Série noire :
« Filière sanglante par où l'on fait passer la logique aux abois… »

Isidore Ducasse dit le Comte de Lautréamont (1846-1870)



Bottes de béton
Jacques Olivier Bosco

Texte Déposé à La Société Des Gens De Lettres



La banlieue, la cité


Ils n'y sont pas nés mais pour eux c'est tout comme, ils y sont.
Dire «chez eux » serait inadéquat en terme d'appartenance régionale, d'attachement au patrimoine ou d'instinct de conservation de l'environnement local (surtout lorsque l'on voit ce qu'il en est, du patrimoine et de l'environnement) et pourtant, c'est la seule et unique chose qu'ils puissent revendiquer, «chez eux ». Territoire de position strictement délimité, à protéger de tout ce qui est extérieur à soi, ou à ses proches.
Lieux dégradables et dégradés, qui plus est par ses propres habitants - les générations suivantes sensés construire et développer les acquis des anciens n'auront fait que détruire et user ces murs, non pas conquis mais reçut en récompense d'efforts fournis, comme pour se moquer, comme pour gratter la surface et se montrer la farce, la triste farce jouée à leurs pères, - on peut dire qu'ils y attendent, et mieux vaut ne pas savoir quoi, car même le mot illusion est étranger pour eux.
Pour ce qui est d'y vivre, au sens du manger-dormir-respirer cela correspond, mais au sens ou vivre c'est s'accomplir, tenter d'accrocher ses espoirs à quelque chose ou à quelqu'un, ne serait-ce que tenter, alors, la logique est aux abois.
Triste farce en effet que de se retrouver là, que de naître là, d'être là, plus que jamais, constante permanence, conscient de son être. La beauté, la fragilité qui va de la légèreté à la dureté, des femmes, la puissance et la volonté de l'homme, en cet endroit gluant, liant, la cité ; des bottes de béton !

Restent les tentatives. Éperdues d'innocence et dangereuses pour l'âme, ou bien stupides car mercantiles, ou tout simplement adéquates, logiques, jusqu'au-boutistes et alors terribles. Filières sanglantes matinées de désespoir.
Logique aux abois, filières sanglantes, c'est le début de l'histoire. Ouari dix ans et demi et Stéphane onze ans, deux mioches, deux morveux, deux minots, deux gniards, deux chiards, deux gosses, deux mômes… non pas des hommes, des enfants, en France aujourd'hui, oui mais… des enfants des cités.



Un drôle d'air qui débute là

Deux gosses. Vendredi soir, l'école est finie, les cartables jetés sous les bureaux sans avoir été ouverts, c'est la veille du week-end, des virées au centre commercial et des parties interminables sur la console, Pas loin de dix huit heure, la nuit pousse lentement le gros couvercle gris de la cité, le froid s'insinue d'autant plus, la buée rythme les respirations et les gens traversent les allées en faisant des petits pas pressés, serrés dans leurs vestes et manteaux à bas prix. Les mômes ont leur habitude, lundi, mardi ou vendredi après l'école, ne pas rester chez soi, descendre et traîner, ou s'asseoir. Attendre, voir, il n'y a rien a faire, rien d'autre à faire.
Ils sont là, le cul sur le béton, sur les marches d'escaliers menant à l'entrée de leur immeuble. Le bat 36. La grande Bornes, les Bergeries, Evry II, l'Ariane ou les Moulins, ce genre de cité, ce genre d'immeuble d'une hauteur de huit étages, avec ses boîtes aux lettres éventrées, ses néons cassés et ses bas de murs intérieurs et extérieurs tout tagués le « bat » est similaire, exactement semblable, sinistre et morose, à ses dix-neuf clones (la cité compte quelques vingt immeubles) entrecoupés de grandes allées sales, d'espaces vert démunis de vert et d'esplanades de béton gris, comme le ciel ici.

Un gros poste à cassette bombardé d'autocollants à la gloire du PSG balance du rapp trois marches plus haut, du rapp Français, NTM, Assassins, du Hard Core. En face, de l'autre coté de l'allée, le même immeuble, les mêmes marches, une bande occupe la place. Une douzaine de garçons entre vingt et trente ans, couverts de doudounes, bonnets aux raz des yeux, certains gantés, d'autres masqués de lunettes noires, affichant tous virgule géante, crocodile ou chevrons sur leurs vêtements. Les mains happent l'air, faisant la nique au froid, ils palabrent et fument, certains en gesticulant, dansant presque.
Les deux gamins matent le spectacle avec des yeux comme au cinoche, tentant de deviner leurs propos, imaginant des prépa de coups fumants, braques ou règlements de comptes. C'est ce qui inspire, c'est vrai, à voir les grands. Les mains s'agitent comme armées, les regards passent du mystère à la haine, tous leurs gestes empèsent la violence, les rires eux même sont menaçants. Des braqueurs ça ? Des tueurs ? Ou tout simplement des faiseurs, des branleurs ? La vérité, la vérité c'est qu'ils parlent de gonzesses, et encore, pas comme les jeunes des années soixante. Reviennent plus sur le trottoir des noms de chanteuses ou d'actrices de porno que d'amies du coin et surtout pas celui de la sœur du collègue, houlla, surtout pas.
Mais à dix/douze ans Free-Wheel et Billy-The-Best - les deux gamins se font appeler ainsi, c'est le truc du moment les «codes » pour se nommer, cela fait truand c'est ça - sont loin de penser qu'une de leurs copines ou chanteuse préférée puisse susciter autant d'agitation verbale.

Billy, par ses traits fins, son sourire timide mais constant fait rêveur, gosse. En tout cas plus que Free, dont les traits aussi sont fins mais l'expression qu'il leur donne le rend dur, presque méchant. Presque parce que gamin quand même, comme s'il n'aimait pas perdre, vérité en fait, croire que perdre c'est pas ça la vie, alors qu'en fait c'est exactement le contraire. C'est ça la vie. Perdre. Mais Free est encore gosse et ce jour, peut-être plus particulièrement, il fait la gueule.
Les mômes ont lâché du regard le spectacle d'en face. Chacun semble laisser traîner ses pensées dans ses yeux. Ils ont pour habitude de parler sans se regarder, comme les truands, pas encore avec la main devant la bouche, comme ceux que le FBI fait surveiller par des sourds lisant sur les lèvres, mais dans le style. Toujours le style.

Free-Wheel se décide à lâcher le morceau qui lui bouffe la tête.
- Putain ! Quand je pense à ma grand-mère, elle est toute seule à l'hospice, toutes ses copines sont parties en car au Portugal.
- Elle a pas été ?
C'est naïf qu'il dit ça Billy.
- Non, elle avait pas assez de neut's pour le voyage. Et j'ai même pas de quoi lui acheter des fleurs ! Putain ! Mon père il a pas de tunes, ma mère elle a pas de tunes et moi j'ai pas de tunes, ça commence à foutre les boules.
- Moi aussi je voulais acheter des fleurs. Y'a Fancy la copine à ma sœur qu'a fait une O.D et elle est à l'hosto.
- Ouais ? Pas vrai ! T'as le béguin toi ? Putain elle a quatre ans de plus que toi.
- Et alors, je sais qu'elle m'aime bien, elle l'a dit à ma sœur.
- A Dalila ?
Free s'est trahi, il a regardé Billy en disant cela, il a souri surtout. Un sourire doux. Rêveur Free-Wheel, lui aussi.
- Ouais Dalila. Elles se font la gym ensemble, au foyer. Pourquoi ? Elle lui a dit, écoute ; Ouari il est sympa je l'aime bien. Je lui ai donné des vidéos l'autre oif. Elle m'aime bien. Elle... Pourquoi ? Tu veux lui demander à Dalila ? Oh ? Tu veux la voir en privé, ma sœur ?
Billy regarde son pote à son tour, sourire pareil mais comique. Rigole.
Free se doit de contrer ça fissa, il connaît son ami. Il l'imagine bien, dès ce soir, en train de charrier sa petite sœur, plus jeune d'un an tout juste. Mais sa petite sœur quand même et qui tape dans le zén de son pote.
Il lâche, méchant ;
- Elle aime surtout bien la shooteuse ta copine.
- Ouais… Il le sait Billy. Il reprend. Et bien je peux te dire que si j'avais du fric, putain ! Du fric, du fric ! (Les deux mots se sont emballés, des ressorts sous les lettres qu'on écrase avec le pied et qui viennent encore de s'échapper, mais il s'éparpille déjà au loin, Dufric !) Je la sortirais de là et on se barrerait tous les deux ! Je suis sûr que ça marcherait.
- Oh lui, ça y est, y se prend pour « Taxi-driver ».
- Qui c'est celui là ? Il est de la cité ?
- Mais non crétin c'est pas un code comme toi c'est Billy-The-Best et moi Free-Wheel ! C'est un film que j'ai vu à la téloche ou le mec y bute tous les dealers, y devient complètement barge. Ouais, louf complet le mec !
- Ah ouais… Et ! T'as vu hier aux infos, le mec qu'a braqué la banque, putain, il s'est pris 80 plaques et il a disparu dans la nature.
Free fait silence, ses yeux se mettent à mitrailler l'air, son cerveau chope la température, la pression monte et la soupape fait des fuites ; il fulmine, entre les dents, pour de bon ce coup ci et comme les vrais. Et vrai que cela en à l'air, une sacré chanson qui débute, là, sur ces mots ;
- Putain Billy, putain… C'est un truc comme ça qu'on devrait faire, sinon on la verra jamais, la couleur de l'argent.
Billy y touche des yeux et des oreilles, la température, ça lui chauffe dans l'esprit, c'est sérieux.
- Sûr Free, sûr… T'as raison. Si l'occasion se présente je t'assure que j'la rate pas, merde, je vais pas attendre la retraite pour crever dans la déche !
- Tu l'as dit Billy, tu l'as dit… Ils pensent à tous ces vieux qui les entourent, encore plus raide après toute une vie de dur labeur. Il pense ; « Putain ça fait chier ! »
- Ecoute, y'a qu'à y réfléchir sérieusement, okay ?
- Okay Free, tape là mon frère, on le fait. On le fait.
- On le fait !
Ils se tapent mutuellement la main en fermant les yeux. Pourquoi en fermant les yeux ? Parce que cela claque beaucoup plus fort dans la tête et que sur l'intérieur des paupières, à ce moment là, il y a comme un flash qui s'étale et qui part ensuite jusqu'au plafond noir, tout en haut, dans un coin de l'esprit. Il reste alors une sorte de petite étoile accrochée, permanente et parfois clignotante, comme pour rappeler à tout moment, « Hé gars ! N'oublie pas, t'as tapé là ! T'as promis un truc, okay ? Alors ne t'endors pas, où je m'éteins et après pour avoir des étoiles dans le grenier, rêve ! »
Deux secondes de gosses.

Une musique funk, violente et très forte envahi subitement le coin de cité. Rebondissant, tapant et se répercutant sur les façades d'immeubles, comme projetée par autant de haut-parleurs, les basses en deviennent palpables. Le Rapp du poste des deux kids se fait littéralement écrabouiller, implosant d'une disparition radicale
Arrive une BMW rouge, décapotable, elle glisse lentement devant eux comme un train sur le quai. La voiture se laisse conduire par une masse noire, crâne rasé, une brute. Quatre-vingt-quinze kilos de muscles, deux kilos de bimbeloterie et quelques grammes de cervelle s'enfoncent dans le siège en cuir rouge, lui aussi. La caisse s'arrête au milieu de l'allée.
Le chauffeur-DJ (les enceintes du cabriolet battent en puissance la sono de la mégaboite du Pont d'Orly) arbore crânement, c'est le mot, bagouzes, gourmettes, montre(s) et chaînes autour du cou (du genre collier de clébard) en OR massif et lourd sur sa peau chocolat, luisante comme une nappe de pétrole.
Les jeunes d'en face cessent leurs palabres et plébiscitent l'arrivant à coup de claques dans les mains, de levés de bras, sifflements et autres manifestations dignes de chimpanzés acclamant le retour de leur chef Tarzan.
Le beau black baraqué, au volant de sa Béhème, se fend d'un grand sourire dévoilant ses canines incrustées de diamants. Mi homme mi bijouterie, mais aussi mi armurerie et droguerie…

Alors que leurs aînés de l'autre coté de l'allée accueillent l'arrivant comme un roi Mage chargé, il est vrai, de trésors aveuglants (c'est peut-être pour cela d'ailleurs qu'il porte d'énormes lunettes de soleil, ici, en banlieue parisienne en plein mois de janvier), Free et Billy crachent sentiments haineux et rêvent d'explosions de voitures de manière proportionnellement inverse. Le mépris et le dégoût le plus intense fusent de leurs regards.
Free-Wheel tire un méchant molard trois marches plus bas ;
- Téma c'est ce gros porc de D-Day. Ce fils de pute de dealer, il a déjà enterré un cousin à moi.
Billy acquiesce, sans plus, il crache comme une essoreuse, alors…
- Ouais, y fournit Fancy la copine à ma sœur. Shouffe comment qu'il fait son bouffon.

D-Day sort de sa caisse en se déhanchant sur le rythme puissant d'un bon vieux « Kool and the gang ». Hilare, c'est le bizness prospère, la coco tourne à donf ces derniers temps, alors ça le rend jovial. Il enchaîne deux pas de danse et aperçoit les deux gosses qui le mate de l'immeuble d'en face. Ça le stoppe, ces deux niards il les saque pas.
- Ben tiens, qu'il gueule, c'est pas les deux schtroumpfs du bloc ? Hé les morveux ! Qu'est ce que vous foutez là ? C'est pas l'heure de Dorothée ? Ou les télétubbites alors ? Arf ! Arf ! Arf ! Télétubites ! Elle est bonne celle là ! Pour les p'tites bites, Arf ! Le black se marre pour de bon, ses potes reprennent en chœurs et ça fout la haine de se faire vanner, sur son territoire qui plus est.
Free-Wheel fixe ses Nike en marmonnant.
- Je te nique ta mère, gros pédé suceur de rats !
D-Day a compris qu'on l'insultait, son corps gèle ses mouvements et tous les rires s'arrêtent. Sa main, baguée à mort, remonte lentement sur son crâne de bowling accompagnant sa paire de Ray-Ban et dégageant deux yeux au regard plus froid et plus tranchant qu'une plaque de verglas en suspension. Regard à éviter, au pire sur lequel il vaut mieux glisser au risque de s'y couper. Dérapage déconseillé. D.Day n'a entendu qu'un mot (enfin deux) ; « ta mère ! ».
Ses mâchoires se crispent, la masse est hors contrôle, cela se sent aux palpitations saccadées du nez, comme se retroussant. Billy l'observe et pense au film « The Hulk » qu'il a vu y'a pas longtemps. Une vraie bête, sauvage.
Tandis qu'il parle, des billes d'acier semblent rouler, frémir, sous sa peau, le long de ses biceps, triceps, quadriceps et cinq à ceps.
- Qu'est ce que t'as dit connard ! Répète ! Qu'est ce que t'as dit !

Billy jette ses yeux sur le sol, espérant crever le béton. Free-Wheel ne jette rien, aucun regret, aucune peur, il regarde fixement le black, sans rien dire, embrasant un peu plus sa fulmination, sa fièvre quoi. D-Day continue à faire le gros dur méchant mais reste prés de la voiture ;
- Vas-y petit con, répète ! Répète enculé ! Que je t'éclate ta gueule de morveux !
Les billes sous les muscles sont devenues des balles de golf, impressionnant, la brute plisse les yeux dans un effort palpable, on a mal pour lui, tentant de faire exploser le gosse avec son mental. Le faire exploser de peur comme cela se produit à l'accoutumée mais là, nib. Le bide, rien n'y fait, Free-Wheel se la joue commando suicide. D-Day en perd ses moyens, il n'a pas de plan de rechange, il va devoir agir.

