Insomnie
de James Insomnia



Chapitre 1

Il s'était allongé sur son lit depuis un long moment, et malgré le silence oppressant, bien qu'il soit minuit passé et même s'il était exténué, il ne parvenait pas à s'endormir. A mourir encore une fois cette nuit, pour naître le lendemain. Se laisser aller à ne plus rien faire, à ne plus rien penser, à n'être plus rien. A échapper aux fluides engourdissants de la réalité, à demeurer seul, loin du monde, loin de tous.
Mais pas cette nuit, pour une raison obscure, il avait oublié de s'endormir. Le marchand de sable avait sûrement dû avoir une immense tournée de lit à endormir et dans sa précipitation, il l'avait oublié… Et il était condamné à ne pas s'endormir, à ne pas quitter cette terre durant quelques heures, à ne pas, comme toutes les autres nuits, se suicider. Les heures perdues en sommeil futile frappaient à sa porte et lui hurlaient qu'elle venaient réclamer leur dû.
Pourquoi cette nuit ? Pourquoi cela lui arrivait-il cette nuit ? Pourquoi n'arrivait-il pas, comme toutes les autres nuits de sa vie, à tomber dans un sommeil lourd, noir et morbide ? Et il remuait dans son lit, sans cesse. Tournait et retournait les draps maltraités qui dans un sourd bruissement de tissu hurlaient qu'on les laisse dormir. Il détruisit le pauvre oreiller qui ne comprenait pas ce qu'il lui arrivait. Enfin, il sauta sur le matelas mou qui ne lui répondit même pas. Il n'y avait rien à faire, quelques fut sa position, même s'il tordait son pauvre dos et sa triste colonne vertébrale qui n'en pouvait plus, le sommeil délivreur ne venait pas… Il ne savait que faire, où aller et…?
Il venait d'avoir une idée qui lui semblait ingénieuse et inespérée, seulement elle lui coûterait un exercice qui chaufferait ses muscles et son cerveau et le plongerait plus vers le conscient, et cela serait un problème si son idée ne marcherait pas ; car il aurait, si c'était encore possible, plus de mal à tomber dans ce gouffre sans fond. Cette idée, c'était tout simplement de se faire une camomille au pouvoir relaxant et apaisant, il devait sans doute avoir des tensions, qui lui comprimaient le cerveau et empêchait ce dernier de ne plus penser, réfléchir…
Il mit un certain temps pour oser sortir de son lit et allumer la lumière. Il avait pesé le pour et le contre et ignorait que faire. L'idée était séduisante mais bouger, c'était chauffer ses muscles, solliciter son cerveau, allumer la lumière et la lumière encouragerait ses yeux à ne pas se refermer. Cependant, il n'avait, semble t-il, aucun autre choix. De plus la camomille était là, séduisante, attirante comme un Graal, un Eden, elle l'attirait, le forçait à se lever, et lui n'avait plus les forces mentales nécessaires pour lui résister.
Il se leva donc, malgré lui, et avança vers sa cuisine. Tranquillement et presque inconsciemment, il prépara sa camomille. Retourna, les yeux dans le vague, une centaine de fois, la cuillère dans la tasse, pour mélanger un sucre depuis longtemps entièrement dissout… Négligemment, il la reposa et souffla sur sa camomille qui refroidissait déjà. Il porta la tasse à ses lèvres, et but le liquide en presque une seule et longue gorgée. Il n'y prit aucun plaisir, ni aucun déplaisir. C'était comme… s'il était ailleurs, même ses pensées avaient perdu leur fil. D'instinct, il sus qu'il était proche du profond sommeil tant espéré. Il revint machinalement vers son lit, ruines d'un champ de bataille. Il songea alors qu'il serait le vainqueur et qu'il remporterai la victoire sur le vaincu… Mais au final, il ne prit pas le sommeil.
Il n'eut même pas la chance de pouvoir somnoler ! Il était éveillé, et… il le resta toute la nuit. Les heures défilaient sur son réveil, et il voyait chaque seconde filer sous ses yeux cernés. Comme le temps lui semblait long…, lui qui ne voyait pas les heures passer la journée trouvait là, qu'elle s'étiraient tellement, qu'elle s'allongeaient immenses, qu'elle duraient infiniment.
Et là, il fut l'homme le plus désespéré du monde…

Ce fut exactement pareil la nuit suivante. Lui, qui s'était attendu à dormir comme un mort, s'est encore vu devant le cimetière sans pouvoir y rentrer. Il ne comprenait pas ce qu'il lui arrivait, il ne pouvait pas dormir. Il ne pouvait pas dormir… Pas dormir… Dormir… Ces mots l'hypnotisaient, l'engourdissaient mais ne l'endormaient point. Il se sentait lourd mais pas endormi. Il avait la vivacité d'une limace mais d'une limace éveillé. Et cela tournait dans son esprit, son cœur, sa tête. Pourquoi, pourquoi, pourquoi…? Que lui valait le tourment de ne pouvoir disparaître une demi journée ? Rien, de la sueur, de l'ennui et du désespoir. Le plafond de sa chambre était désespérément gris, il n'y pouvait rien. Avant il s'endormait très vite pour ne pas le contempler et se souvenir à quel point sa vie est aussi nue et triste que ce plafond gris. Maintenant il le voit, le rumine, et ne le supporte plus. Son lit aussi le démange, il s'imagine des milliers d'acariens lui parcourant les cuisses, les bras, les cheveux… Il a l'impression de dormir, enfin de ne pas dormir, dans la saleté. Ses rideaux sont déchirés et le froid s'infiltre par sa fenêtre. Cette si petite fenêtre qui, le jour, laisse à peine entrer la lumière… Fenêtre… Elle est bien différente de celle qu'il avait dix ans plus tôt…
Mais qu'est-ce qui lui prend ? Le voilà sui remue ses souvenirs comme on touille un sucre dissout dans sa tasse de camomille. Le voilà qui se remets à penser à son enfance. A quoi bon ? Il n'est plus enfant, il est adulte. Mais au moins quand il était enfant il dormait…
Dormait ? Non, bien loin de cela, il ne dormait pas. Ce sont les adultes qui dorment, les enfants eux ne dorment jamais et, s'ils leur arrivent de fermer les yeux ce n'est que pour revoir ce qu'ils ont vu, revivre ce qu'ils ont vécu, réapprendre ce qu'ils ont appris et non pas pour tomber dans un gouffre profond, noir et sans fin. Non ! Pas les enfants ; ils sont incapables de dormir, eux, ils rêvent. Ils aiment trop vivre pour se faire voler des heures à leur insu, sans même en profiter. Dormir c'est comme la mort, c'est inévitable… Et pourtant il l'évite, lui, le sommeil ne vient pas à lui…
Le voilà qui philosophe, mais cela ne lui rapportera rien, pas même la satisfaction d'avoir mené son raisonnement jusqu'à la fin, ni d'avoir trouvé la vérité incroyable et unique de la raison de l'existence même… Juste la frustration de ne pas pouvoir dormir, de ne pas pouvoir fermer les paupières.
Avec une nonchalance flegme, il alluma le poste de télévision. Sans savoir pourquoi, il zappe, sans cesse, passe d'une chaîne à l'autre n'assimile aucune information, même si certaines ne devraient pas, de toute façon, être assimilée et ce, pour sa propre santé mentale. Il regarde juste les pixels et se met à les compter. Ils sont de tout petit points qu'il lui faut fixer avec une extrême attention, sa concentration l'emporte sur le manque de sommeil, la fatigue mentale et lui permet, non pas de dormir, mais au moins de faire quelque chose. D'occuper son esprit, de le tromper, afin que celui ci ne se torture plus lui même. Ce fin stratagème marcha et, même s'il ne s'endormit pas de toute la nuit, il en fut moins éreinté.

"-Tu ne dors plus ? Comment cela tu ne dors plus ?" Martin le regardait avec des yeux ronds comme des billes en le dévisageant avec un air niais que s'il n'était pas aussi fatigué, il aurait, contrairement à son habitude taciturne, éclaté de rire… Seulement, il se contenta s'acquiescer de la tête.
"-C'est pas possible, c'est pas normal, c'est pas sain de pas dormir… Et surtout c'est crevant… Combien de nuits déjà… cinq c'est ça ?"
Pourquoi les gens posent-ils toujours des question lorsqu'ils connaissent la réponse…?
"-Et tu ne dors pas… Tu veux dire toute la nuit ? Toute la nuit, c'est à dire… toute la nuit, toute la nuit ?"
Nouvel acquiescement désabusé…
"-C'est pas normal, c'est pas possible…"
Pourquoi les gens répètent-ils les mêmes choses constamment et inlassablement ?
"-Mais voyons, cela va passer… même les pires insomniaques dorment un petit peu dans la nuit… Tu n'est pas insomniaque non ? Je veux dire depuis que t'es gamin quoi ?"
Enfin quelque chose d'un peu au dessus de la moyenne…
"-Hmm, je vois, cela ne t'as pris que ces cinq dernières nuits ? C'est bien cinq hein ?"
C'était trop beau pour être vrai…
"-Et dans ta famille, t'aurais pas des insomniaques par hasard ?"
Dans la famille… Non, pas qu'il sache… Maintenant qu'il y repense, il y avait bien l'oncle Lionel qui… Ah non ! Il était somnambule ! Mais des insomniaques… Il entends d'ici les ronflements énorme de son père… Son père, quel salaud celui là ! Quand il n'était pas bourré, il était au lit et, quand il était pas au lit, il battait sa mère… Celui là, il dormait pour trois, et ses douze heures de sommeil étaient les seules que sa mère, sa soeur et lui avaient pour vivre… Le reste du temps, c'était un calvaire. S'il était encore vivant, il croit qu'il serait allé lui demander des comptes, à cet énorme tas de graisses et de chaires, baignant dans sa propre sueur et puant son alcool nauséabond. Il lui aurait foutu une bonne paire de gifles, pour lui apprendre ce que c'est, que d'être un sale con.
Mais il n'avait pas eu ce plaisir la, le père s'était endormi au volant et avait loupé un virage mortel. Il en était mort sur le coup. Mais son père n'était pas du genre à s'endormir au volant, non… Il dormait son content la nuit, et ne travaillait jamais assez pour être très fatigué au point de fermer les yeux au volant… Sa mère avait du intervenir, et mettre des somnifères dans un truc qu'il aurait bu ou mangé avant d'avoir pris le volant… C'était sûrement elle, mais qui s'en soucie ? Pourquoi irait-on l'accuser de meurtre, l'être qu'elle a tué n'était pas humain et c'était aussi un meurtrier… Sa mère, non, elle n'était pas insomniaque, elle s'empressait de dormir avant que son père ne rentre, et force la porte de leur chambre et, transpirant et, puant ne veuille jouir de son corps, tel un malpropre… Sa sœur aussi n'a jamais souffert d'insomnie, elle dormait comme un loir, comme sa mère pour éviter son père… Sa sœur… Quelle chance avait-il eu d'être un garçon !
Non, ni ses grand parents, ni personne ne souffrait de ce mal inconnu et inexpliqué qui le frappait depuis six nuits comme cela sans motifs apparents.
Il alluma encore la télé et se remit à son exercice, cela lui permettait de ne pas penser, de ne pas réfléchir… Car la journée, il ne pouvait pas penser et réfléchir, les mêmes gestes abrutissants l'abrutissaient et vidaient sa tête comme un trou dans un ballon. Et la nuit, il s'enfermait dans un sommeil vide, triste reflet de sa journée… Mais ces nuits d'inactivité et de non sommeil lui laissaient tout le temps de cogiter. Il ne veut pas penser, il ne veut pas exister, il ne veut pas être et pour cela, il ne doit pas penser. Or il pense, à milles choses sans liens, sans rapports mais il y pense constamment, et remue ses souvenirs, bon et mauvais, triste et joyeux… Toutes ces nuits, il a le temps de contempler ce plafond gris, nu et plat… Or cet exercice de fixer les pixels et de les compter le maintien éveiller, certes, mais déconnecter.

INSOMNIE n. f. _1555 ; lat. insomnie, de somnus = sommeil (encadré) Difficulté à s'endormir ou à dormir suffisamment. Insomnie causée par l'inquiétude, la nervosité. Heures, nuit d'insomnies. Remède contre l'insomnie : somnifère. "Un peu d'insomnie n'est pas inutile pour apprécier le sommeil" ( Proust)…
Qu'il est mignon ce Proust ! Le problème… c'est que, moi, j'ai pas besoin d'apprécier le sommeil ! Somnifère… faudra que je demande tiens !
Il avait sorti le vieux Robert et avait regardé la définition de l'insomnie car il devait se rendre à l'évidence : cela ne passerait pas si facilement, et c'était d'ailleurs sa dixième nuit sans dormir. Etrangement il n'était pas physiquement exténué, mais plutôt abattu mentalement. La journée passait aussi vite qu'une étoile filante et la nuit s'éternisait, et devenait aussi longue qu'une vie d'étoile. Il ne se couchait même pas sur le lit, a quoi cela lui aurait-il servi ? Il l'aurait refait sans y avoir dormi et l'avoir quitté peu après s'y être glisser pour aller compter ses moutons colorés. Les somnifères semblaient être la seule solution… Pourtant, il avait peur de s'endormir au volant plus tard et de rater un virage et de mourir. Mais ce supplice ne pouvait durer… Comme il enviait les gens dans le comma, qui tombent tout le temps, sans répit, et reste endormi des années. Qu'ils étaient chanceux, ces dormeurs infatigable qui dorment et dorment et dorment encore ! Le coma, quelle solution à l'insomnie ! La plus efficace et radicale cependant, certes, un peu excessive… et surtout irréalisable ! Il n'avait pas le pouvoir de s'endormir pour longtemps, même pour toujours… Si ! Il pourrait dormir pour toujours s'il le voulait… Mais il n'en n'avait pas l'envie ni le courage… Pourtant il lui suffirait de s'endormir au volant, de prendre des somnifères.

La boîte était là, sous ses yeux, sous ses doigts… Mais…, il avait peur de l'ouvrir…, il ne sait pas quels mots peuvent en réchapper. Craintif, il l'ouvrit quand même et sortit deux cachets d'un blanc pâle, d'une pâleur de mort. Ses doigts hésitèrent… Que faire ? Les prendre, ne pas les prendre ? Oser les glisser dans un verre d'eau et les avaler en fermant les yeux comme pour ne pas voir ce que l'on va faire ? Passer une douzième nuit comme les onze autres ? Les remettre dans leur boîte et la refermer ? La faire tourner dans sa paume et la mettre a la poubelle ? Vider le contenu entier et ne plus jamais se réveiller ? Ne rien faire ? Les oublier ? Les utiliser ? les ranger ? Les avaler ?
Et, au prix d'un ultime effort, il les prit et les avala en fermant les yeux…

"-Tu n'as pas du en prendre assez, c'est pour ca !"
Il aurait voulu le croire, mais c'était si incroyable.
"-Tu sais, tu n'as peut-être pas les bons somnifères… Il existe des somnifères plus ou moins puissants. En tout cas tu ne peux pas en prendre et ne pas dormir… C'est tout simplement incroyable. Tu es sur d'en avoir bien pris ? De pas avoir roupillé de la soirée ? T'es sur hein ?"
Martin n'était d'aucun réconfort, et il se demandait pourquoi il s'obstinait à lui raconter ses nuits. En tout cas le pharmacien s'était bien moqué de lui ! Ce somnifère… c'était le pire des somnifères qui existe ! Non seulement il l'avait mis dans un tel état de fatigue, qu'il n'avait pas pu faire son exercice habituel, mais surtout il ne l'avais pas mis dans un tel état de fatigue qu'il soit obligé de dormir… Et en plus, il avait passé sa nuit dans un mi état, à cheval entre deux mondes et relié par le pont de ses pensées qu'il parcourait incessamment. Martin lui ne comprend pas, mais il ne peut pas comprendre, lui-même ne comprend pas !
"-C'est pas normal ce qui t'arrive mon pote, c'est pas normal…"
Martin restera Martin.
"-Il doit y avoir quelque chose dans ta tête… Va voir un psy, lis Freud je sais pas mais fais quelque chose !"
Il avait une furieuse envie de mettre son poing dans la tête de Martin ! Lis Freud, l'interprétation des rêves, mais comment pourrait-il rêver s'il ne peut pas dormir ? Quand au psy, ce n'était pas avec son boulot minable qu'il pourrait se payer le luxe d'aller voir un analyseur de comportement et attitudes humaines !
"-Tu pourrais essayer les sciences occultes, y paraît que l'hypnose est très efficace… Si tu veux, j'ai quelques relations je peux te mettre en contact avec des vrais de vrais, pas des charlatans…"

L'hypnose… Ce mot l'hypnotisait comme une solution miracle mais qui, comme tout bon miracle qui se respecte, n'arriverait jamais. La boîte de somnifères était posé sur la table, elle aussi l'hypnotisait. Après tout, peut-être avait-il raison ? Peut-être qu'il n'en n'avait pas pris assez, ou pas comme il le faudrait… Peut-être que cela pourrait marcher. Mais il sus à l'avance que cela était faux. Une sorte de sixième sens lui indiquait qu'il avait quelque chose qui l'empêchait de dormir. Un truc dans sa tête… Aller voir un psy ? Il n'en n'avait vu qu'un dans sa vie et il ne lui avait pas été d'un énorme secours. Pas même capable de voir la détresse d'un enfant perdu dans une famille meurtrie par la violence de son géniteur gras. Pas même fichu d'écouter et de comprendre, pas même en mesure de voir ce qu'il y a de plus évident et de comprendre ce qu'il y a de plus simple !
Un psy ne lui serait d'aucune aide, pourquoi maintenant ? Pourquoi est-ce que ça l'aiderait maintenant quand il aurait fallu l'aider trente ans en arrière ?
Non. Il préférerait n'importe quoi, plutôt que de perdre du temps allongé sur un divan et, parler tout seul, dans un long monologue. Le psy n'étant que le spectateur des malheurs qui applaudit, en bon public, à la fin de la scène. D'ailleurs, s'il guérissait vraiment, pourquoi ont-ils toujours les mêmes patients des années et des années pour les mêmes choses ? S'ils sont vraiment si efficaces, pourquoi est ce que je ne peux pas dormir ?
Ce n'est que la quatorzième nuit et je suis devenu fou ! Fou ! Que ferais-je les prochaines nuits ?

Il n'arrivait pas à y croire ! Il était allongé sur un divan, et il entendait une voix lui parler… La voix d'un psy !
Martin était aller voir le psy du boulot et lui avait expliqué mon cas, celui ci m'avait cordialement invité à venir me soigner gratuitement, puisque c'était son métier de veiller à notre épanouissement personnel ! Quelle idiotie ! S'il veut que je m'épanouisse, il n'a se débrouiller pour qu'on augmente mon salaire exécrable… Enfin, j'y suis j'y reste.
"-Quel était votre dernier rêve ?"
C'est sur, ce type c'est pas une lumière…
"-Ah oui pardon, excusez moi… Mais bon, vous avez bien un dernier rêve que vous avez fait, avant que ce, petit inconvénient, n'arrive…"

Deux bonnes nouvelles aujourd'hui : on m'a mit à pied pour mauvaise conduite et j'ai cassé le nez d'un psy ! Faut dire qu'avec le manque de sommeil, je suis un peu à bout… Mais s'il avait pas été si idiot, j'aurai fait un effort. Enfin bon maintenant, c'est ma quinzième nuit où, je le sais, je ne dormirai pas. Et le pire, c'est que je vais devoir rester ici les journées aussi…

Ce soir, il a ouvert la fenêtre… Après tout le froid s'infiltrait de par tout les côtés, alors autant l'ouvrir. Il a contemplé les étoiles... Elles lui rappelaient ses pixels salvateurs ! Sauf qu'elles sont bien plus hautes, bien plus belles et brillantes dans la voûte céleste. Les étoiles…, cela lui rappelait les nuits à la fraîche qu'il faisait. Il en avait souvent l'occasion, il fuguait fréquemment pour échapper au tyran. Il aimait les admirer, et scruter leurs robes d'étincelles illuminer ce magnifique ciel bleu-noir. Les étoiles… Lointaines et belles, libres et virevoltantes, et lumineuses ! Quelle beauté ! Quelle magnifique spectacle, que des étoiles la nuit ! Avec l'obscure clarté qui tombait de la lune… C'était l'enfant le plus riche du monde ces soirs là, car il avait pour lui seul, l'immensité du ciel étoilé. Et ses rêves, et ses espoirs voyageaient sur le dos de ces êtres célestes et purs. Et c'étaient les seules fois de sa vie, où il s'endormait pour partir dans un autre monde, au dessus des plus hauts cieux et des vastes océans.
Et ce soir il a ouvert la fenêtre. Comme une fenêtre sur ces souvenirs, il l'a ouverte ce soir… Comme si, à travers elle, et à travers les étoiles, il regardait son passé. Ce soir là, dormir ne lui manqua pas. Il s'évada par cette ouverture, et chose que, depuis longtemps, il ne pensait plus possible… Il rêva.

