Le dernier contrat
de Jacques Olivier Bosco




Un homme, en imper et chapeau mou, il attend.
Il sort une petite flasque recouverte de cuir usé, il s'en envoie une lampée, puis referme la flasque. Il s'allume une gitane, il réfléchit, l'alcool le met un peu dans les vapes.
"J'ai buté des politiques, des gangsters, des milliardaires et des pourris. Et même, une fois, une femme."

C'est la grande banlieue, il fait nuit, c'est l'hiver mais l'homme n'a pas froid, il ne sent rien. Une heure qu'il attend, immobile, comme un crocodile.
"Quand on a ça dans le sang. Tuer. C'est un métier, c'était ma vie. Mes employeurs c'étaient des cadors, des affranchis ou des cartels, des associations de malfaiteurs."
Il tire fort sur la cigarette, il a les doigts qui tremblent, il est habitué.
"Pas des associations de locataires. Le syndicat du crime…pas le syndic de l'immeuble."
Il jette la clope par terre et l'écrase, il entend le râle qui monte et qui descend dans sa gorge, comme un vieux wagon qui crisserait dans une mine de charbon, une mine de goudron. Il ne tousse plus, de peur d'y laisser des lambeaux de chairs. Alors il laisse la crasse encroûter ses bronches. Il n'en n'a rien à foutre, ça fait dix piges qu'il ne parle plus à personne. Dix piges que son dernier pote a canné.

Y'a un mec qui vient d'apparaître en bas de l'immeuble au coin de la rue. Julot se colle contre le renfoncement de porte qui lui sert de planque. Il est couvert de nuit, personne ne peut le voir, il observe.
"Le gars avait dit minuit, après Jour de foot… l'avait raison."
Le mec traîne un chien au bout de sa laisse, il est en robe de chambre, avec un slip en dessous.
"En robe de chambre, putain, si c'est pas misérable."
Julot sort de sa cachette.
"Plus de vingt piges que j'ai pas refroidit de cave."
Il sort son flingue, un vieux 45 qu'il graisse tous les jours depuis vingt piges.
"Putain… Vingt piges!"
Il tire sur le chien "PAM! PAM!" deux balles qui lui arrachent la tête, le clébard il reste un moment debout avec un geyser de sang à la place de la caboche, on dirait un volcan en éruption, Julot n'a jamais vu ça. Il regarde le mec à coté du chien, il est pâle, il est paralysé, ses jambes nues et maigres, trahies par l'ouverture de la robe de chambre, tremblent en s'enfonçant dans le bitume et sur sa gueule se tord une vilaine grimace, de l'incrédulité déformée par la terreur.
"Ce con a un slibard trop large, y'a ses couilles qui dépassent et elles jouent des castagnettes…"
Julot regarde le mec, puis bute le mec "PAM!" une balle dans le ventre, il sait que ça suffit, le mec va pas crever tout de suite, Julot s'en fout.
" C'est gratos. Et puis merde, buter un clebs, ils m'ont pris pour une fiotte ces cons, qu'est ce qu'ils croyaient!"
Le gars baigne dans son sang, dans le sang de son chien, le geyser s'est épuisé, plus un bruit, plus personne ne bouge. Les coups de feu ont réveillé tout le voisinage, mais personne ne bouge.
"C'est la terreur dans les chaumières."
Julot s'allume une gitane, il avance vers ses refroidis et les regarde de prés.
"Ca y est, le cave a crevé, pauvre gars, c'était pas ton jour. C'est comme ça…
Il regarde autour de lui, c'est toujours le désert, les façades restent muettes, il sait que là haut ça téléphone aux flics. Il est bien au mitan de la rue, le cadavre du pante et de son chien à ses pieds.
"C'est fini, je vais attendre maintenant."

Il repense à son projet, il voulait finir noblement, sur un contrat. Mais il n'y avait plus de contrat. Il fallut en dégotter un. Un moment il pensa aller aux States, ou même en Russie.
"Conneries…"
Puis il avait trouvé, une sorte d'erzast de contrat. Un an de recherche pour en arriver là.
Une concierge qui voulait faire disparaître le clébard d'un de ses locataires.
"Un putain de clébard…"
Rendez-vous fut pris au jardin des plantes, prés de la fosse aux crocodiles, un vieux truc pour impressionner le chaland. Chapeau vissé sur le crane, col d'imper remonté, lunettes noires… Julot avait empoché le fric.
"Ca sera fait dans le mois…"
Vingt piges qu'il attendait. Un clébard!

Maintenant le clebs n'emmerdera plus personne, mais ce n'était pas son affaire de chercher à comprendre, une des règles du métier. Le mec non plus, il ne fera plus chier personne.
"J'allais pas me contenter d'un clébard!"
Tant pis pour le cave, il méritait peut être, ou peut être pas.
"J'étais son destin, et lui le mien…"

Les sirènes, enfin, les lumières rouges et bleu qui flottent sur les murs, les pneus qui crissent, les portières qui claquent, les cris, et les projos en plein dans les chasses.
Les portières qui claquent… Julot ferma les yeux, juste après la guerre, Pierrot avait sorti la Sten, le grand Jo tenait le cerceau de la Traction et lui, il couvrait la rue, une nuit froide, l'encaisseur avait morflé d'une rafale, c'était son blot pour lâcher la mornifle, chacun ses choix…
Julot venait de faire le sien.