A ce moment, une porte de cave située sous les escaliers où se trouve la bande, disparaît dans une pénombre intérieure laissant alors apparaître, comme surgi du néant, un autre beau grand black. Pitt-Bull (c'est son code), le frère de D-Day.
Un physique de basketteur-footballeur américain, il mate la scène puis gueule à l'intention de son crétin de frère.
-Hé ! Dé-Daille !
Moqueur. C'est l'aîné, cela se sent, plus que ça, le chef, le Duke ! (Prononcer « Diouque ») Un mec qui en inspire, du respect, même si son kif à lui c'est les armes, et donc, le désordre social.
Débute alors un échange de propos sur le thème du «Bouge-toi le cul ! Mais je… J'en ai rien à foutre con de négro ! T'as pas honte d'emmerder des gniards ! Le bizness d'abord ! Ramène ton cul fissa ! »
D-Day a comprit qu'il y avait du fric à ramasser quelque part, il en oublie complètement les deux gosses et se rue vers l'appelant. Au passage il jette les clés de sa caisse à un de ses potes qui, deux minutes plus tard, emmène la bande «tourner » dans la cité et par la même, diffuser la «bonne zique », du Mad Lion, EPMD ou Smif-N-Wessun, tout ça piqués dans la Playlist à Joey Starr.

Billy souffle l'équivalent d'une bonbonne d'oxygène à la manière d'un pneu crevé. Visiblement soulagé, mais aussi soufflé, c'est le cas de le dire, par le courage de son ami. Il sait comment réagir, garder son calme, plus encore que d'habitude, comme la fois ou ils se sont fait pécho par les condés avec un scooter «tiré ». Le courage, avec le mot rage, c'est noble, c'est respect. Il lance quand même un regard admiratif à Free en disant ;
- T'es un malade, comment tu l'as traité ! C'est un connard ce type, il aurait du faire flic.
Free a le regard haineux, faut dire qu'il venait, juste avant l'arrivé du black, de cogiter sur sa situation, et ça…
- Il nous lâchera jamais ou quoi ? Faut toujours qu'il nous emmerde. Un jour je le buterai ce bâtard !
Sans commentaire.
Billy se lève.
- Ouais (laconique), bon, ben moi je me rentre, y'a ma tante à la maison et faut que j'y sois.
Son pote l'imite.
- Moi je vais zoner encore un peu. Because mon père il a reçu le carnet de notes, y vaut mieux qu'il dorme quand je rentre.
- Allez, ciao, à deum.
- A deum.

Billy rentre en se traînant dans l'immeuble numéro 36 aux boîtes aux lettres éventrées et aux bas de murs, intérieurs et extérieurs, tout tagués.
Free part, comme un cow-boy solitaire, au travers de la cité, il y a encore des gens qui rentrent de la ville, il ne les voit pas, et eux non plus d'ailleurs.
Le crépuscule s'étale en allumant les lampadaires progressivement, diffusant alors insidieusement leur jaune lumière, blafarde et glauque, apte à vous bousiller le moral. D'une manière à ne pas y croire tellement c'est horrible comme sensation.
Un soleil couchant, en banlieue, ça fait presque peur. Peur au cœur surtout.


II. En avant la musique !

Free quitte la cité.
Pour cela il traverse un grand terrain vague, dont la présence inamovible dut servir à disperser quelques fonds dans des poches d'élus ou d'entrepreneurs, un gymnase devait se monter il y a longtemps. De nos jours le terrain sert quand même à la pratique de certains sports, moins académiques que prévu il est vrai, du genre démontage et brûlage de voitures, braquage, tabassage, tirage de meufs non consentantes et piquage de bras, entres autres. On y trouve de tout et n'importe quoi, cela va du cadavre de chien, pour ceux qu'on voit, au tiroir caisse éventré. Même les gitans, pour une fois qu'on les accueillait, avaient refusé d'y loger, c'est pour dire l'état. Et l'ambiance.
Pour les érudits on pourrait comparer l'endroit au fameux « no man's land » qui séparait Berlin à l'époque ou les dirigeants jouaient au monopoly avec les peuples, quoi qu'il y en ait qui continuent encore, cela doit être le virus du jeu.
Enfin bref, cela y ressemble.
Plus encore à ce moment avec la nuit bleue et jaune de la banlieue, irréelle, on y voit presque comme en plein jour, sauf que les ombres sont beaucoup plus obscures, comme des gouffres, et cela fout méchamment les foies. Même pour un Free-Wheel qui, pourtant, y est pratiquement né. Normalement la nuit, mais là ce n'est pas encore la nuit, personne ne s'y aventure. Une vraie règle dans la cité, l'endroit est une sorte de trou noir de l'espace, si on tombe dedans, c'est fini.
On l'appelle «la frontière ».
D'un côté le large étalement des immeubles carrés et décalés de la cité, de l'autre le début d'une petite ville, sorte d'ancien village trafiqué qui, par ce fait et encore une fois malheureusement, n'a rien d'humain. Reste de banlieue d'antan, de ghettos ouvrier d'après guerre, petits pavillons pourris garnis de vieillard barricadés et immeubles fait de bois et de gravats, pour la plupart murés et infestés de rats.
La palissade de planches vermoulues passée, Free se retrouve dans une ruelle sombre et humide. Il ressent cela en se tordant les chevilles sur les pavés disposés en vagues, brillants constamment car recouverts d'une fine pellicule de gras et de gomme automobile. Avec ses trous béants (certains ce sont servis en pavés pour se monter des cheminées) emplis d'un mélange d'eau et de gazole aux reflets instables, et ses touffes d'herbes imbibées de pisse canine, il vaut mieux ne pas casser sa binette dans le coin. La rue aux cailles, ancien marché de la volaille qui abrita un temps, ironie des lieux, une annexe de commissariat dévolue à la cité. Fermée, abandonnée suite à une saute d'humeur ministérielle, le local fut incendié et caillassé par vengeance. Ou par dépit.
Une atmosphère un peu fantastique, filmique, l'accueille. Ici la nuit est chez elle, presque vivante, c'est le froid ou l'hiver qui rend ça. Sorte d'ombre immense recouvrant tout, empoignant les âmes, frottant sur les yeux, la peau, le décor de cette rue lugubre comme créé pour elle.
Etrange rue en effet. Ses pavés ondulants, comme sa ligne cabossée partant vers l'infini ; c'est la brume l'infini, en l'occurrence. La brume, voilà le bizarre, du brouillard ici, dans cette ruelle, et non là-bas, tout à l'heure dans la cité.
C'est ce qui donne cette impression de ruelle perdue dans une ville froide et portuaire, collée, mouchée à la mer du Nord. Comme dans ces films d'avant guerre, cette mer noire et froide qui appelle la mort, aux reflets effrayants parce que brillants comme des yeux.
Manque plus qu'un barrissement de corne de brume, un cargo fantôme entrant dans le port, par exemple.
Free adore se faire ce genre de film. Dés que l'occasion se présente il délire, il part. Rimbaud après l'heure, sans le savoir, sans le vouloir. Mais cela ne dure pas, ce soir il a la haine, ça l'a pris depuis sa discussion avec sa mamie dans l'après-midi. Et ça ne part pas. Il sent qu'il doit agir, obligé, cela ne se passera pas comme ça. Non, pas ce coup ci.

Au bout de la rue, un halo jaunâtre, partant de la porte embuée et vitrée d'un troquet miteux, jette de la chaleur sur les pavés.
Avant même de pousser la battante, rien qu'au contact, Free entend déjà les conversations titubantes et graveleuses, suffoque déjà aux relents de Gitanes maïs et autres Marlboro consumées, et surtout, affronte déjà le regard puant et indésirata (mais obligé) de l'ogresse tenancière.
Il entre et subit ses prévisions, sauf la patronne, tiens, elle est pas là dirait-on, se dit le garçon. Bonne donne, c'est son fiston, Triton, qui officie ce soir.
Troquet classique de quartier, Tababar, Bar à tabasse de base comme il en cours dans les villages et les banlieues. Il doit être vingt heures et l'apéro a vu passer son lot d'habitués ne laissant dans son sillage que les enclumés quotidiens, mi-homme mi-comptoir, les manches du dessous couvertes de paillettes argentées, équivoques du frottement-nettoiement persistant de leur part de zinc.
L'endroit était à l'origine une petite boucherie, on y voit encore au plafond les tringles en acier munies des crochets qui devaient, à l'époque, servir à trimballer les quartiers de bœufs. De forme rectangulaire, pas immense, le comptoir coupant tout le tiers droit, le sol recouvert d'une sciure qu'on ne change qu'une fois la semaine et, malgré leurs absences, cette impression de descendre quelques marches en pénétrant. Le genre de lieu, tout carrelé de froid et de blanc, qui n'inspire du réconfort qu'aux forts habitués. Habitués de la poivrade surtout.
Ce soir il n'y en a que trois, note Free-Wheel. Deux au comptoir, collés, et un sur une chaise d'une des trois tables de la petite salle. Le dos voûté, le cou tendu comme un condor, le regard embué, écarquillé et complètement largué, fermé. Ou alors comme s'il avait les yeux fermés ouverts. Bituré complet quoi, le mec. Il mate sa déroute et sa vie, il s'y perd semble-t-il, dans le vide, le néant le plus flou, en avance sur l'heure quand même.
Juste après la porte, sur la droite, le comptoir tabac prolongé par le comptoir tabasse se finissant, peu avant le mur, par la porte des chiottes, invitation a l'abîme final. Ainsi les gus du comptoir n'ont qu'à glisser, en se tenant à la barre cuivrée du zinc, jusqu'aux gogues et revenir de même. Comme sur un navire en pleine houle, ils agrippent le bastingage pour se déplacer sans tomber à la baille. En plus le water est tellement restreint qu'on peut pisser, ou gerber, en appuyant la tête contre le mur d'en face. Enfin, plutôt contre le tuyau de la cuve de chasse qui descend au binet, ce qui fait que quand on tire la chasse, avec le front contre la ferraille humide, on ressent toutes les vibrations et le froid de la flotte qui coule d'un coup. Les gars ont l'impression que cela leur lave le cerveau. Ils repartent d'attaque.
Triton est perché sur un haut tabouret derrière la caisse et dos au mur de clopes qui tapisse le coin tabac du bar. Le nez constamment plongé dans un magazine «pour adulte », vraiment adulte à voir la qualité amateur et le format de la revue, cachant ainsi sa face toute fripée.
Henri, puis Riton, puis enfin Triton après que sa mère, l'ogresse, l'emmena chez le docteur se faire brûler la gueule à coup de laser pour cause d'invasion bubonique, d'acné galopante et purulente, un truc terrible, à la Bukowski ! Il avait gardé, pareil, les bandages sur la gueule pendant deux semaines. Le problème est là, deux semaines au lieu de trois jours, il les a enlevés trop tard. Faut dire que ça le démangeait, à rendre fou disait-il, faut dire surtout que c'est sa mère qu'était sensée l'emmener se faire renouveler le pansement tous les trois jours. Triton s'en est chargé lui-même, le pauvre, ça lui a déchiré la face. Il a remis d'autres bandages par la suite mais les cicatrices sont restées, lui donnant un visage de papier froissé. Du coup il sort plus du bar, plus d'école, plus de cité, plus de parties de ballon, à douze ans ça tue. Sa mère trouva un nouveau prétexte à son malheur, après la fuite de son mari, pour picoler, et la vie continue. N'empêche, Triton, il est pas con. Il sort pas mais il a tout ce qu'il veut. Il aurait pût sombrer dans la débauche ou quoi, mais non, malgré il est vrai les magazines qui lui cachent la gueule, son truc c'est l'internet. Il possède une super bécane, comme il dit, et compte bientôt monter son site. Un truc du style fan-club de « sexy-plus » ou « Porno-folio » mais quand même, un truc de grand, on peut le dire.

- Salut Triton.
Balance Free. Il s'est posté face au guichet clopes et mate, intéressé, les poses cambrées des Thaï ou des Viets au sourire figé et glacé comme le papier de la couverture du magazine.
-'Lut Free. Lâche Triton sans bouger.
Les deux mecs au comptoir viennent d'arrêter leurs échanges verbaux et prennent la pause, un profil cachant l'autre, ça cuve se dit Free, il observe, belle image.
Le premier, celui qui cache l'autre, a de la mousse de bière séchée sur le bas de la moustache. Observateur, le gosse note que les gars ont commencé tôt vu que c'est au rouge qu'ils carburent à présent. Une bonne tête de vainqueur, un beauf en puissance, aviné et tordu dans ses fringues de chômeur de naissance. Survêtement bleu marine de chez Tati avec charentaises et casquette assortie à carreaux marron. «Le prototype, le portrait type du pauvre type » disent les NTM dans la chanson «Nique la police », peut-être un flic en retraite en fait.
Ah, ça y est, la chose s'exprime. Forcément fort, pour son voisin forcément poivré, séniles au rouge qui tache, les deux.

- Et ben moi ! Je te lui aurais mis une balle dans la tête à c't'Arabe ! Et c'est pas des bourres que ce que je t'ai dit (il rote) Beurp ! J'ai un Colt 45 chargé dans le tiroir de ma table de nuit, là-haut, à ma piaule !
Eméché, visiblement éméché. L'autre fait de grands yeux ronds ;
- Ah… Ah ouais ?… Ah ben. Alors…
Pas frais non plus le second. Le premier, heureux de l'hébétude, non simulée, de son voisin reprend ;
- Ouais ! (Fiérot, laisse passer un temps) Je l'ai eu d'un officier américain à la fin de la guerre.
Ce n'est donc pas un flic, pense Free qui suit le spectacle avec un intérêt tout intéressé.
Le second ne veut pas rester en reste, il prend l'air sentencieux du président qui annonce une hausse des impôts, ou qui fait ses vœux de nouvel an, c'est pareil.
- Ben t'as bien raison Frémont ! Faut se protéger de nos jours, avèkeu… Avèkeu (il bafouille, normal l'émotion, l'heure est grave) La racaille qui y'a… Ha… C'est plus comme avant…
Sa tirade l'a épuisé, l'émotion, il écluse cul sec son ballon de rouge, l'autre fait peser lourdement de vilains yeux de chien malmené, il dit, une boule presque dans la gorge ;
- Ah… Non… C'est plus comme avant, ah ça…
Et il écluse cul-sec son verre de rouge.
Le refrain, encore et toujours le même refrain.
Free Wheel sourit, vraiment, il a une de ces envies de rire, à pleurer en vérité.
A pleurer.

Il se retourne vers Triton qui n'a pas quitté son magazine et réfléchit. L'un des gravos au comptoir lance un :
- Hé petit !
Free surpris se retourne mais Triton est déjà devant eux la bouteille de jaja à la main. Les verres prennent couleur. Le gamin internaute retourne sur son tabouret et sourit à son pote.
- Tu veux t'en griller une ?
Free a changé d'avis. C'est vrai, au début il était venu s'acheter des tiges pour s'en griller une justement. Il le faisait parfois, ça lui tournait la tête, ça le calmait quand il avait cette impression d'électricité dans le corps. Les nerfs comme branchés directement sur du 110 alternatif. Mais là c'est plus la peine, il vient d'y avoir court circuit avec un éclair tombé du ciel, en plein milieu du front et une ampoule s'est allumée. Il lève une main amicale et dit :
- Non c'est bon, allez luss Triton, à plus.
Il pousse la porte et il sort. Dehors il fait moins froid, du coup.