"-Pardon ?"
Martin était venu sans que je lui demande, mais bon il paraît qu'il plaide ma cause alors… je pouvais pas l'envoyer voir ailleurs si j'y étais ! Pourtant Martin, même s'il m'exaspère, cela me fait plaisir qu'il soit venu me rendre visite après ces heures de boulot. Mais bon, la femme, les gosses, le bruit, les responsabilités… En venant chez moi, il échappe à son quotidien et en venant chez moi j'échappe au mien…
"-Tu me dis que tu as… fait un rêve ?"
Oui Martin, j'ai rêvé d'un monde meilleur…
"-Donc tu as dormi ?"
Quelle idiot, confondre le rêve et le sommeil ! C'est totalement différent, dormir c'est mourir et rêver c'est vivre.
"-Je comprends rien… Si tu as rêvé, tu as dormi ?"
Il ne pourra jamais comprendre lui, triste dormeur, la différence de ces deux choses.
"-Mais c'est pas normal ça, en fait t'es pas normal tu sais ? Depuis plusieurs jours, t'es différent. Tu t'énerves car tu ne dors plus, et maintenant tu rêves, et t'en fais toute une histoire… J'ai peur de ne plus te suivre."
Et bien, moi, je me suis très bien, vraiment très bien. Je viens de comprendre ce que signifiait ce don particulier de ne plus dormir. Rêver n'est pas dormir. Je sais que je ne dormirais plus jamais maintenant… Non plus jamais.
"-Ecoute, je pense que dans deux trois jours, tu pourra te pointer au boulot et en faisant des excuses en bonnes et dues formes, tu sera à nouveau dans l'équipe. C'est pas normal tu sais, de rester six jours dans l'oisiveté… Après tu vas t'y accrocher et tu ne feras plus jamais rien…"
C'est toutes ces années que je n'ai rien fait, et c'est ces vingt et une nuits où j'ai vraiment fait quelque chose. Mais tu ne peux pas comprendre, Martin, tu ne peux pas comprendre ce qui m'arrive.
"-J'ai peur que tu devienne un marginal de la société. Et tu sais, la société, si tu la rejettes elle finit par t'oublier, n'oublie pas ça hein ?"
Va rejoindre ta vie Martin, va dormir autant que tu veux. Moi je reste ici…
Et Martin s'en alla, et il passa sa vingt deuxième nuit la fenêtre ouverte.
Mais les rêves ne vinrent pas. Il était la, à les attendre, à les guetter, à se réjouir de leur arrivée, mais ils ne vinrent pas. Le désespoir le reprit. Pourquoi ? Pourquoi ? Allait-il vivre une autre de ces nuits horribles où il se tourmentait ou bien fixait ses pixels et les comptait pour passer le temps…?
Il décida qu'il ne ferait ni l'un, ni l'autre. Il fit du ménage. Son appartement était vraiment un capharnaüm d'objet, de vieilleries et de choses futiles. Il pensa avec raison qu'un nettoyage de printemps s'imposait, et de toute urgence. Il refusait de vivre dans cette saleté où il avait vécu des années et des années. Le sommeil ne lui manquait plus, les cernes sous ses yeux étaient moins marquées. Et c'était un vrai sourire qu'affichait son visage…, pour la première depuis très longtemps. La première fois, la toute première fois, c'était lorsqu'il avait seize ans. C'était un jeune homme taciturne et solitaire, doux, mais craintif et timide. Il ne souriait jamais, et les rares fois où il souriait, il s'agissait d'un sourire forcé, à peine esquissé, à peine sincère. Mais quand il l'avait vue… Elle, la seule, pour la première fois…, il sourit. De toute sa force, sa passion, sa flamme, son cœur, son ardeur, il traça sur son fin visage les marques caractéristiques du bonheur. Elle lui avait sourit, elle aussi, et ses longs cheveux encadraient son visage d'ange. Ses ailes lui ont apporté de la tendresse et de l'amour, de la volupté et de la sensualité. Elles l'a emmené à ce qu'ils appellent le septième ciel… Mais au ciel, elle y était restée trop tôt… et elle ne l'avait pas emmené avec elle… Depuis ce voyage là, où elle s'en était allée, sans même un adieu, plus jamais il n'avait vraiment sourit.

"-Comment cela il ne veut plus revenir ?"
Martin trouvait cela un peu fort que ce soit à lui que l'on s'en prenne tout de suite. Après tout, ce n'était pas sa faute s'il avait changé en si peu de temps.
"-Parce qu'il rêve ?"
Même Martin n'avait pas très bien compris, en tout cas, il s'était compromis en se battant pour sa réhabilitation au travail et forcément…
"-S'il n'est pas revenu d'ici sept jours, il est définitivement viré ! Et vous aussi Martin… Vous aussi, pour avoir fait un scandale pour un type qui passe son temps à rêver."
Martin n'en revenait pas ! Quel affreux celui-là ! De toute manière, il irait au prud'homme s'il mettait sa menace à exécution.

"-Tu as encore rêvé ? Et alors ? Qu'est-ce que tu veux que cela me fasse ? Rêves si tu veux ! Mais moi pendant ce temps là, on me menace de te faire virer et moi avec ! Si tu reviens pas d'ici sept jours, c'est ma vie que je vais foutre en l'air et tout ça pour tes rêves !"
Martin… Bien Martin, alors ma décision est prise. Si je disparais tout s'arrange, et il ne te remerciera pas.
"-Partir…? Mais où ? Pourquoi ?"
Parce que rien n'est pire qu'ici, ou si tu préfère, n'importe où ailleurs est mieux qu'ici…

Et c'est ainsi, à la vingt troisième nuits d'insomnie, qu'il prît la décision de partir, s'en aller pour ailleurs vers l'orient…



Chapitre 2

Cela faisait vingt quatre nuits qu'il ne dormait plus. A peine Martin avait refermé la porte, le temps de faire un baluchon et il s'était empressé de quitter ce plafond gris.
La prochaine nuit s'annonçait fraîche, il s'était en effet aventuré dans une forêt où il avait perdu toute notion de l'espace et du temps. Mais à quoi bon finalement se soucier de détails aussi futiles quand on avait toute la nature pour soi ? Il avait à nouveau rêvé la nuit dernière, mais il avait rêvé en marchant ! Sans s'en apercevoir, ses pieds avançaient mais son esprit était perdu ailleurs dans de lointaines brumes nébuleuses et délicieuses… Il se souvenait de tout ses rêves, et il parvenait à garder cette eau au creux de ses mains, sans n'en perdre ne serait-ce qu'une goutte… Quel bonheur !
Cet arbre lui semblait fort et doux, confortable et rassurant. Il vint se nicher entre ses bras, non pas pour dormir, ni pour rêver, ni pour reposer ses jambes fatiguées, ni pour écouter le chant des oiseaux, ni pour respirer le parfum des fleurs, ni pour pleurer de bonheur et de joie, ni pour penser fugitivement, ni pour aimer ne serait-ce qu'un instant, ni pour se souvenir de ce qu'il était, ni pour mourir dans ce paradis, ni même pour vivre, juste pour voir les nuages ouatés défilés sur le ciel immensément bleu…
Regarder les nuages… Quel délice, et quel plaisir… Cela lui rappelait quand il était avec elle. Et qu'ils s'allongeaient, tous les deux, les bras en croix, les yeux scintillants, le sourire accroché aux lèvres saillantes, le nez nargué par le doux vent de printemps, la peau caressé par les doux rayon du soleil chantant… et qu'ils contemplaient ses beaux nuages passer dans le ciel, où ils sentaient la terre tourner sur elle-même et où, pour la première fois, ils eurent l'impression de tourner avec elle… Et ils tournaient, tournaient, tournaient et tournaient jusqu'à en avoir le tournis, et ils en riaient aux éclats, heureux comme des anges. Et ils recommençaient leurs danses effrénées, et ils tournaient, tournaient et tournaient… à tel point qu'ils finirent par s'envoler.
Sur un nuage timide, il vit son visage. Ils s'étaient envoler et elle y était rester. Le ciel jaloux l'avait gardé. Et, seul, il était redescendu et n'avait pas cessé de descendre encore plus bas, et de tomber dans ce gouffre sans fond, de dormir et de mourir petit à petit. Maintenant il pouvait regarder ce ciel avec le sourire sincère qu'il n'a eu qu'une fois. Et la larme qui naît dans ses yeux, vit sur ses joues et meurt sur ses lèvres, est une larme de joie.
Et toute la nuit, il pleura. Il pleura aussi fort qu'un nourrisson arraché du ventre de sa mère, et qui pour la première fois respire. Aussi fort que le premier chagrin d'amour. Aussi fort que les orphelins dans leurs lits sans espoir. Aussi fort qu'une guerre. Il pleura comme jamais il n'avait pleuré, pas même quand il entendait les cris de sa mère et de sa sœur. Pas même lorsque, dans un dernier sursaut, son âme s'était envolé vers le ciel. C'était la première fois qu'il pleurait comme cela. Il faisait le deuil de ses années de mort, et pleurait de la joie d'être réveillé alors que tout le monde est endormi.
Et c'est dans ses larmes versées, qu'il passa une vingt cinquième nuit humide. Et c'est des yeux rouges que vit un soleil pâle à son tardif lever…

Ce n'était pas la première fois que le soleil l'avait vu dans un triste état. Il avait déjà eu le plaisir de le retrouver les yeux rouges, noirs, verts et violets. Les jambes meurtries. Les bras cassés. La poitrine découverte. Les pieds gelés. L'esprit abattu. Il était encore un gamin à l'époque. Par sa fenêtre grande ouverte, il s'était enfui de la dictature. Mais dans un comble de chance, il était tombé sur les délinquants habituels. De vrais braves guerriers cela ! A dix contre un, ils se sentent courageux et d'un même cœur solidaire, et d'un même élan d'amour et de compassion, tabassent leurs prochains, à l'aide de toutes sortes d'instruments de gaieté ! Tout cela pour un misérable blouson et une paire de chaussures. Il n'osait pas aller au collège dans cet état, ni même rentrer chez lui.
"-Où étais-tu encore passé, merdeux ?
-Je…"
Je t'ai fuit, papa. Et j'ai honte de revenir.
"-Je me crève le cul pour que vous viviez tous heureux, et tu te barres la nuit pour faire le merdeux.
-J'ai…"
J'ai voulu partir, et pour de bon mais les abandonner.
"-Alors tu faisais quoi, hein ? T'es allé te battre.
-Non…"
J'ai évité tes coups.
"-Mais t'es muet ou quoi ! Remarque vaut mieux que tu sois muet, j'imagine mal ce qu'un con comme mon crétin de fils pourrait dire !
-Je…"
Je te hais.
"-C'est pas la peine, ne m'adresse plus la parole, tu m'entends ! Ne me causes plus, merdeux ! Ferme ta gueule !
-Je…
-Ta gueule, t'es sourd ou quoi ?"
Je parlerai plus. Pourquoi ? J'aurai du parler, comme cela, elles seraient encore en vie. Et ma vie serait différente. C'est trop tard maintenant. Je n'ai pas parler. Je n'ai plus parler. Je n'ai plus dit un mot qui ait un sens, un pouvoir. Je n'ai dit que des mots gris, nu et vides aussi gris, nu et vide que mon plafond. Je n'ai plus parler. Je ne parlerai plus.

"-Le silence est comme son sommeil. C'est une chose qui l'enferme plus sur lui même, et qui le vide, le détruit. Et personne ne peut entendre ces cris silencieux. Et personne ne veut écouter son désespoir qui ne fait bruit. Personne ne lui a tendu l'oreille. Personne, personne et personne.
-Ne me faîtes pas la morale, je suis que son patron ! C'est à Martin que vous devriez parler, c'est son collègue de travail, s'il était si malheureux que vous l'affirmer, Martin l'aura remarqué.
-Et vous dîtes qu'il a… disparu ?
-Oui, Martin m'a dit qu'il était parti rêver ailleurs. Il rêve !
-Ces dernières vacances remontent à quand ?
-Je sais plus, mais il était du genre à pas être pas la… Enfin, c'était pas un absentéiste, si vous voyez ce que je veux dire…
-Oui, oui, je vois… Ce Martin, je le trouve où…?"

Les nuages étaient aussi hauts dans le ciel qu'ils l'avaient été la veille. C'est autant de sucres blancs qu'il s'imaginait fondre en lui, en son cœur. Sa main caressait l'herbe frissonnante… La vie était si brève ! Et il avait tant dormi… Tant de temps gâché, quel gaspillage ! Quelle misère !
"-Tu fais quoi ?"
Qui êtes-vous ?
"-A traîner comme un serpent sur l'herbe urticante ?"
Il vient détruire mon bien être ce vieil ermite, qu'il se tire d'ici mince ! Il me rappelle Martin.
"-Comment cela tu rêves ?"
Et oui je rêve, mais toi aussi tu ne sais pas ce que c'est de rêver. Toi aussi, comme les autres, comme je l'avais fait, tu as perdu tes rêves et ne vis plus que pour t'endormir le soir. Toi aussi tu ignore tout de ce que je sais, de ce que j'ai appris.
"-En tout cas la nuit va venir et c'est proche. En plus… Je le sens… Il y a comme un léger vent froid qui se lève. La nuit sera glacial, plus encore que la dernière. Si tu reste là, tu ne pourras pas dormir dans ce froid, et tu pourrais même y laisser ta vie."
M'en fous, je n'ai pas sommeil. Laisse-moi seul, vieillard. Laisse-moi seul, cela vaut mieux.
"-Si tu changes d'avis au cours de la nuit ne te gênes pas. Vient chez moi, enfin chez moi c'est une vieille cabane. Il y fait frais, mais j'ai coupé du bois. Il attend plus que de se faire brûler… Bon j'insiste pas, ma foi j'habite en haut de cette colline, derrière la cime de ces arbres…"
Enfin seul ! Pour une vingt sixième nuit d'évasion, d'aventures et de rêves.

Mais le froid gela les larmes, qui cette nuit aussi, coulaient. Et il lui pris les mains, et les enserra dans son étau glacial. Le vent d'acier lui pourfendit le visage et tailla la chair de ses joues. Son sang avaient beau tambouriner à son cœur, contre ses veines, dans ses artères, il finissait par sombrer dans un sommeil. Seulement il ne pouvait pas dormir. Il ne pouvait pas bouger non plus. Il se voyait mourir sans avoir en plus la chance de pouvoir partir en dormant paisiblement. Ultime supplice, il voyait son corps aux portes de la mort, tambouriner pour qu'on lui ouvre, pour qu'on l'y accueille, pour que cesse cette souffrance et qu'Eole ne le tourmente plus, et laisse partir son âme sur le flot des esprits.
Il entendit des pas à cotés de lui, enfin ! Enfin ! La mort, elle même, la grande, l'unique, la vraie, venait faucher son âme et l'emmener avec lui vers d'autres rivages. Enfin il allait délaisser ce monde gris, nu et vide où personne ne rêve plus, où tout le monde dort. Enfin il allait la retrouver, elles et le ciel. Et même dans une grâce divine lui permettrait-on un dernier vole avec les nuages flottants.
"-Mince, t'es gelé comme un poisson qu'aurait plongé dans la calotte glaciaire !"
Quel humour grinçant, la mort. T'aurais pu trouver mieux .
"-Heureusement que je suis là, mon vieux, sinon t'étais bon et bien à point pour mourir. Mais bon, comme je suis ici… Autant que t'en profite ! Allez, sur mon dos… T'es lourd… T'es même sacrément lourd…"
C'est le poids d'être vivant qui pèse si lourd… Lâche ce fardeau, car pour l'instant tu le supporte avec moi, vieillard, mais après, je le supporterai seul. Lâche-le maintenant si c'est pour l'abandonner sitôt après. Car moi je veux m'en délester aussi vite que possible. Laisse-moi… Vieux bouc va !
"-Ah tu bouges ! C'est bon signe ! Y a pas à dire, heureusement qu'on a volé le feu aux dieux, c'est stimulant et pour un peu, ça ramènerait un mort à la vie ! Tu trouves pas ?"
Le feu… Le feu, éloigne ce foutu feu !
"-Et qu'est-ce qui t'arrive ? Arrête !"

Le feu déchirait tout. Il brûlait tout. Il avalait tout. Il détruisait tout. Réduisait tout à néant. Des cendres, de la poussière, c'est ce qu'il laissait derrière lui. Le feu. Il lui avait pris, il lui avait ravi… Sa sœur avait été piégé par ces flammes. Ce feu, ce mal, ce diable l'avait brûlée ! Elle, il l'avait brûlée. Il l'avait caressée dans un dernier geste obscène, de ses langues enflammées ! Et dans un cri, un tourment et un supplice atroce elle avait brûlé ! Son corps avait été réduit en cendres et en poussière, puis le vent les avait emporté loin et haut dans le ciel. Traces noires sur fond bleu. L'incendie dévastateur s'était propagé dans toute la maison, avalant escaliers, armoires, lits, canapés et autres meubles malheureux, qui étaient condamnés à brûler ici. Ma mère m'avait sauvé, et mon père, suite à un éclair de lucidité, avait tenté de la sauver, de la reprendre des flammes. Il avait démoli deux pompiers et s'était jeté dans les Enfers qui s'effondraient. Et Pluton s'était promené dans son royaume, et en avait tiré sa fille. Fille qu'il avait brûlée.
Elle en est morte, ma sœur. Mon père avait menti, et le psy, si j'ose dire, comme tous les autres qui n'avaient pas su entendre et écouter, même, les cris silencieux de ma mère et moi, n'y avait vu, si j'ose dire, que du feu !
Que du feu…

"-La regarde, t'es plus au pied de la cheminée, ça te va ?"
Laisse-moi… Laisse-moi, pleurer. Laisse ces larmes coulées et noyées ce sombre feu qui danse devant moi. Vieillard, laisse-moi.
"-Pourquoi tu pleures ? Tu as mal…?"
Oui… Au cœur vieil homme… Au cœur…

Et il finit sa vingt sixième nuit, dans les larmes et la suie. Où le feu, lui avait glacé le cœur et où ses larmes ne parvenaient pas à combler les cavités profondes de ses blessures…

"-Je sais pas trop. C'est vrai qui parlait pas beaucoup le bonhomme.
-Et cela ne vous inquiétait donc pas ?
-Bah… C'est pas normal de pas être bavard ?
-C'est, disons, certaines fois les gens qui souffrent…, taisent leurs douleurs et quelqu'un qui ne parle pas, c'est quelqu'un qui, au fond de lui, souffre. Vous auriez du le remarquer, et s'il arrive quelque chose, vous en serez responsable !
-Mais il pourrait lui arriver quoi…?
-Il est parti c'est bien cela ?
-Oui il est parti…
-Et il n'a ni famille, ni ami, ni …, personne ?
-Pas à ma connaissance… Sa sœur est morte dans un incendie, et son père dans un accident de voiture et sa mère…
-Hm ?
-Je sais plus désolé…
-Et n'avait-il donc pas de… fiancée ou d'amoureuse ?
-Oh, il a aimé qu'une seule femme et elle est morte aussi, mais il m'a pas dit de quoi. Vous savez, il était pas du genre bavard…
-Bandes d'imbéciles !
-Et dîtes que pourrait-il faire ? C'est pas grave au moins ?
-Il pourrait se suicider, sauf si…"

"-Tu es toujours aussi bavard ?"
Je ne t'ai rien demandé.
"-Ou alors…, c'est moi qui te bloques… Moi ça fait longtemps que j'ai parlé à personne. Tu sais, ça me manque de parler. C'est… important d'entendre le son de sa voix… C'est une preuve que l'on existe, que l'on a quelqu'un qui écoute…"
Tu veux dire qui entend ? Tout comme là je t'entend. Je ne suis pas hypocrite moi ! Je ne te réponds pas, comme ça tu ne nourris pas de faux espoirs. Personne n'écoute personne, c'est une loi, c'est comme cela c'est tout.
"-A force de ne plus parler, on finit par ne plus savoir parler ! C'est comme rire, si on ne rie jamais, on oublie comment il faut faire !"
Oublier n'est-ce pas là, la vraie liberté ? Désapprendre tout ce que l'on a appris, oublier ce que c'est, que de penser et juste exister et rêver. Oublier qui l'on était…
"-Oublier de rire, c'est pire que d'oublier de respirer le matin et la nuit et le soir. Le rire, c'est la bouffée d'air de l'esprit. Oublier, c'est un peu mourir. Car…, on finit par oublier ce que c'est de vivre…"
Oublier hein ? Oublier c'est pire que tout ? Oublier l'espoir ? Oublier la vie ? Oublier les rêves ? Oublier tout cela c'est se rendormir ? C'est mourir ? Qui es-tu vieillard, que je ne t'oublie pas…

"-Et alors tu m'explique comment t'es arrivé la ? Après tout je viens de te raconter ma vie, une discussion c'est dans les deux sens…"
Ce n'est pas le problème, c'est plutôt par où commencer…
"-Et bien, par le commencement !"
Je m'en serais douté, vieil ermite…
"-Trente nuits que tu ne dort plus ! Et bien, Jésus qui ressuscite c'est rien a coté ! Et tu fais quoi pendant ces nuits d'insomnies…"
Il sourit, il semble me croire…
"-Tu rêves, tu pleure, tu rêves… Et bien ! Tu en as de la chance toi !"
De la chance ! Je ne sais pas si c'est de la chance, mais c'est pas toujours si bien que cela. Je me suis vu mourir, et vu brûler, et vu rêver, et vu m'envoler, et tourner, tourner comme on tourne le sucre dans une tasse de camomille. Et ce sont mille flots qui se retournent en moi, comme milles ondes qu'une pierre aurait engendrées…

C'était si amusant ! Jeter les pierres et compter les ricochés ! Sa sœur était la championne à ce jeu ! Elle était si gracile quand elle tournoyait, la pierre reposant au creux de sa main, et quand elle lançait son galet avec une agilité incomparable et quand cette pierre plate semblait voler sur l'eau paisible qui se ridait de milles ondes.
Il était si heureux, ces jours d'été passés prés du lac avec sa sœur… Elle y vit encore, dans ses rochers, ces eaux calmes, ses mousses douces, ces rivages brillant. Son esprit vole encore sur ce lac, et caresse les eaux en faisant milles ondes à sa surface.
Il l'aimait tant ce magnifique lac, sanctuaire où repose en paix l'âme de sa sœur et le cœur de son enfance.

