, frémissait tièdement la reptation alcaline des humeurs peccantes.
Perché sur une guérite, un peu plus loin, un vieillard emmitouflé dans un caftan gris, coiffé d'une casquette plate dans le style bouliste, portant un fin collier de barbe blanche me fixait d'un oeil angoissé, comme s'il avait croisé Méphisto en personne. Il semblait pouirtant distribuer du thé à l'aide d'unpetit samovar. Sa cellule à lui était carrelée de magnifiques motifs géométriques orientaux à dominante blanche ornée de formes turquoises. Au fond de sa guérite trônait le portrait d'un soldat à l'énorme moustache noire, vêtu d'une cotte de maille et coiffé d'un casque en forme d'ogive qui lui masquait à demi les yeux. Le brouillard émanant des meurtrières s'épaissit dans le corridor envahi par un rire récapitulatif, empesé, saturé et stridulent dont les échos se réverbèrent contre les parois invisibles de ce lieu sans réalité ni vanité, dans ces couloirs inachevés et infinis de cette route aux mille facettes tournantes - qui mieux que le voyage illustre l'impermanence de toute chose ? Les rires tantôt éclatent comme des bulles d'acide, tantôt s'entrechoquent, s'entretuent, se dissolvent aux coulisses entravées d'obscurs taudis vermillons, estafilés d'escaliers escarpés d'un autre àge, d'une autre vie, d'autres miroirs, un endroit au souffle passé, vaincu par l'usure laborieuse et le manque d'âme, la sénescence spiralaire d'un horizon poussiéreux, vétuste jusque dans la moelle, vermoulu jusques au trognon, ces emblèmes de rires cascadent sans mélodie aux tréfonds de la bauge inextricable qui m'encercle. Une des naines chante le blues de ses pauvres yeux embourbés qui jusqu'au petit matin voient défiler des monstres plats sans chaleur, stéréotypés, sans laideur véritable, ni pustule ni tentacule, simplement une légère difformité abdominale, dorsale ou nasale,qui tous sans exception affichent envers elle un mépris plus qu'ostentatoire, disons un dédain tiède. Monstre propres à l'armure de sérieux, un nombril dans la tête, leurs yeux fossiles regardent nulle part, jamais à l'horizon tandis que le torrent à leur pieds s'enfuit bien qu'il reste toujours là et s'écoule sans fin.

Ces nains ayant accaparé toute mon attention, je ne m’étais pas rendu compte que la lumière du jour avait envahi ma galerie et qu’à 20 mètres à peine devant moi, la sortie m’attendait enfin. Je débouchais donc sur un jour toujours gris, mais cette fois sur un toit. A ma gauche, un escalier longeait le mur pour monter à l’étage supérieur, à ma droite, quelques toits en coupole abritaient une colonie de pigeons et devant moi, la ville formait un golfe de toits rouges et de minarets sur le gigantesque fleuve en contrebas. Pas de doute, je connaissais ce paysage: j’étais à Istanbul.

Un petit bar froid dominant le port, au flanc des murailles ottomanes, ouvert en permanence sur l'escalier aux marches obliques et enneigées grimpant vers les ateliers greffés aux toits gris en équilibre entre les coupoles, parmi les chats errants, les pigeons sédentaires et les goelands dédaigneux. Voilà deux jours que j’erre dans les ruelles d’Istanbul en essayant de retrouver le chemin par lequel je suis arrivé ici. J’aime particulièremet déambuler dans ces khans, dédales d’ateliers d’un autre âge perchés sur les toits de la ville par lesquels j’avais débouché par je ne sais quel miracle. J’aimais cotoyer ces ouvriers et artisans en bleu de travail et manger en leur compagnie dans de petits restaurants tels que celui-ci.
Aux murs, d'immenses posters du Cervin rappellent que celui-ci existe quelque part dans un écrin de verdure ensoleillée; un portrait délavé de l'équipe de foot de Malatya - 1984 - et l'image chatoyante de la pierre noire de la Mecque trônent sur un mur couvert d'une graisse ancestrale. Dans le recoin, à droite des quatre marches qui montent à la cuisine obscure, un bidon de plastique suspendu au mur bosselé surplombe le lavabo. Des ouvriers entrent et ressortent dans l'air frigorifié avec des plats fumants, de la soupe, du thé. Dehors, la neige fond et de l'auvent en bâche de plastique dégouline l'eau claire tandis qu'une lumière pâle diffuse paisiblement sur le sol de béton saupoudré de sciure.
Les ouvriers, âgés de 10 à 70 ans, vêtus de gris se succèdent, un pantalon trop court sur des bottes éculées, engloutissent sereinement une soupe laiteuse ou de succulentes brochettes de mouton. Dehors, les mouettes planent immobiles dans le vent froid. Cette scène se perpétue sur la muraille depuis des siècles, seule l'ampoule et le métier à tisser électriques sont venus perturber cette quotidienneté éternelle.
Un homme d'âge bien mûr longiligne coiffé d'un passe-montagne datant de sa communion, un par-dessus flottant sur les épaules, une carcasse en fil de fer à la Giacometti traverse la pièce sans me lacher du regard. Je souris mollemement, salue poliment, l'autre ne répond pas, il repart dans l'autre sens, il a autre chose dans la tête, on ne saura jamais quoi.
Puis le garçon revient, souriant, apportant un plat métallique composé d'un mini-steack grillé aux fines herbes, de boulettes de viande hachée, de brochettes accompagnées de carottes râpées, de tranches d'oignons, de lambeaux de salade et de coriandre sur fond d'un légume étrange hybride entre le riz et le maïs. Le tout est rustiquement délicieux et réconfortant. Je lève les yeux de mon assiette géante et métallique en direction de la porte d'entrée également métallique, ouverte depuis toujours sur le vent de l'hiver turc. Le froid me gèle les cuisses, je replonge vers mes carottes râpées, mais la bouchée précédente ne veut pas passer. Quelque chose d'anormal vient de se produire. Nouveau coup d'oeil: une fille pour le moins surprenante vient d'entrer et de s'installer en face de moi àl'autre bout de la pièce. Inutile de préciser que je ne suis pas le seul à être surpris. Cette fille est mince et brune, elle a des bras et des doigts d'une finesse remarquable et se tient comme une princesse, sans aucune prétention mais avec une légèreté inopinée et des mouvements harmonieux qui vont droit au but sans tergiverser. Son visage imperturbable aux traits légèrement asiatiques semble imprégné d'une sagesse millénaire.
Magnétisé par cette créature sublime qui par ailleurs me réconciliait tout doucement avec les femmes, j'observais la grâce avec laquelle ses mains habiles manipulaient les bagues en argent qu'elle sortait d'une boîte et qu'elle semblait remettre en ordre. Fasciné par son port de tête, j'admirais la finesse de son cou rehaussée par les deux colliers multicolores qui éclataient sur sa peau mate. Puis, après un temps indéfinissable, je croisais enfin son regard sombre qui se figea sur moi avec étonnement, quand l’un des occupants du bar vint s'asseoir à côté d'elle et lui parler à proximité de l'oreille. Le client en question est comme on peut s'en douter le type même du play boy: mal rasé, courtaud, la moustache épaisse, le teint huileux, l'ongle noir, le nez pâteux, le doigt épais et le sourcil tombant. Voilà qu'il lui prend idée de s'approcher en lui passant un bras dans le dos. J'allais me demander s'il n'était pas judicieux que je prenne l'initiative d'intervenir verbalement puis physiquement devant un tel excès de goujaterie, de mauvais goût et d'injustice, lorsque ma mystérieuse créature l'avait déjà repoussé avec une violence peu commune du plat de la main. Le gaillard, un petit trapu, n'ayant sans doute pas l'habitude de se faire traiter ainsi par la gent féminine, s'était levé et lui asséna un direct du droit qu'elle parvint à bloquer et, ayant saisi son bras et forçant sur le coude tendu de son adversaire pour le contraindre à encastrer sa tête dans le chambranle métallique de la porte. Ce sur quoi le barman saisit ce qui restait du fâcheux crétin pour l'expulser du bar sous un torrent d'insultes locales aux accents rugueux.

Immédiatement, je paie mon kebab et me précipite vers l’extérieur en tentant de la rattrapper. Premier escalier vers le bas, puis vraisemblablement couloir vers la gauche, elle doit être déjà au bout de cette traboule, en direction de la sortie du khan. Hélas, à l’extrémité du corridor, la place est vide hormis deux ou trois ouvriers coiffés de bonnets. Je dois me rendre à l’évidence, ces endroits sont de véritables labyrinthes et elle a pris une autre issue.