Plus tard. Beaucoup plus tard.
Le soixantenaire au survêt', de la mousse séchée toujours sur la moustache avec, en plus, quelques litres de vin et autant de vapeurs dans l'habitacle, va en titubant dans une parallèle de la rue Aux Cailles. Parallèle et jumelle. Obscure et glauque, pire qu'un cimetière aux loups, couloir d'attente ou d'accès aux geôles de l'enfer, endroit ou l'on ne voit briller les lames qu'une fois. Lorsque cela crie dans le sombre boyau pavé, l'écho renvoie illico les plaintes funestes et bis repetita qui attendent, chez Satan lui-même, le malheureux responsable.
Délire, délire. Ha, s'il pouvait en faire quelque chose de ces rêves fabriqués. Les raconter à Dalila par exemple, mais chaque fois c'est pareil, l'instant passé, c'est oublié. Free sait que cela ne sert à rien tout ça, mais c'est trop fort, ça vient tout seul, dès que l'occasion jaillit, comme ça, pour rien.
Vivre dans un film, son secret désir, vivre le film, en être en fait, oui, un jour peut-être. Ce jour, tiens, justement, car ce qu'il fait là, en vérité, suivre ce poivrot au tard de la soirée, c'est pour cela aussi. Pour le parfum, l'aventure, sortir du quotidien surtout. Même s'il sait, au fond de lui, que ce qu'il projette ne l'est que trop, quotidien, ici en grande banlieue.

L'homme vient de disparaître, happé, par un recoin aveugle au centre d'un vieil immeuble. Peut-être cinq ou six étages tous volets clos avec, au-dessus, la lumière de la ville proche qui jette ses flots au travers de la rue, sans pouvoir s'y inviter pourtant. Free pénètre à son tour dans la cage d'escalier. Le vieux souffle d'effort contre les marches, le gosse colle à dix mètres plus bas, il sourit, il se rapproche par amusement, l'autre a de sérieux problèmes nasaux, il ronfle éveillé.
Gravos arrive devant sa porte, sort ses clés et tente d'ouvrir, il est sérieusement allumé. Une tempête impalpable l'empêche d'atteindre le trou de serrure, sa concentration se traduit par un raclement de glaviot du nasal vers la gorge, il déglutit et y arrive, enfin.
Il entre : c'est une piaule toute bête, misère d'un homme seul, un lit, une table avec deux bouteilles de vin dessus et une chaise, près du lit la table de nuit. Un petit chien bâtard va se cacher sous le lit en voyant arriver son maître.

Avant que celui ci ne referme la porte, Free Wheel a surgi, il a sa capuche sur la tête et une écharpe lui cache les deux tiers du visage. L'autre hébété se retourne et voit le minot qui tend, devant sa gueule, une bombe aérosol d'autodéfense. Spéciale Police, Vente Interdite. Papi est à dix centimètres, il ouvre de grands yeux hagards, il n'y croit pas. Non, pas ça. Pas ça !
L'écharpe du gosse fait un pli au niveau de la bouche, il sourit, il appuie. Et c'est parti !
Le nuage de feu lacrymogène envahit le visage du vieux avec violence, brûlant tout sur son passage, un vrai lance-flammes, des hameçons lui crament les yeux, des griffes en fusion arrachent ses joues, ses lèvres se déchirent et des braises rougeoyantes roulent en creusant sur les plaies vives, il hurle ! Il hurle se prend le visage à deux mains et se casse la figure en faisant tomber table, chaise et bouteilles qui s'éclatent, il se débat au sol comme possédé, brûlant de l'intérieur. Le petit chien se met à aboyer, F.W tousse, il se jette sur la table de nuit et ouvre le tiroir, il est vide.
- Ah l'enfoiré !
Il tousse en continu. L'autre par terre fait peine à voir, tordant son corps avec frénésie, bousculant les meubles, griffant, crachant, il subit une éruption volcanique avec déferlante de lave dans les bronches. Papi part dans une plainte stridente et geignarde, avec retour en boucle, une vraie sirène d'ambulance, il pleure sa mère en vérité. Le chien aboie de plus belle à deux cents à l'heure, un voisin tape comme un sourd sur le mur en gueulant.
- Hé ! C'est pas finit vos beuveries avec votre clebs ! On dort ! J'appelle les flics moi !
Le gamin a des poussières incandescentes dans les yeux, il sait qu'il ne faut pas gratter, ça pleure sec. Il voit, à travers l'orage, un tiroir sur la table retournée. Près de sa victime gémissante. Free Wheel va dessus et en profite pour réasperger à bout portant la tronche de l'ambulance qui pousse alors un putain de hurlement ! Bouche grande ouverte, corps arc-bouté à mort, un cri à vous glacer le sang. Ca part en alerte au bombardement, le chien a du mal à se faire entendre, il double la dose à son tour. Le tout fait un sacré boucan, ça craint, le voisin doit charger son fusil pense Free. Il ouvre le tiroir et voit le Colt avec une boîte de cartouches.
- Well, Free, well !
C'est sa devise. Il prend le tout, le met sous son sweat et se sauve dans l'escalier. Une vieille mama, la mamelle heureuse débordant de sa robe de chambre, meugle de terreur en le voyant et décide, tant qu'à participer au drame, de se plaquer contre le mur du couloir et de faire des signes de croix à toute vitesse. Son polochon mammaire, au téton tout fripé mais d'un beau rose, calme net les gémissements du vieux qui, s'étant relevé dans une volonté de riposte, titubant et hagard, un vrai mort-vivant, fait alors mine de succomber, plongeant sa tête et ses deux paluches frémissantes sur l'airbag de chair moelleux. La mama en devient hystérique, elle recule et se débat mais papi tient l'affaire, il ne lâche pas, il jette quelques lampées avec sa langue sur le téton flappi, mordillant même, faisant redoubler les cris. Mieux qu'un film d'horreur !
N'importe quoi, n'importe quoi, se dit le gosse en balançant ses chevilles toutes les trois marches, hilare.

Vers minuit et demi il rentre chez lui.
Bien qu'il en meure d'envie, Free-Wheel ne claque pas la porte en pénétrant dans l'appartement. Evitant ainsi à son père le sursaut fatidique qui, à défaut de le ranimer, le fait habituellement choir en catastrophe de sa chaise. Lui permettant de finir plus à l'aise la nuit sur le tapis du salon.
Non, ce soir il restera tel quel, la face contre la table à quelques centimètres de sa bouteille de vin en plastique. Ses ronflements alcooliques faisant vibrer la table, le verre et la bouteille d'un litre et demi, vide.
L'enfant se contente d'éteindre le téléviseur situé dans l'axe homme-verre-bouteille, à deux mètres. Toutes les soirées de son paternel, depuis maintenant cinq ans, sont ainsi résumées.
Il ne s'est pas remis du départ de sa femme, précédé de son renvoi d'Air France, précédé de la naissance tardive de son fils, précédé de son mariage et, finalement, précédé de sa jeunesse aventureuse. Une jeunesse que les humains attendaient depuis deux mille ans. Le premier grand jeu de rôles de l'histoire pour ados fils de bourges névrosés et plus ; REVOLUTION-GAME (jeu de la révolution, tous les avantages sans les galères). Vacances, discours à la Platon, plan baise et bordel urbain, LSD et pétards mouillés à la bière s'en donnaient à cœur joie. Il faisait partie d'une bande de fêtards rescapés des manifs de soixante-huit.
Bref il ne s'est jamais remis de sa première biture.
Ils étaient loin, « les événements », à présent. Dans cet appart sale et délabré, au quatrième du 36 cité des Bergeries. Aux ampoules dénudées, aux papiers peints grand mère et aux meubles échangés contre ceux, moins miteux, de l'époque d'avant. Son père avait tout foiré et sa mère était devenue serveuse dans un snack de Soho. Coincé chez les rosbifs mais refusant de revenir, couverte de honte, n'osant même pas appeler son fils. Tout cela à cause de leur fameuse révolution.

Free Wheel vient de réaliser le fait. Il faudra que je lui dise pense-t-il. Il sort l'arme devant son père inanimé et réfléchit. Le moment est important, il s'en rend compte au poids du COLT, il a l'air vraiment dangereux. Il tire une balle d'une de ses poches et la fixe minutieusement au contre jour du plafonnier. Cela doit faire mal, cela doit tuer, évidemment, quel con se dit-il, évidemment.
Il repense à sa première sortie du commissariat, celui de la rue Aux Cailles justement, avec son père. Il y a deux ans. Première vraie dispute, normal, le gosse ne supportait pas les remontrances, vu que quelques jours plus tôt c'était lui avec une voisine, qui était venu chercher son vieux. Pour cause d'ébriété sur la voie publique. Alors la ramener parce que son fils courait dans la rue avec une paire de Nike à sept cent francs dans les mains, et aussi quand même, un commerçant furax aux fesses, il fallait oser.
Drôle de vie, quand même, que celle d'Yvan Legwinsky, son géniteur. Le pire c'est que le minot pense, presque à coup sur, que c'est cela la vie. Ne pas se remettre de son enfance ou refuser d'entrer chez les adultes.

Son père avait fait le fou, la fête et pas mal le con pendant Mai 68 à Paris. Ensuite, grâce à ses potes, ou par malheur, il entre à Air France. Bagagiste. Avec deux de ses compagnons de biture, alors, il n'y avait pas de raison pour que cela s'arrête. Il réussit quand même à se marier avec une belle baba cool rêvant d'horizons lointains et de voyages à 90% de réduction. Les voyages elle les fera seule, Yvan n'aime pas l'avion. Il profite des absences répétées de sa femme pour picoler, pour rigoler, jusqu'au jour ou il envoie un lot de bagages destiné à Marseille pour Pékin. Ce n'était pas sa première connerie due à sa toxicomanie. Car à partir de ce moment là c'est bien de cela qu'il s'agit. Manque de bol il vient d'avoir un gosse, et sa femme un amant. Un commercial de chez British Airways qui ne boit que du thé, lui.
Perte d'emploi, perte tout court.
Cure de désintox, divorce, et pour finir prise de voie sans retour. Un vrai toboggan géant, un peu comme ceux des Aqualand, sauf qu'en bas, et dedans, c'était pas de la flotte.
Trois litres, minimum, de vin rouge par jour, plus une dizaine d'apéros.

Free Wheel ne connaîtra de sa mère que ses horizons lointains, elle l'a quitté pour Londres lorsqu'il avait quatre ans. Mais elle a laissé un carnet dans lequel elle racontait tous ses voyages. Free le savait, c'était plus fort que tout, à cinq ans et demi il savait lire. Sa mère aimait la poésie et plein d'autres choses en rapport, dont la fumette, et c'est des paysages hallucinés et magiques, des métaphores baudelairiennes, des personnages et des situations pittoresques plein la tête qu'il s'en va, chaque soir, retrouver sa maman dans son carnet.

Il va dans sa chambre et s'y enferme. Il glisse un CD dans sa chaîne et appuie sur PLAY.
Le début de l'album « Fears off a black planet » de Public Enemy jette son introduction percutante, rafales sonores en crescendo, sirène de police, voix superposées qui s'invectivent, on s'y croirait, autour d'une banque, la nuit, cernée par les flics de Los Angeles. Free durcit son regard devant la glace de l'armoire et prend des poses avec le flingue. La musique éclate dans un discours black power ou les mots collés, respirés mais fluides et rythmés, empoignent le corps. Le gosse est dans le film, les films, l'écran c'est le miroir, tour à tour Pierce Brosnan dans James Bond, Bob De Niro dans Taxi Driver (déterminé et violent), Al Pacino dans Scarface (tête de fou) ou Henry Fonda dans Il était une fois dans l'Ouest (quant il tourne lentement face à Bronson, dans le duel de la fin avec les yeux plissés. Putain de zyeux !).

Il reprend la pose symbolique de l'agent 007, face au miroir ;
- C'est moi Wheel, Free Colt Wheel. Non, Gun Free Wheel, Colt Wheel…
Il regarde le nom sur le canon.
- Well, P45 Wheel, non, Free P45, voila, ouais… Free P4 et je vais tous les enterrer. Il braque le Colt et fait BANG ! BANG ! Well, Free P4 va faire un coup et ce sera le coup du siècle. Parole !

Il prend son walkman, coupe la chaîne et se balance du « SON » à fond dans les oreilles, du Assassin ce coup ci, textes en français. Free P4 éteint la piaule, se couche sur son lit et pose le flingue contre son cœur, il ferme les yeux et semble, malgré la violence musicale qui doit transpirer jusque chez les voisins, sombrer comme un gosse dans un doux sommeil. Le sourire aux lèvres.
On entend les paroles du morceau de Rapp jaillir des écouteurs.
« La violence coule dans les veines de celui qui a la haine », entre autres.


III. Le coup du siècle !

« Et l'odyssée suit son cours… » La suite des paroles de la chanson d'Assassin.
Il fait jour gris, comme d'hab, et froid, Billy the Best assit sur ses marches d'escalier, au 36, écoute du Rapp sur son walkman. La tête baissée se balançant par très courtes saccades sur le rythme du morceau, le doigt enserré et desserré par son lacet qu'il fait machinalement tournoyer autour, rendant par instants le bout blanc jusqu'à plus sang et relâchant la pression au plus tard. Absorbé, pris, loin de tout, loin d'ici.
Il imagine, cynique, la tête de D-Day à la place de sa phalange torturée et, lorsqu'elle en devient dangereusement indolore, s'amuse à lui donner des petites pichenettes avec l'index et le pouce de son autre main. Comme il le fait pour jouer aux billes. C'est parce qu'on lui a donné des nouvelles de Fancy, des mauvaises.
Mais il n'a pas la haine, c'est pas son style, plutôt du genre philosophe le Billy, patient. Pas comme Free-Wheel, lui on dirait qu'il aime ça le danger, que ça l'excite, plus il y en a et plus il se marre. Mieux qu'un frère, pense Billy, et Free Wheel de son coté apprécie la fidélité de son ami.
C'est ce qui les lie, à part eux, personne et rien ne les concerne. Une force créée naturellement par leurs caractères respectifs et particuliers, à part Dalila, Fancy, et la maman de Free Wheel, rien ni personne, les autres peuvent crever. Tous.