"-Tu rêves encore ?"
Tu as tout juste.
"-Tu veux savoir ce que j'en pense… Je prends ce silence poli comme un oui. Et bien j'en pense qu'il n'est pas bon de vivre comme tu vis. C'est bien de rêver, mais c'est ce torturer l'esprit que de vivre dans ses rêves. Et ils ne t'apporteront jamais ce que tu cherche. Ce que, à travers eux, tu recherche. Oublier de rêver, c'est cesser de vivre. Mais oublier pour les rêves de vivre, c'est pire que mourir."
Et alors ? Pourquoi te préoccupes-tu donc de moi ? Qui es-tu vieillard ?
"-Ne vis plus dans tes rêves. Et si tu veux passer le temps, la nuit, fais donc quelque chose d'utile !"
Quoi par exemple ?
"-Lis ! Lis, car les livres sont le pain et le vin de l'âme, et c'est la seule denrée dont on peut abuser sans risques, si ce n'est celui de devenir plus sage, calme, réfléchi, rêveur. Ils sont un billet de train pour partir je ne sais où, mais la plupart du temps, loin. C'est une fenêtre qui permet de sortir de ce monde pour entrer dans un autre, infiniment plus vrai, plus beau et terrible que celui que tu quitterai. Que dire de ces choses faites de sueurs et d'encres, sinon qu'elles sont belles, qu'elles ne demandent qu'a être lues par un lecteur avide. Un lecteur ! Non, un aventurier, qui volerai de pages en pages, qui, à chaque paragraphe, chaque alinéa, chaque chapitre, sursauterai de peur, de joie, et jouirai d'un indescriptible sentiment de satisfaction et de victoire, et d'une douce sensation de chaleur au creux de son cœur. Ce sont des morceaux de chocolats, de miel, et de sucre blanc. Qui fondent, qui fondent, qui réjouissent, qui réchauffent, qui réconfortent, qui comblent les blessures et qui guérissent ! Lis, bon sang, lis ! Jusqu'à ne plus pouvoir lire ! Profite de ces nuits d'insomnies, de ces nuits bénites, pour lire plus que ton content. Pour noyer le lit vide de ton esprit de cette eau miraculeuse, qui finalement nourris, et rafraîchis bien plus un esprit désertique que la pluie qui nous vient du ciel. Lis, le plus que tu pourras. Et lis de tout, des romans qui t'emmèneront loin dans l'avenir, ou loin dans le passé, ou te retranscrirons un présent à peine passé. Lis de la poésie pour, avec les âmes des poètes et sur les berges du temps, voyager avec eux sur leurs malheurs, leurs espoirs, leurs indignation, leurs colère, leurs réflexion. Lis des contes pour enfant, et ne t'en cache pas, crains à jamais les méchantes marâtres, pleure toujours la pauvre cendrillon qui trime pour toi dans sa maison, toujours méfie des pommes de la main de vieillardes jalouses, cherche toujours en vain les noms des sept nains… Lis !"
Lire…

Les livres, il n'y touchait plus depuis longtemps. Depuis que son père l'avait surpris, lisant sur son lit, un livre qu'un ami lui avait prêté. Il avait à peine fini d'apprendre à lire et il s'était plongé avec délice dans Le Petit Prince.
Il venait d'apprivoiser le renard et ils allaient se séparer à jamais lorsque le tyran avait débarqué et lui avait arraché le livre des mains d'un geste triomphant.
"-Pas de ça sous mon toit, tu m'entends !"
Sa mère avait voulu calmer son mari qui déversait toute sa haine sur le dos de son fils. Elle détourna ainsi sa violence et prit les coups injustes à la place de son enfant. Et le petit Prince regardait avec ses yeux d'enfants, cette terrible scène. Et décidément, il ne comprenait pas, il ne comprenait pas le monde des adultes…
Depuis il n'avait plus jamais soupesé les pages blanches et noires d'un livre. Et il ne sus jamais la fin du Petit Prince.

"-Lis et rêve. Lire, c'est un peu rêver en quelque sorte. Mais au moins tu souffriras moins de la solitude et du passé. Un homme qui se laisse enfermer dans ses rêves est un homme fini. C'est un homme qui gardera toujours les yeux fermés."

"-Je pense que je vais aller me reposer un petit peu. Ensuite je reprendrai les recherches, mais cela n'est pas gagné d'avance… Oui, je comprend… Ce ne sont que des idiots, et ils devraient tous se crever les yeux ! Pardon… Désolé, mais je ne peux m'empêcher d'être en colère, quand je vois que même son collègue, ce Martin, n'a rien vu. Vous avez raison, cependant je crains qu'il ne soit tenté par le suicide. Je vais essayer de le rattraper au plus vite. Oui je m'en doute, cela pourrait le sauver, le tirer de ce gouffre… Bien sur, je fais tout mon possible… Je comprend votre impatience, je vous le ramènerai vivant… Oui, j'ai peut-être une piste. Dans ses affaires, il y a un livre, le Petit Prince, d'ailleurs c'est bizarre il semble n'avoir jamais été ouvert… Enfin bref, et dessus, sur la couverture, il y a une photo d'une forêt pas loin d'ici. Vu qu'il n'y a aucune trace de lui aux villes alentours, je pense qu'il s'est réfugié dans cette forêt. Ne vous inquiétez pas, il n'est pas inconscient quand même. Il a du prévoir qu'une vague de froid allait toucher la région et il s'est sans aucun doute bien couvert. Oui, je sais qu'il est votre seul famille. Bien, je vous rappelle dans…"

"-Utilise cette trente et unième nuit a bon escient !"
Oui, d'accord. Mais, je n'ai pas de quoi lire.
"-Oh ! Ce n'est pas un problème…"
J'aime pas ce regard malicieux qui lui est propre. C'est comme s'il… avait déjà tout prévu.
Et il avait tout prévu, apparemment. Le vieil homme le mena vers une porte. Elle avait des allures de fenêtre, des odeurs de mystères et de secrets.
Ce qu'il vit dépassait tout ce qu'il aurait pu envisager.
Il avait en face de lui une véritable montagne de livres, mal rangés sur des longues étagères poussiéreuses. Mais le nombre incroyable de manuscrits était tel, qu'il en demeura cloué. Il avait maintenant de quoi occuper ces prochaines nuits.
"-Alors… Je suppose que tu veux connaître la fin de l'histoire…"
Il se dirigea vers une très ancienne armoire, il prit un livre sans hésitation et le lui tendit…

"-Excusez-boi… Monsieur, attendez s'il vous plaît !
-Vous êtes le psy, je suppose ?
-Oui, et j'aurai boulu que vous lui passiez un bessage a cet enflure. S'il beut retrouver son boulot, et ben, il a intérêt à me brésenter ces excuses. Vous lui d…
-C'est tout ce que vous méritez pour tenir un tel language, et vous pouvez remercier dieu que je m'en sois arrêter la. Et arrêter de crier à la fin ! A force on s'y habitue non ?
-Y m'a cassé le bez ! Il m'a cassé le bez !"

Sa main tremblante venait de refermer le livre précieux. Son nez avait respiré les dernières senteurs d'antan qui imprégnaient les pages. Ses yeux pleuraient, non pas de fatigue mais de joie. Ses oreilles gardaient l'écho du bruissement ample et doux des pages jaunies par le temps.
Le vieil homme le regardait. Et dans sa barbe, il souriait. Il avait au moins pu enseigner son savoir à quelqu'un dans sa vie. Et c'est sur cette triste pensée heureuse qu'il s'endormit.
Plus jamais, il ne devait se réveiller.

Il est mort. Oui, il est bel et bien endormi pour l'éternité. Ses yeux plus jamais ne se rouvriront. Plus jamais il ne sourira. Plus jamais il ne me sauvera. Je me sens coupable envers lui. Je lui ai volé ces derniers instants de vie, et je lui ai dérobé de précieux jours, qui lui auraient permis d'achever son projet. Il voulait écrire sa vie, et pour cela il avait lu tous ses livres.
Il allait commencer lorsque il m'avait trouvé dans la plaine. J'ai compris que plus tard qu'il avait lu tout les livres de sa fantastique bibliothèque. Je connais sa vie, il me l'a décrite. Alors je le sauverai à ma manière. Je le rendrai immortel en l'écrivant, et ainsi il aura laissé sa trace en ce monde. Mais avant, pour ne pas tricher et faire son livre comme il l'aurait fait, je dois tout lire. Heureusement, j'ai de biens longues nuits d'insomnies…

C'est l'histoire de Nicolas Sermon qui est retranscrite ici. L'histoire de sa vie, de ses passions, de ses illusions…
Je n'ai jamais été un enfant très heureux. Pourtant, j'avais toutes les raisons qu'un enfant avait pour être heureux. Des parents qui m'aimaient, et s'aimaient. Une sœur et un frère qui m'aimaient aussi. Nous ne vivions ni dans la misère, ni dans le luxe mais dans un juste milieu de confort et de traditions. Et malgré cela, il y avait dans mon cœur un bastion imprenable où résidait une incorruptible tristesse.
Même maintenant que j'atteint le crépuscule de ma vie, elle existe encore. Et même maintenant, je ne saurai dire d'où elle vient, ni pourquoi elle est là en moi. Je pense que je suis toujours resté un enfant et par conséquent je n'ai jamais bien grandi. Et j'ai promené avec moi, au fil du temps, cette tristesse d'enfant.

"-J'ai découvert une cabane dans la forêt dont je vous avais parlé… Non, il n'y était pas. Mais il y a été ! Je l'ai retrouvée dans un état ! On aurait dit une immense foire aux livres, il y en avait de partout ! Attendez… Le plus incroyable, c'est qu'il y en a un qui est de sa main… Non, il parle apparemment d'un certain… Nicolas… Oh je ne sais pas, il n'y a pas très longtemps. J'ai bon espoir, je pense qu'il va aller vers la civilisation maintenant. Peut-être même va t-il rentrer chez lui, qui sait ?"

Cela faisait trois nuits qu'il avait fini le livre du vieillard, et sa quarante cinquième nuit sans fermer l'œil. Il voyait des lumières au loin. De la lumière, de la vie, des gens, de la chaleur. Il fit un dernier sourire à cette forêt et marcha résolument vers les hommes. Il avait des choses à leurs demander. Il avait à leur demander de lui dessiner un mouton…



Chapitre 3

Le bar avait une vieille odeur de rance et de sueur. Elle se dégageait de tout et tous. Elle montait des sièges écroulés de vieillesse, des rideaux découragés et délavés, des hautes chaises rouillées qui grinçaient dés que l'on tournait dessus, du comptoir décrépi, des toiles d'araignées, des tapis de velours lourd de poussière, du cynique sourire édenté de l'aubergiste, de la voix éteinte des clients, de la fumée vaporeuse des cigarettes…
Il l'avait vu au loin, son enseigne décroché et faiblement éclairé par un lampadaire blanchâtre qui gisait pitoyablement à coté. Il avait faim, il avait froid, il avait soif, mais il n'avait pas sommeil comme à son habitude. Il ignorait à quoi passer sa quarante sixième nuit, mais il sus qu'il ne la passerai pas dehors. Restait à trouver un endroit où manger gratuitement en échanges de menus services. Ce bar semblait aller, il n'était pas surpeuplé, et l'on lui fournirait bien un repas et une chambre vacante. Quant au menus service, il avait, finalement, toute la nuit devant lui. Quel don de ne pas dormir !
La porte grinçât sinistrement quand il l'ouvrit, il provoqua également un courant d'air glacial qui justement glaça parfaitement toute la pièce et la clientèle. C'était ce qu'on pouvait appelé une belle entrée ! Des regards brumeux, vifs, à moitié endormi, vides, avides, haineux se posèrent sur toute sa personne et il sentit des pommes mûrir à ses joues. Il s'empressa de refermer la porte dans un claquement sonore, qui retentit et rebondit mille fois sur tout le mobilier. C'était ce qu'on pouvait appelé, une entrée fracassante.
Le barman transpirait la poussière, et en le dévisageant, ses mains astiquaient un verre désespérément sale et crasseux. Puis il tourna la tête et cracha le tabac qu'il mâchait depuis un assez long moment. Il estima son nouveau client qu'il classa dans la catégorie des fauchés, des grattes papiers qui tentent toujours leur chance pour trouver une âme charitable. Seulement, l'aubergiste n'avait qu'une âme rapiécé par le temps et qui avait perdu toute sa charité, si elle en eût un jour. Cela n'était donc pas gagné d'avance, mais il lui fallait à tout prix qu'il obtienne un chaud repas et une chambre pour se reposer ses jambes fatiguées.

A l'école, j'ai été accueilli par mes camarades de classe comme un menuisier accueillerait une colonie de termites qui s'installeraient sur un meuble en bois fraîchement terminé. C'est à dire plutôt mal. Les nouveaux ne sont jamais les bienvenus, et leur vie est un calvaire jusqu'à ce qu'un camarade peut-être plus évolué que ses compères, ou bien aussi désespéré que vous, daigne vous adressez une fois la parole et montrez à votre égard autre chose que du mépris et de l'indifférence cruelle. Cela n'a pas été mon cas. Je n'avais la sympathie de personne dans ma classe, et c'était peut-être du à mes origines. Je venais du sud et mon accent particulier ne plaisait particulièrement pas à ceux du Nord.
Je n'avais l'estime de personne dans ma classe, et me faire accepter n'allait pas être simple. Mais si je ne voulais pas passer une véritable année détestable, je devais à tout prix trouver un moyen quelconque de me faire accepter.
Malgré mes efforts, je n'y suis jamais parvenu. Jamais.
Je n'avais finalement qu'une seule raison d'aller à l'école, où plutôt deux raisons. La première était que j'adorais apprendre, savoir, connaître et lire. Et la seconde, mais non pas la moins importante, était que j'avais un instituteur magnifique, éclatant de gentillesse, de bonté, de générosité, de malice et de savoir. C'était pour moi le meilleur instituteur du monde et c'est lui vraiment qui forgea ma passion de la connaissance. Il m'avait initié à un vilain défaut que j'ignorais complètement et qui est le plus beau de tous : la curiosité…

"-On aime pas les étrangers ici, vous savez… Ils sont étranges, inquiétants, et souvent beaucoup trop curieux à notre goût."
Je l'aurais parié, pourtant je ne peux pas faire demi tour…
"-Surtout ceux qui s'hébergent à l'œil… On les aime encore moins ceux là, des fainéants, des rapaces, des fourbes. Des malhonnêtes qui se moquent des sincères figures des braves gens."
Lui, il lui manque des heures de sommeil pour être aussi agréable avec ses clients.
"-Ils viennent, ils vous disent juste pour une nuit, et c'est toute la semaine qu'ils te ruinent au nom de l'amour de l'humanité !"
Quelle charité vraiment…
"-Et puis, ils vous disent qu'ils reviendront vous rembourser ce qu'ils vous doivent, où qu'ils vous redevront ça ! Et tout ce qu'ils font, c'est de la pub et résultat le lendemain j'ai une meute de clochards à ma porte !"
S'il avait son âge, il lui ressemblerait étrangement. Même amour pour son prochain, même mauvaise obstination, même odeur d'alcool, même odeur de rance, même intelligence.
"-Et après on vous crache à la gueule sous prétexte qu'on serait pas humain ! Mais je peux rien y faire ! Je peux pas accueillir toute la misère du monde quand même ! Alors je les fous tous à la porte. Et d'abord s'ils veulent pas vivre dehors, ils n'ont qu'à travailler ces gens-là ! Moi la vie, elle m'a pas fait de cadeaux, et ben je m'en sors très bien quand même, et tout seul, comme un grand. A quinze ans j'ai commencé à bosser, et moi je m'en suis donné les moyens. J'ai bossé dur pour en arriver là où je suis. Je fais pas comme eux, je prends pas des raccourcis foireux qui mène nulle part ailleurs que dans la merde du monde, la rue quoi !"
Comment peut-il tenir un pareil discours ? Mais a t-il jamais vécu dehors pour savoir ce que c'est ? Est-il sur de ne pas avoir eu de la chance de ne pas atterrir dans ce qu'il appelle sa merde du monde ? Croit-il réellement qu'il se doit tout à lui-même ? Quel aveugle, et quel égoïste ! En tout cas, lui, il pourrait être un bon psy, et je sens que je ne resterais pas longtemps sur son divan, sans quoi je pense que je…
"-Le pire monsieur, c'est que les étrangers eux, je veux dire les immigrés, vous savez toute cette race là. Elle est vient, et elle vole le travail à ceux qui sont dehors et crèvent de faim. Le pire c'est qu'on leur construit même des appartements avec nos impôts ! Quand je pense que je trime pour qu'eux se la coule douce… Vive les prochaines élections, qu'on les expédie hors de ce pays à grand coup de pied dans le derrière ! Voilà ce que je pense moi !"
Vivement qu'il s'endorme celui-là. Lui et ses idées xénophobes et racistes. Il ferait mieux de se taire plutôt que de m'écorcher mes oreilles avec ses mots qui taillent, qui découpent, qui déchirent. Affûté par sa haine, et par sa crédulité.
"-Enfin, voilà qui règle pas notre problème. Moi je veux bien vous héberger une nuit, une nuit j'ai dit et pas deux. A condition que vous fassiez la vaisselle de ce soir avant d'aller vous couchez. Et je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit…"
En entrant j'aurais été prêt à le faire, mais rester avec ce sale type et en plus travailler pour lui… Cela me dégoutte. Je préfère aller dehors, et mourir de faim.
"-Si vous avez l'obligeance de veiller sur moi au retour, je me propose de vous hébergez… Cela vous conviendrait-il ?"
Qui c'est lui ? Je ne l'ai pas vu quand je suis entrer, il devait être à l'étage faire…, je ne sais quoi… En tout cas son marché me convient seulement… Oh et puis mince à la fin ! Je n'ai aucune raison de refuser, il semble plus convenable que ce porc court sur pattes.

Mes premiers souvenirs de vacances remontent à longtemps… Je ne devais avoir que cinq ou six ans tout au plus. Je me souviens d'une immense maison orné de partout pour une certaine fête. Je me rappelle de la neige qui tombait délicatement de ce ciel cotonneux. Et j'adorais jouer avec eux, faire des bonhommes de flocons blancs, et mener des batailles épiques pour une parcelle de terre contre mon frère et ma sœur. Je me souviens de leurs sourires, et du regard bienveillant de ma mère sur nos jeux d'enfants insouciants. Je pense qu'elle nous enviait parfois, nous, ses chefs d'œuvres, ses joyaux, ses pierres précieuses, son eau, son air.
Notre maison de vacances, nous la partagions avec un vieux monsieur assez gentil et qui souffrait d'une maladie étrange et encore aujourd'hui, j'ignore de ce qu'il s'agissait précisément. Tout est-il que les jours où il était en pleine forme, il nous racontait des histoires. Et nous prenions vraiment plaisir avec lui, sa voix respectait chaque virgule, chaque point, chaque point-virgule, chaque trait d'union, chaque pli de la phrase. Et son ton, son air, sa façon de jouer ! Il rendait dans chaque histoire plus vraie que nature et je craignais qu'elle saute des ses pages et ne viennent m'agripper le visage…

"-Je n'habite pas très loin, mais malheureusement il est dangereux pour moi de sortir seul…"
Il m'a dit qu'il s'appelait Théo Gassion, et qu'il me logerait et nourrirai gratuitement pendant une semaine, si je daignais m'occuper de lui jours et nuits. Ce que je pense d'ailleurs être apte à réussir assez facilement. En tout cas je ne peux m'empêcher de penser qu'il est étrange, et même assez étrange… Mais pas plus que Nicolas Sermon finalement. Ni même que moi !
"-J'aime beaucoup cette ville, hormis les gens infectes comme cet aubergiste. Je ne veux pas radoter mais, je le trouve vraiment dégoûtant et répugnant. Et grâce à vous, je ne suis plus obliger de subir le regard de ses yeux de rats injectés de sang. Enfin c'est fini maintenant. Ah voilà, ce piteux bâtiment qui tient par, je ne sais quel miracle, encore sur ces murs flageolants et ressemble à une œuvre de Picasso en pleine période bleu, vous le voyez ? Bien… Et bien c'est ma maison."
Elle avait des allures de fenêtre sa maison, et elle ressemblait à cette cabane dans la forêt. L'une était perdu au milieu des bois, et celle-ci au milieu de la jungle. Quelle différence cela peut-il faire ?