Mais je ne perdais pas espoir. Cette fille n’était visiblement pas d’ici et il devait être possible de la retrouver dans les endroits touristiques d'Istanbul. J’écumais alors Sainte Sophie, la mosquée bleue, Beyoglu, Sultanahmet et le bazar sans relache, mais avec un espoir décroissant. Le soir, pour me remonter le moral, j’allas fumer un narguilé dans une salle octogonale au plafond en coupole, avec des retraités de tout poil, des étudiants et parfois quelques touristes. Puis un jour, alors que je passais vers l'embarcadère des rives de la Corne d'Or, profonde et effrayante comme les notes graves et lancinantes de la cithare, je l'aperçois assise sur le banc, prète au départ pour une destination mystérieuse, entièrement vêtue de noir, immobile. Ses cheveux noirs, rasés 3 cm au-dessus de l'oreille, en dessinent parfaîtement le contour et se prolongent par une queue de cheval à la manière des anciens Japonais. Son vêtement d’inspiration cléricale enserre son corps léger et immatériel où culminent deux mangues face au vent, armées chacune d'un mamelon effilé qui regarde au loin, placide et serein, candide et généreux, droit devant lui.
Il faut que j'aille la voir, que je lui dise que je l'aime comme un débile, mais l'adrénaline m'a pris de vitesse et les symptômes habituels du timide m'ont envahi avant que j'aie eu le temps de dire ouf, encore une fois, encore et pour toujours! Il faut pourtant que j'y aille, si calamiteux que je sois, car je ne me pardonnerais jamais plus cette fois-ci d'avoir trouvé les mille et une excuses pour reporter l’abordage et attendre vainement un hypothétique moment plus opportun. Alors que figé sur le quai je cherche vainement la phrase la moins ridicule pour l'aborder, je la vois qui m'aperçoit du coin de l'oeil et me fixe dans cette même attitude avec une mimique qui évoque une amorce de sourire puis se lève lentement et se dirige lentement vers l'embarquement sans se retourner. Magnétisé, je la suis vers une destination encore inconnue. Le vent glacé du Bosphore pince mes oreilles et mon menton et mon coeur a doublé de rythme tandis que je me dirige vers le guichet.
Arrivé dans son dos,je ne parviens pas à saisir sa destination, alors je dis au guichetier :”la même chose”. Elle tourna à moitié la tête sans me regarder mais montra ainsi qu’elle m’avait parfaitement entendu. Une fois dans le bateau je me décide enfin à engager - en angais - la conversation sur son intervention l’autre jour dans le bar.
- Oh j’avais fait pas mal d’aikido, ça sert toujours, me répond-elle avec un léger accent germanique, après m’avoir fixé avec des yeux ronds
- D’où êtes-vous, enchaînai-je avec la plus grande originalié ?
- De Berlin, fit-elle avec un léger sourire
- Et avant?
- Un peu partout...
- Si on allait boire un thé ? risquai-je
- Volontiers, répondit-elle dans un sourire lumineux qui répandit en moi une onde d’effervescence

Nous nous installâmes avec nos verres de thé colorés sur la banquette en bois vernis qui faisait face au bar à la poupe du navire. Elle sortit de son sac la malette contenant les bagues que je lui avais vu manipuler la fois précédente :
“Vous connaissez ?
- Euh ...
- Elles viennent d’Asie, Pakistan, Inde, Thaïlande... C’est mon gagne-pain”
Et je découvris ainsi la black star au reflet croisé, l’oeil de chat au reflet horizontal sur fond noir, l’oeil du tigre et à travers le lapis lazuli, les opales, les agathes et la profondeur de son regard, je traversais les plaines du Kazakhstan, j’escaladais les cîmes du Karakorum, j’arpentais les ruelles de Karachi, New Dehli, Kathmandou, humant les senteurs d’épices et de putréfaction, ébloui de couleurs éclatantes, aspiré par le puits sans fin de sa voix cristalline.
“Celle-ci vient d’Agra, dit-elle en extirpant une pierre de lune qu’elle enfila à mon auriculaire. Elle te plaît?
- Super
- Non, garde-la, dit-elle alors que je la retirai
- Pourquoi?
- Elle te va bien
Son regard jusque là si plein d’assurance trahit une once de timidité qui fit que je pris sa main et la serrai et y sentis tant de douceur et de chaleur à la fois et tant de candeur dans ses yeux que je devins incandescent, puis commençais à gonfler, ma tête se divisa en deux, puis en trois, mes cheveux hérissés verdirent, alors qu’une fumée bleue s’échappait de mes multiples narines. Mes bras devenus alors une douzaine de tentacules enlacèrent de toutes parts son corps délicat et si léger. C’est alors qu’elle me repoussa avec la vigueur que je lui connaissais déjà, ce qui eut pour effet de me rendre mon aspect normal.
“Il faut aller doucement dans ce pays, chuchota-t-elle”
En effet, non seulement le barman, mais les quelques autres citoyens qui passaient par là avaient les yeux rivés sur moi et le regard du chat qui va s’élancer sur le pauvre moineau.
“ Viens, je vais te faire visiter le bateau, ça fait plusieurs fois que je le prends”
Arrivés sur le pont où soufflait une bise glaciale, elle m’entraîna vers une porte de bois verni :
“ Regarde ici, c’est super,non? fit-elle en ouvrant la porte”
Je ne voyais qu’un débarras d’un mètre sur deux contenant des bouées de sauvetage et cherchai encore l’intérêt que pouvait présenter ce placard poisseux tandis qu’elle avait déjà refermé le local sur nous et verrouillé la porte de l’intérieur. Un froissement de tissu dans l’obscurité puis la chaleur de son haleine dans les ténèbres me fit comprendre pourquoi elle trouvait l’endroit merveilleux. Ses seins formaient deux magnifiques petits coussins compressés contre ma poitrine et la peau de son dos soyeuse et frémissante glissait délicieusement sous mes doigts. Je me hâtais maladroitement à me débarrasser de tous les artifices vestimentaires que j’avais entassés sur moi afin de me retrouver dans l’état beaucoup plus pur dans lequel j’étais arrivé au monde. Je pus alors m’adonner librement à toutes sortes de transformations à l’abri des regards désobligeants, mon faciès passa par toutes les couleurs, rouge, vert, jaune, une bave fumante ruisselant sur le sol, mes cheveux en pointes de porc-épic dardaient vers le plafond, une forêt de sangsues électriques recouvrait ma peau, coiffées de gyrophares en furie, mes yeux éjectaient des torrents de lucioles incandescentes. J’étais devenu un véritable feu d’artifice et elle, poupée de lave élastique d’apparence si fragile me renvoyait mes convulsions avec une égale intensité après en avoir prélevé la quintessence. Le Bosphore respira avec nous et le navire encouragea nos caresses jusqu’à ce que nous soyons réduits à deux vieilles baudruches transpercées de part en part.
Nous quittâmes alors notre abri fétide et gagnèrent à l’intérieur du bateau la banquette la plus proche tandis que le coucher de soleil embrasait le ciel. Je m’endormai, sa tête sur mon épaule, dans la plus grande des béatitudes.

* * *

Lorsque je m’éveillai, quelques minutes ou quelques heures plus tard, la nuit était noire et je me sentais désagréablement léger. Ma princesse n’était plus sur mon épaule et au premier coup d’oeil, elle n’était pas non plus dans la salle commune qui regorgeait de paysans turcs vêtus de sombre et de leurs femmes aux foulards blancs. Un examen plus approfondi de l’autre pont du navire, des passerelles et même de notre cagibi m’obligea à accepter dans un frisson glacial la pire des réalités. Le ferry était à quai depuis un temps indéterminé et elle avait filé à l’anglaise, me laissant comme un vagabond inutile sans un mot d’adieu. J’arpentai longtemps le pont du bateau comme un lion en cage et lorsque je me résignai à retourner au chaud je vis en tournant la poignée une bague à mon auriculaire droit, ornée d’une pierre de lune.

* * *

En suspension dans la nuit intersidérale, le ferry me ramène la mort dans l’âme à Istanbul.
En face de moi est assise une femme coiffée d'un foulard blanc bordé de noir, un visage antique d’apparence grecque, Hélène de Troie par exemple, ou quelque chose d'approchant, au sourcils imposants et orné d'un discret soupçon de moustache qui paradoxalement lui confèrent un certain air de noblesse. A moins que ce ne soit tout simplement cette chaude sérénité familiale - qui depuis sa naissance la baigne et n'a jamais fait mine de la quitter depuis six mille ans - qui la rende si humblement sûre d'elle. Lorsqu'elle sourit, sa mâchoire supérieure édentée sur la moitié droite décuple la gentillesse et la générosité de son expression. Et puis elle se tourne franchement de profil et là sa bouche de poisson frit la métamorphose instantanément en mémère inexorable, inexpugnable, exhalant l'odeur de vaisselle, réveillant en moi certains après-midi sans fin à la morosité récidivante où enfant je me demandais vainement quoi faire jusqu'à l'arrivée de la nuit. Un vide cérébral qui me conduisait alors à me poser une question insistante impossible à formuler.
Coup d'oeil à droite: un vieux Turc hoche mécaniquement la tête et sa barbe grise en blaireau rebondit plusieurs fois sur son torse bombé. Il semble s'adresser au vieux barman qui trie ses oranges et jette les pourries dans un seau de plastique blanc, mais paraît tellement irréel et fantômatique, comme translucide dans la blancheur acide du néon surmontant le bar qui trône au mur comme une soucoupe volante sertie dans les boiseries sombres illuminées par la rampe d'ampoules jaunes de foire. Mieux vaut regarder ailleurs...

De retour à la ville, au petit matin, je ne pus m’empêcher de retourner au lieu où je l’avais rencontrée, comme si un magnétisme miraculeux ou une quelconque bonne fée allait me la ramener sur le champ.

Dans le vieux bar-tapis volant suspendu au dédale de pierre-neige fondue, j'allais m'asseoir à travers les voûtes éclatées sur une chaise fondante de glace. Le garçon à la lippe verte et joyeuse me palpe avec son oeil préhensile et définit de la poigne électrique et velue sur la sciure béton vers l'escalier de la grotte huileuse. La gorgone à moustache s'esclaffe à l'aigu et lance trois giclées violettes des pustules de son bras gauche tatoué d'un poulpe à tête de chien. Derrière moi, une mouette arrive par surprise, hurle et s'évapore en algues bleues dans la grotte. Le garçon caresse les perles juteuses du cou squameux de la gorgone qui rehausse ses diamants et porte un uppercut au plexus du barman qui s'électrifie un court instant, puis elle jette vivement les algues dans la friture avant de les fourrer dans l'oreille gauche du serveur qui aussi sec se met à lapper la moussaka.

Face à la gorgone repue, les disciples adorateurs du champignon lumineux se prosternent sur le sol jaune vers la croix du sud. Ces gens-là ont l'habitude de passer la nuit du 21 mars accroupis à tambouriner sur le sol un rythme ternaire haché de reniflements désespérés.