Il envoie une dernière grosse pichenette sur son doigt puis le détache en soupirant et lève les yeux vers le ciel.
Grosse frayeur ! Free Wheel le braque à bout portant avec le Colt, Billy fait un bond en arrière, arrache son casque et gueule ;
- T'es taré Free Wheel ! Fais pas ça, vire-moi ce flingue !
Il jette ses bras en vrac, mains tendues et secouées, tentant de se protéger la figure, regardant par dessous, pas tranquille-tranquille, ça fout les jetons l'œil noir d'un calibre à moins d'un mètre de son pif, même si c'est un «frère » qui le tend.
Free rigole.
- Appelle-moi P4 ! Et flippe pas, oh ! Garder son sang froid ! Si tu montres que t'as peur t'es mort. Fais un effort, baisse tes mains et regarde moi dans les yeux.
Billy commence à se stresser de plus en plus, rien à faire, pas envie de jouer à ce jeu de con.
- Vire-moi ce flingue crétin ! J'aime pas ça du tout !
Free Wheel remet l'automatique sous son sweat en soufflant, déçu.
- M'appelle pas crétin je t'ai dit, appelle-moi Free P4 Wheel, c'est mon nouveau code.
Il dit cela avec malice et fierté, droit dans ses baskets, tentant de mûrir sa voix, de l'aggraver. Billy le regarde en fronçant les yeux de colère puis de scepticisme, ça lui donne un air sérieux, presque intelligent, il dit ;
- Free P4 ? C'est un nom de taré. P4 ça veut dire déjanté à l'armée, je le sais mon frère y s'est fait reformer pour ça.
F.W fait des grands yeux abrutis.
- Ca veut dire taré ? Tu te fous de ma gueule ?
Billy en oublie de répondre, il vient de réaliser ;
- Hé, c'est quoi que t'as ? Fais voir, fais voir ! Vas-y P4 fais voir !
- M'appelle pas P4 connard de Taxi-Driver !
- Allez Free, fais voir ton gun, c'est un vrai ? Où tu l'as pécho ?
Free Wheel reprend son air fier et content du type qui a réussi l'impossible, il sort le flingue et le jette dans les mains de son ami.
- Tiens chouffe, c'est pas un pistolet à pisse pour les trouducs, c'est un Colt 45 qu'a appartenu à un officier Américain pendant la guerre. Il a refroidit quelques nazis et il risque de continuer !
- Ouaaaa….
Billy regarde l'arme sous tous les angles.
- Ouaaaa… Il est vachement beau.
Free acquiesce.
- Finis les galères mon pote, avec ça on va faire le coup du siècle !
L'autre le regarde la bouche ouverte, impressionné.
- Ah ouais… Il change subitement d'expression comme touché par une grâce électrique, comme s'il venait de lire ses numéros au tirage du loto, il crie presque ;
- Et ! Putain ! Justement je l'ai ! Je l'ai le coup du siècle, un coup en or, Free, en or !
Free Wheel, intéressé, reprend l'arme et s'assoit à coté de Billy.
- Pour de bon Billy? Vas-y allonge, c'est quoi ton coup ?
- C'est le mec à ma tante qui connaît un type qui bosse dans les banques. Hier soir il parlait de ça, comme quoi il aimerait bien faire ce boulot parce qu'en ce moment il s'emmerde à l'ANPE et, ho, tu sais pas ce qu'ils lui ont dit l'autre jour ?
- On s'en tape de la vie de ce naze, raconte la suite.
- Bon. Et bien le type, tous les samedi soirs vers dix heures, il va remplir des distributeurs de billets dans le 17 éme, et pour ça il se trimballe avec 20 plaques sur lui, dans une mallette.
- Tous les samedis ! Vingt plaques ! Dans une mallette ! Sur lui ! Et il est seul ?
- Tout seul mon pote, il se ballade en Renault 5 et il a même pas un gun. Il joue sur l'incognito. De toutes manières y sont assurés contre les braquages, quelque chose comme ça…
- Comment ça, assuré ?
- Ben… Assuré, assuré.
Free se penche en arrière en soufflant.
- Pfff… Putain… Le coup du siècle.
Billy fait le regard attendu, entendu. Puis il fixe à l'horizontale droit devant lui et dit le plus sérieusement possible ;
- On le fait ensemble 50/50, mais on bute pas le mec. Promit ? S'y faut tu lui files une bastos dans la jambe ou dans la main, ou tu veux, mais on le refroidit pas. Juré ?
Free se met au diapason, même regard au loin, même attitude grave.
- Juré Billy, je suis pas du genre à faire du mal à un brave type. Tu me connais. Encore, ce serait un flic ou un de ces gros porcs armés des fourgons…

C'est exactement ce que Billy attendait, comme si ça le pesait, à présent c'est bien parti. Le grand jeu. Il sourit d'une joie libérée, heureux, un avenir « radieux » dans les yeux.
Il le sent bien ce coup, tout bêtement parce qu'il se sent bien avec son ami. Free à quelque chose en lui, une chose liée à la réussite, il en est sûr Billy, plus que sûr, certain. Pour Free, jouer c'est gagner sans cela ce n'est pas la peine. Même pas celle d'essayer. C'est sa philosophie, participer ne l'intéresse pas, perte de temps et d'énergie. Energie qu'il vaut mieux employer à ce que l'on fait de mieux, l'école ou l'instruction pour lui. Par contre il ne fait pas de skate ou de football, il a essayé, ça l'a gavé comme il dit. Mais Billy, lui, justement, y joue au football.
Pour gagner, pour réussir.
Le foot c'est sa passion, son trip, son Karma, il joue pas au ballon, il décolle, il s'envole avec. Un simulateur de vol dans la tête, analyse des paramètres, anticipation, passage entre les missiles puis tir après visée et verrouillage sur cible (Bloc-Target and Fire !). Son truc c'est la concentration, comme le chien avec la balle, il ne la lâche pas des yeux et quant il l'a. Il la garde et l'emmène ou il veut. On dit qu'il a «le coup de rein », le truc qui fait la différence et même si son vieux n'y croit pas, Billy sait qu'il réussira, qu'il jouera un jour dans l'élite. Ne serait ce qu'au club de Corbeil Essonne en CFA, ou mieux, au Racing-Club 92, en Nationale, qui vient de jouer un 16ém de finale en coupe de la ligue conte l'A.S Monaco.

L'A.S Monaco, putain, les palmiers, les yachts et toi, t'as juste à courir derrière un ballon…
C'est comme le conte de fée avec la princesse qui embrasse la grenouille, sauf que la grenouille c'est lui et que la princesse elle est ronde avec des pièces de cuir en damier dessus. En damier comme cette putain de cité.
Pour cela il faut qu'on le remarque, par exemple dans ces stages organisés par d'anciens grands footballeurs, pendant les vacances, des rêves qui coûtent. Son entraîneur prépare un dossier pour avoir l'aide de la mairie mais si Billy pouvait ramener un peu de fric de leur coup…
Ils allaient quand même devoir jouer serré pour gagner cette partie. Ils le savaient et c'est ce qui faisait la différence, jouer pour gagner, sur les autres.

Drôle de jeu en vérité mais ils en connaissent les règles, et bien, depuis le temps. Aux infos, à la vidéo ou de la bouche des potes aux « pros », soi-disant, car ils sont tous au trou, ou dans le trou, les « pros ».
- Well Wheel, et bien je t'annonce qu'on est samedi aujourd'hui, alors, on le tente ?
Free Wheel ne prend pas la peine de réfléchir, pour lui tout coule, de source évidemment. Enfin pour l'instant.
- Putain si on le tente ! J'ai vu Momo t'a l'heure, il a un nouveau scoot. Il l'a planqué derrière le jardin, on peut le prendre.
- T'es cave ou quoi ? Pas de bourres ça comme, on prendra le tromé !
Free Wheel ricane.
- Et tu vas te balader avec une mallette de 20 plaques, la keuba au cul ( keuba= BAC en verlan ; Brigade Anti Criminelle qui tourne dans les cités la nuit), dans le rér (RER) avec les caméras ? C'est toi le cave !
- Putain c'est vrai. Alors on tire une caisse.
- Tu l'as déjà fait ? T'as déjà conduit ?
- Ouais… Une fois, avec mon frère.
- Arrête trompette. On prend le scoot à Momo et c'est marre !
Billy fait de semblants regrets, parce que conduire une caisse, pour un coup en plus et aussi loin, non. C'était juste pour dire, faire du vent quoi, comme une trompette c'est vrai.
- Okay c'est marre, tape là !
Ils se tapent mutuellement la main. Et une étoile de plus dans la caboche, une !

Arrive quatre gamines, pratiquement le même âge que nos deux compères. Deux frisouillettes aux cheveux magnifiques, roux châtains, longs et ondulants, plaqués vers l'arrière par un serre tête et tombant comme une cascade de miel sur leurs épaules, deux sœurs. Presque jumelles, un an de différence, Mélinda et Fati les copines, pratiquement inséparables, de Dalila.
Elle se tient, là, bravache.
Les mains sur les hanches, très brune, une bouche immense, un petit nez de black et des yeux à avaler des paysages, les cheveux tirés en chignon d'un noir corbeau, elle jette son regard vert d'eau aux pigments bruns sur les deux garçons et lance ;
- Alors les kids ! Qu'est ce que vous mitonnez là ?
Billy souri et donne une tape du coude à son ami ;
- On dit «mijoter » ignare !
Et il rit, en attendant autant de Free. Mais non, l'ami se tait et baisse les yeux comme mal à l'aise.
- Hum.
Billy ne rit plus. Il lance ;
- Qu'est ce tu fais là ? T'as pas danse ?
Dalila tournoie sur ses mocassins en pointes, paupières mi-closes, bras levé, gracieuse et farceuse.
- Hé non, y'a pas de prof.
- Ah ouais ?
- Ah ouais elle est malade ! Oh Free, qu'est ce t'as ? T'es malade ?
Son sourire fuse et rayonne, chaque dent porteuse d'un miroir d'albâtre au contre jour phosphorescent. Lui donnant des airs d'apparition divine.
Un sourire lumineux qui lui est propre. Une joie de vivre, d'être, une ode soufflée, soufflante, incroyable, palpable et envoûtante, chaude.
C'est cela qui gèle le garçon, il le craint ce sourire. Ses épaules remontent vers ses oreilles, paravents jetés hâtivement, prisent de frissons et immanquablement chatouilleuses.
Dommage pour lui, (mais ça le douche de plaisir, voilà pourquoi), gros sourire bête en direction du centre de la terre.

Dalila adore le rendre ainsi, elle se mord la lèvre inférieure de moitié, faisant la moue, se retenant de rire. Les filles derrière chuchotent et la quatrième, une blonde un peu forte, adepte du pot de Nutella, en devient rouge pivoine tandis que les sœurs pouffent en se frottant bras contre bras. Presque siamoises.
- Un sacré gang que vous formez là. Jette Billy, puis il se lève en redonnant un coup de coude, plus fort celui là, dans le bras de Free qui l'imite aussi sec.
- On bouge ?
Free fait comme s'ils étaient seuls, c'est sa tactique, il redevient le petit morveux un peu dur.
- Ouais, on bouge. Dit Billy.
- Aïe ! Aïïïïe !

Cela va très vite, c'est Dalila qui a crié, Free porte la main sur son ventre, sur la crosse du Colt, même pas 24 heures qu'il l'a et il se comporte déjà comme un «gunner » du Far-West. Pareil pour Billy, il a automatiquement mis sa main sur celle de son pote pour l'empêcher de sortir l'arme, il ne sait pas non plus pourquoi il a eu ce réflexe, révélé bon d'ailleurs.
Leurs regards convergent comme un seul môme sur la petite sœur, elle se frotte l'œil, des larmes fuient en pointillés comme les zestes d'un citron.
- Ca va ? S'enquit Billy, il est à deux centimètres de son œil. Il lui prend la main.
- Fais voir !
- Non !
- Fais voir !
Il voit un point rouge qui se ballade sur sa main, il pivote et regarde Free qui s'est déjà retourné en gueulant ;
- José, connard ! Sors de ton trou ou je te tue !
Un rire aigrelet retentit et un maigrichon d'un mètre cinquante, grand pour ses treize ans, surgit d'entre deux voitures plus loin. La bouche éclatée par son rire et par les deux dents du haut qui lui manquent, son visage est recouvert d'une poignée de confettis allant du rose clignotant, avec en son centre tapi un gros ver blanchâtre (prêt à vous gicler dessus) au rouge vif du bouton raclé, «charclé ».
Comme dirait Nestor Burma ; « son visage ressemblait à une râpe à fromage ».
Il gesticule en criant ;
- Les Arabes à la mer ! Les Arabes à la mer !
- Oh putain !
- Oh putain !
Free et Billy sont partis, l'autre n'attend pas, il prend les jambes à son cou.
Tout en courant les deux collègues, entre deux essoufflements, se parlent.
Free Wheel ;
- J'vais le buter ! Arf ! Ce coup ci j'vais le buter !
- Fais pas ça Free ! Oufhhou ! Oufhhou ! Il est barge ce mec !
- Il est con ouais ! Arf ! Arf !
- Oufhhou ! Oufhhou ! Mais non, Free, il est barge ! C'est son beau-père ! Arf ! (Il accélère) Arf ! Arf ! Un facho qui lui bourre le mou exprès ! Arf ! Arf ! Pour qu'il répète !

Ils arrivent derrière l'immeuble, José a disparut. Billy fait un signe de tête à Free, le message passe. Billy dit.
- Bon, reste là, je vais voir s'il est pas chez lui.
Il va dans le parking en regardant devant, son pôte glisse discrètement vers la gauche, se rapprochant des premières voitures. D'un coup Billy part en courant sur le coté et revient vers Free, le gibier est levé, José bondit de derrière une Renault 5 et se sauve en filant tout droit. Dix mètres plus loin, Free saute de sa cachette, une fourgonnette, et le chope au passage. Billy accélère comme il peut et leur arrive dessus à temps. Free a déjà posé le Colt sur la tempe du gamin boutonneux et tremblant.
- Fais pas le con Free !
Free jette un regard malheureux et soupire, il descend l'arme sur la gorge du fuyard.
- Donne-moi ton laser !
- Qu… Quel… La… Laser ?
- Ah, tu bégaies maintenant !
- Donne le laser José, sois pas con, ça va mal tourner. Dit Billy.
Il ne se fait pas plus prier, il fourre la main dans sa poche et en sort un petit stylo laser. Free le lui arrache, le jette par terre et l'écrase violemment.
- Putain ! Ou tu l'as eu celui là ? Je croyais que l'ogresse n'avait plus le droit de t'en vendre ?
- Ni le Franprix. Rajoute Billy.
- Je… Je l'ai rack… Racketter… Ah ! Ah ! Ah !
- Non ? Dit Free.
- Alors ! Si tu te met à racketter maintenant, non José, il faut que t'arrêtes sinon ils vont te remettre à l'hopital.
C'est radical.
- No… Non ! Pas… Pas l'Hopipi… Pipi…
Pshhhhhhhhhhhhhh… Free sent une chaleur subite envahir son entrejambe, celle avec laquelle il maintient José.
- Oh non ! Ce con se pisse dessus !
Il se pousse en arrière et tend le flingue sur le nez du malheureux, il lève le cran.
- Ce coup ci !
- Non ! Crie Billy.
- T'inquiète pas ! Lui répond Free. Je vais juste lui tirer à coté de l'oreille, pour le calmer ce taré.
- Non ! T'aimerais être à sa place, Toi ?
- Ouais… Il baisse le flingue.
L'autre se met à pleurer, Billy lui prend les épaules.
- Allez, pleure pas, ça va. T'as compris ? Aussi, faut que t'arrêtes de faire chier le monde avec tes lasers ! T'es pas un sniper ! Okay ?
- O… Ok, ok, ok… Okay…
- Bon.
- H… Hé…
Il montre Free Wheel qui s'est tourné en maugréant, matant son « fut » taché.
- Fai… Fais v… Voir ton… Ton G… Geu… Gun…
Free se retourne incrédule ;
- Oh non ! Et puis quoi encore ! Il le met tout de même sous son nez. Tiens regarde ! Tu sais que t'aurais pût crever un œil à ma copine ? Ouais…
Billy attrape Free et dit ;
- Allez, on se casse.

Tandis qu'ils marchent ils se parlent, comme de coutumes, sans se regarder.
Billy fait encore son philosophe, comme dit son père, son con de père.
- Tu sais, cet abruti de José il est pas vraiment méchant. Si son père ne l'avait pas tant bastonné quant il était minot.
- Quand même, il l'aime bien son père, enfin…
- Ouais, maintenant qu'il est clamsé, il peut. Cramé par un sniper au Kosovo, depuis ça lui a pris la folie des stylos lasers.
- Il fait chier toute la cité avec sa merde, je suis sûr qu'il a mauvais fond, hé ! Il l'a racketté ! Oh !
- T'as raison Free, il fait peur ce con , si y se met à faire chier les petits.
- Sa mère elle aurait jamais dû le sortir de l'asile.
- T'inquiète pas, il est en vacances. Il suffit qu'il y ait une seule plainte et il y retourne. Et pour de bon.
- Ouais et… Et merde !
- Quoi ? Qu'est ce qui y a Free ?
- Non, rien, rien. Je voulais voir si ta sœur elle allait.
- Ah, ben elles se sont barrées, elles ont pas attendu les héros.
- Arrêtes, c'est pas ça ce que je voulais dire.