Et puis un jour…, mystérieusement, il a disparu. Il s'est volatilisé dans la nature. On n'a plus jamais entendu parler de lui, ni l'année qui suivît, ni l'année qui suivît cette dernière… Et même dans les ondulations délicates de la voix de mon instituteur qui caressait réellement chaque onde des histoires, et même dans la voix charmante de ma mère que j'aimais depuis mon enfance, et même dans la voie ensorcelante de Carmen que je rencontrerai plus tard, et même les échos des souvenirs que j'ai de ce conteur, et même dans tous cela je n'ai jamais retrouvé une voix comme la sienne…

Il ne comprenait pas ce qui ce passait. Théo était là, à lui parler et d'un coup la terre s'était dérobé, et il était tombé dans ce gouffre noir et infini… Et oui, il s'était endormi là sous ses yeux, sans aucune raison apparente, comme un suicide involontaire, comme un accident hasardeux, comme… Comme il ne savait trop quoi ! Pour une fois les mots lui manquaient cruellement. Théo l'avait planté là, au beau milieu de la rue, pour un sommeil obscur qu'il devait sans doute préféré à sa compagnie silencieuse ! C'est la première fois qu'on lui faisait le coup ! S'endormir en lui parlant, était-il si ennuyeux que cela ? Ennuyeux à mourir ?
Qu'avait-il dit de si endormant ? Où plutôt que n'avait-il pas dit de si endormant ? Pour un peu, il se vexerait. Là en plein milieu d'un monologue, d'une rencontre, d'un voyage vers son refuge, il s'endort comme par magie ! Qui ne serait pas vexer…? Rêve t-il au moins ce dormeur mal réveillé ? En tout cas, ils ne pouvaient rester plantés là en plein milieu de la rue sombre. Si l'un dormait comme un loir, l'autre, lui, ne dormait pas du tout et n'avait aucune envie d'attendre que son compagnon daigne enfin se réveiller et s'occuper de son futur hôte. Chose très exceptionnelle chez celui qui ne dormait pas, il prit les choses en mains fermement éveillés. Et portant le poids mort de son compagnon endormi, ainsi que son poids léger de rêveur éveillé, il les amena dans la maison amusée, qui semblait avoir l'habitude de ce genre de situations et qui n'en riait toujours pas moins. Et dans un sourire hystérique, elle lui ouvrit la porte…

Il me manquera toujours un peu… Je sais, c'est idiot. N'avez-vous jamais rencontré un inconnu, un étranger, un ermite, un fou, qui passe dans votre vie comme un fantôme à travers un mur, comme un oiseau dans un nuage, qui n'est avec vous qu'instant et qu'au bout de toute une vie…, jamais vous ne l'oublierez ? Quelqu'un qui vous laissera une trace aussi ardente que celle d'un fer chauffé, qui sera aussi éphémère qu'une larme mais qui toujours brillera dans vos yeux, quelqu'un qui… Qui sera toujours au bout du chemin, et dont l'ombre se dessine sur le sol terreux, et dont la silhouette se dessine au loin, dans le soleil couchant. Quelqu'un vers qui toujours vous lèverez la tête pour vous donner du courage et de la détermination. Il fut pour moi ce quelqu'un. Et même aujourd'hui, encore maintenant, il me manque…

"-Quelle rencontre insolite tout de même ! Un insomniaque et un narcoleptique… Cela relèverait du burlesque de mauvais goût pour un peu."
C'était vrai ! Même une rencontre du troisième type. Il n'aurait jamais pensé à cela. Jamais il n'aurait cru qu'il n'arriverait plus à dormir un jour et jamais il n'aurait pensé qu'il croiserait un type qui pouvait s'endormir à n'importe quel moment, et à n'importe quel endroit quoi qu'il soit en train de faire… Jamais.
"-Voilà pourquoi je restais avec cet affreux aubergiste, c'est trop dangereux pour moi de m'aventurer seul, et mon fils est parti en voyage pendant une semaine. C'est pourquoi je me proposais de vous héberger, durant ce laps de temps, et en échange vous prenez soin de moi quand je tombe dans un sommeil comme celui qui m'a frappé tout à l'heure."
Il sourit, le marché semblait plus que correct, certes un peu original mais diable ! N'était-il pas aussi original que ce narcoleptique, avec ses nuits d'insomnies ?
"-Alors ainsi, vous ne dormez plus ? Vous voulez bien dire plus du tout ? C'est bien étrange… Et cela dure depuis… Si longtemps ! Incroyable, tout à fait incroyable. J'aime bien votre histoire. Voudriez vous me la raconter ? Pourquoi ? Ah oui, je ne vous ai pas dit. Je suis écrivain…"
Mon histoire semblait le passionner… Il écoutait avec attention chaque phrase de mon récit, et jamais il ne prenait le risque d'oser m'interrompre, il se délectait véritablement de chaque mot, et était ébahi par mes aventures… Je me sentais bien avec lui au coin du feu, je ne sais pas pourquoi, mais je pouvais le regarder, il ne me brûlait pas. Il ne me brûlerait plus, mes larmes l'ont apparemment étouffé à jamais. Et je l'ai recouvert de la cendre de mes heureux souvenirs. Plus jamais il ne me glacerait le cœur. Et c'est donc au coin de ce feu charmant, lors de ma quarante sixième nuit de sommeil absent, avec une voix posée, douce, enveloppante comme une chaude couverture que je caressais les oreilles affûtés de mon interlocuteur. Il me dévorait des yeux avec une constante surprise. Durant le récit de mon enfance, ces yeux en avaient versé des larmes… Il avait éprouvé terreur et compassion, et s'il n'avait pas si peur de m'interrompre, il m'aurait pris dans ses bras. Tel un enfant prenant dans ses frêles bras un adulte, et le berçant de son amour innocent. Et aux lueurs dansantes des bougies éveillées, je poursuivi le conte de mes jours et de mes nuits. J'en arrivai enfin à ma première nuit d'éveil, et je lui la décrivit avec une ardeur mille fois décuplé par le plaisir que je prenais à lui la raconter. Je tournais littéralement, et je m'envolais sur les ailes de la narration, romancier volant de métaphores en oxymores, chevauchant les allégories, domptant les hypallages et caressant les éléments de mon esprit vif et vivace. J'étais le seul sur scène, lancé dans un monologue endiablé. J'étais le plus enthousiaste, et mon enthousiasme se transmettait à mon unique spectateur. Et durant une petite nuit, je racontais ma triste vie mais elle ne signifiait pas rien. Elle signifiait quelque chose, car il la vivait avec moi, et il me suivait dans mes délices rêveurs. Il voyageait avec moi sur les ailes de la littérature, et par mon récit, son âme d'écrivain fut charmé. Compagnons sur le rivage de la vie, où plus d'une fois la barque tangue sous les eaux houleuses, mais où ensemble tenions nos rames bien en main, et tentions, peut-être vainement, je n'en sais rien, de diriger notre radeau, en laissant derrière nous un sillon.
Et là, en plein voyage, il s'endormit.
Décidément, j'aurais du mal à m'y habituer ! Encore une fois, il venait de me planter pour un sommeil involontaire, un suicide malgré lui. Mais en fait, j'étais sur qu'il continuait… Qu'il continuait sans moi… Qu'il voyageait encore, hors du temps, de l'espace, du monde, de la vie. Il rêvait.
Comme un enfant qui s'endort comme il rie. Qui rie comme il pleure. Et c'était à moi, de veiller sur son sommeil, comme je veillerai sur un enfant. Comme le faisait ma mère, quand le diable s'absentait une nuit.

Je sens encore son regard bienveillant, triste et nostalgique. Je sentais sa main se poser sur mes cheveux, et les caresser comme la brise du vent sur l'herbe. J'entends encore d'ici les bruissements merveilleux qui me tenait la main dans l'autre monde et me permettait tout le temps de retrouver mon chemin.
Je sens encore son doux baiser humide… Humide de ses larmes de ne pouvoir m'accorder ces paisibles nuits que de très rares fois. Humide cette vie sèche, infiniment trop sèche pour des enfants. Humide de n'avoir rien pu faire d'autre que de nous embrasser le soir avant de nous bordés. Humide de ne pouvoir nous consoler dans nos peurs quotidiennes. Humide de mal tenir le rôle que la nature lui avait confié. Mais ce baiser, ce doux baiser aux couleurs d'amour, ce baiser valait cette enfance, valait cette vie, ce baiser valait plus que tout, en fait il ne valait pas, il n'avait pas de valeur. Et, pour lui, j'eus vécu des milliers et des milliers de fois les tourments, les cauchemars, les horreurs, les mensonges, les terreurs, les souffrances, les haines et j'en aurai affronter autant d'autres, plus intenses, plus longs, plus effrayants. Pour lui, j'aurai conquis milles mondes, tué milles démons, défié milles dieux…
Juste pour le baiser d'une maman, j'aurai immoler mon cœur…

Je ne sais pas ce que je ferais aujourd'hui pour le revoir… Je ne sais pas ce que je donnerai, ce que je serai capable de donner pour qu'une dernière fois il me raconte une histoire, ce conteur enchanteur…

"-Ai-je dormi longtemps ? il fait encore nuit."
Longtemps… Plutôt oui, puisque…
"-Comment ! Alors nous sommes la nuit suivante… Je ne l'aurais jamais cru, comme le temps file vite ! J'ai encore l'impression de m'être fait voler des heures. Où volent-elles comme cela, comment échappent-elles aux barreaux de leurs cages ? Et où en étions-nous de notre histoire… Ah oui…"

"-J'ai appelé, et à moins qu'il ne réponde pas au téléphone… Oui Monsieur j'ai de quoi payer…
-Parce que moi je vous le dis… Les gens qu'ont pas d'argent je les fous à la porte moi, et ils peuvent voir ailleurs si j'y suis…
-Voudriez-vous vous taire à la fin, vous voyez que je suis bien au téléphone…
-Et bien c'est fort bien malpoli de votre part Monsieur. Maintenant avec ces portables, on détruit la vie des honnêtes gens qui ont payés pour le repos de leurs oreilles, et moi j'ai pas envie de profiter de vos discussions. Allez donc dehors !
-Oui, c'est bon je sors."
Il sortit.
"-A ce n'est pas possible, vraiment pas aimable cet aubergiste ! Oui comme je vous le disais j'ai appelé et il n'a pas répondu alors je… Je pense qu'il ne retournera plus chez lui et il va falloir que je le retrouve, mais pour cette nuit c'est fichu. Je ne sais même pas si j'ai une chance de le trouver dans une auberge du coin. Il peut être n'importe où et s'il ne donne pas de traces de lui, je ne pourrai plus faire grand chose… Oui le temps presse, je le sais. Mais quelqu'un qui disparaît dans la nature sans laisser de traces n'est pas facile à retrouver… Ne vous inquiéter pas, je finirais par remettre la main sur lui…"

Je me souvenais de son nom… Albert Clément. J'ai essayé de le chercher, mais cela s'est avéré inutile. Il n'y avait pas de traces de cet Albert, c'est comme s'il n'avait jamais existé. Il s'était évanoui dans la nature. Il était comme de la vapeur, une fumée légère qu'on essayerait d'attraper avec ses mains. Je l'ai cherché, pour lui dire merci. Merci de m'avoir fait rêver. Mais je ne l'ai jamais retrouvé et il demeurera ignorant de ma gratitude…

Et voilà, c'est fini.
"-Quand votre histoire et votre voyage seront terminés, veuillez revenir ici me les raconter. Et j'écrirai votre vie, avec votre permission."
Que pouvais-je répondre ? Que pouvais-je dire, sinon oui ? Il me voyait. Il me voyait vraiment. Je n'étais pas transparent à ses yeux. J'existais. J'étais un être de chair et de sang. Et à travers son regard, ce regard d'enfant, je me sentais vivant… Important.

Et à nouveau il s'endormit. Et à nouveau, il s'occupa de lui. Et délicatement le coucha dans son lit douillet et chaud. Et, lors de cette quarante septième nuit, il veilla sur lui. Il le regarda, et tout en lui se remua. Cette enfant qui dort, c'aurait pu être lui… Dans un geste d'affection, il voulut lui prendre la main. Comme elle était froide ! Etrangement froide pour une main ! Trop froide pour une main… Il écouta les battements de son cœur… Comme ils étaient faibles et lointains ! Qu'arrivait-il à son nouvel ami ? Etait-il en train de se perdre dans son voyage ? N'allait-il pas revenir de ses limbes profondes ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ?
Pourquoi devait-il s'endormir maintenant, et rester à jamais dans cet autre monde ? Pourquoi lui arrachait-on tout ce à quoi il apprenait à aimer ? Pourquoi vivre et vivre était-il aussi dur ? Pourquoi était-il toujours aussi seul ? Pourquoi mourrait-il ainsi, tout seul, dans son misérable lit, lui qui avait déjà tant dormi ? Pourquoi des larmes coulaient-elles sur ses joues déjà humides ? Pourquoi cela devait-il être ? Pourquoi son voyage à lui ne continuait-il pas ? Pourquoi tant de questions, tant de souffrances, tant de solitudes ? Pourquoi son chemin n'avait que de la place pour lui ? Pourquoi mourraient-ils ? Pourquoi vivre si ce n'est que pour voir la mort ? Pourquoi l'accepter sans rien dire ? Pourquoi devrait-il cesser de pleurer et raisonner ? Pourquoi ne s'endormirait-il pas ? Pourquoi ne dormait-il plus ? Pourquoi devait-il vivre cela ? Pourquoi le soleil se couchait toujours et lui ne se couchait-il pas avec lui ? Pourquoi avait-il brisé son silence pour retomber dedans ? Pourquoi pleurait-il la mort d'un enfant ? Pourquoi ces larmes avaient-elles un goût désespérément amer ? Pourquoi fallait-il une fin ? Pourquoi y avait-il un début ? Pourquoi la terre tourne encore, alors qu'une âme est morte ? Pourquoi semblait-il le seul que cela atteigne ? Pourquoi enfin, pourquoi… Pourquoi tout cela ? Pourquoi tout cela…?
Et il l'embrassa, un dernier baiser doux et humide. Humide d'interrogations sans réponse, de désespoir de vivre…

Et un jour, j'ai appris qu'il était mort… Et pourtant, encore aujourd'hui je ne veux y croire. Et s'il ne vit plus, j'aime à croire qu'il est heureux aux cieux, et qu'il berce les anges de sa douce voix. Et qu'à jamais, il vivra en moi… Et que peut-être, un jour, qui sait ? Peut-être qu'un jour je le croiserai à nouveau sur cette terre…
"-J'espère pour vous que cela ne vas pas resonner, car moi je ne vous accepte plus ici.
-Une bière, s'il vous plaît…
-Ah ! Je l'aurais parié, toujours à boire les étrangers… Ah ! Et après ça tue des gens sur la route, faudrait leur enlever le permis, moi je vous le dis, à tous ces assassins qui se bourrent la gueule et s'envoient en l'air sur les routes, en dégommant les honnêtes gens ! Et c'est un strike à tous les coups ! Et puis la justice, elle a vraiment les yeux bandés, et elle les laissent à nouveau se mettre des verres dans le nez, et à nouveau foncer dans un tas d'êtres humains ! Et baba boum, et baba boum.
-Elle arrive cette bière ?
-Dîtes donc, vous allez être un peu poli mon bon homme ! Parce que moi les types pas corrects, je peux pas les sentir. Et j'ai du flair, ah ça oui ! J'en ai du flair ! Je sens tout moi. Tenez la voilà votre bière…
-Enfin…
-Et merci, ça t'écorcherait la gueule peut-être ?
-Merci…
-Non mais, de toute façon c'est toujours comme ça avec les jeunes adultes de nos jours… Ils sont mal élevés, les parents sont trop laxistes ! Trop occuper à aller coucher à droite et à gauche plutôt qu'a s'occuper de leurs gosses !
-Pardon ?
-Au fait, vous m'en devez dix…
-Tenez…"
Et d'un geste rageur, il lui envoya la bière à la figure. L'aubergiste en cria de stupeur et fondit en une foudre d'injures…
"-Gardez la monnaie…"
Et il lui tourna le dos et s'en alla de cet endroit détestable sous les yeux des clients.

La nuit était froide et mordante, et malgré cela, la chaleur de ses larmes lui était insupportable… Il avançait, il ne savait où… Ni pour combien de temps, tant que ce serait loin d'ici…, cela lui importait peu.
Quelques flocons tombait du ciel, et il la vit pleurer avec lui. Sa tristesse était aussi infinie que cet immense voûte étoilée. Et les étoiles étaient toujours aussi hautes dans ce ciel bleu nuit…
Il marcha encore et encore… Sur ce chemin, tristement seul.
Il entendit des bruits de pas, et il se figea. Se pourrait qu'il soit vivant et qu'il soit sorti précipitamment au risque de s'endormir sur le chemin pour le rattraper et passer le reste de la nuit à ses côtés, à raconter des histoires…?
Il détourna la tête, et vit un homme furieux passer devant lui sans le voir…
Déçu, dépité, abattu, il revint à la réalité… L'écrivain était parti, et plus jamais il ne reviendrait…



Chapitre 4

Elle pesait son poids. Vraiment. De plus, elle était si lisse qu'il n'avait finalement aucune prises pour la faire rouler sur elle-même. Et il la poussait, du mieux que ses pauvres muscles endolori le lui permettaient. Et l'inclinaison du sol, qui frôlait la perpendicularité parfaite, ne facilitait en rien les choses. Mais, il ignorait bien pourquoi, il fallait qu'il la pousse. Il le devait, on l'y forçait et il s'acharnait pour une raison obscure et mystérieuse. La pousser, la faire tourner, la pousser, l'amener en haut de ce sommet. C'était son but, toute sa vie était voué à faire parvenir ce rocher lisse et rond en haut de ce haut sommet. A la force de ses bras et à la sueur de son front, et il s'y employait, nuit et jour, avec une ardeur croissante.
Mais arriver au bout, ou presque au bout de sa route. Il ne pouvait plus soutenir le poids de ce rocher qui ne demandait qu'à redescendre de tout son poids. Et alors qu'il touchait un peu plus à chaque fois au but, alors qu'il y parvenait presque, ultime supplice elle retombait. Et il n'avait plus qu'à recommencer. Encore et encore.

Ce n'est qu'un rêve, mais il est effroyable ! Je ne veux plus faire des rêves comme celui là. J'en ai marre de rêver, si je pouvais m'endormir. Si seulement je pouvais m'endormir… Comme il s'est endormi paisiblement. Et où vais-je aller maintenant ? Où vais-je aller ? Pourquoi vais-je y aller ?

Je n'ai eu finalement qu'un ami… Lorsque je fus un peu plus âgé. Mon instituteur vieillissait, et dans sa nouvelle sagesse, il avait fait de lui mon voisin de classe. Cédric était un nouveau, tout droit arrivé du Sud. Et comme deux naufragés du même navire séparé par la mer déchaînée, nous nous sommes rencontré par hasard pour ne plus jamais quitter le radeau de nos souvenirs auxquels nous nous accrochions du plus fort que nos cœurs et nos larmes nous le permettaient.
Il fut un ami précieux, unique et inestimable. Je fus son frère, lui qui n'en n'avait pas, et j'étais comme un peu la moitié de lui même, son ombre, sa moitié. Ce furent des liens invisibles mais non moins solides et inflexibles qui nous lièrent mais néanmoins si fragiles. Si tendu qu'ils pouvaient casser, si mou qu'ils pouvaient trop se desserrer et nous délier. Mais il était ce qu'il fallait et ce fut une terrible et froide faux qui les trancha de son sec instrument. Il fut pris prématurément par le ciel, et trop tôt, j'appris à porter du noir…

Les lumières rouges brillaient, il y avait de l'agitation dans la rue, et du bruit, et du froid et de la neige. Tout était teinté de gris, de blanc, de rouge et de noir, et une civière, où reposait un somptueux drap blanc, passa dans ce velours sombre comme un ange en enfer… Quelques flocons se déposèrent délicatement sur le linceul.
Il s'était arrêté, intrigué par tout cela. Il avait vu la civière, il avait croisé le regard de quelques gens. Ils étaient froids, indifférents, et derrière une fausse compassion, il y avait une sorte de… Un sentiment glacial, comme s'ils n'étaient pas atteints par la mort d'un inconnu seul dans sa maison.
Il ne versa qu'une larme, pour cette vie qui s'était éteinte, et dont la lumière n'aura pas pu l'éclairer. Il se recceuila sur cette forme blanche en soufflant des prières de repos éternel depuis longtemps oublié.
"-De quoi il est mort ?
-De rien apparemment, dans son sommeil comme ça…
-C'est triste hein ? Partir comme cela, une nuit… Seul…
-Il n'était pas seul, un type a appelé les pompiers mais, il est parti juste après.
-Ah bon ? C'est étrange non ?
-Peut-être, en tout cas, je l'aimais bien moi, cet écrivain…
-Il était écrivain ?
-Ouais, un peu connu, mais pas trop. En tout cas il était trop jeune, beaucoup trop jeune pour mourir…
-C'est triste hein ?
-Oui c'est malheureux…"
Il écoutait sans vraiment entendre.
Il n'eut qu'une pensée, il fit un adieu à l'écrivain et lui promit de trouver ses livres et de les lire en mémoire à sa personne.
Maintenant, il fallait lui trouver un endroit où loger de manière à pouvoir lire cette autobiographie de la main de sa proie. Il pensait peut-être y trouver un indice sur sa destination.