Je laissai ces joyeux condisciples à leur contemplation et alors que le garçon tentait vainement d'harponner une mouette en plein vol, je franchissai le seuil gelé, narine ouverte aux alizés, caressé benoîtement par cette brise d'automne. J'aperçus un sentier de pierraille qui s'escarpait sur la gauche et me parut accueillant. Je m'y engageai aussitôt et commençai à faire crisser les gravillons en rythme sous mes semelles. Marchant solidement dans mes semelles molles, j'enfonçais mes orteils dans la gomme comme au coucher du soleil sur le sable humide et collant alors qu'ailleurs de jeunes nymphes aux cheveux soyeux et longs depuis toujours déchirent l'atmosphère ensoleillée de leurs doigts éternellement propres, éclaboussant de sourires perdus dans le néant, résonnant contre la paroi vitrée pendant que cet analyste-programmeur furieux pisse de rage sur son terminal, entraînant dans son sillage ses deux collègues féminines qui dévoilant leur colline boisée arrosent copieusement leur outil de travail, inondant les circuits plastifiés élaborés en grande série sous de hauts murs de béton perçés de rectangles bleus par une tiède après-midi de fin d'hiver.
Sortant de ma rêverie, j'avais du mal à évaluer depuis combien de temps je marchais. De part et d'autre du sentier la paroi rocheuse légèrement galbée se faisait abrupte. Ce sentier, probablement taillé dans la montagne aride, roulait sous mes brodequins cloutés. Je croisai un cactus dégingandé aux reflets turquoise et au détour du sentier possiéreux, j'aperçus à quelques encâblures des sortes de gargouilles fichées dans la paroi. La présence humaine refaisait surface dans mon univers après ces quelques heures de marche solitaire dans l'air desséchant comme un relent de goudron. Cette pensée rassurante fit immédiatement place à une question émanant de la plus tristement ordinaire des logiques: quelle était donc la fonction de ces sculptures placées à hauteur de ceinture au bord d'un sentier éloigné de la vie humaine, au flanc d'une paroi rocheuse abrupte et qui semblaient de loin représenter des têtes d'animal ? Serait-ce le lieu de quelque culte mystérieux et inconnu ou même occulte? Mais alors ce lieu serait peuplé d'individus louches, interlopes, aux moeurs douteuses pour ne pas dire suspectes ou marginales, peut-être même sanguinaires !...J'interrompis soudain ma progression dans le gravier grinçant pour guetter une éventuelle trace auditive des énigmatiques habitants de ces lieux, mais hormis ma respiration étouffée je n'entendais alentour que le silence cotonneux de cette paroi bombardée par le soleil et sentais dégouliner la sueur le long de mes flancs et de ma colonne vertébrale.
Une nouvelle inspiration un peu plus profonde chassa ces vieilles peurs infantiles et me fit recouvrer des facultés de jugement qui durant l'instant de surprise et certainement du fait de la chaleur torride m'avaient cruellement abandonné. Il s'agissait seulement d'un vestige historique ou même archéologique dont je comprendrais mieux la nature en le voyant de près. D'ailleurs, distinguant le profil altier de ces animaux sacrés, je reconnaissais aussitôt un fragment d'un attelage majestueux de quelque prince ou empereur antique, quelque pharaon ou roi hittite adulé par son peuple, au moins en apparence. Mais pourquoi avoir ainsi séparé l'attelage du reste de la sculpture et planté ces têtes dans le roc comme des gargouilles ? A mesure que j'avançais vers eux, ces fiers destriers resplendissaient dans la lumière éclatante, ruisselant d'autosatisfaction, le sourire goguenard aux lèvres, l'oreille à l'écoute des acclamations dévotes remontant des millénaires enfouis gelés dans la roche jusque dans sa dureté éternelle. Ils gonflaient leurs joues de suffisance...Toutefois cet air malicieux, ce nez retroussé ne convenaient pas à cet animal discipliné et rigoureux qu'est le cheval, non, sacrebleu, diantre, j'avais bien plutôt affaire à des porcs sculptés, façonnés à même le roc... curieux attelage! Quel souverain avait fait preuve d'autant de détachement et d'humour pour se jucher en public mû par la force sourde des verrats? Je m'approchai avec respect de ces deux figures qui bien que refermées sur un autre âge semblaient encore frémir de vie, quand tout à coup un rayon quasi-invisible vint les foudroyer sur place pour ne laisser que deux sacs informes se vider piteusement de leur graisse fondue. J'avais eu sous les yeux des masques de porcs, comme disent les pros de la tripe, déflagrés, presse-bouillés, thermo-fondus sous mon regard stupéfait quoiqu'encore incrédule. Qui avait bien pu en vouloir à ces malheureuses créatures charcutières qu'une seconde encore auparavant je croyais de marbre?
Dans le couloir illusoire sans fond de l'oeil halluciné, désir embourbé dans la volute d'un instant fractionné répétitif et cyclique, le miroir aux ivrognes me renvoya à la réalité crue:étais-je menacé par un quelconque tireur des cîmes ?
J'aperçus en effet un vague reflet métallique sur la crête de l'autre côté de la vallée. Je m'étais mis à courir vers l'abri le plus proche, espérant trouver refuge après le coude que formait le chemin devant moi. En effet, un buisson épineux bordait le sentier quelques dizaines de mètres plus loin et je m'accroupis prestement derrière lui. Le temps de reprendre mon souffle, j'observais l'autre flanc de la vallée espérant surprendre quelque mouvement, le désir de comprendre la scène peu usuelle à laquelle je venais d'assister étant plus fort que la peur bleue de méthylène qui me vrillait le colon sigmoïde. Disons plutôt que si j'avais vu l'agresseur, j'aurais pu me faire une idée de la nature du danger foudroyant qui me menaçait, ce qui m'aurait en quelque sorte rassuré. Malgré mon souhait d'être le plus discret possible, j'émettais à chaque inspiration un petit sifflement dû à la contraction de mon larynx et mon coeur incontrôlé gonflait mes tempes comme un soufflet. Dans quel guêpier m'étais-je fourré?
Le chemin du retour me paraîssait peu sur, d'autant qu'en prenant le virage, je venais de sortir du champ du tireur fou, du moins préférais-je le supposer, et en redescendant, je risquais de redevenir sa cible. Me visait-il? Avait-il seulement voulu m'avertir? Si oui, de quoi? Ou voulait-il me faire peur (il n'avait pas tout à fait raté son coup...)? Ou bien encore son seul et unique objectif était ces damnés masques de porcs et ma présence n'aurait alors été qu'un négligeable élément du décor, de même que lorsque le tigre se repaît de sa proie, il se soucie guère du coléoptère qui roule sa boule de bouse à ses pieds. Cette dernière hypothèse, plus mystérieuse, me parut plus sympathique, il faut le reconnaitre, car je préférais nettement le rôle du bousier à celui de la gazelle fraîchement éventrée.
Scrutant l'horizon, immobile derrière mon buisson fantoche, j'implorais au sort un peu de patience, piteux lapin blotti dans la crainte de se faire crocheter par l'aigle royal majestueux à la pupille infaillible et impîtoyable, avant de m'envoyer rejoindre mes ancêtres. Je ne sais combien de temps j'ai attendu, balayant le paysage de droite à gauche, mon souffle se calmant imperceptiblement et à mon insu jusqu'au crépuscule brumeux. Je décidai alors, tout à coup serein et confiant de reprendre mon chemin vers le haut du sentier. Après quelques centaines de mètres je perçus un chuintement de cours d'eau qui associé à un soupçon de fraîcheur tombante me procura une sensation proche de celle de Sindbad le Marin entrant dans l'oasis de la reine Yasmina. La pente avait depuis peu fortement raidi et je me trouvais maintenant à grimper sur les rochers bordant le torrent. Parvenu au sommet du raidillon, je me retournai pour contempler encore la beauté de cette vallée dont les pentes abruptes et sombres se fondaient dans la brume et s'abandonnaient à la puissance du torrent éternel. Je tournai enfin le dos au monde civilisé afin cette fois de partir à la recherche d'un abri pour la nuit. A un mètre de moi, j'apercevai deux gardes petits, trapus, au nez épais, retroussé et pointu, rougeaud, les lèvres épaisses, au coin relevé dans un sourire fictif, un rictus figé, froid et inexpressif. Leur tête large démarrait bas, le menton au ras du sternum, les oreilles proches des trapèzes. Leur torse velu ne portait qu'un gilet noir sobrement brodé sur le pourtour. Ces deux faciès étonnament semblables sans être identiques, coiffés d'un bonnet en dôme pointu au sommet, entouré de fourrure à la manière des casques Mongols m'intimaient imperceptiblement l'ordre de les suivre. La froideur méthodique de leur regard et l'allure routinière de leur geste m'ôtait toute envie de résister, ainsi que les sagaies effilées qu'ils tenaient à la main droite et inéluctablement je suivis la créature indéfinissable qui faisait demi-tour devant moi alors que son comparse, toujours souriant à rien, pointait son pilum à quelques centimètres de ma colonne lombaire.
A mesure que je suivais les lacets de granit encadré de ces tristes sires, la température diminuait considérablement, l'air s'humidifiait et la lumière baissait sans que je puisse contempler la féérie du crépuscule que j'entrevoyais sur ma droite. Attiré au début par mon éternelle curiosité malsaine, j'avais trouvé à suivre ces deux sous-monstres un certain attrait de l'inconnu et de la découverte, toujours à la recherche de nouvelles expériences hors de notre monde préfabriqué de consommation universelle et totalitaire. Mais sentant tout-à-coup ma liberté de mouvement annihilée et avec elle toute possibilité de rêver, de flaner, ou de contempler en toute quiétude, je ressentis en bloc la gravité de la situation et soudain, la gorge serrée, j'en vins à me demander si je n'aurais pas mieux fait de ne jamais quitter les jupes de ma maman... Et alors que je m'abandonnais à la mélancolie, à la perspective de la nuit poisseuse, solitaire et certainement néfaste qui s'annonçait, je fus à nouveau émerveillé par l'envol d'une nuée de papillons aux couleurs chatoyantes à notre arrivée. Ils étaient petits, mais leurs milliers d'ailes rouge écarlate cerclées de blanc et de brun miroitaient autour de nous et devant nous en un nuage mouvant mollement, avec de longs étirements élastiques, des sacs et des ressacs, nous précédaient, nous escortaient quelques temps à flanc de montagne vers notre destination mystérieuse puis s'évanouirent vers le bas de la pente. Une fois encore, le merveilleux m'avait sauvé du désespoir et lorsque je me retournais vers mon garde, celui-ci n'avait évidemment pas changé d'expression et conservait son rictus animal. L'insensibilité de ces individus devant cette féérie me gonfla d'un orgueil dérisoire mais rassérénant. Mes deux compères devaient certainement être habitués à cette scène naturelle car il semblait que nous arrivions au terme de notre promenade. Le chemin en pente s’était élargi et avait fait place à une esplanade entourée de hauts murs de pierre plus larges à la base qu’au sommet. Le mur du fond était percé d’une épaisse et haute porte de de bois clouté où l’un de mes gardiens actionna un heurtoir en tête de poisson. La porte s’entrouvrit sur un colosse au crane rasé, aux larges moustaches, torse nu sous un gilet de peau de mouton. Il portait des bracelets de force et à l’index gauche une chavalière émaillée où je pouvais distinguer des caractères arabes en relief sur fond blanc. En m’apercevant, il eut un rire carnassier et échangea quelques paroles gutturales avec mes anges gardiens. Ceux-ci me conduisirent avec leur habituelle délicatesse à travers une espèce de hall faiblement éclairé bien que spacieux et richement décoré, vers un couloir sombre, lui, et dont l’humidité perçait jusqu’aux os. Quelques virages débouchèrent enfin sur une cour aux dalles disjointes où l’herbe folatrait dans les interstices. Ici, mes guides tournèrent les talons et refermèrent à double tour la porte qui conduisait au couloir. La cour était entourée d’une galerie couverte parsemée de quelques bancs. Revenu à la tranquillité et épuisé par la fatigue de ces émotions, je m’allongeais sur l’un d’entre eux et ne tardais pas à sombrer dans le sommeil.