Ils se retrouvent devant «leurs » marches, devant le 36.
Free Wheel demande ;
- T'as un match cet aprèm ?
- Ouais, à deux heures, à Juvisy. Tu viens ? Je te fais monter dans le bus.
- Non, je vais rentrer, il faut bien que je vois mon père. Because le carnet de notes.
- Mais comment ça se fait ? T'as que des bonnes notes d'hab ?
- Ouais j'ai pas redoublé, moi. J'aurais dû, au moins je serais avec toi. Mais là j'ai pas mal séché, je venais que pour la récré.
- C'est vrai, t'allais à la biblio, qu'est ce tu foutais là bas ?
- Rien, je bouquine des trucs.
- Des trucs ? Quoi ? De la philosophie ?
Il rigole, Free aussi. C'est vrai, il avait essayé d'en lire mais ça l'avait énervé. A tel point qu'ils avaient, avec Billy, fait cramer les livres que Free s'était mis un devoir de voler à la bibliothèque.
Pour plus qu'ils gavent, il disait.
- Non, je lis «Les six compagnons », une série, je les ai presque tous lu, en un mois.
- Y'en a combien ?
- Trente, je crois.
- Un par jour ?
- Un par jour.
- C'est quoi ?
- Ça se passe à Lyon dans une vraie ville avec des rues qui montent et qui descendent mais ils sont pas que là aussi. Ils vont des fois à la montagne, à la mer, pour des aventures. Des trucs cons, ça date de nos grands-mères, le type qui veut voler la formule du pétrole à l'eau. Y z'ont un chien aussi. C'est marrant.
- Je comprends.
- Ouais. Ça me vide la tête.
D'un geste classique Billy fait tomber sa casquette sur ses yeux et fourre ses mains dans les poches, visage vers le sol.
- Ouais… Bon.
Free regarde le bout de l'allée, fixement, il dit.
- Bon… On fait comment ? Bill ?
- On se retrouve au jardin vers neuf heures ?
Sans quitter la rangée d'immeubles qui occupe son regard au loin, Free lâche un sourire.
- Okay. Pour moi c'est marre.
Billy commence à se dandiner sur ses deux pieds, il donne ;
- Pour moi pareil.
Puis il s'éloigne doucement, regardant ses pieds qui marchent.
- Alors à ce soir mec !
Free lève une main et la laisse telle quelle.
- A ce soir…
L'autre s'arrête et ne bouge plus.
- Hé !
- Ouais ?
- N'oublie pas ta promesse !
- Te fais pas de biles Bill !
Chacun reprend son geste, Free laisse tomber son bras, Billy repart en se balançant, comme mâchant un chewing-gum avec les hanches, lentement, avec style. Ils sourient tous deux, heureux de leurs conneries.
Quel cinéma ces kids !
Quel cinéma…


IV. Deux trous de balles !

La nuit, place Pereire dans le 17éme.
C'est calme, quelques bagnoles tournent, tournent. Comme au manège, leurs feux rouges et jaunes traçant des zébrures sur leurs ailes, lâchant des flatules colorées sur leur derrière, apparaissant, disparaissant, presque envoûtants. Accrochant et vidant les yeux, longtemps si l'on y prend garde, longtemps.
Ce qui surprend c'est l'espace constant qui lie chacune des autos mouvantes. De plus, comme la place est grande et qu'elles roulent auprès du rond point, presque plongeantes vers lui dans un tourbillon au centrifuge garnis de géraniums, on n'entends qu'un bruit de fond monotone et grondant. Ce qui donne des allures de fêtes, de pétarades et de feux d'artifices chaque fois qu'une mobylette ou qu'un gros chat au carénage lourd et au ronronnement puissant de ses 1100 cm3, passe en sautillant ou glisse en se coulant par delà les voitures sursautantes et jappantes, furieuses du dérangement.

Free se donne une petite claque discrète et secoue sa binette. « Revient mon gars » se dit-il.
C'est vrai que le temps, en plus de monotone, en devient longuet.
Cela doit bien faire trois, quatre, quart d'heures qu'ils sont là. Planqués à l'angle d'une banque prés d'un scooter, à guetter les allées et venues sur le trottoir. Tout aussi calme, le trottoir.
Trop, en fait. On a du mal à imaginer quelqu'un se pointant et sortant un trousseau de clés afin d'investir la banque. Car mis à part un poivrot en avance, des invités en retard et six jeunes en colères (Y'avait un match ? Pense Billy), personne ne semble vouloir ramener la dites mallette à Billy The Best et Free Wheel P4 biens prêts, pourtant, à s'en emparer.
Tu parles d'un coup !
Free perd patience ;
- Putain il est presque onze heures et y'a nibe qui vient, c'est quoi ce plan !
Tandis qu'il parle Free ne quitte pas la place des yeux. Billy, lui, est assis derrière, dos contre le mur, le cul sur un casque de moto. Il défait ses lacets, les refait, les défait… Accroc de la chaussure basket il en possède une demi-douzaine de paires, pas nécessairement à la mode mais certainement fonctionnelle. Celles qu'il porte pour le coup ont été choisies avec soin. Spéciale course. Profilées et légères, quant elles sont lancées elles sprintent presque toutes seules. Encore faut-il que le laçage soit parfait.
- Ferme là P4, tu vas pas râler toutes les cinq minutes ?
- Je râle pas, je me pose des questions !
- Des questions ? Quelles questions ?
- Des questions sur ta pomme et sur ton plan de daube !
Agacé par l'allusion Billy cesse ses laçages et lève la tête vers son ami. Il s'adresse à ses fesses ;
- Et ta grosse gueule ? Elle a un plan elle ?
L'autre fait subitement des battements avec sa main vers l'arrière comme chassant un pet, Billy va pour s'offusquer mais Free se met à chuchoter en faisant gronder sa voix, pris de tension.
- Putain boucle là, y'a une caisse qui vient de s'arrêter !
Bill se relève tout doucement.
A la manière d'un mime, prenant appui sur l'air, il tente de voir par-dessus son compère. Il grimpe sur le casque de moto et s'y tient en équilibre, une main sur le mur.
Une superçinq finit son créneau devant la banque. Les phares s'éteignent, il y a un homme seul, plutôt jeune, à l'intérieur ; il sort. Il a une grosse mallette de cuir noir à la main. Billy chuchote à son tour, à toute vitesse mais d'une toute petite voix, très faible ;
- C'est lui, téma, téma ! Sors le calibre Free ! Sors le calibre !
Grésille-t-il. On dirait qu'il parle du fin fond de son estomac avec en plus un gros chat angora qui ferait la sieste en plein milieu de sa gorge.

Free Wheel P4 sort le Colt de sous son sweat et reste paralysé.
L'homme à la mallette, plutôt que de passer par l'entrée principale de la banque, se dirige vers l'angle de celle ci, là où se trouvent planqués nos deux compères.
Le gosse ne bouge plus, l'arme en main contre son ventre pointée vers le mur, il pense à la cacher mais l'immobilité commande, c'est à peine s'il respire.
- Putain merde, il vient par ici.
Il parle à la limite de l'aphonie, presque inaudible.
Son ami n'osant se découvrir, n'arrive ni à voir ni à entendre ce qui se passe, il tend et tord son corps, la pointe des pieds sur le casque, deux doigts le retenant au mur, scotché, il fait la statue. Prêt à se fracasser.
- Comment vers nous ?
- Droit sur nous !
- Ou ça ? Ou ça ?
- Mais là ! Il est là !
Free a crié le dernier mot.
Effectivement l'homme se trouve nez à nez, surprise contre surprise, avec Free Wheel.
Billy derrière s'est cassé la gueule avec fracas. Il fixe, le cul et les mains sur le bitume, la mallette. La mallette !
Cette confrontation subite, par le choc muet qu'elle provoque, explose comme une bombe à neutron. Muette, invisible, et pourtant terriblement efficace.

Le temps se met à flotter. Comme dans les rêves. Comme dans les cauchemars. Les deux êtres se regardent. L'homme à la mallette reçoit, enregistre et analyse les paramètres de la situation, il voit l'arme. Il voit aussi de la terreur, en plus de la surprise, sur le visage de son vis à vis. Il regarde à droite, à gauche puis encore à droite, il y a un taxi là bas, il charge de l'humain dirait-on. Sa bouche s'ouvre. Pour crier.
Mais le temps n'est pas assez lent.
La peau de Free sur son visage se met à faire le buvard. Buvant, s'imprégnant de l'air ambiant, de la température. Des bouffées d'hiver lui massent les joues, la ville semble nager sur son corps, ses sons, sa nuit, ses lumières et sa froide solitude. Il est la ville, il est la nuit, Free fixe son « travail », son objectif, l'homme. Il va crier !
Son bras se détend alors, fluide et mécanique comme un grand couteau à cran d'arrêt. L'arme, au bout, emmène le tout et se bloque, sèchement, il ne manque que le bruit, dans le prolongement de son bras tendu.
- Bouge pas ! Bouge pas !
Aboie Free.

Le cri du quidam a gelé. Le gosse le menace. Le gosse n'a plus de terreur dans les yeux, oh non, au contraire. Ils forment un petit triangle avec la bouche noire et profonde du canon de l'arme. Il ne faut pas qu'il panique, il bosse dans le convoyage depuis peu et s'il perd la mallette...
Le gamin baisse l'automatique et le colle sur la poitrine du jeune convoyeur, et saisissant son blouson avec l'autre main, il le plaque sur le sol. Free mate alentour, l'ombre du mur les protège mais il faut attendre que le taxi s'en aille. Le convoyeur sent le poids du flingue sur sa poitrine, il arrive tout juste à respirer.
Un sacré poids, oui. Le froid du canon semble traverser son blouson provoquant des courants d'air de congélateur sur sa peau, il se met à trembler. Il vient d'imaginer la détonation. « BOUM !» Ca lui a fait un méchant effet. Un haut le cœur creux, sans cœur quoi. Une aspiration sans air, vide, suffoquante. Son cœur, l'espace d'une seconde, avait disparu et du coup, dans le même temps il a ressenti une frigidité glacée. Une frigidité de cadavre. Mon Dieu, crie son âme. Le problème c'est qu'il analyse trop et les mots « cadavre, frigidité, froid et mort » ont des effets encore plus dévastateurs sur son sang froid. Son souffle s'en ressent, court, saccadé.
Le gamin appuie un peu plus l'arme sur son plexus. Free transpire maintenant, sa hargne, sa volonté, sa peur de l'échec aussi, donnent l'impression d'effort intense, intérieur pourtant. Il chuchote à travers ses dents.
- On se calme coco, allonge-toi par terre.
Billy s'est relevé, toujours derrière Free. Il ne voit que la mallette, il ne perçoit pas la tension presque fantastique qui unit, à travers l'arme, son ami et l'homme dont les jambes flageolent.
- Ouais calme coco, calme.
Le taxi s'en va et passe devant la banque, personne ne bouge. Free tire sur le blouson et parle avec les yeux, l'homme est en position foetale, serrant la mallette contre lui. Free s'en saisit, l'autre ne lâche pas, il gémit doucement. Free tire dessus, cela résiste, Billy trépigne.
- Lâche là ! Lâche la mallette, hé ducon !
Free souffle en s'ébrouant la tête, tentant d'en ôter les voiles. Il réfléchit, le Colt lui brûle la main. Il ne comprend pas pourquoi mais il sent son cœur y battre et ce qui l'inquiète le plus c'est qu'il la sent maîtresse du jeu. Capable d'agir d'elle-même. C'est donc cela le film. Il se détend et tente le regard à la D-Day, yeux mi-clos front tout plissé, l'autre gémit de plus belle mais ne lâche. Conneries pense Free en reprenant une face normale. Il dit ;
- Bon.
Fout le canon sur le front de l'abruti et lève le percuteur, Billy acquiesce, l'abruti ferme les yeux en contractant tout ses muscles faciaux. Il se répète intérieurement « ne pas penser à la détonation, ne pas penser à la détonation… » Le trésor reste plaqué sur sa poitrine, soudé.
Le doigt du môme se crispe sur la gâchette, envoyant des rincées de sueurs dans le bas de son dos. Il veut tirer, pas le gosse, non, son doigt. Free doit faire un effort pour le contenir, cela en devient effrayant. Il gueule alors, d'une voix implacable et forte, on dirait une détonation ;
- Bon !
Le mot a claqué, ce n'en était carrément pas un, de mot, ou alors cela vient de la voix.
Billy a frémit, qu'est ce qu'il se passe ? Free a tiré ? Free va tirer ?
Des débuts de questions commencent à rebondir entre ses tempes, quoi, que, comment, qu'est ce, le froid, le chaud, le tourbillon de la panique embryonnaire, la tempête emporte tout, fait des dégâts et ce qu'elle laisse à regarder, le paysage nu, lugubre, la mort, non, le noir, le ventre de sa mère ou la geôle d'un cachot ? C'est la fièvre, ça va pas.
- Billy ! Oh ! Billy !
Il ouvre les yeux. Free lui tend la mallette.
L'effet mallette, Billy en oublie tous ses tourments, s'en échappe vite en vérité, et essaye d'imaginer, de s'imaginer, déjà, éventrant la masse de billet avec les mains. Une mobylette passe en couinant fortement, les yeux se cherchent et s'accrochent, ils ne sont que deux paires, Billy The Best et Free Wheel P4.

L'autre par terre fait la pierre, son cœur lui a refait le coup de l'absence lorsque le gosse a répété son mot. Fuyant, s'éjectant, disparaissant de son corps et la pensée du mot mort a explosé, lui brouillant les neurones, agissant comme du Destop dans ses intestins. L'homme à la mallette s'est transformé en homme trottoir. Il sent mauvais ; ça sent mauvais pense Billy, ça sent la merde.
Free a remarqué l'odeur aussi, et ça lui casse le moral. Ça pue, c'est dégueulasse, le jeu est terminé. Etrange jeu au goût malsain. Free Wheel pose, comme vidé, un regard pas fier sur son ami.
L'amitié ça marche, sourit mon ami, c'est l'effet mallette pense Billy. Il l'empoigne, elle lui jette le bras à bas, ça le fait rire, elle résiste.
- Putain la vache, c'est lourd !
Il balance ça en avalant d'immenses sourires, un gosse qui vient de gagner à la foire. Cela réchauffe l'air d'un coup, le temps suspendu depuis le choc initial, retombe. La nuit ne danse plus autour de Free, elle est repartie la haut, il attrape et renvoie le sourire. Il se sent l'âme d'un héros, rien que cela, épaté et content, sauveur du monde.
Le flottement est passé les affaires reprennent, Free, Billy et la mallette maintenant, ce n'est pas finit.
- Va démarrer le scoot bébé !
L'affaire du braquage est presque classée.
- Attendez !
Le convoyeur vient d'attraper le bas du survêt de Free.
Le grand retour de l'homme trottoir. Pour lui aussi la réalité vient de frapper. Tant pis, tant mieux car il n'était pas dans le domaine du rêve lui, plutôt du cauchemar. Il broute sa misère, il a le ventre en charpie et la honte lui brûle les yeux. Jamais il n'oubliera, jamais, il a mal, trop mal maintenant. Les deux enfants ont vu sa déchéance, sa perte de dignité comme dirait l'autre, voilà l'horreur. Il voudrait leur dire quelque chose, ne me laissez pas, ne dites rien ou bien aussi ; rendez la moi, par pitié, rendez la moi…
Free a sursauté.
- Lâche moi abruti. Lâche moi.
Il le braque à nouveau avec le Colt.
L'homme se rend compte de sa bêtise et relâche aussitôt le pantalon du gosse. Mais Free ne le quitte plus des yeux, tout comme la bouche noire du flingue.
Le scooter démarre.
Billy est sérieux comme rarement, il est loin le malaise, elle est partie la rigolade. Il s'agit de rentrer, de ramener la mallette. Il y a un avenir la dedans !
- Allez P4, viens !