Et un jour, au bord de l'océan, je l'ai croisé… Le seul air de ma vie que je ne me lasserais jamais d'écouter, dans ses plus profondes esquisses et délices. Le seul thème qui finalement ait pris le pas sur tous les autres qui ne jouèrent plus qu'en fond sonore, à son tempo, à son rythme, dans son ton. La seule mélodie de ma vie, le seul chant, le seul…
Un jour je l'ai croisé, elle, Carmen, l'unique musique de mes nuits et de mes jours. Le véritable amour.
Jamais je n'ai été si… Oh, on ne pourrait pas dire de la joie, ni du bonheur, ni du délice, ni du plaisir. Pourtant, tous ceux qui se reconnaissent l'ont ressenti. D'être un homme, et de savoir que quelque part, il y a une femme qui pense à vous. De rentrer chez soi et de la savoir là, toujours à vos cotés. De s'oublier dans ses bras. De danser comme si l'on ne faisait qu'un. De la voir à travers ses yeux. De la connaître mieux que l'on ne se connaît soi-même. De regarder dans la même direction. De s'envoler chaque nuit. De caresser ses cheveux. De reconnaître son odeur. D'être inquiet quand elle n'est pas prêt de soi. De se ronger les ongles, quand elle cauchemarde. De la bercer quand elle est malade. De mourir avec elle aussi bien que de vivre. De n'exister que pour elle. De cet amour, qu'il y ait des fruits…
J'ai été comme ces hommes là, qui vivent sans vivre, car vivre est un mot trop faible pour décrire ce que l'on vit réellement. J'ai eu cette chance là, et cette mélodie m'a sauvée des eaux sombres et froides vers lesquelles je m'enlisais. Nous lisions ensemble. Chaque soir, les pieds dans l'océan, les coudes dans le sable, les têtes reposantes l'une sur l'autre, comme un juste partage du poids d'être vivant, les yeux dévorant avec une voracité insatiable les livres de voyages et d'aventures, nos nez respirant nos corps et les embruns, nos oreilles s'endormant au son des roulements perpétuels de l'océan, nous lisions des heures et des livres. Amoureux perdus sur une plage déserte, refuge doré et doux pour cœurs liés. Je ne saurais dire combien de temps cela dura. Trop court, comme toute les choses délicieuses de la vie, que l'infâme temps nous jalouse et nous vole ne laissant derrière lui que les heures mortes et inertes. Mais je n'ai jamais regretté de l'avoir rencontré et d'avoir pu vivre et rêver comme jamais auparavant je ne l'avais fait…

"-Il n'y a que les débris qui pleurent. Ceux qui n'ont que ça a faire ! Tu dois apprendre à encaisser les coups…"
Encaisser les coups, mais il y en a tellement.
"-Je vais t'apprendre comme on m'a appris à moi ! A grand coups de ceinturon ça va te rentrer dans le crâne !"
Cela à marquer ma chair, et à jamais y demeura tes leçons de survie.
"-Pleurer c'est pour les fillettes ! Regarde ton idiote de mère, toujours à chialer ! Toujours à chialer ! Mais toi t'es un homme, tu as pas à pleurer ! Mais toi t'es faible, tu sais faire que ça, pleurer, pleurer et pleurer…"
Et alors ?
"-Ca n'a jamais rien résout ! Ca n'a jamais avancé personne de chialer toute une nuit et toute une vie !"
Arrête de me hanter… Arrête de me hanter… Ceux qui ne pleurent pas n'ont aucun cœur. Et ceux qui pleurent, malheureusement, en ont un…
"-T'es qu'un débris en fait… T'es qu'un…"
Tais-toi. Tais-toi. TAIS-TOI !
Laissez moi tranquille, cruels souvenirs, qui revenaient me torturer en me rappelant le passé. Et oui j'ai toujours pleuré, et j'ai recommencé, et je recommencerai… Et alors ? Et alors, vous ne pouvez pas un peu me laisser ? Quarante sept nuits que vous me hantez ! Quarante sept nuit que vous êtes là, a me crucifier lentement en écartelant mon pauvre cœur qui écartelé entre la souffrance passé et celle présente ne tiendra plus longtemps et mettra fin à son supplice.
Que ces escaliers descendent bas. Qu'ils sont vraiment bas, et longs et glissants… La rivière est agitée, le courant est fort, il me suffirai de sauter. Laissez-moi alors, laissez-moi pour une fois !
Laisse-moi, ne m'as tu pas assez pourri la vie de ton vivant pour venir te venger la mort ? N'as tu pas été puni pour tes crimes ? As-tu vu tes parents se suicider pour t'avoir créer, et veux tu voir ton seul enfant en faire de même pour être de ta semence ? Je le ferai volontiers, mais je ne ferai plus jamais rien qui ne te fasse sourire et penser que tu as gagné. Je ne te laisserai plus jamais de pouvoir sur moi.
Va t'en, retourne dans les flammes de l'enfer où tu es si bien ! Et retourne aux fonctions que le Diable t'a confié, toi, qui je n'en doute pas, est son bras droit. Mais pour la pitié du monde, pour le respect de mon âme, tais-toi et va t-en ! Pars loin, très loin des échos de mon esprit et de l'obscurité de mes nuits et laisse moi !
Oui je pleure, mais si cela peut te faire plaisir, pour toi, jamais je n'ai versé une larme. Maintenant meurt encore une fois et ne ressuscite plus, Phénix maudit !

Comme tous ceux que j'ai aimé, elle est partie. Et c'est notamment au nom de tous les miens que je souhaitais dédié ce livre. C'est pour eux, pour leur rendre un dernier hommage avant que moi-même je ne m'éteigne, car je le sais, je le sens, ma fin est proche et je voudrais qu'avant que je ne disparaisse, et qu'ils disparaissent avec moi, je laisse une trace de leur existence. Pourquoi ai-je tant attendu ? Pourquoi fallait-il qu'ils soient mort pour que je leur rendre hommage ? Pourquoi ne leur ai-je pas dit que je les aimais lorsqu'ils étaient encore en vie ?
Elle aussi s'était envolée, toutes les mélodies ont un début, des ponts, des thèmes différent et une fin…, soit brutale, dans un dernier accord enchaîné de manière endiablé, soit en diminuant, petit à petit et dont on finit par ne plus rien entendre, soit dans la suite logique de la mélodie qui se termine sur deux notes répétées et accentuée puis un silence lourd, soit sans qu'elle ne finisse vraiment, coupée dans son intro, ou en plein solo… Je ne pouvais la retenir, et seule mes oreilles, lorsqu'elles entendent un certain air, par réminiscence, se souviennent de ma Carmen, celle qui guida ma vie. Et mes yeux s'embuent d'eux-mêmes, sans que je le leur demande.
Le compositeur, qui a fait nos deux airs se marier, n'aimaient apparemment pas son arrangement, et d'un geste, il a déchiré une des deux portée… Carmen est partie comme elle est venue, sans que je l'entende, sans même laisser un misérable un écho…

Il fixait son verre de ses yeux embués. La chaleur de ce breuvage ne parvint pas à réchauffer son cœur glacé. Faute de pouvoir donc se réconforter dans la boisson, il décida d'y noyer ce qui le glaçait. D'y enfoncer le plus profond ses souvenirs, ses plaies, ses peines, ses souffrances, ses douleurs, sa mémoire, sa vie, d'y enfoncer, toujours plus bas, plus bas, de les y enfoncer après les avoir lestés de leurs propre poids. Et de les y laisser, de ne plus les regarder, même à travers les reflets déformés. Sa gorge déglutit péniblement et les cernes le cernèrent à nouveau. Les nuits passèrent et passèrent, et il restait des heures, allongé, dans la rue froide et glaciale. Il ne dormait pas, il ne pouvait plus dormir, mais l'envie ne lui en manquait pas. Il mit un verrou à sa fenêtre et il en jeta la clé, et de toutes ces nuits passées sous le ciel étoilé, jamais, pas une seule fois, un seul instant, même fugitivement, inconsciemment, il n'y laissa un regard désabusé, désespéré, abattu, triste, solitaire… Il ne voulait plus voir de moutons, il ne voulait plus lire d'histoires… Il ne souhaitait même plus pleurer.
Retrouver sa vie d'avant, cela, il le voulait, vraiment. Retrouver ce plafond gris, nu et vide… Que faisait-il dans cette rue ? Seul éveillé parmi tous ces endormis ? Ce qu'il avait pris pour un sucre d'orge s'avérait bien amère, et il regrettait que, par une grâce divine, il eut le privilège empoisonné d'être si différent. Qu'aurait-il donné pour retourner dans sa vie d'avant, qui anesthésiait ses douleurs si vives maintenant ? Qu'aurait-il donné pour qu'elles ne soient pas remuées encore et encore ?
Qu'aurait-il offert pour être un autre ? Pour être la foule, et ne pas s'y sentir si seul ?
Et il demeura dans ce coin d'ombres, de désespoir, en marge, de longues nuits d'insomnies…

Il n'y a rien de pire que le désespoir. C'est la gangrène du cœur. Cela trouve une prise, si infime soit-elle, et doucement, lentement, silencieusement, vous dévore de l'intérieur. Mais finalement je pense qu'il y peut-être pire que le désespoir, c'est l'oubli…

Il voulait oublier… Oublier…
"-Oublier de rire, c'est pire que d'oublier de respirer le matin et la nuit et le soir. Le rire c'est la bouffée d'air de l'esprit. Oublier c'est un peu mourir. Car on finit par oublier ce que c'est de vivre…"
C'est ce que tu me dirais, vieux vieillard. C'est ce que, le sourire aux lèvres, tu me soufflerais afin de me souvenir de ce que tu m'a enseigné… Tu vois, je fais des progrès, je n'ai pas oublier ce que tu m'a dit cette nuit. Tu voudrais que je n'oublie pas, mais ne pas oublier c'est souffrir, et même si souffrir c'est vivre, je n'ai plus envie de souffrir.

Je me suis toujours dit qu'oublier c'était mourir. Ou plutôt, ne plus exister. C'est donc bien pire que le désespoir, car on désespère d'être en vie. Oublier est l'étape suivante.
C'est pourquoi je me suis imposé comme directive, comme fil de conduite, de ne jamais oublier, quoiqu'il arrive. De ne jamais oublier qui je suis, ce que j'ai vécu, tout ce que j'ai enduré, tout ceux que j'ai aimés, tout ce qu'il y a de plus beau et de plus triste dans le livre de ma vie…
Jamais, je n'ai oublier. Toujours je me suis souvenu.

"-Oui mais… Comprenez bien qu'avec ce qu'il arrive… Le côté positif, c'est qu'il est ici lui aussi… Il a laissé un mot signé de son nom dans la maison de l'écrivain, Théo Gassion. Un mot qui racontait la fin de celui qui "avait compris que dormir est la pire chose du monde…". Mais, j'ai beau écumer toutes les auberges, hôtels et bars, ils sont surpeuplés et forcément cela me prend du temps… Mais je le trouverais… Oui, je n'ai pas oublier…"

Ceci est le récit des derniers jours de celui qui avait compris que dormir est la pire chose du monde.
Il a fini ses jours comme il les avait sûrement commencé : en s'endormant. Et dans son dernier voyage, il ne fut pas seul, je lui ai tenu la main.
Plus jamais, plus jamais il ne se réveillera.
Il ne se réveillera plus jamais, plus jamais.

La neige s'abattait… S'abattait et s'abattait. Elle tombait, tombait… Et tombait. Comme autant de larmes immaculées. Comme autant d'étoiles pures. Comme autant de sucre dans un café trop corsé, trop amère, trop brûlant et âpre. Comme autant d'anges venu de leur innocence embrasser leur terre meurtrie.
Elle s'abattait comme un manteau blanc, tentant de recouvrir ce qui se passait derrière. Un rideau blanc. Un sourire forcé. Et elle tombait, sans relâche, sans s'arrêter. Elle tombait comme jamais, auparavant elle n'était tombée.
Et il ne bougeait pas. Il se laissait recouvrir par elle. Frissonnant d'extase à cette neige glacée, qui lui envahissait chaque parties de son corps las. Il se sentait entouré et caressé par elle, par son essence…

"-N'est-ce pas malheureux ça ? Un type, tout seul, qui n'a même pas assez de force pour ne pas se laisser recouvrir par la neige. Il a de la chance que je passais par là et que Rantanplan l'ai senti. Il peut remercier le ciel !
-On dirait qu'il commence à bouger…"
Un feu, cela ramènerait un mort à la vie hein ?
"-Et il ouvre les yeux…
-Ah non ! Les yeux, il les a toujours eu ouvert. Il était éveillé, mais peut-être trop engourdi par le froids pour pouvoir bouger… Fais lui un bon café, tiens, ça le réveillera !"

"-Fais-moi un café, fainéante !
-Tout de suite…
-Mais qu'est-ce tu fous ? Tu branles quoi, quand j'ai le dos tourné ? T'es comme ta mère, une bonne à rien, sauf à te faire foutre !"
Mon poing se serrait sur ma cuisse. Ma sœur fut parcouru par un frisson de dégoût et de honte.
"-Bon sang, il vient ce café ! Faut que je te frappe pour que t'apprenne à obéir ou quoi, hein c'est ça que tu veux ?"
Elle semblait paralysée, par ce diable, ce tyran, cette ordure, ce misérable excrément qui était fier de son emprise sur sa famille. Il se délectait, ce minable, ce raté, d'avoir autant de contrôle sur les gens. C'est de là, que provenait son plaisir. Ma main était toute rouge de sang, tellement je l'ai crispée ! Tellement j'étais en colère.
"-Mais merde ! Même pas capable de faire un café sans en mettre de partout !"
Et ma sœur, dans sa précipitation rouillée… Une maladresse accidentelle et involontaire venait de lui attirer les foudres de Zeus. Et quant son regard s'abattit sur elle, elle se figea en pierre.
"-Je vais t'apprendre moi ! Je vais t'apprendre !"
Ses yeux d'aubergiste suant se posèrent sur moi, et il m'ordonna d'aller chercher le bâton. Et je me suis levé, je m'en rappelle maintenant…

"-Et mon vieux ! Regardez-moi ! Quel regard vidé de toute vie ! C'est pas bon cela, ce n'est pas normal…
-Le froid c'est mortel ! Comment des gens peuvent-ils vivre dehors ? Comment peut-on les laisser vivre là, au pas de nos portes, sans se soucier d'eux ? Il a du énormément souffrir. Il est jeune et pourtant son visage est marqué…
-Ah enfin ! Bonjour mon vieux, vous revenez de loin…"
De mon passé, juste de mon passé…
"-Je vous ai fait du café, tenez, buvez, vous en avez grand besoin."

Mon premier café. Je l'ai bu à seize ans. Il était noir, bien noir. Pas même coupé avec du lait… Comment oublier ce goût si particulier ? Si indicible, si indescriptible, si… ?
Je sais aussi que j'avais l'impression d'entrer dans un cercle fermé. Le cercle des personnes en âge de boire du café. Comme s'il apportait une sagesse impropre aux enfants. Comme s'il rendait plus mûr, plus prévoyant, plus responsable… L'ambroisie des adultes finalement ne vaut rien. Il ne vaut rien comparé aux gâteaux des enfants, les rêves. Et pourtant, et pourtant, je me sentais fier d'en boire. Avec les grands, avec ceux qui en boivent. Je ne regrette pas mon premier café, mais je regrette de l'avoir bu si tôt. Car le cercle est un cercle vicieux. Et on peut y entrer, mais on ne peut en ressortir…

"-Cela fait combien de temps que t'es dehors mon vieux… Avec ce sale temps ! C'était un coup à attraper la mort !"
Et alors ? Pardon, j'arrête. Cela doit faire… bien dix nuits… Et cela est ma cinquante septième nuit sans dormir.
"-Tu devrais dormir un peu, ça te reposerais et te ferais le plus grand bien… Monte faire le lit pour notre ami.
-Oui, et peut-être je peux remettre à chauffer un peu de ragoût ?
-Tu feras bien, tu feras bien."
Je ne saurais comment vous remercier. Tant de générosité… De compassion surtout. Vous êtes… Peut-être qu'à cet instant, vous êtes des êtres humains réveillés…
"-Comment cela ce n'est pas la peine ? Tu n'as pas sommeil… T'en fais pas, on a une chambre d'ami justement… Vraiment ? Bon, bah tu prendras quand même un peu de ragoût…? Le sommeil non, mais l'appétit si, à ce que je vois."

Ils l'encerclaient, de tout les côtés, de toutes part. Leurs airs menaçant le toisaient, et il pouvait sentir déferler la vague haineuse de ses pairs d'yeux sur sa propre personne. Il était assez tard, et ils l'avaient coincé dans une sombre impasse. Il n'avait aucun moyen de s'en sortir, aucun moyen de passer à travers ce mur d'hommes. Il allait devoir se battre. Très bien, si on l'y forçait, il se battrait… Mais il ne retiendrait pas ses coups.
"-Comme ça, on se permet d'insulter les gens… T'aurais pas du lui balancer cette bière. Ca fait de toi un homme mort."
Alors c'était donc cela ? C'était ce salaud d'aubergiste qui avait pris un sacré coup à son amour propre et qui avait lancé ses chiens le traquer, le poursuivre, et le tuer ? Il aurait moins de mal à retenir ses coups…

Un sans papier, qui vivait dans la rue, à été retrouvé, mort, dans une ruelle sombre. Apparemment, il aurait été rué de coups par plusieurs hommes, qui après l'avoir frappé à mort, l'aurait lacéré de coups de couteau. Une enquête a lieu pour élucider ce sauvage meurtre, gratuit. Un règlement de comptes entres clochards peut-être ?
Tout est-il que l'insécurité à encore fait un bond en avant. Ce meurtre sauvage, commis au pas de nos portes, dans une période de crises météorologiques, illustrent bien que les rues ne sont plus surs… Espérons que ce sera le dernier meurtre dans cette ville, pour l'instant la présence des forces de l'ordre se fait plus sentir dans les rues, et à toute heure… Est-ce assez cependant pour enrayer cette vague ?

"-Un clochard assassiné ! C'aurait pu être toi ! Mais qu'est-ce qu'ils ont dans le crâne les assassins ?"
Ainsi, une autre vie s'était éteinte. Une flamme, étouffé par d'autres flammes, plus ardentes, plus cruelles. La ville empestait la mort. Elle suintait le vice et le mal. Elle brûlait déjà en enfer. Que fichait-il ici ? Il devait s'en aller. Maintenant, tout de suite, sans plus attendre. Cette odeur lui prenait le nez, la gorge, le cœur et l'enserrait, l'enserrait, il devait se détacher maintenant, avant de ne plus pouvoir le faire. Il brûlait lui aussi ! Il sentait les flammes lui lécher les pieds ! Rester ici, c'était courir à sa perte !
"-Comment ça tu part ? Maintenant…Bien, prends au moins ces couvertures avec toi ! Mais tu es sur ? Tu sais ce qui se passe dehors ? Tu ne veux pas attendre la fin de la tempête ? Bien… Et ben, adieu, et bonne chance !"
Et il partit, lors de sa soixantième nuit d'insomnie.

Elle pesait son poids. Vraiment. De plus, elle était si lisse qu'il n'avait finalement aucune prises pour la faire rouler sur elle même. Et il la poussait, du mieux que ses pauvres muscles endoloris le lui permettaient. Mais l'inclinaison du sol, qui frôlait la perpendicularité parfaite, ne facilitait en rien les choses. Il ignorait bien pourquoi, il fallait qu'il la pousse. Il le devait, on l'y forçait et il s'acharnait pour une raison obscure et mystérieuse. La pousser, la faire tourner, la pousser, l'amener en haut de ce sommet. C'était son but, toute sa vie était voué à faire parvenir ce rocher lisse et rond en haut de ce haut sommet. A la force de ses bras et à la sueur de son front, et il s'y employait, nuit et jour, avec une ardeur croissante.
Mais finalement, quel intérêt ? Il la regarda retomber. Et finalement, il se demanda pourquoi s'enticher d'un rocher aussi énorme et lourd. C'était plutôt ce qu'on pouvait appeler un très pesant fardeau. Alors, sans demander d'avis à personne, pas même aux dieux, il décida de la laisser retomber et d'avancer sans elle… Et il atteignit le sommet.



Chapitre 5

Soixante dix nuits qu'il ne dormait plus. Soixante dix nuits… Et une poignée de nuits qu'il marchait, affrontant la neige qui semblait vouloir le retenir et se dirigeant vers les monts septentrionaux, éternel et enneigés.
Il avait décidé de marcher vers le Nord, vers le froid, vers les montagnes, qui de leurs hauteurs vertigineuses contemplent les hommes se débattre durant leur courte vie pour qu'elle ne soit pas plus écourtée.
Il ne savait plus trop d'où il venait. Il savait juste où il allait. Il savait juste qu'il devait marcher et marcher et trouver refuge dans les quelques maisons qui bordaient sa route. Il ne passait chez ces inconnus généreux qu'une nuit, où il reposait ses membres exténués. Sa marche forcée ne semblait pas l'avoir plus rapproché de son rêve. Il voulait atteindre le sommet. Oui, c'était bien cela ! Il voulait élever son âme au dessus de toutes les autres. Il voulait s'élever, trouver une raison, une vraie, à son existence. Trouver une activité et passer ses jours et ses nuits à perfectionner son art. Il ne voulait dédié la fin de ses jours qu'à cela. A perfectionner ce qu'il aimera faire, et à faire quelque chose qui sera utile à quelqu'un un jour.
A travers ce tableau blanc, il était le seul qui portait du noir. Son deuil de tout ceux qu'il avait perdu se voyait sur ses épaules baissées. Et il allait, il marchait. La silhouette de l'éternité comme seul boussole, unique étoile de la journée… Et ce marin perdu dans cet océan n'avait qu'elle pour se repérer.
Les traces de ses pas, lourd et donc profondément ancrés dans le sol de marbre blanc, s'effaçaient malgré tout, peu de temps après lui. Comme s'il ne pouvait revenir sur ses pas, comme s'il ne pouvait aller que de l'avant, son sort était jeté, il ne pouvait revenir, là où il allait, il n'en reviendrait pas. Il ne pourra en revenir. Et on ne pourra le suivre.
Ses yeux ne regardaient rien. Il avançait, sans même s'en rendre compte. Sans même le vouloir. On les forçait à se mettre l'un devant l'autre.