* * *

Isidore

Isidore est un Africain mou, nonchalant, étirant ses journées entre trois accords de blues et des rêves brisés, pris dans un labyrinthe qui de jour en jour étend ses tentacules brumeuses un peu plus loin dans l'asphalte et s’enfonce imperceptiblement dans le sol.
Isidore est un schizoplasme, adepte obstiné de la défonce tiède, loin des trips, des expériences extrèmes qui pourraient l'emmener trop loin, trop haut ou le ramener trop profond. C'est tout bonnement un alcoolo placide et fuligineux qui prend un plaisir horizontal à sentir s'étirer les secondes devant lui, en lui,lorsque rien ne se passe dans sa grotte sous-marine, quand au-delà la fourmilière vibre, tonne, s'entrechoque, alors le blues berce sa mélancolie éternelle. Il attrappe le manche de sa guitare et sur trois notes effilées crée 45 degrés à l'ombre, le vent brûlant du désert, une route rectiligne à l'infini, l'horizon ondulé berçant les poteaux électriques et une pompe à essence en léthargie. Depuis belle lurette, Isidore n'aspire plus à l'ascension sociale ni à l'aquisition de biens matériels mais plutôt à l'accumulation d'expériences désintégrées et clochardesques. Mû par un modèle inavoué et inconscient d'ermite du désert trouvant sa réminiscence ou ses avatars dans la lignée des Kerouac, il se meut sur un axe de recherche d'expériences nulles, de situations inconfortables et poussiéreuses quand ce n'est désespérées, dans un réseau d'impasses au goût de bière frelatée et de frite molle. Hobo de nulle part, papillon aux ailes fripées, troglodyte urbain, Isidore est un reptile poétique, une chenille d'artiste se faufilant dans les fissures du monde,ondulant ses antennes vers la surface échevelée et oscillante qui le lamine à la moindre tentative d'irruption.

Isidore avait commencé une oeuvre de grande haleine :
une typologie mammaire dans un style des plus personnels, aux antipodes de la description anatomique classique ô combien aride, en quatre classes : aplati, conique, piriforme et pédiculé - aussi vivante et créative que le rapport d'un ingénieur qualité.
Ce n'était pas non plus le foisonnement luxuriant du Kama Soutra avec ses comparaisons botaniques sans limites, signes de la méticulosité et du sens de l'observation poussé à l'extrême des hindous, qui n’a d'égal que la diversité de leur mythologie.
A-t-on déjà établi un lien entre la personnalité de la femme et la forme de ses seins? Et pas seulement leur forme, mais aussi leur mobilité, pour ne pas dire leur motricité? Qui pourrait scientifiquement établir une telle corrélation, ou pire, étayer tout un corpus théorique, entamer des études sérieuses avec hypothèses à confirmer ou infirmer par des statistiques, des analyses de variance, des courbes de régression cubique ou quadratique? Et pourtant, d'aucuns, et des plus dignes de foi, arborent avec le plus grand sérieux des théories morphopsychologiques sur le faciès ou la silhouette...
Le propos d'Isidore, bien au-delà de ces échafaudages fumeux, ne portait pas sur le caractère de la femme, mais bien sur celui de ses mamelles en propre, en tant qu'individus distincts, oui, Isidore rêvait d'élaborer une gigantesque caractérologie du nichon, mais ne savait par quel bout s'y prendre, si l'on peut dire. Son oeuvre incomplète s’ébauchait ainsi :
"Tout d'abord il y a le petit arrogant, fièrement campé sur ses positions, qui part dans une cavalcade effrénée à chaque mouvement même le plus anodin de sa propriétaire, généralement un brin insolente elle-même; celui-là est étonnamment doué de propriétés motrices et rebondissantes que personne ne lui soupçonnait au vu et au su de son volume dérisoire au repos. Seul son museau goguenard et frondeur pouvait laisser présager d'une telle personnalité à l'observateur averti.

Il y a aussi le grand dégingandé qui oscille mollement, lui qui après avoir vécu mille (petites) morts, a fini par se vider prématurément de sa pulpe et se raccroche sans trop d’espoir, glissant toujours plus bas contre la paroi.

Plus intéressant est le dominateur, le conquérant à l’imposante carrure et au menton large et autoritaire, plein de fougue dissimulée et de la tranquille suffisance des grands guerriers. Peu mobile malgré son poids et sa taille, il prend un malin plaisir à tenir en permanence la pesanteur en échec. Placide et autosatisfait, c'est un tueur, un individu redoutable.

Plus insolite et déroutant est le fugueur,toujours à l'étroit dans son compartiment, des sous-vêtements insuffisants qui le compriment, l’oppressent et l'expulsent déjà à moitié. Toujours à la recherche d'un au-delà meilleur, il présente une étonnante vivacité malgré son embompoint et un faciès plutôt taciturne et réservé et il tente désespérément l'évasion à chaque pas de sa propriétaire sans pitié, qui semble presque prendre un plaisir sadique à l’opprimer.

Les classes sociales, bien sûr, ne manquent de marquer leur empreinte jusque dans ce microcosme intime, inévitablement et vous n'oublierez jamais ce sein bourgeois, réservé, prude dans sa tenue bien droite, je veux dire qu'il regarde droit devant lui, se maintient parfaitement impeccable, ne songerait aucunement à quelconque incartade à droite ni (surtout pas) à gauche, non, fi, c'est un individu policé depuis le plus jeune âge et avec la plus grande attention sans relâche, grâce à un savoir-faire ancestral, et ceci quelle que soit sa taille et son poids, ô prodige de la civilisation !

Hélas, le sein prolétaire, quant à lui se laisse aller une fois de plus à un affaissement regrettable, qui plus est, non seulement vertical mais aussi latéral ! Il ne se contente plus de boire, il joue sa paie au tiercé ! Laissé à l'abandon tel qu'il est, irrécupérable, il n'attirera que des verrats aux goûts animaliers et désespérément ordinaires. O tristesse...Notons que les sus-dits verrats, eux, se retrouvent harmonieusements répartis dans toutes les classes sociales.

Il y a toutefois l'humble, de basse condition qui s'imisce discrètement sous la laine trop étroite qui le titille et l'agace,et qui sans ostentation, sans même en prendre conscience dresse timidement sa pointe vers les cîmes enneigées qui lui rendent hommage avec beaucoup de déférence, et resplendit en toute candeur de son opulente beauté. Par une inexplicable malice de la nature, cet individu conservera sa jouvence et toute son innocente splendeur malgré tout le peu de considération qui lui aura été accordé dans une vie morose et les traitements brutaux que lui auront infligé ses utilisateurs, pour la plupart des rustauds dont l'attention se focalise habituellement sur des stimuli plus zoologiques.

Dans le genre exaspérant, on connait aussi le petit dodu, jovial, presque rondouillard, campé dans son immobilisme, narguant sans vergogne les plus élémentaires lois de la pesanteur par une fixité obstinée,qui comme indifférent au monde extérieur ne daigne tout au plus osciller du bout du museau qu'à l'occasion des trépidations les plus apocalyptiques.

Et que dire de ce jeune insouciant, désarmant de naïveté, aérien, si haut perché, si fragile, délicat et évanescent qu'il ne songe qu'à regarder loin devant lui avec cet oeil écarquillé de nouveau-né? Il ne se doute ni des heures de gloire ni des horions, des aléas, des infâmies, des trahisons que le sort lui réserve - ainsi qu'à tout un chacun, d’ailleurs.

