Strüt off
de Jean de la Frinangry



Hans accéléra le pas, poussant de sa crosse le prisonnier le plus éloigné des autres. Ils n'étaient que trois. Trois soldats pour trente prisonniers. «Manque d'effectifs » qu'ils disaient, les chefs. A cause du front de l'est, les soldats avaient du partir en masse par le train pour aller botter les fesses aux Russes. Mais les prisonniers étaient dans un tel état d'épuisement que la tâche se révélait on ne peu plus facile ; aucun ne semblait en état de tenter quoi que se soit pour s'enfuir…
« Ah, elle set belle, la Wehrmacht ! » pensait il. « Au moins, en 14, on se battait contre des hommes et des soldats, pas contre des civils, des femmes et des enfants… Ces pauvres types n'ont rien demandés à personne ! Des juifs? Et alors? En 14, les juifs allemands, ils se battaient pour leur pays autant que nous… Le Führer les haït, alors on doit les haïr aussi ? Ridicule ! Le Führer est fou…. »
Mais Hans obéissait aux ordres. Il obéissait toujours. Il n'était pas assez courageux pour s'opposer, qu'il disait. Alors il faisait ce qu'on lui demande sans broncher. Il avait survécu aux tranchées, et il tenait à survivre aussi à cette guerre, et pour cela, la meilleure solution était encore de rester là, à escorter des prisonniers dociles, là où il n'y a ni Russes, ni Anglais pour le menacer….
Wilfrid, un soldat SS arrogant et égoïste, demanda au sergent qui les conduisait :
-On les emmène où, là?
-Au camps ...
-C'est loin?
-Encore vingt kilomètres.
-Tout à pied ? S'inquiétât Hans?
-Tu t'en sens pas capable? Demanda Wilfrid avec un sourire moqueur.
-Moi si, mais eux, il y en a la moitié qui vont y rester …
Les rares prisonniers qui comprenaient l'Allemand levèrent la tête, inquiets. Le sergent, lui, haussa les épaules, comme si c'était prévu…
L'un d'eux, un résistant Français qui avait la chance d'avoir encore des vêtements sur le dos, les insulta et les menaça en français. Hans était le seul à comprendre le français, et comme les deux autres, des SS, ne parlaient que l'Allemand, ils l'avaient choisis pour ce voyage plutôt qu'un autre SS, car la majorité des captifs étaient français...
-Riez, les boshes, vous aller voir ! Mes camarades vont vous trouer la peau ! Ils ne sont jamais loin !
-Qu'est ce qu'il braille ? demanda le sergent.
-Il dit que les résistants d'ici vont nous tomber dessus.
-AH AH, le rigolo ! Les résistants, ils ont la trouille de nous ! Ils pissent dans leur froc à chaque fois qu'un de nos camions approche ! Dit lui ça !
Hans répondit en français :
-Le sergent ne te croit pas une seconde, mais de toute façon, c'est un con qui se croit invincible…
Le français baissa la tête pour ne pas montrer son sourire… Ici, avec les SS, un sourire valait une balle.

La colonne s'engagea alors sous les arbres. Il fallait traverser la forêt pour atteindre Sürhel, un petit village Alsacien comme tant d'autre, où ils devaient passer la nuit.
Le sergent marchait en tête, Wilfrid au milieu et Hans fermait la marche. Entre eux : vingt six juifs et quatre résistants Alsaciens. La plupart n'avaient pour tout vêtements que des restes de pantalons, tenant souvent grâce à une simple corde qui faisait office de ceinture. Tous grelottaient dans cette fraîche soirée d'été, moins à cause du froid que du manque de nourriture… Beaucoup boitaient, leurs pieds nus meurtris par la pierre dure du chemin. Il n'y avait, pour les SS aucune différence d'âge : les vieillards et les gamins faisaient le même trajet que les hommes dans la force de l'âge. Le plus vieux, un homme au cheveux roux, avait près de soixante dix ans, mais était encore robuste et marchait la tête haute, refusant de se soumettre aux nazis ; le plus jeune devait avoir quatorze ans et marchait, soutenu par un grand homme aux cheveux aussi blond que ceux des SS, et qui était l'oncle de ce garçon…
Soudain, l'un des vieillard s'effondra, épuisé, et resta assit sur le bord du chemin.
-Debout, on n'a pas que ça à faire ! Gronda Wilfrid.
Voyant que le vieil homme refusait de repartir, il chargea son Mauser et tira, sans même arrêter la colonne… Il reprit sa place et laissa le cadavre aux charognards. Les autres baissèrent la tête et quelque uns versèrent une larme, mais la plupart étaient trop préoccupés par leur propre sort pour pleurer un inconnu…
Il n'y avait pas un bruit. Aucun n'osait parler. Ils se contentaient d'avancer en espérant ne pas être le prochain à mourir…