"-Mon fils… Je vais devoir partir… Le ciel m'appelle, je le sens. Je vois une étrange lumière au delà de mes paupières. Je crois que l'heure a sonné pour moi. Je ne me réveillerais plus maintenant. Mon cher et tendre fils… Désolé, désolé pour tout ce que je n'ai pu empêcher. Si j'avais agi plus tôt, ta sœur serait encore en vie. Ta sœur… Je vais bientôt la revoir et l'on pourra s'amuser ensemble… et rire, et pleurer, et voler et… Et garder un œil sur toi ! Sois heureux, mon fils. Deviens un homme bon, et emploi à devenir meilleur chaque jour. Vis à fond ce que tu fais, ne meurt pas jeune. Retrouves le grand amour mon fils… Elle le souhaiterais aussi. Je suis sur qu'elle est là, penchée sur toi, et qu'elle veille sur toi. Comme moi, elle veut que tu sois heureux. Souris à nouveau. Non… Ne pleures pas, mon fils. Si tu savais la vie, si tu savais… Les larmes, tu en auras besoin garde les pour plus tard. Et puis… Ne pleure pas. Et puis je ne veux pas que tu te souvienne de moi en pleurant… En plus la mort est la continuité logique de la vie. J'accepte mon destin car je sais qu'il est naturel. Tout ce qui vit meurt un jour, mon fils. Tout ce qui est détruit ne demande qu'à être reconstruit. Construit-toi une belle maison, et fais, si ce n'est pour toi, au moins pour moi, fais de beaux enfants à ta femme. Et puis parle, parle, ris, chante, cours ! Vis mon fils, vis pour ta mère. Un jour, dans très longtemps, tu viendras me rejoindre… En attendant, souviens toi de moi le sourire au lèvre et le rire au cœur, et vis. Car à travers toi, mon fils, à travers toi, je vis. Et en toi, là, tu vois, en ton cœur, je demeurerais. Mes yeux se fatiguent… Je te vois de moins en moins, un dernier mot… Sois libre, ne t'enferme pas dans quelque chose, quoi que ce soit. Comme un oiseau, vole et choisis ton ciel sans te soucier du vent et du temps. Ne fais pas comme moi… Mon dieu ! J'ai si mal… Adieu… Mon fils… Adieu !"
J'ai tout raté maman… J'ai tout raté. Tout, tout les conseils que tu m'as donné… Je les ai oubliés, j'ai fait ce que tu n'aurais pas souhaité, et je n'ai pas fais ce que tu aurais souhaité. Ne suis-je pas le plus indigne des fils ? Le plus aveugle, le plus entêté et finalement le moins… J'ai toujours tout raté de toute façon. Ce ciel… On dirait mon plafond, gris nu et vide… Même le ciel s'y met, et il reflète ce que fut ma vie. Maudit ciel ! Ne pouvait-tu pas me laisser dormir ! Pourquoi tortures-tu mon âme comme tu le fais ? Pourquoi ne m'as tu pas laissé dans mon appart ? Pourquoi m'as tu fait aimé des personnes que, comme à ta fâcheuse habitude, tu me retires juste après ? Pourquoi t'acharnes-tu sans relâche sur mon sort ? Ne l'as tu pas fait assez misérable ? Qu'ai je fait pour mériter tes foudres ?
Et voilà que je me mets à crier en pleine tempête au ciel désabusé ! Deviendrai-je fou…? J'oubliais, je le suis déjà ! Bien, cela ne s'est pas arrangé. Faut que je continue… Je dois avancer, je dois marcher, je le dois… Je dois continuer…

J'ai voulu être comme mon instituteur. J'ai voulu aider des enfants, les aider à apprendre, à savoir et à comprendre. Les aider et les rendre heureux. Le sourire d'un enfant n'a pas de valeur, n'est-ce pas ?
C'est la chose la plus sincère et innocente au monde. C'est le vrai sourire, dénué de tout mauvais sentiment. Dans un sourire d'enfant, il y a tellement de choses… On ne peut résister aux sourires des enfants. De tout les enfants. Qu'ils soient malheureux, tristes, espiègles, capricieux, colériques, silencieux et solitaires… Leur sourires ont un trait commun, ils sont tous l'illustration de l'enfance.
Et pour ces sourires d'enfants, pour les voir rires et s'amuser, pour transmettre mon savoir, pour tous les aimer et les aider, pour tout ce qu'il a fait pour moi et que je voudrais faire pour eux… C'est pour tout cela que, secrètement, j'ai nourris le projet de devenir instituteur…
Il y a t-il, au même titre que l'attraction terrestre, une loi universelle sur la réalisation des rêves ? Loi qui stipulerait qu'ils doivent tous s'effondrer sur eux-mêmes même s'ils sont modeste, innocent, bénéfique… Je me demande car je n'ai jamais pu devenir instituteur.
Mon frère m'a embarqué, bien malgré moi, dans une de ses magouilles de jeunesse, qui coûta la vie à une malheureuse. J'ai pris la peine à sa place, par amour fraternel, parce qu'il était le seul à pouvoir s'occuper de mon père malade, de ma mère vieillissante et de ma sœur insouciante…
Ce qui m'a le plus ennuyé dans la prison, vous savez," cet appartement d'une extrême fraîcheur où l'on n'était jamais incommodé de la lumière du soleil", ce qui a failli me rendre fou, c'est la solitude. C'est de ne pas pouvoir parler. Ne plus parler. Se taire, s'emmurer dans un silence plombant. L'angoisse, les sueurs froides, la solitude, le silence, les murs… C'était un peu comme si je mourrais petit à petit…
C'était horrible.
Mais le plus horrible, c'est une fois qu'on est libre… Ma famille était morte, la maison partie en flammes. Mes rêves comme mes racines n'étaient plus que des cendres. Cendres que j'ai enterré dans une forêt…

Il aurait du me rappeler. Il aurait du me rappeler. S'il ne l'a pas fait, c'est qu'il a eu des ennuis… Mon dieu ! Il fallait pourtant faire vite ! Le temps pressait énormément… Que lui était-il arrivé ? Où était-il ? Il l'avait enfin retrouvé… Enfin retrouvé ! Et il s'était volatilisé !

Ils attaquèrent. Le premier lui fonça dessus sans réfléchir, ce fut une grave et irréparable erreur. Il se fit mettre au tapis presque aussitôt après qu'il l'ait attaqué. Mais en plus, il lui avait brisé les bras, de manière à ce qu'il ne bouge plus. Tous ces compagnons s'étaient refroidis. Il l'avait vu bougé, esquivé l'attaque et si bien renverser la situation à son avantage. Et ils l'avait vu, sans pitié, sans hésitation, avec une précision glaciale, briser les bras de leur camarade. Glorieux soldat, si vite tombé ma foi !
Leur patriotisme du crétinisme congénital pris une douche froide. Mais ils persévérèrent dans une erreur qui finissait par être si humaine. Un autre attaqua, les poings levés, l'air menaçant, et il les abattit dans le vide. Il eut l'instant d'après le souffle coupé, et prit un coup mortel sur la nuque. Elle craqua dans un bruit atrocement long.
Un autre se jeta sur lui, lui agrippant la gorge. Un camarade qui ne pouvait supporter l'injustice d'un combat à un contre un, dégaina un couteau et vint le planter dans la poitrine de son ennemi. Cependant, ce dernier avait pivoté à temps, et ce fut le compagnon sur son dos qui reçut le coup à sa place. Il lâcha prise dans un cri étouffé, et dévisagea son adroit ami qui venait de lui ôter la vie. Ces derniers n'en revenaient pas ! Ils avaient toujours ce même air d'idiot égaré quand ils furent plongé dans un sommeil sans retour. Le dernier guerrier, chanceux survivant, abandonna ses camarades dans un dernier et épique acte de solidarité…
Il venait de tuer deux hommes et peut-être trois. Il n'éprouvait aucun dégoût, à part une envie de vomir, au fond de lui. Mais que pouvait-il faire ? On l'a attaqué, il s'est défendu. Voilà tout. Devait-il se laisser tuer pour satisfaire une vengeance ignoble d'un monstre dégoûtant ? Combien de types avaient été passés à tabac parce qu'ils avaient parlé au lieu de s'être tu ? Au fond de lui même, il avait l'impression d'avoir rendu justice. Mais si la police le prenait là… Si elle le prenait là, elle ne serait pas du même avis. Il fallait qu'il parte ! Qu'il parte au plus vite…
Il fallait aussi qu'il le retrouve… Qu'il le retrouve au plus vite…

"-Vous êtes Monsieur Jacques Destons, c'est bien cela ?
-Oui.
-Et vous êtes un détective privé…, enfin quelque chose d'approchant ?
-Je ne suis pas un détective au sens propre du terme, mon père a du vous le dire, mais je peux assurer cette partie de mon job. Je dirai plutôt que je suis un peu un homme à tout faire. J'ai bossé sur des enlèvements, sur des disparitions, sur des adultères, j'ai infiltrés un réseau de drogues, j'ai retrouvé des gens.
-Vos qualifications ?
-Je suis un très bon psychologue, j'arrive à cerner la personnalité des gens. Par exemple, je sais quand on me ment. Et jusque là, personne ne m'a jamais trompé. J'ai aussi de nombreuses compétences dans le droit, et j'avoue que j'ai comme passion les arts martiaux.
-Vous n'en n'aurez pas besoin… Si je vous demandais de retrouver quelqu'un, vous me répondez…?
-Nom, famille, amis, dernier endroit où on l'a vu. Profil psychologique, photo…
-Je n'ai pas tout cela, mais… Je peux vous raconter mon histoire et ce qu'a du être la sienne… "
Ce Jacques Destons semblait être un bon pisteur. Et j'étais convaincu qu'il le retrouverai… Maintenant, j'ai de gros doutes… Peut-être n'ai je pas fait le bon choix ? Peut-être ne le verrai-je jamais… Jacques bon sang ! Que fichez vous ! Vous m'aviez assurer que cela ne serait pas une affaire difficile ! Que vous auriez fini dans les prochaines soixante dix heures, grand maximum ! Et j'attends encore aujourd'hui, que vous me le rameniez, vivant. Si j'avais pu, j'y serais allé tout seul, mais je ne peux pas justement. Et il n'était plus chez lui quand j'ai enfin obtenu son numéro.
Où étaient-ils maintenant, tous les deux… S'étaient-ils enfin rencontrés ? Savait-il qu'il avait encore un père qui attendait son fils ?

La tempête empêchait toute communication. Jacques ne pouvait le joindre. Il ne pouvait l'appeler pour lui annoncer un nouvel échec. Pourtant, il le sentait, il n'avait jamais été si prés de lui depuis le début de son voyage. Il avait croisé des habitants qui l'avaient hébergé une nuit, sous leur toit, et l'avaient vu repartir au petit matin, les yeux rouges, le regard perdu, et ne marchant que dans une même direction… Le Nord, vers nulle part… Un endroit, où il n'y a que des montagnes. Mais qu'avait-il dans la tête ? Lui qui arrivait si bien à comprendre les gens, il ne comprenait plus rien du tout…
En tout cas, il devait le rattraper. Le rattraper avant qu'il ne soit trop tard. Avant que tout ne soit perdu. Avant qu'il franchisse la dernière habitation, le dernier bastion de la civilisation, car après, il mourrait, c'était certain. Il mourrait de froid, de faim et de solitude…

Je n'ai jamais pu être le professeur que j'aurai voulu être. Je n'ai jamais pu aimé Carmen et vieillir avec elle, durant de paisibles jours. Je n'ai jamais eu de vrai camarades de classe. Je n'ai jamais retrouvé un conteur comme lui. Je n'ai jamais dit à ma sœur combien je l'aimais. Je n'ai jamais pardonné à mon frère. Je n'ai jamais pu dire adieu à ma mère. Je n'ai jamais pu trouver d'autres airs dans ma vie. Je n'ai jamais fini de regretter. Je n'ai jamais rien fait de ma vie. Je n'ai jamais réussi à vaincre cette irrésistible tristesse en mon cœur. Je n'ai jamais terrassé mes démons. Je n'ai jamais eu d'enfants.
C'est la liste des choses que je n'ai jamais faites et qu'il n'est plus temps de faire. Qui est l'imbécile qui a dit qu'il ne faut jamais dire jamais, ou qu'il n'ait jamais trop tard…? Il se trompait, il y a un moment où c'est trop tard, un point de non-retour…
Finalement, lorsque je peins le tableau de ma vie, je n'y vois qu'une toile floue. Aux traits indécis, sans direction, posés sans même savoir pourquoi, grossier et abstraits. J'y vois des couleurs mélangés, peu harmonieuse entre elles, le rouge sans cesse avec le noir et si peu de bleu… Si peu de bleu… J'y vois un arrière plan qui se confond avec le premier et tout deux se touchent en un centre inexistant. Je n'y vois aucune lumière, rien. Il est éclairé à quelques rares endroits et on ne sait pourquoi… Sinon, le reste baigne dans une obscurité glauque, malsaine…C'est un tableau à se couper l'oreille que le mien… Une sorte de puzzle mal dessiné et mal découpé et si possible assemblé de la manière la plus incohérente et absurde et laide possible…
Elle est comme une symphonie décalée… Où les instrument se marieraient très mal entre eux… Et les mélodies, différents airs, dont les tonalités n'ont rien en commun et qui se jouent à leur propre rythme, se chevauchent les unes, les autres, se superposant, faisant monter cette cacophonie vivante à son paroxysme pour laisser la place, ensuite, à un long silence oppressant… Comme si l'orchestre entier dérapait, de toutes part, comme s'il échappait totalement à lui, là bas. Lui qui agite sa baguette dans un geste désespéré, tentant tant mal que bien d'essayer que tout rentre dans l'ordre et reprenne sa portée, son ton, et suive son tempo. Mais il était très mauvais, et même s'il redoublait d'effort, avec les partitions de ma vie, il n'arrivait à rien. Il ne pouvait rien composer de joli, d'esthétique, d'harmonieux, de poignant par endroit, de léger à d'autres, pour finir dans une apogée sonore. Non, il n'arrivait à la plus minable des cacophonies qui puissent exister. Et avec brio bien qu'involontairement, il revisitait le style de la cacophonie sonore totalement inaudible si inaudible qu'elle finirait par rendre sourd tout ce qu'elle toucherait de ses notes sans rapport, disproportionné et désaccordées…
Elle est comme un livre, où les narrateurs prendraient la parole tour à tour, sans raison apparente pour parler chacun d'une histoire bien différente. Comme un livre ou les souvenirs côtoieraient les évènements présents, et effleurerais les futurs possibles. Où les dialogues deviendraient des monologues. Où les pensées des personnages se frôlent, se touchent, se mélangent et se distinguent. Un livre en soit décalé qui n'aurait que pour seul vocation d'amener son lecteur dans d'obscurs labyrinthes et sans même lui offrir un fil directeur, pour l'aider à se repérer… Un livre où traîneraient, entre deux pages, l'ombre d'un monstre terrifiant. Un livre sans véritable début, ni de véritable fin. Sans vrai sens apparent, sans vrai but.
Ma vie est comme ce vaste océan sur lequel je vogue… Elle est froide, sombre, dont les abysses et les abîmes demeurent inconnues. Soumise à de nombreux vents contraire, à des marées insensées, aux étoiles à peine visible, aux terribles orages, qui démontent l'océan… Elle est ballotté au gré des éléments et du destin, dont le sillon est déjà tracé devant moi. Je n'ai finalement qu'à le suivre et me laisser guider…
Elle est comme ce nuage… Blanche, au gré des vents, éphémères et impalpable…
Elle est comme sont mes larmes… Un signe de souffrance, de tristesse et de solitude…

"-Non je ne dirai pas cela… Ce n'est pas qu'il était pas aimable… ni distant… Il était chaleureux et froid à la fois. Non…
-Il était silencieux… Et, tu sais, il ne voulait pas…
-Ah oui ! Voilà, c'est que je trouvais le plus bizarre chez lui… Il…, comment dire, il ne dormait pas. Il a passé la nuit pour reposer son mais…
-Son esprit est resté éveillé. Et il était assez silencieux, ne parlait presque pas. C'est bien l'homme que je recherche… Par hasard, sauriez-vous sa destination…
-Ah ça Monsieur !"
L'homme eut un rire triste, une mine inquiète. Et une effroyable quinte de toux.
"-Mon mari et moi lui avons dit qu'au delà de chez nous… Et ben, qu'au delà de ces terres, il n'y a plus rien, à part du froid, de la neige et les montagnes…
-Ainsi donc, il allait vers le nord ?
-On dirait bien qu'oui !"
Jacques était de plus en plus inquiet, vers où allait-il ? Où cette marche effrénée et endiablée, un peu comme une danse fougueuse où les artistes n'en ressortent que plus fatigués, exténués… mais comblés ! C'est cela. Cela ne pouvait être que cela, il dansait un tango avec son destin, avec sa vie. La rose entre les dents, et les yeux dans les yeux. Il devait avancer sans regarder où se posaient ses pieds, il devait voir au delà du froid, au delà de la neige, au delà même des montagnes. Au delà du ciel, au delà de la terre. Du temps, de l'espace. Il comprenait enfin, il allait partir. S'en aller, loin, loin. Mais ce n'était plus une fuite, une dérive des hasards qui ont construit sa vie. Non c'était une quête. Une recherche de paix intérieure. Ce que certain qualifieraient d'élévation d'âme. Et dans un dernier souffle de mysticisme, dieu seul sait de quoi il serait capable !
Pourrait-il le rattraper et le ramener à la société, à son père malade, à son plafond qu'il pourrait peut-être repeindre de teintes fantaisistes…?
"-Il n'y a plus rien, ni personne après vous ?
-Vous êtes ici au dernier bastion de l'humanité… C'est ce qu'il nous a dit quand il est venu… Et ma foi ! Il a bien raison…
-Mais vous l'avez laisser partir ? Avec cette tempête de neige ?
-On voulait qu'il reste et qu'il attende la fin de la tempête… Mais on ne peut pas retenir les gens de force !
-Il est fou ! Il est fou…
-Oui, il nous en avait tout l'air ! On lui a quand même mis des couvertures et un peu de viande salée dans son balluchon…
-Et il est parti quand…"

Il y a deux nuits que je les ai quittés. Ils ont été très charmants. Tu aurais vu maman, tu aurais vu les mines déconfites qu'ils avaient quand je leur dit que j'allais en montagne… Ils ont voulu me retenir, ils ont voulu me garder avec eux. Mais j'ai dit non. J'ai assez vécu en présence des hommes maman… Je veux vous rejoindre, vous les femmes de ma vie. Mais cette fichue neige… Ces satanés flocons qui tombent et entravent mon chemin, ma marche, la mécanique de mon destin… Que lui prend t-il, au ciel, pour verser de telles larmes ? Mais là, là il ne pourra rien. Il ne pourra pas m'arrêter, j'irai là où je veux aller. Vers les montagnes septentrionales. Vers ce sommet, délesté de tout mon poids, mon fardeau… Des cadavres de mes jours…
Oui même le temps n'a plus d'empire sur moi ! Oui même ce diable ne me hante plus ! Seul vos souvenirs, vos visages, vos voix, vos rires, vos délicieuses odeurs, vos images, virevoltent autour de moi, et embrume mon esprit brouillé. Mais dans ce nuage de fumée du passé, dans ce brouillard de sentiments empreint de joie et de tristesse, dans cette douce confusion de toutes choses, dans ce maelström de souvenirs, je n'ai jamais vu plus clair. Jamais, je n'ai vu si clairement où je devais marcher, quand je devais respirer, quand rire, quand sourire, quand pleurer, quand oublier, quand s'endormir… Je n'ai plus à m'endormir maintenant… Où alors il me faudra dormir à jamais.
Plonger dans un sommeil nébuleux, féerique et fatal. Qui ne m'amènerait qu'à un seul lieu… Celui où vous m'attendez, avec une patience divine et majestueuse. Comment faîtes vous, toutes les trois, pour m'attendre comme cela ? Sans un doute, sans une larme, sans désespérer ? Avec une sorte d'amour immodéré, de… Les mots me manquent. Mais, j'arrive. La montagne est assez haute. C'est juste un blanc escalier pour vous atteindre. Mes lueurs, qui brillaient si hautes dans ce ciel de soie. Et même si les marches sont de plus en plus escamotés, même si plusieurs fois je glisserais… Rien, m'entends-tu, toi là haut, et toi la dessous, rien ni personne ne pourra arrêter mon ascension.
Même la neige que tu m'envoi n'y changera rien. Ni les gens que tu mets sur ma route et qui semblent me voir pour la première fois. Ni même lui, heureux dans ses maudites flammes, dont tu me renvoi le souffle vital, pour hanter mon âme. Ni même ce froid mordant, et ce vent déchirant qui m'attaquent, me coupent. Saches que je suis un roc, et à moins de ne me briser de tes foudres, je ne me plierais plus ! Brises moi, où laisse moi, mais décide toi plutôt que de t'obstiner dans une lutte où tu as déjà perdu…
C'est parce que je l'ai laissé. Parce que je me suis débarrassé de ce fichu rocher. Parce que quelqu'un a enfin compris et que tu ne peux me conserver dans cette heureuse stupidité qui baigne le monde. Parce que, dans un sadisme démesuré, tu voulais me voir me débattre dans cet océan et que tu refuses que je me laisse à faire la seule chose sensée. A me laisser couler… C'est parce que j'ai lutté contre toi que tu m'as fait traverser ces tourments et que, tel un chat maléfique, tu veux jouer avec ta souris ! Toi qui t'ennui fort de tes neufs vies !
Et bien non ! Plus maintenant. Plus jamais. Tu pourras nourrir un millier de feu sur cette terre, la noyer sous un déluge, l'ensevelir sous la glace, la briser par ta foudre, la fouetter de tes vents, jamais tu ne m'empêcheras d'avancer !
Jamais. Puisque tu m'as privé du sommeil, je vais trouver le seul. L'éternel et tu n'y pourras rien ! Même tes miracles ne pourront te sauver la face. Tu as perdu.
J'ai découvert la valeur de la vie, et j'ai vu, effectivement, qu'elle n'avait aucun prix !