Et quoi de plus affligeant que ce blasé au regard terne, d'une épaisseur adipeuse, d'une générosité minimale, suffisamment pour satisfaire aux exigences génétiques et anatomo-physiologiques mais en aucun cas érotiques. Mélancolique, il est déjà au fond du gouffre dès son plus jeune àge, sans espoir ni ambition quelconque. Il est difficile de croire que cet être-là soit désespéré. Totalement dépourvu d'imagination, il semble plutôt n'avoir jamais connu le rêve ni nourri aucun idéal et se résigne sans frustration à ce rebondissement ample, certes, du fait d'une masse adipeuse non négligeable, mais sans âme, qui répond aux seules lois physiques et en aucun cas n'est le reflet d'une quelconque joie de vivre.

Mystérieux est celui qui par sa profonde houle vous enivre et vous hypnotise à chaque pas, vous fascine comme une nuit d’orage pour mieux vous harponner jusqu’au fond de l’âme par un tressautement inattendu de sa pointe, pour vous cracher au visage sa jeunesse et son enthousiasme.

Il y a le baraqué, d’une carrure immense, qui défie le monde de sa force impavide, confortablement carré sur ses positions, il en impose par sa puissance et sa froide indifférence. Il ne faut surtout pas le confondre avec le rondouillard, gourd et un peu sinon franchement obtus. Le premier est un conquérant, un être d’exception, d’envergure, le second n’est qu’un obèse avachi et inerte généralement assorti à sa patronne, alors que le premier confère à sa propriétaire une confiance, une assurance placide, une candeur parfois, qui s’allie parfaitement à la finesse de ses traits. C’est avec un naturel déroutant qu’il défie les regards les plus hardis, qu’il méprise les intentions les plus torves et tient tête aux désirs les plus incandescents.

Il y a l’agité, turbulent, insatiable, regorgeant de vie qui par Dieu sait quel miracle inexplicable de trépidance électrique rebondit deux fois chaque fois que sa patronne fait un pas. C’est un aventurier qui tente à chaque seconde de s’évader de son logement qui sera toujours trop exigü pour lui."

* * *

Le gong ébranla lourdement les tympans et surtout les tempes d'Isidore encore baigné dans le ronflement matinal de son cocon éthylico-dépressif. Figé sur le dos à même le banc, il enflait et vidait son thorax avec une énergie décidée et bruyante de locomotive évoquant une sorte de monstre marin mouvant dans un sommeil minéral.
Se grattant les cheveux avec la rapidité saccadée d'un chien avec sa patte arrière alors qu'il s'asseyait sur le rebord du banc, il tomba nez à nez avec le nouveau venu. Alors qu'il le fixait de ses yeux globuleux étonnés et légèrement effrayés, l'inconnu engagea la conversation:
“Bonjour
- Un Français! je rêve encore !
- Ca, c’est un coup de bol !
Et t'es d'où, toi?
- Moi... dit-il après s’être longuement gratté la tête, je suis de l'entre-deux mondes, spécialiste des états semi-flottants. J'ai une longue expérience de l'intersticiel... incrusté dans ma fissure d'où je ne distingue pas le dehors ni le dedans.
- Quoi?
- Je suis de ceux qui verront toujours l'intérieur à travers un verre dépoli, avec une chance ou deux de surprendre un entrebaillement de porte devant lequel pétrifié, subjugué, lénifié, sanctifié et abruti, j'aurai tôt fait de réinjecter du brouillard.
- Ma parole! Et t'en as d'autres, comme ça?
- Si tu veux : - emphatique
Citadin de la terre
Sentis-tu jamais tes pieds rivés dans le sol,
Des racines maléfiques qui te retiennent pour toujours
De l'envol majestueux du moineau?
- T'es poète ou t'es cinglé?
- Excuse-moi, j'étais encore à mes méditations...
- Tu parles, t'étais en train de pioncer... Mais t’es d’où en réalité? - Madagascar. Mais j’habitais Paris
- Coïncidence! Il y a longtemps que t'es là?
- Trop longtemps.
- Bonne réponse
- Toi, tu viens d'arriver
- Comment t'as deviné?
- Ca fait un sacré bout de temps que je suis enfermé par ces malades, je connais tout le monde, ici.
- Ces malades ...les Mongols, là?
- Et bien d'autres guignols, tu verras
- Mais qu'est-ce qu'ils nous veulent?
- Trafic d'organes
- Quoi?
- T'as bien entendu
- Foutre! Qu'est-ce que c'est que ce traquenard?
- C'est pas des blagues... Ils t'engraissent, et puis une fois qu'ils ont une commande, il y en a qui disparaissent un beau jour.
- La Poisse! Et toi, ils t'ont pas encore découpé?
- Moi, disons que j'ai de la chance, je suis un bon cuistot, et ils me gardent intact. D'ailleurs, il faut bientôt que j'aille m'y remettre.
- Il manquait plus que ça !!! Et moi, j'ai combien de temps à vivre?
- Oh, ça dépend, j'en ai vu partir au bout de 3 semaines, d'autres sont restés un an et demi, on peut pas prédire.
- Quelle horreur! On peut dire que tu as du bol.
- Si on peut appeler ça du bol d'avoir à travailler tous les jours à la même heure.
- Ecoute-le qui se plaint! Et tu faisais quoi avant d'être là?
- J'ai travaillé dans un bureau, la dernière fois.
- C'est-à-dire?
- J'étais Agent de purification atmosphérique.
- Foutre d'âne ! Qu'est-ce qu'est que ça ?
- Je travaillais dans les bureaux de fumeurs.
- Et alors ?
- Eh bin j'étais couché toute la journée à respirer la fumée émise par ceux qui fument pour que les autres en respirent moins. Un respirateur de fumée, quoi.
- Intéressant! Ca existe, ça ? Enfoiré de monde!
Et c'est bien payé ?
- Bof, j'avais un peu plus que le RMI et un peu moins que le SMIG.
- Royal. Et t'as trouvé ça dans les petites annonces?
- Non. Je dormais dans une cave depuis une semaine, je ne pensais pas avoir été repéré, mais un matin, la Compagnie de Salubrité et Sécurité m'a attrapé et jeté dans un fourgon, et je me suis retrouvé à la Réinsertion d'Utilité Publique (RUP).
- Par la crête de mon aïeul! Ils t'ont envoyé là-bas de force?
- Non, je suis passé devant le psychologue. C'était ça ou retourner dans le métro, en gros. J'avais eu assez de mal à trouver cette cave, je me suis dit, un peu de calme, et puis c'est une expérience. De toute façon, je suis fumeur aussi.
- T'as pas peur! Et pourquoi ils mettent pas des hottes au-dessus de chaque fumeur pour clarifier l'atmosphère?
- Ca coûte trop cher
- Nom d'un porc! Et toi, tu leur coûtes pas trop cher, même si t'es mal payé?
- Oh, mais je ne reste pas toujours dans le même bureau, on m'appelle à un endroit ou un autre, suivant la teneur en fumée, là où on n'y voit plus clair. Alors au lieu d'une hotte par fumeur, ils ont un respirateur pour 10 ou 15 fumeurs.
- Et pourquoi ils ne font pas des bureaux fumeurs et non-fumeurs comme dans les trains?
- C'est pour préserver la convivialité, qu'ils disent. Ca faisait partie de la politique sociale des relations humaines de l'entreprise. Mélanger les fumeurs et les non-fumeurs pour éviter les clivages, les clans.
- T'es vachement pro comment tu causes.
- Je les ai entendus rabacher.
Privilégier les contacts humains sur le lieu de travail en y insérant une personne externe aux contraintes professionnelles, qui apporte un nouveau souffle rafraîchissant ...
- Raaaahhh! J'agonise,rafraîchissant!!! Trop comique! et toi tu te disjonctes les poumons!
- ... sans distraire les salariés, puisqu'on n'avait pas le droit de parler.
Et puis l'entreprise a une réduction d'impôts si elle fait travailler la RUP.
- Et ils sont comment les gugusses, avec toi?
- Souvent, ils te méprisent. Ils sont jaloux de te voir couché là à ne rien foutre pendant qu'ils bossent. Il y en a même qui te marchent dessus en faisant semblant de ne pas t'avoir vu. Mais il y a tout de même des compensations.
- Morve de rat! Lesquelles?
- T'es au ras du sol, alors dans les bureaux à prédominance féminine, tu vois ce que je veux dire, surtout en été...il y en a qui t'en font voir un peu plus, l'air de rien, surtout si tu fais mine de pas les mater.
- Grandiose! Et pourquoi t'es couché par terre au fait?
- Parce que la fumée stagne en bas, c'est bien connu.
- Saint Etron! C'est une sacrée planque que t'avais là!
Isidore évoquait les quelques dizaines de paires de cuisses qui avaient tourmenté ses longues nuits au dortoir, irrigation surchauffée joufflue, vide larvé, latent sournois et tenace, angoisse circulaire et avide qui revient sans cesse sur ses pas et martèle sans fatigue et sans honte le sommeil de l'honnête travailleur, les petites culottes accidentelles, blanches pour la plupart qui avaient dilaté son humeur et humecté son oeil, affuté son palais. Mais il n'osait pas faire part au nouvel arrivé de ses extases sinon mystiques, du moins oisives, du plaisir abyssal qu'il tirait de la contemplation immobile et de l'immobilité mentale. L'inaction béate était le plaisir secret et sacré, inexprimable, indescriptible et inavouable d'Isidore.
Quel contrôleur de gestion pouvait apprécier les nuages pourpres d'un coucher de soleil alors que les chiffres d'affaires glissants n'attendent pas, eux, ni l'avenir de la société, quel chef comptable, en réunion avec son directeur financier au crâne luisant de savoir bien qu'encore jeune et fringant, parfaitement serti dans son costume italien, parfaitement à l'aise dans sa voix limpide, peut voler un fragment d'activité cérébrale et productive à son entreprise pour s'évanouir dans le rayon d'or matinal qui vient illuminer le mur et le radiateur qui lui font face, peints d'un blanc vieux d'il y a trois siècles, le même qu'à Versailles, un mur d'une responsabilité sans limites, imprégné de la sagesse de toutes les paroles irréfléchies, sans intérêt, banales, routinières, de toutes les rancoeurs, les craintes, les vengeances lilliputiennes à des agressions minuscules, les paranoïas microscopiques, les haines subliminales qui l'ont caressé, baigné, longuement, inlassablement, immuablement pendant des siècles, des générations, des lustres, toutes ces "mauvaises vibrations" mêlées aux quelques heures d'hilarité, à d'exceptionnels coups de foudre, à d'interminables rêveries amoureuses, à d'innombrables tracasseries familiales, à d'incommensurables soucis d'argent?
Loin de l'enfer de l'information bouillonnante et sans cesse court-circuitée, Isidore aimait à n'entendre qu'un mot unique lui résonner dans la tête toute une journée, calmement, dans sa plénitude musicale. Il se visualisait sur une étendue de sable et de rochers qui s'étendait à perte de vue sous un soleil écrasant avec à l'horizon une colline dissimulant quelque oasis béate et secrète. Et ce mot résonnait en lui, prenant tout son temps et son espace cérébral. Parfois, il ne connait pas sa signification, mais c'est sans importance, seule sa beauté d'oeuvre d'art rayonne et monopolise toute son attention. C'est un signifiant errant évadé de la tempête des signes, venu se réfugier ici, comme Isidore, simplement posé sur le sable, sans raison.
Ainsi Isidore, au plus bas de l'échelle sociale et du pouvoir d'achat, se remémorait ces instants de calme cérébral écoulés dans la pleine contemplation de rien, d'une durée indéterminée, qui avaient été le firmament de ses journées mais ne pouvait en parler à quiconque et encore moins à son interlocuteur inconnu. Il ne saurait pas trouver les mots nécessaires, les mots vrais qui exprimeraient intégralement l'enthousiasme ressenti dans cette inactivité émerveillée et qui à coup sûr provoqueraient une réaction d'hilarité destructrice et incompréhensive de la part de cet agité hirsute à qui il racontait sa vie.
- Et comment t'as fait pour atterrir ici ? fit le nouvel arrivant
- Ben, j’ai jamais vraiment compris répondit Isidore en hésitant
- Quoi?
- Ouais, t’auras du mal à me croire, mais j’étais un soir dans le métro quand j’ai été agressé par 3 skins. J’ai réussi à m’échapper en leur balançant ma guitare en travers de la gueule, mais ils m’ont poursuivi dans les couloirs.
-Aïe.
- Oui. Mais j’ai eu le coup de chance du siècle, si on peut dire, car j’ai pu m’introduire par une porte de la RATP et refermer derrière moi. Le problème, c’est que le local était complètement dans l’obscurité et pas moyen de trouver la lumière. J’ai commencé à avancer à tâtons, puis descendre quelques marches et là, je me suis retrouvé dans la flotte.
- Non! ils ont une piscine souterraine dans le métro ?
- Piscine tu parles ! J’étais dans les égouts et le courant m’emportait. J’ai eu un sacré bol, parce que je ne sais pas nager. Je ne sais pas combien de temps j’ai dérivé, mais le matin, je me suis réveillé au bord du lac.
- Du lac ? Quel lac ?
- Le lac, là-bas derrière.
- Où ça derrière ?
- A l’est
- J’ai vu aucun lac
- T’es arrivé par où?
- Par la route, tiens
- Tu veux dire par la montagne ?
- C’est ça. Tu connais ?
- Non, mais on m’a raconté. La plupart, ils arrivent comme toi, par le sentier.
- Et on leur fait le coup des têtes de porc ?
- Qu’est-ce que c’est que ça ?
- Des têtes de porc sculptées qui fondent brusquement comme par un rayon laser !
- Jamais entendu parler
- Etrange...laisse tomber. Et de ton lac, t’es venu te constituer prisonnier?
- Tu rigoles! Je suis tombé sur une patrouille comme la tienne, la garde de fer.
- Charmant... En somme, tu t’en es tiré comme un roi. Les skins te poursuivent, t’arrives à t’échapper, les mongols t’attrapent, ils cherchent même pas à te bouffer
- Ouais, n’empêche que j’aimerais bien sortir d’ici et retrouver ma copine, depuis le temps
- Combien ?
- 5 ans
- Fichtre! Après tout ce temps, il vaut peut-être mieux ne pas la retrouver
- Quoi?
- Non, rien
- Et toi, comment t’as atterri ici?
- Oh, rien de plus simple, en allant pisser dans un rade
- Non, sérieux
- Comme je te le dis, en allant pisser dans un bistrot de Paris 19ème, je me suis retrouvé paumé dans une sorte d’égout et j’ai atterri à Istanbul
- Haha! T’avais bu quoi dans ce bistrot ?
- Je sais c’est débile. Tu me crois pas si tu veux. Après, je rencontre une gonzesse super canon, enfin bref, en sortant d’un petit resto, je me suis retrouvé sur le chemin pour ici.
- Ils t’ont eu, comme nous tous. Il parait qu’ils emploient l’hyperspace, une sorte de monde virtuel, pour t’attirer dans leur traquenard
- De quoi que tu causes, encore?
- Ouais, tu sais, comme dans les nouveaux jeux vidéo qui simulent tout ce que tu veux, des voyages, des dinosaures, mais sans casque et sans gants spéciaux.
- Par la fourche de Belzebuth! Ca, c’est le progrès ! ... Mais alors on est où, ici ?
- On ne sait pas trop, il y en a qui croyaient être au Pérou, d’autres à Miami, à Kathmandou, à New York, à Berlin, au Japon ... on est un peu partout et nulle part à la fois. Il n’y a que ces murs de bien réels.
- Ah les putrides! Nous v’là beaux !
- T’en veux une lichette pour te remonter le moral ? demandait le cuistot en lui tendant un flasque de whisky.
- C’est pas de refus, dit le nouveau, puis il s’en enfila une bonne lampée - ah ... ça ravigote
- Bon, ben mon gars, c’est pas que je m’ennuie, mais il faut que j’y aille. Ciao ! fit Isidore en récupérant sa bouteille tout en se grattant la tête comme un chien.
Puis il extirpa une musette de sous sa banquette, y introduisit religieusement le flacon et s’en alla nonchalamment vers un angle de la cour où après avoir jeté un coup d’oeil furtif autour de lui il ouvrit prestement une porte métallique qu’il referma aussitôt sorti.