F.W ne bronche pas. Il reste aimanté au braquage, à l'action, son adrénaline est revenue dés qu'il a braqué le gars à nouveau. Le fil qui part de l'arme à la victime, il ne veut pas le rompre. Il ne peut pas partir comme ça. Sans tirer… L'automatique pèse des tonnes, le garçon lève progressivement son bras au dessus du convoyeur, vers le firmament.
Alors, il baisse la tête. Alors, il comprime son visage. Alors, il serre les épaules, amorçant ainsi les fourmis qui lui brodent les omoplates. Alors… Il appuie sur la gâchette, BANG ! Deux fois. BANG !
Le bruit résonne énorme, faisant vibrer les vitres, bouchant les oreilles par des sifflements stridents, il a mis aux deux gosse une sacrée secousse au cœur.
- Putain Free t'es fou qu'est-ce tu fous ! Hurle Billy.
Le gosse relève la tête et respire. Les senteurs de cordite, la fumée acre, il sent même l'odeur de l'acier du canon, chaud… et ça l'enivre, à un point, inoubliable, malheureusement inoubliable.

Deux détonations, deux passages instantanés, deux embrassades cosmiques. Ça doit être ça l'orgasme, pense-t-il. Le fil d'un sourire glisse sur ses lèvres, il les décolle.
- On y va !
Il grimpe sur le scooter qui part aussi sec, sautant du trottoir sur la route, comme un cheval fougueux.


V. Deux Balles !

Ils roulent sur le boulevard, Free Wheel derrière Billy et la mallette entre les jambes du pilote, prennent un carrefour puis une longue avenue toute de désuétude. Le vrombissement trafiqué du deux roues vrille l'air comme une scie sauteuse, traçant la route, la vitesse fouette les visages, l'avenue monte, une rumeur enfle, Billy ne sait pas ou il va. Il ne voit même pas le bout de cette interminable et déserte voie, il se doute juste qu'après la montée il y aura une descente. Pour l'instant seule une crête rectiligne se dessine, au bout, encadrée par deux feux qui affichent verts, et emplie de ciel orange.
Après la montée ; la montée. D'adrénaline, ils sont place de l'Etoile, arrivant trop vite le scooter a bondit sur la crête, ils se retrouvent dans un tir de barrages composé de bolides hurleurs et multicolores, aux phares aveuglants, aux frôlements effrayants et aux Klaxons furieux comme des jurons. Une vraie corrida pense Free qui, du coup et après une gîte impressionnante du cyclo, s'est emparé de la mallette. Deuxième grosse frayeur, elle a flotté dans l'air à deux centimètres de ses doigts pendant une énorme seconde.
Billy a redressé l'engin, il se concentre, comme au foot. Il maîtrise à présent et se faufile, agressant à son tour, jouant au poisson, doublant même. Il traque la première avenue sur sa droite et se l'arrache. Ils se retrouvent, éjectés de la fureur automobile, filant de plus en plus en plus vite dans une grande descente qui semble infinie. Vide et sans écho, acceptant de toute son ampleur le hurlement du pot raccourci. Un rire nerveux empoigne le pilote, il vient de sentir de la moiteur sur ses mains crispées, surtout celle serrant à tout rompre l'accélérateur. C'est le froid se dit-il, je le savais bien, après la montée, la descente.
Free le sent venir lui aussi, le froid transperçant du mois de janvier, la nuit, lancé à 80 à l'heure sur un scooter trafiqué. Et volé.
On trace plein Sud pense Billy. Il n'a pas assez serré la lanière du casque et ça le gave, il a l'impression d'avoir un parachute derrière la tête. Mais il ne ralentira pas et encore moins ne s'arrêtera. Free regarde lentement en arrière, sentant les variations du souffle puissant dans ses oreilles semblables à des scratches de Rapp, il n'y a personne, il réalise, il n'y a personne. Il glisse la mallette entre leurs corps, appelant d'un coup appuyé son ami, et se met à hurler ;
- Yahou ! Yahou ! Ca a marché ! Yahou !
Billy The Best hurle à son tour ;
- Ouaiiis ! Yééééééééééééééééééééééééééééééééééééééé (pendant au moins 10 secondes) ééééééééééééééééééééééé ! !…
- ………
Son cri s'arrête net.
Deux cents, cent cinquante mètres maintenant, Billy commence à ralentir, une voiture de police, gyrophare allumé, et deux flics sur la route. Un grand et un petit. Le plus petit tend une main autoritaire signifiant un ordre clair ; arrêtez-vous. Le second, le grand, se la joue Clint Eastwood, dressé sur ses grandes jambes et presque au milieu de l'avenue, il attend comme au duel. Une main posée sur la crosse de son 38 Spécial. Le scooter semble aspiré vers eux et le fait de ralentir n'arrange rien, ils ne vont tout de même pas se garer entre les deux flics.
Billy lâche d'une voix speedée mais sereine, il n'imagine pas un instant une arrestation, hors de question, surtout que la situation il l'a déjà vécu et mal, alors qu'ils auraient pu s'en tirer se rappelle-t-il.
- Putain merde, putain merde, qu'est ce qu'on fait ?
- Fonce ! Va tout droit, t'arrête pas ! T'arrête pas ! Crache Free de toutes ses forces. Billy a comprit la connerie de sa question au ton de son acolyte, il tord la manette des gaz comme une serpillière et ça repart, ça repart même très bien. Le scooter passe en trombe devant le petit flic qui se baisse de peur, l'autre a pratiquement bondit sur le capot de la 306 de service en oubliant de sortir son arme. Free se retourne en crispant les épaules, de crainte d'essuyer une bastos, les portières du break claquent, sans bruits car ils s'éloignent de plus en plus. Il se remet dans l'axe de la route, il ne faut plus regarder en arrière maintenant se dit-il, il crie dans l'oreille de Billy qui n'attend que ça ;
- Tourne à la première à droite, et encore ! Et encore ! Okay !
- Okay ! Hurle Billy au vent qui lui écrase la bouche.

Le scooter prend le virage à fond, l'avenue étant large Billy s'est déporté sur l'autre voie pour élargir la courbe et garder de la vitesse. Le deuxième virage est plus serré, le scooter a du mal à redresser et sautille en entrechat deux trois fois avant de reprendre sa course. Ils enchaînent les tournants, à droite, à gauche, c'est plus comme au foot pense le gosse qui tient le guidon, non, la vitesse lui échappe, il a peur de freiner trop car le scoot ne tient rien en route, il sent la gamelle proche. Free aussi, il voit les pavés se rapprocher un peu plus à chaque ondulation tordue de l'engin. Il veut dire à son pote de ralentir, de se calmer, il pense avoir semer les keufs, trop tard. Le scooter dérape et se couche au sol, les deux gamins lèvent les jambes, sentant l'asphalte leur claquer le cul, et laisse filer la machine qui glisse tout droit, comme un palet de hockey.
Free et Billy suivent derrière les quatres fers en l'air, frottant du dos sur le bitume brûlant mais ralentissant progressivement. Le scooter s'explose en rebondissant sur une portière de voiture pour finir en tournoyant à 20 centimètres du trottoir.
La descente est finie, si l'on peut dire, Billy se relève en gémissant et en pleurant, Free n'ose pas bouger, il a envie de hurler. Le froid. Le froid brûle violemment ses plaies, sur ses jambes, son cul, sa main. Pleins d'éraflures, vives, les larmes giclent sur son visage, le sel envahissant sa bouche, il pleure. Comme un gosse qui a mal, très mal. Billy bouffe ses larmes et s'approche, tordu et boitant, de son ami. Les gamelles il connaît, la douleur de Free aussi puisque qu'il la subit pareil mais il sait comment agir contre. Il pense aussi aux flics et à la mallette que Free, bizarrement, n'a pas lâché.
- Hé Free ? Ca va ? Hé ! Relève-toi, faut pas rester par terre, faut bouger sinon ça va être pire !
- Qu… Quoi ? Pleurniche Free qui sent les brûlures amplifier.
- Ouais ! Faut courir, ça va passer comme ça. Faut chauffer le corps, ça va passer. Fais voir.
Il regarde ses blessures ;
- C'est bon, c'est bien éraflé mais c'est bon y'a pas de casse, y'a pas de profondeur.
- Mais… Pourquoi tu chuchotes ?
C'est vrai ça, pense Billy, pourquoi je chuchote ?
- Chais pas. Il dit à haute voix. Ca les surprend tout les deux ce changement et ils se mettent à rire. C'est nerveux et cela les calme un peu. Free se relève dans la souffrance mais garde le sourire.
- Putain ça fait mal.
Billy sent le froid ou la peur l'envahir, il ne sait pas ce que c'est vraiment mais il n'en veut pas, il commence à s'éloigner en disant ;
- Allez Free bouge ! Allez viens !
Le gosse se redresse tant bien que mal, surtout mal, et voit le Colt à une douzaine de mètres posé sur une flaque luisante, un plateau d'argent disent ses yeux troublés.
Son regard se scotche sur le calibre à l'acier miroitant, des éclairs flous passent sur les voiles qui lui brouillent encore la vue, instantanément quelque chose de chaud viole tout son corps, une bouffée de chaleur menée par des centaines d'aiguillons cuisants mais vivifiants, c'est au niveau du crâne que cela fait le plus peur, le plus mal à cause de l'insupportable bruit de déchirement qui a claqué.
Le flingue ! Il le lui faut.
Il titube, main rasant le sol, le corps presque plongeant, jusqu'à l'arme et l'empoigne. Il se redresse, Nom de Dieu ! C'est comme magique pense-t-il, c'est Robocop, une douce torpeur l'enveloppe, il se voit. Là, debout dans la rue, il se voit et se revoit dans le même temps, des souvenirs qui remontent, cette scène il l'a déjà vécu, imaginée en fait. Oui, combien de fois le soir avant de s'endormir, c'est vrai, c'est fou. Ses mouvements sont mécaniques. Il lève l'automatique devant son visage et se concentre dessus, il teste la drôle de sensation qui le fait flotter, l'arme est dans sa main, froide et lourde, il ferme les yeux, l'arme et la main sont toujours là mais le flingue est devenu chaud et léger. Il rouvre les mirettes, toujours pareil, le rêve est éveillé et vivant, mieux encore ce rêve éveillé vivant est en réalité un souvenir de rêve éveillé, une reprojection. Il s'ébroue la tête une seconde, Billy, là bas, commence à prendre le large, traînant derrière lui une jambe déglinguée. Free fait pivoter sa tête circulairement, ZZZZZZZ…(à droite) ZZZZZZ…(à gauche), tout semble figée, il pose une jambe, puis une autre, et encore, de plus en plus rapidement, la mallette serrée dans la main gauche, le 45 tirant sur celle de droite, il courre, se laissant porter vers l'avant par les poids qui balancent.
- Billy ! Hé ! Billy ! Attend-moi !
Il accélère, c'est grisant, le mot est faible, ébouriffant comme dans Mad Max II, Excalibur ou Volte Face, mais oui ! C'est cela même, exactement, il y est ! Il y est dans le film.
Il se voit, se sent, ou quelque chose dans le genre, courir l'arme à la main, emporté, le fric dans l'autre. Le fric le fric le fric !
Une puissante sensation de vie, de vivre, de vivre l'action. Cette image, celle projetée ou il se voit courir dans cette ruelle éclairée comme dans un Maigret, la nuit, un décor réel, un extérieur, cette image s'imprime, passe du conscient à l'inconscient, du rêve au vécu, comme un Tag peint sur une rame de métro lancée, défilante. Une révélation.
Il voudrait ne jamais cesser sa course qu'il pousse de plus en plus fort, tirant sur ses muscles, il se voit de face, de profil, de derrière maintenant, il voit l'écran immense dans la salle de cinéma ou les spectateurs frémissent. La police va-t-elle apparaître ? Qu'importe, et que le danger est grand, que la situation en devient inquiétante, il se sent prêt, tout en courant, à tendre le bras et à tirer, vider son chargeur, dégommant un à un les condés planqués derrière leurs bagnoles.
Bang ! Bang ! Bang !

Rien de cela n'arrive, que le destin en soit remercié car il y aurait alors eu une mémorable scène de folie humaine. Incompréhensive et sanglante, violente, avec dans les yeux de l'enfant assassin non pas de la peur mais des éclats de rire tintant à chaque décharge de l'arme.
Il ralentit. Il avale l'air comme de l'éther, son cerveau s'en réjouit, c'est l'apesanteur la haut dans la boite à méninge. Il sent la fin de la montée, du « Flash », c'est comme les drogues dures, l'extase mémorable ne se produit que la première fois (la seconde en vérité), voilà le danger car après ce ne sont que quêtes et tentatives répétées d'y retoucher qui motivent le damnés qui s'y fourvoie. Free arrive au bout de la rue et tourne ainsi que l'a fait Billy quelques secondes avant.

La douleur s'est pratiquement endormie, la fatigue aidant, la langueur du temps et la surprise que lui produit son ami en l'agrippant au passage. Le tirant, le déséquilibrant même, vers le sol entre un capot et un pare-choc.
La folie fait subitement silence.
- On va tirer une caisse. Chuchote Billy en crachant ses poumons.
- Comment ? Demande Free Wheel qui sent le mitraillage de son cœur envahir ses oreilles et sa peau.
- Attends.
Billy passe sur le trottoir en se baissant et tente d'ouvrir la portière.
- Merde…
- Essaye une autre, hé !
Lui lance le collègue de sa cachette.
- Non. C'est celle là que je voulais. Y'a que sur les 104 que je sais faire les fils.
- Ah… Alors.
Free se lève à demi et va près de son ami. C'est une vieille 104 repeinte en noire de manière artisanale, aucun risque d'alarme pense le gosse. Il pose la crosse de son arme sur la vitre conducteur et donne un fort coup sec. Le résultat est parfait. La vitre s'est éclatée dans un bruit minime ; un verre qui éclate sur des carreaux. Seule la nature du bruit donne des inquiétudes et du stress, ils s'affairent rapidement. En deux secondes ils sont tous deux à l'avant de la Peugeot, pliés sous le niveau du pare-brise.
Le cache en plastique qui protégeait le Neiman gît sur le tapis de sol entre les pieds de Billy qui triture les fils.
La voiture démarre brutalement, les essuie-glaces se sont activés ainsi que les pleins phares qui se réverbèrent sur une camionnette blanche devant. Ils ont l'impression subite d'avoir un projecteur de police dans la gueule, Free s'est plaqué au sol, l'apprenti voleur de voiture jette à tout va ses doigts sur les manettes et boutons. Ce qui devait arriver arriva, le klaxon pousse un brame violent jetant une bonne dose d'électricité sur les deux garçons. Billy fait la grimace, l'autre lui crie ;
- Baisse toi ! Baisse-toi !
Une voiture passe à fond dans la rue, faisant vibrer la petite 104.
Silence, plus rien ne bouge, la voiture semble vide. Billy sort tout doucement une main et éteint les phares, ouf…
- C'est bon. Chuchote-t-il.
Ils se relèvent tout deux et soufflent.
- Bon. Maintenant…
Le gosse enclenche la vitesse et recule doucement, il se démerde pas mal, pense Free Wheel. La voiture s'engage dans la ruelle et part au ralenti, puis Billy passe la seconde.