Il marcha… Il marcha et il marcha. Sans s'arrêter, ne serait-ce même pour respirer, et contempler ce magnifique cadre autour de lui.
Tout était blanc. Pas blanc, le blanc que l'on voit tous. Le blanc d'une robe de mariée, le blanc de la craie, ni le blanc d'une fleur, ni le blanc des nuages. Le blanc de la neige. Mais pas la neige des bonhommes de neige. Ni celle qui fond, et se mêlent à la terre pour n'être plus que boue. Ni la neige des Noëls. Non. La neige du ciel. Comme un don à la pauvre terre. Tout était si blanc. Le soleil s'y reflétait, et la lumière de la lune, et celle des étoiles ! Elles éclairaient véritablement son chemin. Le rideau de blanc s'était entrouvert, et le laissait marcher. Marcher, et encore marcher.
C'était un blanc calme et apaisant. C'était un blanc de violons, de pianos et de flûte. Une mélodie douce et reposante, véritable tisane de l'âme.
Il y avait des étendues et des étendues de blanc. Un blanc éternel, infini et magnifique. C'était une peinture divine, s'inscrivant dans l'art céleste. Ce tableau blanc ne valait rien au monde, car il n'y avait rien de plus beau, artistique, harmonieux, doux, ensorcelant, que ce blanc. Des nuages tombés par miracle sur terre.
Il fallait qu'il marche… Qu'il le rattrape avant qu'il ne soit trop tard. Avant que quelque chose d'irréparable ne survienne. Il tuerait un père et décevrait un autre s'il lui arrivait quelque chose. Jacques reprit son souffle et son courage.
Il devait marcher, et le retrouver. Il était à la grâce du destin et du hasard. Et le trio de marionnettistes, il l'espérait, lierait enfin leurs deux destins ensemble. Et lui permettrait de le trouver, et de le ramener.
Car, il le savait, il le sentait… C'était bientôt la fin de l'histoire…

Enfin ! Il y était enfin parvenu. A l'endroit où la terre et le ciel se touchait presque. Et lui qui avait toujours mener ses pas sur la terre, il allait les mener vers le ciel. Il le savait, il pouvait voler… D'abord il chuterait. Oui, c'était la phase pénible avant le dernier envol, le saut de l'ange qui lui permettrait de retrouver ses trois amoures. Il volerait assez haut, et un nuage le recueillerait, et l'amènerait à l'endroit désiré, perdu dans l'immensité de l'horizon.
C'était sa soixante dix septième nuit d'insomnie. Et il savait, ce serait la dernière, puisqu'il allait s'endormir, pour de bon. S'endormir ? Pas seulement, il allait voler, rêver, danser, rire, enfin, et vivre ! Quel paradoxe hein ? Il lui fallait mourir pour vivre enfin !
Le vide était devant ses pieds… Il mit un pied sûr dans les airs… Il le reposa par terre. Il aurait mieux fait de sauter. Et c'est ce qu'il fit.

"-NOOOOOOON"
Il allait sauter. Il allait le faire. Il allait se tuer. Il allait se suicider.
Sans réfléchir, sans penser, avec l'énergie du dernier espoir, de la dernière chance, il courut à la rencontre de cet homme, qui lui ressemblait comme un frère.
Il se jeta sur le sol enneigé et tendit une main…



Chapitre 6


Cher fils,

Voici, comme on pourrait le dire, la lettre de ma vie Je vois que j'ai noté mon cher fils, mais puis-je vraiment t'appeler mon fils ? Moi, qui ne t'ai jamais vu…Peut-être, mais toi seul peut me le permettre. Je t'écris car je crains que Jacques ne te retrouve pas à temps, et qu'il soit trop tard pour moi… Et avant que la nuit ne tombe, je t'écris à la lueur du soir. Ainsi, j'apporterai, je l'espère, des réponses à tes questions…, qui doivent être nombreuses…
Les mots me font véritablement défaut, ils me manquent terriblement. Je ne sais quoi t'écrire… Même si j'avais plusieurs répété ce que je te dirai, quand tu serais de retour. Seulement, tu n'es pas de retour et je ne suis pas sur qu'en face de toi, j'aurai eu plus de facilité. Je ne suis pas non plus un talentueux écrivain, et pourtant, il va falloir que je t'écrive l'histoire de ma vie, et aussi celle de la vie de ta mère.
Oui, tu dois t'en douter, mais nos destins sont liés. Je ne sais pas qui était l'homme qui t'a élevé, ni comment il l'a fait… Je ne l'ai jamais beaucoup aimé, et ta mère non plus d'ailleurs. Seulement, lui il y était mais pas moi hein ? Voilà que je deviens amer maintenant… Je n'ai pas à avoir d'amertume, j'ai eu le plus beau des cadeaux d'amour de la part de ta mère : ta sœur, et ma fille. Et elle, elle t'a eu en souvenir de moi.
Tu ne dois pas très bien comprendre, je comprend. J'avoue que j'ai un mal fou à écrire cette lettre. Je l'écris avec de la sueur, des larmes et de l'encre, sur un morceau de papier même pas blanc. Il est sale et jauni par le temps, un peu comme moi. Tout rapiécé, j'ai honte de t'écrire la dessus… Mais je n'ai rien d'autre moi… Je suis sensé faire comment ?
Même le stylo avec lequel j'écris est vieux. Son encre ne s'écoule pas, il faut que je force dessus, que je l'appui contre le papier, sans percer cette feuille précieuse… Un peu comme j'appui mon âme et mes derniers souffles contre cette lettre. Pour tenter de faire passer mes sentiments par les mots.
Est-ce cela le pouvoir des mots ? Que je suis impuissant ! Enfin bon… C'est encore une erreur de ma vie que je ne pourrai plus jamais corriger. L'important n'est pas là. Il est là dans ce que je dois te dire, et mon esprit sans cesse s'égare. Cela c'est la vieillesse. Comme se mettre à raconter sa vie, c'est un signe de vieillesse. Alors, quel paradoxe, moi qui ai toujours eu peur de vieillir, je dois te raconter mon histoire, celle de ta mère et un peu de la tienne.

Je ne viens pas d'ici. Je suis en étranger en terre étrangère comme on dirait. C'est la tare qui a tout faussé dans ma vie. Comme une marque de naissance, elle est dans ma peau, dans mes yeux, dans ma voix, dans mon âme.
Je ne viens pas d'ici, et les gens d'ici n'aurai jamais voulu que j'eusse venu. Mais moi, ce n'était pas de ma faute… Je n'étais qu'un gosse. Un gamin perdu, encore un immigré qui allait faire on ne sait pas quoi de sa vie plus tard. Un enfant inconnu, qui ne manie pas la langue et ne connaît rien à son pays d'accueil. Un gavroche du monde. Un misérable ici, qui aurait du être misérable chez lui. Un vilain bouton dur une jolie figure.
Mes parents, eux, ne semblaient pas vouloir s'intégrer, comme on dit maintenant. Et nous nous sommes renfermés sur nous mêmes. Vivant dans notre communauté, nous qui avions eu le droit au système social le plus magnifique et chaleureux qui existe : dans le groupe/hors du groupe. Comprends-tu ? Nous n'avons jamais été dans le "groupe", alors entre "hors du groupe", nous nous étions rassemblés. Un peu comme des animaux enfermés et privés de lumière se refermeraient. Par instinct, instinct de survie, réaction primaire du à notre ancien état de singe… Que sais-je…? Qui finalement peut savoir ?
Je n'ai jamais bien su ce que mes parents faisaient comme travail. Je ne me rappelle que d'une pièce assez sombre et du bruit assourdissant d'une centaine de machines, ainsi que de la chaleur de centaines de corps d'êtres humains en train de travailler. Je sais que je devais aider à l'effort de survie, seulement je n'ai aucun souvenir de ce que je faisais là bas… Mémoire sélective ?
Comme tu vois j'ai eu une enfance assez étrange. Et pourtant, je ne m'en plaindrais pas, car j'ai vécu des choses qui peuvent tout effacer. Le bonheur a une couleur qui peint tout et ne déteint pas. Il a une mélodie… Et lorsqu'il chante, on n'écoute plus que lui, et on oublie les autres. Thèmes triste de la vie de tous les jours.
Tu saurais… Quand j'ai su que tu étais vivant… Je ne pouvais plus en dormir. La nuit je savais que tu étais quelque part, en train de respirer, de souffler, de penser, de vivre… Comment aurai-je û dormir ? J'avais un fils ! J'avais un fils !
Je t'avais, quelque part sur ce monde.
Mais j'arrête, je m'aperçois que j'ai encore coupé mon récit. Je n'ai jamais eu une esprit très ordonné, très méthodique, très rigoureux. J'ai toujours était ce doux rêveur qu'a aimé ta mère. Seulement… Là il ne s'agit pas de rêver mais d'écrire. Je reprends mon récit.
J'étais donc un gamin qui vivait dans ce genre d'environnement assez malsain, mais pas aussi triste et misérable qu'on pourrait le penser. Notre famille mangeait tous les jours, peut être pas du caviar, mais au moins c'était toujours mieux que rien. Mes parents faisaient tout pour moi et mes frères et sœurs. Ils ont toujours tout fait pour notre bonheur. Même qu'ils en ont peut-être trop fait pour le mien, et qu'au final, je me retrouve ici, à l'hôpital, à écrire une dernière et une première lettre à mon fils, cet inconnu que mille fois j'aurai pu croiser dans la rue, sans le reconnaître.
Cette idée me torture l'esprit, comme un couteau planté dans le dos. J'aurai pu te croiser, et ne pas t'adresser la parole. Même penser, en t dévisageant, "quel accoutrement ce fils de crétin". Et finalement, j'aurai bien raison. Je fais le pire des crétins, des abrutis et des idiots jamais façonné par ce sculpteur désabusé et amusé en même temps, de ses créations farfelue. Il m'a donné le pouvoir d'être si attardé, que ce tout le monde aurait vu, je ne l'aurai pas vu !
Ta mère n'était pas… Mon récit, mon récit !
J'étais donc cet enfant, qui vivait entre quatre tristes murs délabrés. Ils étaient gris, percé en de nombreux endroits et surtout, surtout, ils étaient étroit. Mais… Non, je les aimais ces murs ignobles. C'étaient mes murs… Ils n'étaient qu'à moi, et c'était une des rare choses que je possédais totalement. Ces murs me manquent, et avant mon ultime souffle, j'aimerais bien y retourner… Peut-être même mourir là bas ? C'est finalement le seul endroit où je me suis senti bien. Pouvoir encore me frotter le dos contre eux. Les entendre resonner que je tape dessus. Sentir leur senteur de vétusté. Mes murs…
J'ai grandis. Oui j'ai beaucoup grandi. Mais de là d'où je viens, tu ne le sais peut-être pas mais, la famille… La famille c'est la chose la plus importante ! Mes parents voulaient que j'ai une famille. Que de mes mains je bâtisse une jolie et forte famille. Je n'ai jamais été très doué de mes mains. Même maintenant, les lettres que je couche sur ce papier sont difformes, mal formées. Je ne pensais pas pouvoir un jour construire quoi que ce soit.
Mon père, lui, savait construire. Il avait su bâtir une famille de ses mains. Mettre chaque mur en place, lui donner un squelette solide et robuste, qui saurait résister au tempête de la vie. Avec des mains de véritable forgeron, il fit les portes en acier, et ne permettait à personne susceptible de nous faire du mal d'y entrer.
Ma mère elle, l'avait aidée. Enormément aidé. Et elle, en plus, apportait une sorte de touche d'exotisme. C'est elle qui l'a rempli cette famille, de son amour, de ses sourires, de ses tendresses, de ses rires.
Ces deux compositeurs ont écrit leur bonheur.
Mon récit… Tu t'en fiches ? Liras tu cette lettre jusqu'au bout ? Je l'ignore. Je l'espère.
Quand j'y réfléchis, j'ai été un piètre bâtisseur. Un bien piètre bâtisseur.
Le temps n'est plus aux regrets maintenant, il est au retrouvaille, ou devrai-je dire au trouvaille ? Comme j'écris mal ! Mais tu m'as compris sans doute…
J'ai essayé de trouver un travail, à dix huit ans. Un autre travail, qui rapporterait plus de sous à ma famille. J'ai eu pleins de sortes d'entretien. Je ne sais pas ce qui a poussé cet homme finalement, à m prendre dans son restaurant. Pourquoi n'a t-il pas fait comme les autres ? Pourquoi ne m'a t-il pas fermé la porte au nez, en riant à exploser !?! Mais s'il ne l'avait pas fait… S'il ne m'avait pas dit oui… S'il avait refermé sa porte en riant plus que de raison…
Jamais, je ne l'aurai rencontrée.
As tu déjà été amoureux ?
Je veux dire, l'amour. Pas le flirt indécent, que l'on croit être une histoire véritable et qui n'ait qu'une aventure qu'on oublie au chevet de sa vie. Pas un amour qui serait l'extension d'une affection. Pas l'amour pour les proches. Pas seulement le désir d'un corps. Tu sais, on dit que l'amour est chimique et ils ont raison. C'était une magie scientifique, dés que je l'ai vu j'ai éprouvé une sorte d'attirance, de désir, et aussi, de souffrance. Je ne voulais plus qu'une seule chose : elle. Juste elle. Rien ni personne d'autre. Le reste n'avait plus d'importance. Qu'il y avait-il de plus important au monde que cette splendide femme qui sera un jour la mienne ? Elle m'avait littéralement possédé. Oui, c'est cela. Elle m'avait possédé. Son image s'imprimait constamment devant mes yeux. C'était une drogue, car j'avais des hallucinations : je la voyais de partout. Dans un nuage, dans l'eau, dans un sourire inconnu, dans un livre, la nuit, dans mes rêves. Partout.
Que le temps me manque ! J'aimerais tant… Savoir si toi aussi, tu avais vécu cela par exemple. Si tu comprenais réellement ce que j'ai ressenti. Ce que je souhaite à tout le monde de ressentir. On l'appelle aussi le grand amour. Je ne vois pas pourquoi. Il y aurait donc des petits amours ? Non. Il n'y en a qu'un, et qu'un seul. L'amour n'est ni grand, ni beau. C'est juste quelque chose de délicieux qu'on peut tous savourer. Les autres, ces petits amours ne sont rien. Des divertissements tout au plus. Un homme qui a trouvé l'amour, ne voudra plus rien d'autre. Les petits amours n'existent pas. C'est pour nous rassurer, nous permettre de dire, j'ai un amour. Mais, si c'est un petit amour, ce n'est pas un amour. Ce n'est pas assez fort, ni intense pour porter le mot amour.
Comprends tu ce que c'est ? Comprends tu à quoi il ressemble, ce bonheur absolu ? Sais tu déjà quelle couleur il a ? Quelle mélodie il chante ?
Moi je ne l'ai su que lorsque j'ai vu ta mère.
Elle était si joli. Si… Les mots me manquent. Comment décrire un ange tombé du ciel comme par hasard ? Un goutte de miel dans un océan d'amertume ? Je ne peux pas te la décrire… Elle était la plus femme du monde. Elle avait des yeux, ta mère, elle avait des yeux. D'un bleu infini, immense et infini. Ses yeux, oui, ses yeux étaient la chose la plus effrayante chez elle ! D'un seul regard, tel un démon, elle m'avait figé. Je n'étais plus qu'une statue de pierre sous son regard ensorcelant. Je pris alors mon cœur comme une arme. Et je me lançai farouchement à l'assaut de cette déesse.
Chaque nuit, chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde, chaque instant, chaque pensée, je lui faisais la plus belle et maladroite cour du monde. Oui, je la draguais ! Mais… Penses-tu, j'ai été drôle malgré moi ! J'emmêlais mes phrases comme j'emmêlais mes pieds et cela finissait toujours de la même manière, par terre !
Tu l'as déjà vécu cela… Les, comment dire ? Les fameuses scènes où l'on se voit aller vers une jolie demoiselle pour lui demander son cœur… et qu'on finit par lui demander l'heure. Et lorsque enfin, après mille attaques déjoués, mille stratégie effondrées, mille feintes démasquées, on ose demander sans détour la vivacité de notre amour… On ne fait que s'empêtrer dans une mélasse oratoire à faire mourir de rire un auditoire. Et sous les yeux de notre conquête, on se ridiculise, on se vautre sur la scène, on le sait bien, mais on continue, histoire que cela n'ait pas servi à rien… Et plus tard, avec la femme de nos combats, on en pleure de rire avec ses amis, ses enfants, son fils et même… Oui même quand on écrit une lettre !
Ah mon fils… Je suis triste de n'avoir pu partager ses moments, ses souvenirs avec toi… Je m'en veux terriblement…
Et puis un soir, lors d'une chaude nuit d'été, tendrement on fit l'amour.

C'est un conte de fée, n'est ce pas ? Je rencontre la file de mes rêves et elle, l'homme de sa vie. Et finalement… Oui finalement, ils s'unissent une nuit d'été sous les yeux bienveillants des étoiles… Quel beau tableau ! Quelle magnifique histoire !
C'était sans compter nos parents.
Car elle… Elle, elle venait d'ici. Elle était de cette terre, de ce sang, de cette chaire. Elle était véritablement la fille du pays. L'héritière des traditions, l'avenir de cette terre. Elle était de ce pays et moi pas.
Je sais, maintenant, le monde a assez changé… Mais en ce temps-là… Oui en ce temps là, ce que nous avions fait était pire qu'une trahison, autant pour ses parents que pour les miens… C'était un affreux crime. Un terrible pêché charnel. Ce n'était en fait qu'un amour sincère et vrai entre deux jeunes initiés à la vie. Nous ne voulions pas comprendre. Nous ne voulions pas avoir raison. Nous ne voulions pas être heureux. Nous désirions juste rester ensemble, main dans la main, jusqu'à la fin de nos jours. Qu'ils soient paisibles ou bien tumultueux. Nous étions jeunes…
Cette nuit d'été, où aucun de nous n'a dormi, je m'en souviens encore aujourd'hui. Encore maintenant, je suis tout bouleversé par elle. Le stylo m'en tombe des mains. Je suis encore marqué par ce moment fort, sans valeur. Mon fils, que fais tu, toi, de tes nuits ?
Tu es jeune toi aussi. Tu sais ce que l'on ressent quand on est jeune. On a une confiance éperdue et éternelle en ce monde. En tout. Et tout s'arrangera quoi qu'il arrive, quoi qu'il advienne. Si le soleil se couche ce n'est que pour se relever le lendemain… Si le vent tombe, ce n'est que pour mieux souffler plus tard. S'il y a un automne, c'est pour qu'il y ait un été. On ne veut pas de compromis. On veut tout, d'un coup. Où est l'intérêt de sauter un gouffre en deux bonds ?
On n'écoute personne. Moi hier pas plus que toi aujourd'hui. On est comme cela quand on est jeune et fort. Moi, je ne suis qu'un vieux malade maintenant.
On n'a écouté personne. On ne voulait rien entendre. Eux, qui se croyaient être la voix de la raison, n'était que la voix des stupidité. Renoncer à elle… Jamais. Renoncer à moi… Jamais. C'est une étrangère, une fille de leur pays…, abandonne. Jamais. C'est un étranger, un attardé, un cloporte, jamais de la vie. Jamais.
Je suis en train de rire… Roméo et Juliette, hein ? Oui, c'est une sorte de mythe. Le mythe des amoureux maudits, qui s'aiment mais ne peuvent s'aimer, et qui mourront d'amour. Même un ignare comme moi le sait !
Seulement, nous n'étions pas une œuvre de Shakespeare, nous étions des êtres vivants. Pas des mythes, mais des cœurs qui battent… Deux ?
Non, nous étions trois cœurs qui battaient. Et oui… Lors de cette nuit d'été, ta sœur est née de cette union. La magie de la vie. Un cadeau de la nature, une malédiction pour nous deux…
Si jamais ils apprenaient que nous avions… Ils la forcerait à avorter. Quitte à la faire aller dans un autre pays. Ils tueraient le fruit de leur bonheur et les sépareraient à jamais… Il fallait faire des choix. Nous avions choisi de laisser la grossesse aller à son terme. Elle l'a dissimulé tant bien que mal à ses parents. Chaque jour du quotidien était une véritable torture pour elle. Mais ce supplice était nécessaire si l'on voulait que Marie vive…
Un joli prénom pour ta sœur, non ? Marie. Classique, je le reconnais, mais joli. Il nous avait séduit, et ta mère et moi même, et nous étions tombé d'accord sur ce prénom. Marie. Deux syllabes pour un prénom si délicieux, si musical !
Tu as une sœur qui s'appelle Marie. Tu te rends compte…? Es-tu dans le même état de stupéfaction, de bouleversement, de renversement de situations… que moi ? Ta petite vie tranquille a t-elle été chamboulé comme la mienne l'a été ? Répète tu ses mots ; "j'ai une sœur, j'ai une sœur et un père" comme nous nous les sommes répétés…? Marie m'a dit :"j'ai un frère… Un frère." Et moi même, je les ai retournés, frottés, retournés dans tout les sens contre mes cordes vocales ébahies et dans ma bouche béate. J'ai un fils ! Quelle misère que je sois vieux ! Quelle tristesse que je sois malade ! Quelle cruauté, avoir un fils mais si peu de temps pour en profiter ! Je suis si fatigué et je ne sais pas combien de temps encore je pourrai t'attendre.
Mon fils. Marie sera là au moins. Vous deux, vous êtes des vestiges de l'amour de votre mère et de moi-même. Je sais, grâce à vous deux, que jamais nous ne mourrons. Vous portez en vous le souvenir de chacun d'entre nous, a travers vos yeux, vos cœurs, nous vivons. Oui, même si je meurs demain, tout ira bien… Je vivrai toujours à travers ta sœur. Ainsi tu pourras me connaître grâce à elle et elle connaîtras sa mère grâce à toi. Car je le sens, elle vit en toi. J'en suis certain… Elle qui était pleine de vie vivra à travers toi. Souviens toi d'elle et partage ton savoir avec ta sœur Marie. C'est mon seul souhait. Apprends lui ce que ta mère t'as appris. Fais le pour moi, si tu ne le fais pas pour elle.
Mais je ne fais pas mon testament, non, je t'écris la lettre de ma vie. De toute façon pour le testament, tout est déjà réglé… Je ne peux pas le divulguer sinon, il n'aurait plus de valeurs mais il est équitable entre vous deux. Vous êtes les deux moitiés de moi même, je vous laisse autant de choses à l'un et à l'autre. Mais…, je ne suis pas un homme très riche en tout les cas. Le peu que je vous laisse en cadeau d'adieu, partagez-vous le et ne le vous disputez pas… Ne déchirez pas un peu plus notre famille déjà brisé en deux… Mais je sens, au fond de mon cœur, que je te connais… Je sais que tu ne ferais pas cela, et Marie non plus. Je pense pouvoir mourir tranquillement maintenant…, seulement j'aurais aimé te revoir…
Arrivé à terme, elle accoucha dans une salle sombre et insalubre. Nos parents ignoraient encore tout…, ce qui n'était pas plus mal. Marie a vu le jour dans un endroit sans lumière mais je t'ai déjà dit que le bonheur colorait tout. Bonheur en sursis, mais bonheur quand même.
Nous sommes rester un mois dans ce lugubre endroit. Le temps pour ta mère de reprendre des forces et pour moi d'organiser notre fuite. Car nous devions fuir, et fuir au plus vite. Les parents s'étaient alliés pour nous retrouver et ils employaient tout les moyens possibles et inimaginable. J'hésitais à sortir et à aller en ville, je faisais de longues marches à pied pour aller chercher à manger dans la ville la plus lointaine que je pouvais atteindre. La nuit du trentième jour, nous n'avions pas dormi. Je pense, et c'est sans doute vrai, que tu es né cette nuit là. Seulement, ni elle, ni moi, ne l'avons su… Comment pouvait-on le savoir ?
Je suis parti au matin, chercher à manger et régler les petits détails pour s'en aller. Malheureusement, je me suis absenté trop longtemps… Quand j'y pense, j'en pleure encore ! Pourquoi suis-je parti ? Pourquoi ?
La vérité, c'est que je l'ai laissé seule avec Marie durant deux jours dans cette vieille cabane. La vérité c'est qu'ils l'ont retrouvé, et qu'ils ont conçu un plan diabolique. Un plan abominable pour nous séparer.
Les parents de ta mère et les miens ont convenu de plusieurs choses. Tes grands parents maternels ont incendié la cabane et envoyé celui qui t'a élevé avec elle, la chercher. Il a aussi sauvé ta sœur. Mais ta mère en devait pas le savoir… Mes parents ont pris Marie, et l'ont emmenés au loin. Elle a cru que notre petite fille était morte enflammé… Mais ce n'est pas tout, pour justifiés leur présence ici, tes grands parents maternel lui ont dit que j'étais venu les voir, mourrant, tués par une bande de jeunes d'un clan rival, pour les prévenir qu'elle et Marie étaient en danger. Ils ont aussi affirmés que c'était cette prétendu bande de jeunes qui avaient brûlés la cabane… Et que ton autre père n'avait pas eu le temps de sauver Marie.
Mais… Je n'étais pas mort. Marie était entre les mains de ma mère. Et j'ai retrouvé une maison en cendres. Je suis allé trouvé mes parents et ce furent à leur tour de mentir. J'ai donc appris qu'ils n'avaient pu sauver que la petite d'un terrible incendie… Je les ai cru… Pourquoi ne les aurai-je pas cru ?
Oui, je sais ce que tu te dis… J'ai été aveugle. Aveugle. Mais, ces satanés géniteurs n'avaient pas tout prévu. Tu étais là, toi ! Apparemment, elle a cacher sa grossesse. Comme pour ta sœur. Elle n'a tout révélé qu'au dernier moment, après s'être marié à cet autre imbécile. Cet autre héritier du pays.
Mais on peut priver un homme de lumière, il arrivera un moment où, rongés par le remord ou bien par n'importe quel autre sentiment, la vérité éclate. Mes parents, rongés par la honte et qui, avec le recul, se sont rendus compte de leur égoïsme et de leur fierté mal placé et de ce qu'ils avaient fait. Ils avaient détruit ma vie, et s'il n'y avait pas eu Marie, dieu seul sait ce que j'aurais pu faire ! Je pense que c'était le cas de ta mère, qui t'avait, toi.
Avant de mourir, mon père m'a raconté la vérité et comme délivré de ce poids, son esprit s'envola. Mais moi, je restais là, à tenir sa main… Et à la lâcher de dégoût et de colère… Ah cela ! Tu ne peux pas t'imaginer à quel point j'étais en colère. Il avait de la chance d'être parti mon père, sinon je l'aurai tué de mes propres mains ! Et ma mère, qui était déjà morte depuis longtemps, je l'aurai tuée aussi. Je les aurai tués de mes mains, de mes mains ! Et Marie… Et Marie, elle qui toujours rêvait d'avoir une mère, voilà que, comme par magie, il y en avait un qui apparaissait ! Mais moi ! Moi qui la croyait morte… Elle était là quelque part, peut-être en train de respirer… Quelque part sur cette terre…
Seulement… La voix avait été formelle, douce, quelque peu peinée mais formelle. La formalité de la formule était à mourir. Alicia Korio est morte. Désolé.
J'avais l'impression d'avoir raté ma vie. Encore une fois, si Marie n'avait pas été là…