Le nouveau venu resta un moment songeur après avoir vu s’éclipser cette étrange marmotte, puis s’avança vers la cour. Au milieu du mur d’en face était située la porte de bois par laquelle il était entré. Le mur d’enceinte mesurait bien quatre mètres de haut et les trois autres cotés de la cour comportaient un avant toit formant une galerie. Chacun des angles de la cour était percé d’une porte métallique comme celle qu’avait empruntée Isidore.
Arrivé à l’angle opposé de celle-ci, il remarqua que la porte était mal fermée. En la poussant, il découvrit une autre cour analogue à la sienne et y pénétra.
La première chose qu’il remarqua fut l’odeur pestilencielle, puis une sorte de murmure permanent. En regardant bien, il aperçut des sortes de créatures inhumaines ou plutot tirant sur l’humain déformé qui le firent frémir jusqu’au tréfonds de la moelle. Ces créatures restaient immobiles et certaines le fixaient déjà, mais d’un air craintif. Toutefois, parmi tous ces individus à croupion, murés dans leur mutisme abrupt, retentissait une voix tonitruante qui, sur le ton d’un narrateur enjoué semblait évoquer - en Français - force souvenirs de guerre :
“... de sérieuses lapines, de la mitraille, des poëles à frire! Entendu mon capitaine! Mon trombaloscope... pensez donc! Il est voilé comme de l’eau de source... ça m’éterlue, ça alors. Douze chameaux à n’en plus courir du trognon de carotte à la caisse... emberlhuitre, je veux bien! Je voudrais pas sacromiser pour deux sous.
- Bonjour, fit l’étranger
- Hahaha! z’avez de l’embago!

Sur ce, le bonhomme le toise avec insistance, sa mine joviale de grand désseché rougeaud se renfrogne mi-haine mi-crainte pendant quelques secondes d’inquiétude où il tenta de rester poliment inexpressif sans avoir l’air toutefois d’ignorer son discours. C’est alors que le militaire se détourna brusquement avec superbe et dédain et, d’un effet de menton hautain et aristocratique digne ‘un vendeur de voitures, s’éloigne, méfiant.
Autour de lui, ces êtres sans âge, nus, aux pieds démesurément larges et plats, aux postérieurs proéminents comme ceux d’un volatile restent prostrés contre un mur ou bien déambulent dans une direction bien précise alors que d’autres viennent le contempler avec un plissement des yeux et de la bouche qui rapproche étonamment leur nez de leur menton. Quel traitement démoniaque ont-ils pu subir pour obtenir un tel faciès de clown diabolique, un croupion, des pieds de canard et les neurones en purée?
Combien de temps lui restait-il avant de les rejoindre? Comment et quand s’était-il fait prendre au piège de l’hyperspace?
Le ciel s’assombrisait sérieusement et une opalescence bleuâtre continuait étrangement d’éclairer les dalles de pierre et les herbes longues et disséminées qui perçaient entre elles.
Une créature femelle assez àgée, aux cheveux gris, vêtue d’une longue chemise de nuit, s’approcha en longeant le mur à longues enjambées insistantes, étrangement saccadées. A chaque pas, elle balance ses bras à l’horizontale et prend une longue respiration de son nez fin et crochu comme une rostre, comme si la vie était pour elle un éternel bain d’air marin par une matinée d’été. Sans l’apercevoir, elle poursuit sa route infinie où chaque pas est un nouveau monde, suspendue à sa trajectoire invisible.