Quelques minutes plus tard ils roulent sur le périf, pas trop vite mais collé sur la voie de gauche. Le jeune chauffeur s'est retrouvé coincé là et ne veut plus en bouger jusqu'à Porte d'Orléans. Ce qui occasionne quelques appels de phares et trompettes chaque fois qu'un furieux arrive derrière comme un fou. Heureusement l'automobiliste Parisien a de la ressource et n'attend pas pèrpet pour passer d'une manière ou d'une autre. Il y a toujours une compréhension instinctive, ainsi que les réactions qui vont de pairs, sur la conduite en ville à Paris (uniquement à Paris). Une sorte d'anticipation basée sur la confiance comme s'il s'agissait d'une grosse équipe d'un sport collectif, appelé « bouge pas je passe », habituée à jouer ensemble.
- Je te l'avais dit que je savais tirer une caisse. Dit Billy tout fier.
Free s'est remis de ses émotions, il est déjà dans un autre film. Celui de la mallette. Il a regardé, impossible de l'ouvrir comme ça, il faudrait un petit pied de biche et il sait ou en trouver un. Même s'il est presque une heure du matin. En attendant une seule chose compte ; ramener la mallette dans cet endroit le plus vite et le mieux possible. Il sait qu'il y aura des curieux. Des curieux mais pas des flics, il a vérifié il lui reste 10 balles dans le Colt. Tant que ce ne sont pas des flics qui l'emmerde plus rien ne pourra arriver. Plus rien. A moins bien sûr que… Pour cela il dit ;
- Ferme là et roule, concentre-toi, tu va nous porter la poisse.
- Quand même… Râle son ami.
- Bon d'accord, t'avais raison et tu nous as sauvé. T'auras ta part, tu la mérites.
- Ma part… Putain Free…
Ils se regardent un instant puis disent de chœur en souriant ;
- Le coup du siècle !
Free se dépêche de rajouter ;
- C'est pas fini, pas encore.
- Ouais, tiens regarde, la sortie. Mate derrière si je peux déboîter je voudrais pas la rater et me retaper le tour du périf.
- T'es con toi, tu sors à la prochaine si tu rates et puis voilà.
Billy fais mine d'avoir pitié de son complice.
- Pffff. T'y connais vraiment rien en bagnole. Mon père il l'a raté une fois et il a fait comme t'as dit. Et bien, je te raconte pas la galère, on s'est perdu et devine ? On a finit par reprendre le périf. Alors !
- Quoi ?
- Je peux y aller ou merde ?
- Ouais, oui, vas-y, vas-y.
Fait Free Wheel un peu morveux du coup.
Billy donne un grand coup de volant et les voilà sur une avenue qui traverse Montrouge. Tous les feux clignotent. Au troisième un panneau de direction ; Draveil, Corbeil. Les deux gosses voudraient parler mais se retiennent, de peur que… Le message passe tout de même et deux beaux sourires s'affichent sur le pare-brise auréolés par l'orangé glissant des lampadaires de la banlieue.


VI. Deux trous !

Sur le parking de la cité.
Billy gare la voiture entre deux carcasses calcinées, augures de sa propre destinée. Ils se faufilent, à moitié pliés, jusqu'au flanc d'un immeuble. De là ils courent en longeant le bâtiment puis traversent une grande esplanade pour en rejoindre un autre, qu'ils contournent aussi prestement, comme il se doit, comme des voleurs. Ils se retrouvent dans l'obscurité, la lune est masquée par un immeuble proche et aucun lampadaire ne semble vouloir jeter quelque luminosité dans ce coin de la cité. On devine bien une mince allée filant entre les deux bâtiments, hérissée du nombre de candélabres réglementaires mais ceux ci jouent les morts, les décors de cinéma, ils en perdent leur agressivité froide et ressemblent à des allumettes calcinées avec leurs petites têtes penchées toutes noires. Free les regardent et les voit comme tels. Avec la perspective qui les réduit, il s'imagine jetant sa main sur l'allée et les balayant d'un mouvement horizontal.
- Qu'est-ce qu'on fout ? Demande son ami inquiet de la pause qui dure.
- Ouais, suis-moi.
Ils glissent le long du mur, le sol commence à descendre, doucement mais régulièrement, ils sont sur la longue pente douce, protégée par un muret qui l'accompagne en surface, menant aux caves.
Il fait de plus en plus sombre. Billy chouine ;
- Putain on y voit plus rien, on est dans le trou du cul du monde ou quoi?
- T'inquiète et reste collé derrière moi ;
- T'es sûr qu'on s'est pas planté d'immeuble ?
- Mais non, c'est à cause des flics qui tournent, on a cassé toutes les lumières.
- Putain, j'imagine le gardien. Il a pas intérêt à oublier l'heure pour monter les poubelles. Tu m'diras, c'est pas celui qu'a les deux dobermans ?
- Si justement, alors ferme là, on y est presque. Regarde.
Effectivement Billy distingue, plus bas encore, un point rouge incandescent flottant dans le noir.
Un cri sec jaillit ;
- Qui av ?
- C'est Free. Chuchote qui de droit.
Ils arrivent devant l'entrée du sous-sol, au fond du gouffre, coincés par le grand mur qui semble disparaître, là haut, dans la nuit. Deux rastas d'une vingtaine d'années et une fille d'une quinzaine, et du même type, sont collés dans la pénombre. Un gros joint fumant relie leurs mains par instants, la lueur chaude et rougeoyante du bout faisant apparaître leurs visages à chaque bouffée.
- Luss.
- Luss les gars. Lance Billy en levant une main. Il se demande si les gars le voient alors il se signale de la voix.
Le plus grand des deux blacks, moulé dans l'angle du mur, joue la charnière et ouvre la battante en la poussant de tout son bras plaqué dessus comme un madrier. Un imposant nuage de fumée blanche, encadré par la lumière projetée, ainsi qu'une forte musique, envahit l'espace. Les deux kids passent en courbant l'échine sous le madrier.

Ils sont dans la place, l'antichambre du «monde ». Billy marque un temps d'arrêt, c'est crade et ça pue. C'est sa première visite mais il connaît de réputation, le numéro d'immeuble est gardé secret et ça l'a toujours impressionné. Il déchante un peu du coup, il s'attendait à autre chose, il ne sait pas vraiment quoi, un truc militaire, quand même pas un centre d'activité culturel mais les grands frères appellent bien cet endroit « la cuisine de l'enfer », alors. Ce qu'il voit pour l'instant c'est une vaste salle au plafond bas peuplée de gros piliers au ciment rugueux, chacun portant un cloporte en verre lumineux enserré dans une petite cage.
Un tas de détritus éparpillés jonche le sol, certainement conséquent du va et vient des bennes-poubelles alignées sur le mur gauche, sous le trou du vide-ordures. Pas exactement en fait, des malins, par désœuvrement, rage ou tout simplement pour emmerder le gardien, se sont amusés à bouger la benne réceptrice et un gros tas de déchets s'entasse par terre. Pourrissant un peu plus l'atmosphère des lieux sans paraître déranger la demi-douzaine de jeunes qui font cercle, en face du coté droit, autour d'un gros poste stéréo hurleur de Rapp. Ils sont posés sur un grand tapis de carton, ce sont les fous de la «dance », note Billy, HIP-HOP, ils s'entraînent là en attendant les concours ou les démonstrations organisés par le département. Des passionnés, des mecs clairs, dans ces lieux, mais respectés. On les sent bien dans leur peau, dans leur survêtement satiné et monochrome, ces types ne portent que ça et chacun à son style perso ou sa marque préférée. Cela fait, au mieux ; prof de gym, au pire ; pyjama.
Il se fait tard et les cartons ont déjà eue leur dose de dos bondissants et de têtes tournoyantes. Des bières et des pétards se baladent et des discussions assez calmes, ponctuées de rires, animent le coin. Free a déjà traversé la salle, Billy le rejoint. Ils vont à l'entrée du labyrinthe : le long couloir, desservant les caves individuelles des occupants de l'immeuble, qui serpente sous toute la surface de l'immeuble. Immense dans sa longueur, sa complexité et ses surprises, parfois éclairé, parfois obscur, et certainement effrayant pour le novice.
Une fourmilière délictueuse (d'ennuis surtout), un «monde » privé.
Des gamins, des jeunes, vont et viennent, les caves sont ouvertes et occupées. Dans certaines on dépiaute un scooter, plus loin on a installé du matériel sono et on improvise des scratches, dans une autre ça discute bizness et pièces de voitures, on voit passer des billets, des joints et des bouteilles d'alcool. Ici pas de bandes, ils se réservent les appartements inoccupés pour leur quartier général, que des apprentis, des «petits » comme disent les «gros ». C'est ouvert à tous, encore faut-il, et les gus de l'entrée servent à faire respecter la règle, être «affranchi ».

Les deux gosses saluent quelques connaissances en passant, ils ouvrent la porte d'une cave et l'allume. Un squelette de mobylette dort contre le mur au fond.
- C'est l'atelier de Momo. Dit Free.
Un pote passe devant la porte et s'arrête.
- Hé men ! Y'a quoi dans cette grosse mallette ?
- Y'a la fortune mon gars, la fortune. Repond Billy.
- Ah ouais ?
Free va farfouiller dans un sac en cuir dans un coin et en revient avec un petit pied de biche. Il voit le jeune dans l'entrée et pose l'outil sur son épaule.
- Tu comptes dormir là ? Il demande.
L'autre sourit, fait un signe de paix avec la main et disparaît dans le boyau sombre.
- Bon, passons aux choses sérieuses. Dit Free Wheel en prenant la mallette. Ils sont tous deux à genoux, Billy tenant la mallette et Free l'agressant à coup de pied de biche. Il meurt d'envie de faire péter les serrures avec son arme mais il sait que cela rameuterait tout le sous-sol.
- Putain…
La première saute, un bruit sec, Free transpire du visage, il attaque l'autre. Elle saute à son tour, même bruit, schlack !
Billy souffle ;
- Ouaaa…
Ca défile dans sa tête, d'abords les billets (il n'en a jamais vu plus de 10), puis un survet, des baskets, un abonnement au parc, une poignée de main avec Pauleta, ça part en « live », une villa, avec piscine, une Porsche, des meufs canons et des « Predators »les chaussures de Foot, les même que Bati-goal, et aussi, Dalila, des trucs pour Dalila, oui, oui, calme toi Billy, calme toi. Ses pupilles lui brûlent presque, pétillantes, braquées comme des projecteurs sur le cuir de la valisette. Son complice l'observe en souriant, il lui prend le poignet et le serre un chouia, c'est un signe entre eux, un appel.

Ils se regardent dans les yeux, à vingt centimètres, ils se tapent la main.
- Allez.
- Attends, on l'ouvre ensemble. Dit Billy.
Ils s'assoient à même le sol bétonné, collés l'un contre l'autre, la mallette posée sur leurs jambes tendues. Free Wheel annonce sentencieusement ;
- Ouvre bien grand tes yeux mon gars !
La demande est inutile, les yeux sont bien là et bien écarquillés. Tout le brouhaha des caves voisines a disparu, les gamins n'entendent que le rythme sourd de leur cœur, le sentant même battre dans leurs tympans, palpitant sur leurs tempes.
Ils soulèvent le couvercle.
La surprise est violente, un gros « PSCHHHHH ! » leur pète à la gueule, les aspergeant brutalement de peinture bleu-ciel venant de l'intérieur de la mallette, ils la repoussent par terre avec terreur. Tremblants, hagards, leurs yeux piquants voient l'impossible, ils ont le visage, le haut de leurs vêtements et les mains peints en bleu. Dans la mallette, bourrées de billets de 200 francs, tout est bleu, les billets, l'intérieur, c'est de la peinture indélébile.
Free se met à crier ;
- Rhaaaaaaaaaa ! ! !
Il a eue très peur sur le coup mais là c'est pire, il a peur de comprendre. Il se jette sur la mallette et secoue les liasses, il regarde les billets collant son nez, bleu, dessus. Ils sont tous, TOUS, tachés de bleu. Billy, à quatre pattes, la mine voilée, violée, giflée par le choc, touche les billets un par un, il marmonne fiévreusement ;
- Qu'est-ce que c'est que ce délire ? Qu'est-ce que c'est que ce délire ?
Tout s'est effondré, les bouffées d'air joyeuses qui portaient ses pas quelques minutes auparavant se sont enfuies, le faisant chuter dans l'incrédulité, la poisse, encore elle ?
Elle rodait, attendait le meilleur moment, et pourtant… Comment accepter, croire, un tel gâchis. 200 000 Francs quand même, 200 000 francs.
Leurs regards se croisent et se décroisent aussi vite, non, pas la vérité, pas encore.
- Putain non !
- Non !
Pris d'une subite frénésie ils se jettent sur les billets, les balancent en l'air, les palpent, tentent de les frotter, crachent dessus, ça part pas, ils remuent tous dans tous les sens. Free prend la mallette et la fracasse contre le mur en hurlant ;
- Rhaaaaaaaaaaaaaaaaaa ! J'y crois pas ! J'y crois pas !

Billy ne dit rien.
Il fixe idiotement quatre ou cinq billets couverts de peinture dans sa main, étalés en jeu de carte, mauvaise donne... Son regard traîne sur le sol recouvert d'argent, quelques biftons bleus atterrissent en flottant doucement. Des morceaux du ciel qui leur est tombé sur la tête. Lui non plus n'y croit pas. Il se décide à regarder son complice qui n'arrive pas à desserrer les dents. Free réfléchit à toute vitesse, il n'a qu'une envie ; retourner place Pereire et buter le mec pour ne pas lui avoir dit que la mallette était piégée. Mais bon…
Billy réfléchit aussi, ça l'abasourdit.
- Tout ce fric, tous ces billets… Foutus. Mais pourquoi ils font ça ? Pourquoi ?
Free n'arrive pas à se calmer, Billy n'en finit pas de descendre sous le niveau zéro de son moral. La poisse, pense-t-il, c'est comme la peinture, c'est indélébile.

Le petit Mouloud vient à passer devant la cave en se traînant un capot de 206, il tourne les yeux pour saluer ses potes et reste scotché, ça dure deux seconde, il ne peut pas s'en empêcher, il éclate de rire puis se met à crier comme un taré ;
- Putain c'est pas vrai ! C'est pas vrai ! C'est pas vraiiii… La gueule que vous avez ! Ooooh putain… Titi, Jissé, tout le monde, rappliquez, venez, venez, c'est trop bon ! Venez voir les deux kids !
Tout était calme, à ce signal, en deux seconde c'est la curée, on crie, on s'appelle et on s'excite, ça se masse vers la cave de Free et Billy, la moitié de la fourmilière est au courant qu'un truc s'est passé avec les gosses et se bat pour accéder à l'entrée du réduit.