Je ne sais pas ce qui m'a alors pris, mais je voulais voir ses parents, et les tuer. Les tuer pour l'avoir laissé mourir loin de moi. Les tuer tout comme j'aurais voulu tuer mes parents.
Je n'ai retrouvé l'adresse que d'un certain Lionel. Je ne pouvais me déplacer, je l'ai donc appeler.
J'ai décliné mon identité, il a été stupéfait. Il ignorait que j'étais en vie et… En fait je pense qu'il était sincère. Les secrets de famille sont les secrets les plus gardés. Ils s'enterrent avec ceux qui les détiennent. Je n'ai même pas pu passer ma colère sur lui, qui ignorait tout.
Seulement, je n'eus pas le temps de m'en plaindre. Il avait dit alors que c'était terrible ! J'ignorais ce qui était si terrible… Mais ce qui était si terrible, c'est qu'il savait qu'elle était enceinte de moi. Et j'étais vivant. J'ai appris ton existence.
Ce fut la pire des surprises ! Elle était morte, et toi tu étais là et c'était à moi de comprendre… Comprendre… Comment cela avait pu arriver ?
Et il a fallu alors que je te retrouve. Et chaque nuit, je ne pouvais pas dormir. Je t'attendais, je t'attends toujours.
J'ai demandé à un ami de me prêter son fils, qui était détective, et je l'ai envoyé à ta recherche…
Mais apparemment, tu n'es pas facile à retrouver et à ramener. Même son père se fait du souci. Rentre je t'en prie, reviens nous vite… Car, oui je ne t'en ai pas parlé mais j'ai une terrible maladie… Un terrible feu qui me ronge tout les jours, qui me dévore. Qui me tue. Et rien ne peut l'éteindre. Je suis malade et assez vieux. Marie ne voulait pas partir avec ce Jacques pour rester à mes cotés pendant ces derniers jours… Dis lui que je l'aime tout comme je t'aime toi. Tu lui diras hein ?
D'ailleurs elle n'est pas là. J'espère qu'elle n'est pas dehors… Il fait un froid terrible, j'espère que où que tu soit toi, tu n'es pas dehors…
Tiens, il y a de l'agitation dans le hall… Se pourrait-il que…?



Chapitre 7

"-Attrape ma main !
-Qui êtes vous ? "
Il venait de l'attraper par la main, à temps semblait il. Seulement, il était suspendu au dessus du vide et Jacques ne tiendrai pas très longtemps.
"-Adam ! Attrapez ma main !
-Qui êtes vous ?
-Adam, je vous expliquerai plus tard… Donnez moi la main !
-Non"
Comment cela non ? Mais il avait perdu l'esprit ou quoi ?
"-Adam… Par pitié, arrêtez ! Vous allez vous tuer !
-Quelle perspicacité ! Et ne vous ait-il pas venu à l'esprit que c'était peut-être le but ?"
Oui, mais bien sur que ca lui était venu à l'esprit !
"-Adam, vous ne comprenez rien…
-Je ne veux pas comprendre ! Et qui êtes vous ?"
Mince, il glissait. S'il ne lui donnait pas la main, ils allaient mourir tous les deux !
"-Adam ! Arrêtez bon sang ! Vous rendez vous compte de ce que vous êtes en train de faire ?
-De discuter avec un idiot !"
Il commençait sérieusement à lui taper sur les nerfs ! Mais Jacques pouvait le comprendre à présent. Il voulait mourir, et lui, qui l'en avait empêché, avait l'air d'un abruti qui arrive au mauvais moment. Qui arrive trop tard…
Adam…
"-Je m'appelle Jacques Destons… Je suis envoyé par votre père…"
Les yeux d'Adam s'ouvrirent de stupéfaction…
"-Il est vivant cet enfoiré ?
-Quoi ?
-Il est encore en vie, lui qui les a tuées ? Il vit encore ce monstre et il m'envoi quelqu'un pour me sauver ?
-Adam, ce n'est pas…
-Plutôt crever que de le revoir !"
Et Jacques le sentit, il le sentit se débattre. Bouger, et bouger pour échapper à sa prise. Mince, il l'avait poussé un peu plus au bord du gouffre maintenant !
"-Adam, Adam écoutez-moi !
-NOOOON ! Je ne le laisserai pas me retrouver ! Qu'il crève dans son coin ! Mais qu'il me fiches la paix ! Je le hais ! Je le hais ! Je ne veux plus le revoir ! Qu'il retourne en enfer ! Qu'il aille au diable ! Je préfères encore mourir !"
Et il se débattait pour pouvoir mourir. Il luttait véritablement contre son sauveur, contre cette main tendue qui ne pourrait pas le retenir éternellement.
"-Adam non… Attendez bon sang ! Ecouter au moins ce que j'ai à vous dire !
-Lâchez moi ! Laissez moi !"
Jacques était effrayé, sa proie lui échappait de plus en plus. Il ne pourrait plus la ramener. Il rentrerait sans la gloire et ne ferais pas le bonheur d'un vieux père malade… Il aurait une sorte de sentiment de culpabilité indéfinissable. Oui, si Adam se suiciderait, ce serait de sa faute… Car il l'aurait fait tombé, il l'aurait lâché… Adam…
"-Adam… Vous avez un autre père… Et une sœur aussi ! Et ils vous attendent !
-Quoi ?"

Je sais que je m'étais dit un jour que, si jamais je devais écrire le livre de ma vie, je le finirais de cette façon.
Je voulais le finir par : il vécut heureux et eut de beaux enfants avec sa ravissante femme qu'il aimait de tout son cœur… Quel optimisme ! J'étais jeune quand j'ai écrit ces âneries. J'y croyais, oui j'avoue, j'y croyais. J'y croyais comme certain crois que deux et deux font quatre, et comme d'autres croient en dieu…
La belle croyance ! Ma vie n'a pas été comme cette fin qui semble si parfaite. Cela ne collerait pas avec tout ce que j'ai vécu et finalement on dirait que l'auteur l'a bâclé, lâchement, ne voulant pas aller au bout des choses. Ne voulant pas écrire : Et ce raté, ce misérable vivant qui depuis longtemps est pas plus vivant qu'un cadavre vieux des quelques centaines d'années, mourut, tout seul, comme il l'avait tout le temps été, au fin fond d'une forêt sauvage, dans une cabane primaire fort heureux de s'en aller pour un jardin pas forcément plus paradisiaque !
Qui écrirait une chose si affreuse ? Un auteur mal réveillé, peut être même un peu drogué et qui, ne sachant comment finir continue dans la suite logique de son histoire… Le héros meurt au bout de son voyage, comme il a toujours vécu : en étant seul, en souffrant, dans un lieu coupé du monde… Un véritable repli sur soi, avant de partir… Non, l'auteur qui fait cela n'est finalement qu'un fainéant… Mais comment vais-je finir ce livre ?
Je ne peux pas dire que je n'espère plus qu'un jour je rencontre quelqu'un. Quelqu'un à qui parler, à qui me confier… Peut-être même quelqu'un à qui je pourrais enseigner quelque chose… Je n'entends pas rattraper le temps perdu et finalement, vivre très longtemps avec cette personne… Et puis, faut se le dire, cela ne collerait pas avec ma vie. Je n'ai jamais réellement au beaucoup de chance. Mon étoile semble s'être découragé cinq ans après ma naissance. Mais peut-être…?
Je ne peux pas non lus dire que j'ai envie de vivre comme je vis à présent jusqu'à ma dernière heure. Et de mourir de cette manière… Mais n'est-ce pas ce qui semble le plus probable, le plus vraisemblable ? Quand j'y pense, personne ne sait qu'un vieillard décrépit attend la faucheuse tout seul, grelottant et fiévreux… Alors pourquoi quelqu'un viendrait ?
Plus j'y pense et plus je me le dit. Est-ce finalement, comme je me suis toujours plut à le penser, le monde qui me tourne le dos ? Ou bien, moi qui lui tourne le dos ? Est-il vrai que nous sommes artisan de notre fortune ? N'était-ce pas mon destin ? N'était-ce pas mon destin de mourir, vieux, seul, et fiévreux, au fin fond d'une forêt, dans une cabane miteuse, entouré de mes précieux livres ? Depuis que je suis né, n'ai pas un sentier tracé, invisible mais dont je ne peux me détourner ? A t-on vraiment le choix ? N'es t-on pas dés nos premières inspirations destiné à mourir seul et fiévreux ? Qui pourrait m'apporter une réponse ? S' il y a vraiment un destin auquel tout le monde se soumet, je me dirai que je n'y pouvais rien ! Mais… Si ce n'est pas le cas ? Je me serai moi même enfermé ici ? Pour y mourir de cette manière ?
Je pourrai finir mon livre en disant que personne ne peut lutter contre ce à quoi on l'a destiné dés sa naissance. Un être quelconque, un auteur, qui déjà aurait écrit le livre de mes jours, déciderait ainsi du sort de chacun d'entre nous !
Ou alors… Je pourrai le finir en disant que s'il meurt si seul, si malade c'est de sa faute ? C'est lui qui n'as pas lutter pour survivre et qui n'a pas garder espoir aux bons moments. Quelqu'un qui a accepté son destin… Mais il n'y a pas de destin, chacun trace son chemin, tout seul, et le mène où il veut aller.
Mais alors… Finalement, si je pleures là, je le dois à moi seul ! Quelle pensée réjouissante. C'est pourquoi, j'aime croire qu'il y a un destin. S'il y a un destin, il n'y a pas de choix, s'il n'y a pas de choix, il n'y a pas de regret… Et s'il n'y a pas de regret…, il n'y a pas de souffrance et s'il n'y a pas de souffrance… Je pourrai alors mourir en paix, en pensant : J'ai bien vécu.
Seulement, je n'y crois pas…
C'est sur ces derniers mots que ce finissent le livre de ses jours, comme il disait. Je voudrais simplement rajouter, à la mémoire de Nicolas Sermon, qu'il n'est pas mort seul, fiévreux et agonisant. J'étais là, et même en très peu de temps, il a pu m'enseigner beaucoup. N'est ce pas là la vraie preuve, qu'homme peut lutter contre son destin ?
Adam Korio.

"-Qu'avez vous dit ?
-Vous avez une famille ! Une famille qui vous attends !"
Ces mots résonnèrent et résonnèrent encore, tournant et tournant dans ma tête dans un effroyable écho.
J'ai une famille ? Moi ?
Mais qui est ce Jacques Destons qui vient me sauver la vie et m'annoncer que j'ai une famille… Vu le temps…, je pense pas que ce soit le premier avril, je me trompe ? Non, bien sur que je ne me trompe pas. Mince, une famille quand même ! Mais, non, je ne vois vraiment pas ! Mon enfoiré aurait par hasard enfanté à droite et à gauche dans le dos de ma mère ? Cela serait une bassesse de plus et ne m'étonnerait pas ! Mais cela ne collait pas… Non ca ne collait pas avec ce qu'il avait dit. Il a dit que j'avais un autre père ? Depuis quand faut deux père pour faire un gamin ?
C'est toi qui m'envoi ce paumé, pour m'empêcher de faire ce que tu redoutes… Tu me l'envoi, une dernière carte dans ta main, une sorte d'atout dans la manche pour éviter de perdre face à un simple mortel !
Oui, cela doit être cela.
Cela ne peut pas être vrai ?
Comment cela se pourrait-il ?
Ses yeux n'ont pas l'air de mentir. Ils semblent paniqué. Oui, il a un regard paniqué, un regard affolé. Il a peur de mourir en essayant de me sauver. Il a peur de glisser, de glisser, sur cette neige fraîche et traîtresse. De glisser, mais surtout de tomber. Oui, de tomber, encore et encore… De tout perdre dans cette chute. Notamment sa vie. Sa vie lui qui, son regard le trahît, y tient énormément. Il ne s'est pas qu'après cette chute, il s'envolera tel un oiseau… Il ne sait pas tout cela lui !
Il a dormi la nuit dernière lui… Il n'a pas eu le temps de creuser la question… Mais moi… Oui moi, j'ai eu du temps. Du temps pour y réfléchir, et j'ai compris ! A quoi bon vivre pour voir les autres mourir ? Et surtout à quoi bon vivre pour les autres puisque je n'ai personne qui vit pour moi ?
Tu veux quoi ? Tu veux ma main ?
Tu ne l'auras pas. Non tu ne l'auras pas. Pourquoi tu l'aurais, pourquoi te l'a donné ? J'y gagne quoi, moi, hormis une nouvelle souffrance ? J'y gagne rien, et c'est lui qui gagnerais… Il s'amuse avec nous, depuis qu'on naît il est là. Mais je ne suis plus le sentier tracé sous mes pieds, je déjoue son destin, e il ne veut pas. Il veut que je meure quand il le voudra, pas avant. Et bien, je dis non. On n'est suffisamment impuissant dans sa vie. C'est toujours le nez collé à la fenêtre que j'ai regardé mes jours se dérouler. Cette fenêtre, cette même fenêtre qui me rendait libre, elle était une barrière entre moi et ma vie. Je la regardais se passer, impuissant. De sa vie on n'est pas acteur, mais spectateur. Alors, je veux au moins pouvoir décider de ma mort. Oui, je le crierai s'il le faut ! Je le hurlerais ! Je choisis mon heure, et j'ai choisi ce moment là ! Et tu n'y pourra rien !

Je croyais avoir réussi à l'apaiser. Je pensais pouvoir à nouveau lui demander sa main… J'avais tort.
Il s'était remis à s'agiter dans tous les sens, et je sentais qu'il voulait encore tomber et mourir. Cependant, il s'était arrêté. Il y avait donc une faille, un endroit de ce mur moins solide où il suffisait que je frappe à grand coup pour le faire céder. Pas trop fort par contre, pour éviter qu'il s'effondre, mais pas trop faiblement, car le temps pressait.
"-Adam, des gens qui vous aiment, vous attendent… Vous n'êtes plus seul Adam.
-Qu'en savez-vous, vous, de la solitude ? Rien, rien. Même en pleine foule, même sur cette terre où nous sommes six milliards, on est seul. Il ne suffit d'un soi disant père et d'une autre sœur pour que je ne sois plus seul ! Et comment pourraient-ils m'aimer, puisqu'ils ne me connaissent pas ?"
Mince, il était têtu, ce bougre ! Il réfutait le moindre de ses mots. Mais ils n'avaient plus le temps… Ils ne pouvaient discuter tranquillement, comme de vieux amis, au coin du feu.
"-Adam bon sang ! Revenez à la raison !
-La raison ? Ce n'est pas un peu trop relatif ? C'est quoi une attitude rationnelle ? C'est faire ce qu'on nous demande ?
-Vous avez besoin de dormir, vous êtes à bout et vous manquez cruellement d'affection et d'intérêt. Adam, et vous vous suicidez, ce qui vous semble être la seule chose à faire ! Mais non… Vous vous trompez !"
Il semblait être encore plus lourd maintenant que quelques secondes auparavant.

Il ne semble pas mentir pourtant. Et si c'était vrai ? Si quelqu'un l'attendait ? S'il lui restaient des membres de sa famille anxieux et inquiets de son sort ? Si ce Jacques ne mentait pas, et s'il essayait de le sauver avant qu'il ne commette l'irréparable, l'irréversible…
Si quelqu'un se souciait de lui… Enfin…
Devait-il saisir cette occasion ? Etait-ce un de ces choix, ceux dont parlaient Nicolas Sermon ? Avait-il pour la première fois de sa pathétique vie, le choix de faire quelque chose ? Que devait-il faire ?

Lui, il avait le choix. Elle, elle ne l'avait pas eu. Sa bien aimé avait juste traversé la rue. Est-ce interdit de traverser une rue ? Il y a t-il quelque chose de mal, à traverser une rue ? Que lui reprochait le conducteur ? Pourquoi ne s'était-il pas arrêté, que faisait-il derrière son volant ? Ah oui, c'est vrai, il dormait ! Somnolence, il dormait. Il s'était endormi !
Mais elle, elle ne le savait pas. Elle, elle ne s'était pas endormi avant de traverser. Elle, elle ne pouvait rien y faire. Elle n'avait pas le choix.
Par chance, il aurait pu la manquer. Mais elle n'avait pas eu de chance.
Lui, il avait le choix. Personne ne l'avait poussé dans ce gouffre, et quelqu'un lui tendait même la main… Une dernière chance, un dernier choix…

Ce serait simple… Il lui suffirait de lever un peu la main, d'attraper celle de Jacques qui le remonterait alors sur le bord. Mais… Mais…

Il le voyait hésiter… Il devait absolument le forcer à prendre une décision, et la bonne de préférence le plus rapidement possible…
"-Pensez vous que votre mère vous volerait à l'homme de sa vie ? Pensez-vous que votre sœur vous spolierait aux yeux d'une autre sœur ? Pensez vous que votre amoureuse voudrait vous avoir à l'instar des nombreux moments de bonheur qui vous restent à vivre ?"

Dans un dernier et ultime effort, Adam lui tendit la main…


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