Hans avait honte. Honte d'être mêlé a tout ça, honte que son peuple puisse être si cruel envers les autres. Honte de ne rien faire et de laisser ces deux sadiques exécuter un par un les pauvre prisonniers. Durant des années, il avait espéré une vengeance sur les pays qui avaient vaincu l'Allemagne et le deuxième Reich, mais maintenant qu'il la tenait, il le regrettait presque… Au départ, la guerre ressemblait aux autres : il y avait eu des combats, et puis ils avaient gagnés ! Alors ses talents d'interprète lui avaient valu d'être affecté au service des prisons. Depuis, il avait l'impression de tenir le mauvais rôle, le rôle du méchant… c'est la guerre, c'est normal ! Disaient certain. Mais Hans avait déjà fait la guerre. Contre les mêmes ennemis. Lui aussi avait été prisonnier. Mais à l'époque, être prisonnier était une chance : on échappait au combats, aux risques, et même aux travail, pour ceux qui étaient blessés. Tandis que maintenant, on avait plus de chance de mourir dans ces horribles camps qu'au milieu des batailles contre les Russes…
Le captif qui marchait juste devant lui, un garçon d'à peine quinze ans amaigri et épuisé, trébuchait souvent. Il était juif, lui aussi, mais il ressemblait plus à un squelette qu'a autre chose. Hans repensait au kilo de nourritures qu'il transportait dans son sac depuis le début… Il avait cru au début que cette quantité la leur permettrait de tenir trois jours, à trente. Une semaine. Voilà ce qu'avait dit le colonel, ce matin, au départ… Le garçon ralentit un peu. Lorsqu'un autre vieillard se fit descendre, presque sous son nez, il se ressaisit. Il avança encore quelques minutes, puis ralentit de nouveau. Hans le voyait déjà, gisant sur le côté, une balle entre les deux yeux… Puis une autre image lui vint : son frère, gisant entre deux tranchées, juste après qu'une balle française l'est achevé ; jeune soldat de dix sept ans, mort pour son pays… Depuis ce jour funeste, Hans avait toujours haït les français. Mais maintenant que se petit français était sur le point de rejoindre son frère, il compris que seul les plus fous et les plus bornés des nazis ne pouvaient éprouver de pitié, même pour leur anciens ennemis… Il pris le bras du gamin et l'aida à marcher.
-Fait un effort pour tenir jusqu'au village. Lui glissa il à l'oreille en français.
Les deux autres ne remarquèrent pas la manœuvre.
Mais un autre prisonnier tomba et Wilfrid l'acheva comme les autres. Il aperçu son camarade aidant un jeune captif :
-Tu te fatigues pour rien, Hans, il va crever, de toute façon. Ils vont tous crever!
-Ferme la, idiot, ils sont pas sourds ! Coupa le sergent. Et si Hans a envie de faire ça, laisse donc, ce n'est pas ton problème !
Hans regarda le sergent. Peut être qu'il n'était pas si cruel que ça… Sans doute avait il des enfants, lui aussi…
Une heure et un mort plus tard, ils firent une pause.
-Allez, asseyez vous! On s'arrête vingt minutes et on repart !
Les prisonniers se groupèrent au bord du chemin, sous les chênes séculaires, et les trois soldats se postèrent autour en triangle. Hans posa le garçon près du vieux juif roux. Il murmura un merci presque inaudible.