Pris à la gorge par cette atmosphère d’hopital psychiatrique, l’étranger décida de retourner discrètement à sa cour sans insister davantage.
Le soleil accablant pilonnait le bitume et la galerie était le seul lieu supportable de l’après-midi.
Vers les quinze heures, Isidore revint épuisé à sa banquette. Il passa devant le nouveau qui l’interpella :
“Hola cuistot!
- Quoi de neuf, étranger ?
- J’ai aperçu nos petits compagnons de derrière, ils sont mignons
- Lesquels ? fit le cuisinier en écarquillant les yeux
- Les naturistes
- C’est pas vrai! Comment t’as fait? fit Isidore d’un air effrayé
- La porte était entr’ouverte, je suis allé faire un tour
- T’as pas rencontré de Mongol?
- Pas du tout, d’ailleurs ils commencent à me manquer, ces faces de moules.
- Estime-toi heureux, ils t’auraient décérébré comme les autres
- Quoi, qu’est-ce que tu racontes?
- Oui, on leur a tous ôté un morceau de cervelle pour faire des expériénces, ou injecté un produit mutagène pour étudier les effets mentaux. T’as de la chance qu’ils ne t’aient pas vu, je te dis, quand je pense à ce qui est arrivé à ce pauvre Peter.
- Raconte
- Oh, il est allé faire un tour comme toi, sauf qu’il n’est jamais revenu ici. Tu l’as peut-être croisé, d’alleurs.
- C’est pas un grand sec décharné, par hasard?
`- Non, pourquoi?
- Tant pis, pour rien
- Mais, à ta place, je serais tout de même inquiet, fit Isidore en se grattant la tête comme un chien.
- Pourquoi? fit l’étranger en sursautant
- Ces gars-là ont subi des expériences génétiques qui les font ressembler à des dindes
- J’ai vu, et alors?
- Oui.. Je t’ai dit tout à l’heure que les autres étudiaient l’effet mental de ces mutations.
- Je crains le pire
- Eh ben, entre autres ça leur donne des facultés intellectuelles très développées, telles que la mémorisation, par exemple.
- Tu crois qu’ils vont me balancer?
- Pas sûr, parce qu’en même temps ça les rend autistiques, ou complètement fêlés, c’est bien ce qui gêne les Mongols, d’ailleurs.
- C’est ce qu’il me semblait, qu’ils étaient pas nets. Mais alors où est le problème?
- Seulement qu’il y en a peut-être deux ou trois en ce moment qui sont en train de faire ton portrait robot sans qu’on leur demande rien.
- Foutre vert! Il faut que je m’évade au plus vite
- Hahaha ! Encore un qui croit à la mouche qui pète!
- Rigole pas! répliqua l’étranger d’un air mauvais qui refroidit le cuistot... il poursuivit : on peut s’en sortir, j’y ai réfléchi.
- Beaucoup d’autres y ont réfléchi aussi. Tu les as vus de l’autre côté, fit Isidore d’un air sérieux qui camouflait mal un rire prêt à exploser
- Ecoute au moins, tu me diras ce que t’en dis
- Oui, je vais te le dire
- Tout ici est ou peut être virtuel, donc on ne peut se fier à rien sauf les murs et les portes comme tu l’as dit. Mais ta cuisine, elle aussi, elle est bien réelle, non ?
- Tu veux que je te transforme en hachis parmentier ? éclata Isidore d’un rire édenté
- Ma parole il m’énerve. Laisse-moi finir, ça peut marcher pour toi aussi. On pourrait se planquer dans les ordures...
Isidore se figea et resta silencieux un instant. Puis reprit:
- On ne sait pas ce qu’ils en font.
- On risque au pire de se retrouver dans une décharge
- Mais ils vont te voir en vidant la benne.
- Il faut se camoufler. J’ai vu dans un film un gars qui s’évadait recouvert de papier journal dans le vide-ordures.
- Moi aussi! Delicatessen! Et il se prend un coup de hache à l’arrivée! Merci
- Oui, mais ce ne sont pas des bouchers
- Non, c’est pire
- En tout cas, plutôt que de finir comme les autres légumes, je préfère courir le risque, et tout de suite!
- Moi, je marche pas! Ils me soupçonneront imédiatement
- Tu déconnes, ou quoi? Tu veux rester ici indéfiniment?
- Ils m’ont foutu la paix jusqu’ici, c’est tout ce que je demande. Ils m’ont à la bonne.
- Ils aiment la cuisine de Madagascar, c’est ça?
- Tu parles, la cuisine française, ouais
- Jusqu’au jour où ils préfèrent la bouffe chinoise et là t’es foutu... chantonna l’étranger avec un sourire sadique
- Ils changeront pas, répliqua le cuistot d’une voix éteinte
- Et ta copine, elle changera pas?
Isidore le regarda d’un oeil noir où transparaissait une profonde douleur. Au bout de cinq secondes, il se décida:
- OK, j’y vais avec toi, je les ai assez vus ces têtes de rats, murmura-t-il, mais tu me laisses organiser les opérations. Maintenant, couche-toi et reste-là.
Isidore s’allongea lui aussi sur sa banquette et fit la sieste jusqu’à la tombée de la nuit.
Il se leva, but une gorgée de whisky et poussa du pied l’étranger, puis en passant vers lui, chuchota : suis-moi en rampant
Celui-ci obéit et passa également la porte métallique. Par chance la voie était libre et il put se faufiler jusqu’aux cuisines. Là Isidore ouvrit un grand bidon d’épluchures de pommes de terre ainsi qu’un pot de mélasse. Avec une vivacité imprévisible, il inonda l’étranger puis lui-même de mélasse et ils se roulèrent dans les épluchures. Il balaya le superflu pour éviter d’être repéré puis ils se dirigèrent vers le vide-ordures.
“ Les poubelles partent le soir, on a peut-être une chance, murmura le cuistot.”
Puis ils se jetèrent l’un après l’autre dans le tobbogan.
L’astuce de l’étranger se révéla fructueuse. Après deux heures d’attente silencieuse, le camion démarra. Fort heureusement, ils étaient déjà dans une benne, ce qui leur évita d’être broyés. Le camion suivit un trajet sinueux en descente pendant près d’une heure, puis s’arrêta à un poste de controle où l’étranger reconnut la langue gutturale de ses gardiens. Isidore faillit éternuer et il lui boucha le nez juste à temps, puis, ils furent déversés dans un tas beaucoup plus grand et pestilenciel, une sorte d’énorme citerne qui se referma sur eux. L’air était difficilement respirable, le cuistot commençait à suffoquer.
“ On va crever ici, dans cette fosse, j’aurais jamais dû t’écouter, gémit Isidore
- Chhht, tais-toi, écoute ce bruit de moteur. Ce balancement ... on est dans un bateau. On se tire au large... On a gagné, mon pote!”
Le balancement s’éternisa et tous deux finirent par sombrer dans un sommeil profond malgré la putréfaction de l’atmosphère.
Ils furent tirés de leur torpeur le lendemain matin lorsque le monde bascula dans le néant pour aller se déverser dans une immense fosse où la mer de détritus s’étendait à perte de vue dans des relents suffocants. Le choc ne fut pas trop violent malgré une chute de plusieurs mètres, un matelas de déchets alimentaires en partie liquéfiés ayant amorti leur arrivée dans la fosse.
Isidore, tombé la tête la première, crut sa mort proche car il ne savait pas nager, mais il fut rapidement rassuré car la profondeur du liquide ne dépassait pas quinze centimètres tous deux n’eurent pas trop de difficultés à s’extirper du monceau d’immondices qui les avait recouverts. Lorsqu’ils eurent réussi à gagner le bord de la fosse, un lac d’ordures de trois cent mètres de diamétre entouré de parois rocheuses, ils s’assirent et s’envoyèrent une bonne lampée de tord-boyaux issu du flacon d’Isidore.
“ Ma parole, ça fait du bien par où ça passe ! articula avec peine l’étranger
- Tu l’as dit
- Tu ressembles à un guerrier toltèque, avec ton costume
- C’est comment un guerrier toltèque ?
- J’en sais rien
- Tchip! Et toi tu ressembles à un éboueur murgé qui a passé la nuit dans sa benne
- On devrait grimper au sommet de la paroi pour voir où ils nous ont largués, tu crois pas?
- Je crois que je vais terminer ma nuit, après toutes ces émotions fit Isidore, prenant soudain un air accablé.
C’est ainsi que l’étranger monta seul au sommet de la falaise toutefois praticable pour un individu non chevronné dans les sports d’escalade et découvrit autour de lui un paysage désolé de dents rocheuses calcinées par le soleil. En contrebas, le dépotoir surplombait une mer d’un bleu profond.
Il redescendit et secoua Isidore qui ronflait déjà dans une contrée éloignée. La menace d’une équipe de recherche ou d’un éventuel hélicoptère à leurs trousses le décida à abandonner son sommeil. Après un bref nettoyage en bord de mer, ils entamèrent leur marche le long de la cote, manifestement plus praticable que l’intérieur qui semblait chaotique et il semblait plus facile de se cacher dans l’eau que dans le désert en cas de poursuite.
La journée de marche se déroula dans la morosité et le silence sous un soleil de plomb, sans aucun signe alarmant mais également sans signe de vie ni nourriture. A la tombée de la nuit, ils se trouvaient au bord d’une falaise percée d’orifices.
“ On devrait aller voir ça de plus près pour essayer d’y passer la nuit, fit l’étranger.”
- Sois prudent
Au bout d’un quart d’heure, il revint vers Isidore qui avait rebroussé chemin de quelques dizaines de mètres au cas où il y aurait eu du grabuge.
“ C’est bon, c’est désert. Allons-y”
Ls deux acolytes grimpèrent au flanc de la falaise et se logèrent chacun dans un orifice sans pouvoir en distinguer nettement l’intérieur. Les dimensions de ces cavernes semblaient toutefois assez restreintes et le sol y était plat.