Il lève son flingue, un des flics crie aux autres de se planquer. C'est le grand calme plat, des chuchotements, le cliquetis des armes, les gyrophares tournent, tout doucement, éclairant les visages de bleu, de rouge, de blêmes.
Les quatre flics braquent leur Manhurin, y'a un type là bas, en plein milieu de la rue, il porte un chapeau et un imper comme les gangsters dans les films de Melville et à ses pieds, y'a le corps d'un mec. Et d'un chien aussi. Pourquoi un chien?
"Hé! Lâches ton arme là bas! Lâches ton arme!"
Les yeux des flics ne quittent pas le type, il bouge pas, il tend un flingue, le commissaire réagit, enfin.
"Tirez! Putain tirez!"
Trop tard, le 45 de Julot vient de lâcher trois valdas, trois pralines si vous préférez, elles sont parties toutes droites dans un fracas de bombardement.
"PAM! PAM! PAM!"
Le projecteur a explosé, le commissaire est effaré, aucun de ses hommes n'a tiré, y'a Frédo qui a hurlé et Jojo se roule par terre, son flingue a volé sur les pavés, la moitié de sa tête aussi.
La fliquette Nassira est derrière la portière ouverte, les autres cons, ses collègues, s'étaient collés au projecteur, le type a voulu se nettoyer les yeux, elle va l'aider. Son Glock saute dans ses mains en poussant des petits aboiements brefs.
"POUM! POUM! POUM!"

Julot a bien visé, les caves attendaient les balles faut croire, se planquer derrière un projo…
Il voulait finir en beauté.
"Faut que j'en bute au moins deux, après ça ils peuvent bien me fumer, je passerais pas pour une tante…"
Au yeux de qui? Pensa t-il soudain. Son bras restait tendu, il attendait. Il attendait que les petits éclairs blancs apparaissent, que les balles fusent en hurlant, vers sa tête, son torse, et qu'elles le transpercent. Parce que c'est comme ça que cela se passe, une balle on la stoppe pas, elle vous transperce, elle frappe et elle déchire et ça fait comme un uppercut quand elle entre, et comme un froid, quand elle ressort derrière, en emportant des morceaux d'homme.
Julot vit les trois petits flashes à une trentaine de mètres, juste en face de lui, il sentit un clapet se fermer dans l'intérieur de sa gorge, il serra les fesses, instinctivement, et la mâchoire.
C'est elle qui morfla en premier.

Nassira tirait sur sa Malbeuche, elle avait buté le mec. Il n'avait plus de dents, plus de gueule, plus qu'un trou sous son chapeau. Elle regardait ses mains, elles étaient toutes fripées, toutes tachées..
"Putain…"
Le type avait valsé, quatre balles comme au stand, tête poitrine ventre et couilles, c'était le tarif pour avoir tiré sur des keufs.
Un flic était mort, l'autre blessé grave pleurait sa mère, y'avait le clebs aussi, puis le type en robe de chambre et en slibard.
"On voit ses couilles à ce con." Remarqua Nassira. Elle écrasa sa clope sous sa Buffalo, tout prés de la tête du type.
Un de ses collègues s'affairait sur le corps du tueur, il sortit un portefeuille, un vieux croco qui sentait la naphtaline.
- Putain c'est quoi ce délire! Le flic tenait un papier mauve qu'il avait sortit du faf, Nassira regarda par terre, des tickets de rationnement de la guerre étaient tombés
- C'est oik ? Demanda la jeune fille en engouffrant deux plaquettes de Hollywood entre ses dents.
- Un ancien permis, c'est au vieux que t'as refroidi, un putain de vieux…
- Fais mater.
Elle déchiffra le papier, Jules Lemonnier, né à Ménilmontant, Commune de Paris, en 1910.
1910. La bulle de chewing-gum qui sortait de ses lèvres s'éclata lamentablement, elle se tourna vers son collègue.
- Tu sais quel age il avait ce fumier?
- Dis.
- Tu le croiras pas.
- Vas-y, raconte.
- 94 pinces.
- Quoi!
- C'est pas des blagues, 94 ans. T'imagines, putain, comment il a fait pour appuyer sur la gâchette?
- Mais merde, pourquoi il a buté ce keum, avec ce chien? Une histoire de voisinage?
Nassira regarda à nouveau les mains du vieux, dans l'une il serrait son flingue, dans l'autre, à demi-ouverte, y'avait une balle. Elle pensa ;
"Il a dû se l'envoyer par la poste…"
Elle regarda son collègue et lui répondit ;
- T'es loin du compte…
D'un coup de pied elle fit rouler la balle de la main du vieux, l'autre flic ne comprenait pas.
- C'est Quoi?
La fliquette avait pitié.
- C'est une balle, c'est ce qu'on envoie au gars quand y'a un contrat sur sa tête.
- Un contrat? Quel contrat? Et c'est qui qu'avait ce contrat?
- Laisses tomber va, t'es trop con…
Puis elle cracha son chewing-gum et alla faire son rapport au commissaire.

" 94 pinces… Putain, je voulais finir en beauté, crever debout, comme un vrai, un dur, rejoindre mes potes, les armes à la main…"

FIN


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