A peine un quart d'heure après, le sergent se remit debout.
-Allez, c'est fini, on repart, il faut arriver avant la nuit.
Deux ne se relevèrent pas. Le premier, un jeune homme d'une vingtaine d'année avait due faire un arrêt cardiaque. Il était mort sans que personne ne s'en rende compte, adossé à un arbre. Le deuxième était le résistant qui avait insulté le sergent. Il était assit, bras croisés, et refusait de se relever, même quand ses trois camarades lui demandaient. Il s'allongea dans l'herbe et croisa les mains sous sa tête.
-Debout ! Hurla Wilfrid
Le français parla à Hans :
-Dit lui que je refuse de repartir, quitte à crever, autant le faire ici dans cette campagne que j'aime ! Et dit lui aussi qu'il devrait arrêter de postillonner, c'est dégoûtant.
Hans traduisit mot pour mot.
Le SS hors de lui, frappa de sa crosse le français, du plus fort qu'il pouvait. Le pauvre homme n'eut pas le temps de se reprendre qu'il avait déjà le canon du fusil pointé sur la tête. Une fois de plus, le SS tira.
Un deuxième français, un jeune homme juif et résistant, s'assit juste à côté du cadavre.
-Pareil pour moi.
Il défia les deux SS du regard.
Wilfrid pointât son fusil sur la poitrine de cet homme, brave face à la mort.
-Pas de problème !
L'alsacien ferma les yeux. Le coup de feu résonna au loin jusque dans les montagnes.
Il rouvrit les yeux : le SS gisait mort à ses pieds, la tête percée.
Hans avait tiré et n'avait laissé aucune chance au soldat.
Le sergent sidéré ne savait quoi penser. Mais l'un des prisonniers ramassa l'arme de Wilfrid et en vida le chargeur sur l'officier SS ? Qui tomba raide mort aux pieds des juifs et des résistants, qui ne réalisaient pas bien ce qu'il se passait. Tous se regardaient sans rien oser faire. Alors le plus vieux des prisonniers se leva et se postât face à l'Allemand.
-Merci... Je savais que vous alliez agir, car je voyais dans vos yeux que votre âme n'avait pas disparus...
Alors tous se précipitèrent sur le soldat de la Wehrmacht et tous l'étreignirent ou tinrent simplement à lui serrer la main. Le français qui avait échappé de peu à la mort se leva et attira les autres autour de lui :
-Mes amis, grâce à cet homme, que Dieu le bénisse, nous voilà à nouveau libres! Mais nous ne sommes pas en sécurité. Les boshes vont nous chercher, ne nous voyant pas arriver, il faut disparaître avant qu'ils envoient des patrouilles. Je connais les résistants qui se cachent dans la montagne. Ils faut les rejoindre, nous y seront cachés, et tous ceux d'entre nous qui le veulent, pourront se battrent pour la résistance. C'est à peu près à une heure d'ici.
Le garçon qu'Hans avait aidé plus tôt, demanda :
-Et si on rencontre des soldats, on fait quoi? On courre?
-Comment t'appelle tu?
-Egon Mulstein
-Et bien Egon, attrape ça!
Le résistant lui lança le revolver du SS. Il donna le deuxième revolver à un autre homme, ainsi que les deux fusils Mauser.
Hans lui donna son propre revolver. Lui garderait le fusil.
-Si on est attaqués et qu'il n'y a pas d'autre solutions, on se battra jusqu'au bout!
-J'ai peut être une autre idée, commença Hans, Si on croise des habitants ou même des soldats, je pourrais toujours faire semblant de contrôler le groupe, de vous diriger, d'être le geôlier qui vous conduit...
Les autres hochèrent la tête en signe d'approbation. Un homme pourtant semblait triste :
-Vous en avez déjà tant fait pour nous, prendre d'autre risques ne vous fait donc pas peur? Vous pourriez retourner chez les vôtres et expliquer qu'une révolte a éclatée, que les deux autres ont été tués, et que tous les prisonniers se sont échappés dans la nature...
-Je ne pourrais jamais porter un tel secret, et puis je serais à nouveau amené à refaire des convois comme celui si, je ne supporterais pas... Alors je préfère rester auprès de vous, et me battre pour la liberté des peuples, juifs ou pas juifs.
Le résistant alsacien qui avait le revolver de Hans pris la tête du groupe. Il s'appelait Henri Lemont.
-Marchons quelques temps, quittons cette maudite forêt, et trouvons un endroit isoler pour dormir, là où personne ne nous dérangera...

Au matin, tous se réveillèrent reposé et quelque peu rassurés. Après avoir dévoré une bonne partie des vivres, tous étaient près à reprendre la route pour rejoindre les résistants dans la montagne.
Lemont marchait devant, guidant les autres sur ces chemins qu'il connaissait si bien. Hans marchait en queue de colonne, comme si il guidait les autres en es menaçant de son fusil, au cas ou quelqu'un les apercevrais. Le jeune Egon marchait à coté de lui. Hans aimait bien le garçon qui lui rappelait son fils, rêveur, mais agréable avec tout le monde.
L'allemand était maintenant convaincu que ces hommes n'avaient rien de plus ou de moins que les autres. Le Führer était fou et rendait les autres fou. Ces hommes qui parlaient, plaisantaient et s'entraidaient n'avaient rien des démons que le Führer décrivait...
Il sentit Egon lui tirer la manche :
-Il y a quelqu'un qui nous observe...
-Cachez les armes... Chuchota Lemont qui avait aussi vu le berger qui les lorgnait, depuis le sommet de la montagne.
Les hommes armés jetèrent les deux fusils dans les broussailles, espérant que le berger ne les ait pas déjà vu...
-Vous croyez qu'il va prévenir les soldats? Demanda le plus jeune de la troupe.
-Si c'est le cas, il va falloir presser le pas, répondit Lemont. Mais ça m'étonnerait qu'il collabore, les gens d'ici on trop souffèrent pour aimer les Allemands...

Robert Leineim, l'un des hommes portant un fusil, tentait tant bien que mal de le dissimuler sous sa chemise ; Lemont, à côté de lui, venait d'apercevoir des ombres dans les fourrés, à une centaine de mètres de là.
-Si c'est des résistants, on est sauvés, chuchota Lemont, si c'est des boshes ou des miliciens, on est mal. Il Faut se rapprocher...
Un coup de feu partit et tous se couchèrent à terre, en un réflexe commun. Une dizaine d'hommes bondirent de tous côtés et les entourèrent. Leur chef, un gros barbu, aidât Lemont à se relever :
-Henri? C'est bien toi? Nom de Dieu, t'est libre, mon gars, on vous a sauvé!
Lemont se retourna alors, craignant le pire...
Il aperçus Egon, agenouillé devant le corps sans vie du pauvre Hans, entouré par les autres, consternés.
-Bande de cons...
-Ben quoi, on vous a sauvé, nan?

Jean de la Frinangry


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