* * *

Je m'éveillai au petit matin à même le sable fin jaune safran de la grotte minuscule où j'avais trouvé refuge pour la nuit. Contre la paroi du fond, une sorte de banquette était creusée à même la roche sableuse et friable et au-dessus d'elle était peint un Bouddha ou quelque chose d'approchant. La peinture était de facture récente et profane, approximative, probablement réalisée par un hippy, néo-hippy ou autre grunge. Cette constatation était de bonne augure, car elle signifiait que j'avais peut-être enfin atteint le monde extérieur. M'extirpant accroupi de mon terrier, je me trouvai face à la mer en contrebas, grise et calme comme le ciel. Ma caverne était située au flanc d'une falaise pas trop abrupte, au long duquel courait un chemin reliant les cavités les unes aux autres. Curieux de connaître les environs, je suis le sentier vers le sommet et débouche rapidement sur un plateau immense parsemé de buissons assez bas, une sorte de garrigue ou de maquis. Jamais je n'avais été confronté à une étendue aussi vaste. Le vent de la mer ici était plus fort et concentré en iode. A ma droite, un groupe de jeunes chèvres brunes à crinière noire paissaient paisiblement. Pareillement, la falaise s'étendait à perte de vue dans le bleu grisâtre du matin. Je partais à la découverte de ce plateau géant. Au bout de quelques minutes, le vent enivrant résonnait à mes tempes et faisait sourdre de la roche une pulsation souterraine.
Abrutissement leste, destin d'eau salée, les poires célestes adhèrent au pavé où l'huile massère le poivre et coriandre de dizaines d'yeux stridés aux tempes héraldiques de falaises ampourprées ligneuses aux abandons monastiques, fouguant d'altitude les oreilles du monstre tapi d'inquiétude au vif hydromat, sucre empesé de croutelleuse mélasse, son pouls tellurique résonne en orgue aux filaments tympaniques ombrés de ma conscience veloutée, son haleine vrombit de fécule parcellaire émaciée en crachin vulnéraire, déflagre à mes yeux son venin clignotant, fange halogène aux circuits météoriques, compote aérienne qui me suggère en somme une colique neuronale aux accents perdus dans le néon ardent des espaces urbains sans queue ni tête, parenthèse allouée à quelque mystérieux trésor enfoui migrant aux confins spéléologiques de fleuves insoupçonnables zébrant galeries et trottoirs enfouis, faune picaresque, dromadaires marins microscopiques aux tentacules turquoises.
L'oeil paléolithique de la montagne aux reflets courroucés de limace torve me fixait à travers une cornée de granit dans une immobilité reptilienne fouinant la méandre insinueuse depuis les vertèbres jusqu'aux talons, vibrant d'éclairs boréaux résonnant de miniatures persanes et de colliers en os de chameau.

Gêné par cette présence inopportune, je rebroussais chemin afin de retrouver mon comparse qui devait encore ronfler comme un bienheureux. Je m’accroupis en face de son antre et hurlai
“Debout là dedans!”
Le son de ma voix fut absorbé presque instantanément par le silence cotonneux du petit matin, de telle sorte que je ressentis le caractère disharmonieux, dérisoire et stéréotypé de ma plaisanterie. Comme rien ne bougeait à l’intérieur de la grotte et que je n’y entendais aucune respiration, je pénétrais et cherchais à tâtons la présence d’Isidore, mais dus constater que les lieux étaient vides. Il avait probablement changé de grotte pendant la nuit, en cherchant une plus confortable, moins humide, que sais-je?
Toutefois, j’étais de moins en moins rassuré de me retrouver seul avec la montagne qui m’avait fait cette drôle d’impression peu de temps auparavant. Les Mongols l’avaient peut-être rattrapé, mais alors, pourquoi pas moi, puisque j’étais juste à côté? Je fouillais en hâte les grottes voisines, mais sans plus de succès. L’atmosphère devenait de plus en plus malsaine, de minute en minute, j’inspectais chaque buisson à la recherche de quelque indice et frissonnais à chaque bouffée de vent dans les arbustes environnants. Ayant minutieusement inspecté tous les orifices, je ne trouvais pas plus de cuistot que de beurre en branche. Ainsi donc, il m’avait faussé compagnie. Si seulement je savais pourquoi et quand... Serait-il allé me livrer? Il était mort de peur à l’idée de mourir de faim et de soif dans cette île aux ordures et il est allé attendre la prochaine livraison pour me donner aux Mongols en échange de leur pardon. Hahaha! le niais! ils vont le rôtir à la broche, j’en suis sûr... Mais moi dans l’histoire... ils peuvent débarquer d’un instant à l’autre. Je suis peut-être en train de vivre mes derniers instants de conscience ordinaire avant la dénaturation de mes fonctions cérébrales... D’ailleurs, je sens une présence non loin d’ici.. je ne suis pas seul, ça ne fait aucun doute!
Il faut filer au plus vite, quitte à tomber dans la gueule du loup une fois de plus. J’aurai tout tenté. Et puis, ils n’auront pas mes neurones, je sauterai de la falaise Hahaha!
Encouragé par cette fanfaronnade, je descendais le sentier à pas de loup, quand à un tournant, j’aperçus en contrebas une silhouette effrayante qui me glaça le sang: un personnage tout de noir vêtu penché vers le sol se relevait lentement. Qui était-ce donc? La Mort? Non, la silhouette présentait un fort embonpoint. D’ailleurs, avec son foulard noir, elle ressemblait plutôt à une vieille campagnarde italienne et la voyant se relever avec un paquet de foin dans les bras, je me sentis rasséréné. Je poursuivais donc ma route et passais l’air absent près de la paysanne. A ma grande surprise, celle-ci ne fit aucun cas de moi et continua à charger un petit chariot de foin. Car il y avait maintenant de la végétation, certes rabougrie, mais nous étions, enfin, j’étais dans une partie moins désertique de l’île. Mais alors si Isidore avait vu comme moi ces villageois, pourquoi se serait-il enfui? Ah, mais il était peut-être déjà au bistrot du coin devant une gnôle quelconque...
En arrivant au bas de la falaise, j’aperçus quelques cabanes de béton rectangulaires, toutes alignées au bord de la mer. Une autre femme vêtue de noir vendait des tapis multicolores. Un vieux pêcheur rapiéçait ses filets. Mais point de bistrot et point d’Isidore. Il fallait se faire une raison. Au bout du village, j’aperçus une jetée au long de laquelle stationnait une embarcation de taille moyenne. Je m’en approchais prudemment mais sans trop de crainte car elle paraissait bien inoffensive. Sur le môle, un marin à casquette faisait les cent pas. Il n’était pas armé mais portait une sacoche en bandouillère. Je m’en approchais et tentais un vague Anglais:
“ Vous prenez des passagers ?
- Oui, bien sur, départ dans dix minutes
- Combien?
- 10 000
Je lui sortais 10 000 lires turques qui provoquèrent une grimace de dégout intense
“Non, non en lires turques, 25000”
Il fallait en passer par là ou être décervelé... Je m’installais donc dans ce frêle esquif en face d’une banquette où un paysan vêtu d’un gilet de laine et coiffé d’un béret dormait allongé.
Le navire prit son départ vers le large et je croisais les doigts pour qu’il ne me ramène pas à mon point de départ. Le ciel gris sur la mer grise et le long bercement des vagues me firent vite sombrer dans la torpeur la plus profonde.

* * *

Je m’éveillais en sursaut dans un crissement suraigu qui m’était familier. Couvert de sueur, je vis en face de moi une banquette bleue sous un éclairage électrique alors que j’étais secoué de droite à gauche. Par la vitre, tout était parfaitement sombre, lorsque nous débouchâmes sur un quai aux murs carrelés d’orange, portant l’inscription “GARE DE L’EST”. Qu’était devenu le bateau qui m’avait libéré, quelle mer avais-je traversé, comment étais-je arrivé jusqu’ici? Toutes ces questions se bousculaient dans mon cerveau liquéfié lorsque j’aperçus Isidore sur la banquette voisine!
“Isidore, explique-moi comment on s’est retrouvés ici!, fis-je en m’asseyant à côté de lui et lui tapant sur l’épaule
- Pardon? répondit en sursautant mon voisin d’un air offusqué qui me fit douter. Pourtant, cette chevelure abondante et sphérique, cette moustache, ce visage joufflu, et même l’intonation de sa voix, il s’agissait bien d’Isidore.
- Ben oui, mon vieux, explique-moi ce que t’as fait sur l’île aux ordures”
Aussitôt, l’individu replia son journal et se leva d’un air harassé sans dire un mot pour aller s’asseoir à l’autre bout du wagon.
Etait-ce possible? Avais-je rêvé toute cette histoire? Si oui, comment m’étais-je retrouvé dans le métro ?
La rame arrivait dans un fracas à la station Stalingrad. Il fallait que je descende pour tirer tout ça au clair. En marchant le long du quai, je vis que mes vêtements étaient parfaitement nets, pas de trace du passage dans les immondices. Les gens autour de moi étaient parfaitement normaux, stressés et indifférents comme d’habitude. Tout était rentré dans l’ordre, ou même n’en était jamais sorti. Je m’étais déjà presque endormi dans le métro, mais là, pour la première fois, j’avais dormi assez profondément pour y rêver. Il me fallait quelques jours de repos au moins. En arrivant au sommet de l’escalier, un contrôleur m’interpella :
“Monsieur, contrôle des billets, s’il vous plaît”
En sortant ma carte orange, je vis à mon annulaire une bague d’argent avec une pierre de lune qui me fit un pincement au coeur. Alors que je restais perplexe immobile dans le couloir, le controleur me remercia et en partant éclata d’un petit rire aigu à vous glacer le sang. En me retournant, je vis accrochée à sa casquette, une queue de raton laveur.
Fin

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