Les deux mômes tournent la tête vers la porte, une dizaine d'ahuris fixe leur visage dans un silence de surprise, puis les éclats de rires fusent, c'est le lâchage, leurs copains se tordent de rire dans l'encadrement de la porte, ils se tapent les cuisses et les mains on les montrant du doigt, certains font des bonds derrière pour voir, il en arrive de plus en plus poussant les premiers dans la cave. Un petit, qui tient encore une clé à molette dans sa main, se retrouve nez à nez avec le regard meurtrier de Free Wheel, son hilarité s'arrête net. Cela calme l'assemblé, Free et Billy les fixent avec rage mais aussi avec la figure et les mains peintes en bleu-ciel, en bleu Schtroumpfs. Un des gars devant et obligé de partir pour aller pouffer comme une bête dans le couloir. Cela fait automatiquement repartir les autres. Les deux gosses entendent les rires résonner dans la cave, sur les billets, sur leur face, ils se regardent et sourient, quand même, de se voir si bleu en ce miroir. Free se met à crier d'une voix forte ;
- C'est bon ? Vous avez votre dose ? On refait un spectacle samedi prochain, amenez vos gonzesses ! On se la jouera rouge ! Fluo !
- Ouais ! Avec une plume dans le cul aussi ! Rajoute Billy.

Mais c'est pas vraiment drôle, la voix de Billy qui tremble ça casse l'ambiance, les regards se font compatissants, si l'on peut dire car ce sont tous des durs, ça montre juste qu'ils comprennent. Comme ça peut faire mal.
Le petit à la clé à molette s'évertue à cracher et à frotter sur un des billets. Un grand Arabe balafré, une figure de tueur né, lance ;
- Laisse tomber petit, c'est indélébile. Vous pouvez tous balancer les kids. Déjà, rien que sur vous y'en a pour des jours avant que ça parte, je le sais, c'est arrivé à des potes l'année dernière. Ils ont brûlé tout le fric. C'était trop risqué de le garder.
Les gars de la bande qu'avaient ramassé des biftons les jettent comme s'ils étaient infectés, puis se cassent. Les lieux se vident, une sale affaire, qu'on laisse aux kids, chacun sa mouise.
Billy est étourdi, ses pensées s'entrecroisent en rase-mottes, une flopée de moustiques bourdonnants dans le brouillard d'un marais, un marais bleu. Il en lâche une au hasard ;
- Qu'est ce que je vais dire à mon vieux ?
Free lui jette un regard.
- Franchement Billy…
Il est faible, Billy, shooté, les moustiques se sont barrés, chassés par le regard de son ami, il reste le brouillard. On ne voit même plus l'eau marécageuse, c'est pas plus mal. Il souffle ;
- T'as raison Free. Qu'est ce que j'en ai à foutre ?
- Allez…
- Ouais.
On l'a senti passer comme un froid sanglot.
- Viens.
- Ouais…
Celui là, comme un dernier soupir. Un truc de mourant.
Dur, un soir de Noël, de laisser tous les jouets espérés cassés derrière soi.
Ils s'en vont. Sans un regard en arrière.


THIS IS THE END…

Des minutes sont passées, des heures, ils s'en foutent, le temps n'a plus prise, ni le froid, ni demain, ni rien. Ils sont à nouveau sur leurs marches, retour à la case départ, seuls dans la nuit silencieuse et sinistre, comme la cité à cette heure. Elle en perd d'autant plus de sens, posée et vidée de sa vie, éteinte. Un mouroir d'avenir, un charnier de volonté et d'espoir, qui viendra déterrer tout ça ? C'est comme le reste tout le monde nie et dans vingt ans quand le mal sera réparé, que les ghettos n'existeront plus, peut-être qu'un gouvernement reconnaîtra le mal, qu'ils présenteront des excuses, qu'ils mettront des plaques pour tous les suicidés, les overdosés et les assassinés qui dépassent les statistiques en ces lieux.
Billy The Best et Free-Wheel, dix-douze ans et des soucis pleins la tête, le visage toujours bleu, assis comme d'hab, silencieux, le cerveau comme la cité, éteint, vidé, finissent d'en démordre.
Free marmonne à voix basse.
- Putain, putain, putain, putain…
Il doit parler de la vie. Billy a décuvé, il se réveille.
- Pas grave, on a toujours le flingue, on peut tenter un autre coup.
Et il regrette aussitôt ses mots.
Car ils savent très bien que cela ne sera pas possible, sans l'enthousiasme, la foi qu'ils avaient, non, trop risqué. La poisse mon gars, la poisse, elle est là.

En vérité, ils pourraient, à ce moment, penser «on en reste là » et le faire. Mais il y a la musique qui tape au loin et qui s'approche, moins forte que la veille mais la même. Elle arrive, elle est là, au coin de l'avenue, elle passe l'immeuble et les deux gosses se figent d'un coup, glacés subitement et aussi, paradoxalement, comme requinqués.
La BMW rouge, capote fermée, glisse à nouveau devant eux, et s'arrête comme dans un rêve. Kool And The Gang, à croire que c'est la seule cassette qu'il possède pense Billy. Free serre ses poings et les pousse doucement mais fortement contre le béton sous lui. Ses bras tremblent de tension.

La voiture ne bouge plus, on voit D.Day qui regarde de l'intérieur d'un air incrédule, d'un geste précipité il fait descendre la vitre et sort sa grosse tête en tendant un doigt vers les deux gosses.
Il s'exclame.
- OUAAAAAAAAAAAAAAA ! OUAAA ! OUAF ! AH ! AH ! AH ! AH ! Oh putain ! C'est pas vrai ! Ouaaafff ! Ouaf ! Ouaf ! J'y crois paaas ! (il éclate de rire) Les deux schtroumpfs pour de bon ! C'est grincheux et teigneux. Oh putain… Snff… Snff… Putain j'en chiale tellement c'est bon ! Hou ! Hou ! Hou !
Ce con confond les schtroumpfs et les sept nains, c'est exprès, ça le fait rire. Vraiment. Il n'en peut plus, sa grosse paluche baguée frappe le flanc de la BM et ses quenottes d'or aboient dans la nuit en même temps que son rire gras et puissant, à faire vibrer les façades. On dirait qu'il en rajoute pour écraser la musique. Les larmes lui brouillent les yeux.
Cela dure un petit moment puis il semble subir un choc, un truc qui le dégrise d'un coup. Il vient de croiser le regard de Free Wheel, franchement haineux, braqué comme pour porter des coups.
D.Day se frotte les yeux et plisse des vagues de muscles sombres sur son front. Il vient de se remémorer la petite histoire d'hier.
Il grogne en montrant les crocs, on sent la rage remonter du fond de sa gorge ;
- Qu'est ce que t'as à me regarder comme ça petit con !

Free s'offre un petit sourire, rien que pour lui, puis il se lève. Tout son corps vibre sourdement, Billy le regarde d'en bas, c'est comme s'il voyait Godzilla, on dirait que toute la cité s'est ratatinée au sol dans le mouvement, que les nuages la haut filent encore plus vite, libérant alors la lune qui semble, elle aussi, l'avoir mauvaise.
Free descend les marches tranquillement et se dirige vers la fenêtre ouverte de la BMW. Il est obligé de crier à cause de la musique à fond dans la voiture.
- Je m'appelle pas petit con !
D.Day a rentré sa main. Posée sur la poche de son pantalon elle tapote le poing américain en acier doré qui s'y trouve. Il tente de fixer le gosse comme il a vu faire Mike Tyson contre Hollyfield et assène ;
- Ah ouais ! Et tu t'appelles comment ? Trouduc ? Fils de pute ? Ho ! Ta mère, elle est bleue aussi ?
Sourire satisfait tendance sadique. Billy chuchote entre ses jambes ;
- Oh putain !
Il relève la tête et regarde.

Free sort le calibre de sous son sweat, son geste est protégé par la portière, il se penche vers l'intérieur de la caisse, gentiment, puis d'un coup très vite et avec force, il attrape D.Day par le col de son blouson et lui colle le canon sur la tempe en le frappant sèchement. L'autre encaisse en grimaçant de douleur, contractant tous ses muscles faciaux il lève les mains mais la pression sur son crâne augmente, il laisse alors la peur envahir et paralyser sa volonté. Free le maintient violemment, le corps, le bras tendu à mort, tressautant par saccades. Le gros se retrouve à moitié couché, à moitié sonné et trempé d'une sueur qui agresse ses narines et lui brûle dans les yeux.
La puissance du choc, la frayeur brutale et la tension foudroyante, ça l'a figé. Il est posé sur image, les yeux écarquillés et la bouche tremblotante comme par balayage hertzien. La musique continue joyeusement, D.Day voit le flingue à présent, collé prés de son œil gauche. Il est tiré d'un coté par la main du gosse et rejeté de l'autre par l'arme. Bloqué, pressé. Le canon du Colt lui vrille la tête, il est glacé. Son visage commence à paniquer, il a comprit et en vibre d'autant plus de la baveuse, normal il a les yeux de Free Wheel plantés dans les siens à dix centimètres. De sales yeux, haineux et profonds, pas ceux d'un gosse en tous cas. Il tente de sourire et balbutie ;
- Qu'est ce… Arrête petit, déconne pas ! Je plaisantais, je suis D.Day, oh, le frère de…
Free lui plaque brutalement la tête contre le volant avec son arme, il hurle ;
- Ta gueule ! Gros porc ! Je t'emmerde et ton Pédé de frère avec !
Inondation de sueur sur la tronche du dealer, ses yeux papillonnent pour y voir, ses lèvres tremblent encore, le gosse est devenu fou.
- Pe… Petit, Dé… Déconn…
Il arrête net sa phrase, le gamin a approché son visage du sien, le collant presque, ses yeux, son regard… un feu innommable y flambe à présent, funeste et noir et pourtant, brûlant l'âme du damné. Il déchiquette ses mots d'une voix inconnue, lugubre et glaciale, une lame de guillotine qui tombe, qui tranche et qui remonte.
- Je m'appelle pas petit ! Je m'appelle pas petit !
Son poing serre la crosse, libérant son doigt sur la détente.
Et il appuie. Deux fois. BANG ! BANG !

La tête de D.Day rebondit puis explose contre le volant dans ce bruit fracassant, assourdissant, le canon s'enfonçant dans sa boîte crânienne, deux détonations enchaînées, une seule explosion, un carnage. Le sang a repeint l'intérieur du pare-brise et le visage de Free Wheel. Un sang chaud et collant, le gosse recule lentement, le canon du Colt fait un bruit sinistre en sortant du cerveau, faisant gicler des morceaux. Une chanson venait de se terminer, une autre reprend, entraînante et gaie, Free vise le poste et tire une troisième fois.
BANG !
Le bruit semble résonner longtemps dans le silence de la nuit, faisant frémir la cité.
Free regarde son œuvre sans la voir, son carnage, le black a le haut du crâne décapité et du sang ruisselle comme débordant d'une marmite, il pense «ce porc a fermé sa gueule ! » La haine continue d'injecter son adrénaline dans ses veines, faisant crisser ses dents, refroidissant son cœur, emplissant à chaque aspiration ses poumons de force et imprimant à sa réflexion une lucidité aveugle.
Il lève la tête et voit sur l'immeuble en face des volets qui s'éclairent. Il remet vite l'arme sous son sweat et fouille D.Day. Il trouve dans son blouson une liasse de billet et un sac en plastique transparent, lourd, emplie de poudre blanche. 500 grammes au moins, le môme assassin se tourne vers son ami et sourit ;
- Hé ! Le sachet blanc compte un mort de plus dans ses rangs ! (IAM)

Billy est resté scotché sur ses marches, il regarde son pote d'un air hébété, il n'ose pas s'approcher de la voiture, il dit faiblement ;
- Free… Tu… Tu l'as… Il est …
Free lui envoie le grand sourire des amis mais Billy ne décoince pas, il hésite entre gerber, s'enfuir ou embrasser son copain pour pleurer sa frousse. Il le dévisage, Free a des éclaboussures de sang contrastant bizarrement avec la peinture bleue qu'il lui tient lieu de fond de teint mais s'harmonisant avec le rouge brûlant de la BMW. La couleur du sang est pire que rouge, elle est noirâtre et profonde comme des limbes. Oui, il y a quelque chose de Satanique dans cet instant, dans cet hiver urbain silencieux et agressif, d'irrémédiable, avec le mot diable...
Ses oreilles bourdonnent encore, c'était violent, puissant, il s'en rend compte sans trop l'accepter. D.Day est mort. Assassiné. Il a peur des frissons qui guettent en bas de son dos, des petites piques qui fourmillent sur la chair de ses bras. Il ne sait pas si ce sont les prémices de la panique ou de l'excitation, un mélange peut-être, un vertige à l'affût. Rien que d'y penser il ressent des nausées.
Il rajoute quand même, le sourire, l'amitié ça marche, ça va marcher.
- Putain, tu l'as pas raté !
Sa voix était claire et brave, ouf, il pense ; « joue le jeu Bill, joue, ne pense pas au meurtre, à ton ami assassin, au danger et surtout pas au mort, au mort… »
Il se retourne et vomit son Mac-Do de la soirée, il ne l'avait pas digéré. Free lui lance ;
- Billy ? Ca va Billy ?
- Ouais, t'inquiète, c'est ma gerbe pour D.Day.
Il se maudit mais se sent beaucoup mieux, sa pizza lui a changé les idées, il en profite, se dit «joue le jeu Bill » et se redresse en souriant.
Free est déjà prés de lui, froid et terrible, Billy pense qu'il est fou. Le kid regarde de partout, ça réfléchit vite, il attrape Free par les épaules.
- Faut se barrer Free, vite, si Pitt-Bull sait que c'est nous qu'on a dessoudé son frelu, on est mort.
- Ouais. T'as raison.
Il secoue la liasse.
- Hé regarde, y'a au moins trois patates.
Sourires forcés, il y a plus urgent pour l'instant.
Ils regardent alentour, il y a de plus en plus de lumière, des bruits de fenêtres mais pas une seule tête qui dépasse, c'est bon signe, Free lance ;
- C'est bon, personne n'a rien vu. Puis il hurle le plus fort possible comme il l'a vu faire dans un film ; Hein ! Personne n'a rien vu !
- Allez viens !
Ils partent en courant dans l'avenue déserte.
Billy pense comme un leitmotiv ; personne n'a rien vu, personne n'a rien vu. Il pense au Duke, à Pitt-Bull, le Tueur, le Fou, le frère de D.Day.

Pendant ce temps, dans la voiture rouge, à l'intérieur aussi, D.Day regarde le néant de ses yeux ouverts, remplis de sang, comme son visage portant le masque de la mort. De la bile blanchâtre et épaisse coule sur son menton et sur son torse puissant un petit point lumineux, rouge comme un petit rayon laser, sautille de haut en bas, court sur le crâne décapité et dessine des sourires de plus en plus grands, et de plus en plus vite, excité au possible, sur la bouche tordue. Sur la grimace de l'homme qui a senti la lame froide de la mort lui traverser le corps.
Le point rouge, lui, semble rire à gorge déployée.

Free et Billy ne sont pas rentrés, non, pas encore. Ils se sont trouvés un coin, une planque connue d'eux seuls, les anciens vestiaires souterrains d'un terrain de baskets métamorphosé en parking. Ils sont assis dans le noir contre un mur et une lumière blanche tombe par un soupirail au plafond, n'éclairant que leurs mains et leurs pieds. Tous deux silencieux, mâchouillant leurs pensées, Billy comptant et recomptant la liasse, souriant enfin. Se gardant quelques angoisses pour plus tard. Free pesant et soupesant dans ses mains le sac d'héroïne, ne souriant plus, non, plus du tout. Il se dit que Pitt-Bull voudra récupérer sa came, qu'il finira par savoir, par les avoir, il se dit qu'il a déjà tiré cinq balles et que le Duke, lui, est toujours armé, toujours et prêt à tirer aussi.
Il se dit que la meilleure des défenses c'est l'attaque.
L'arme est sous son sweat, collant son acier chaud contre son ventre, lourde et pénétrante… pénétrante… comme une folie.

Une folie sans fin, la cité.

FIN, pour vous.
Pour eux, ça continue…


Retour au sommaire