Pierre
de Jacqueline Valette



Pierre dans cette aube de lumière, le sourire de Pierre en un éclair me touche au coeur. La rivière d'émeraude élargit son lit et devient forêt. La terre alors en prises avec l'orage, puis la tempête ne parviennent pas à éroder cette ode silencieuse qui me mène à lui.
Ce sourire flotte sur les lèvres de Pierre qui dort paisiblement. C'est un sourire énigmatique et à l'observer, ce sourire me semble porteur de danger. Je sais pour vivre avec Pierre depuis quelque temps déjà, le secret de la grande tristesse dont il était habité lorsque je l'ai rencontré. Le temps comme souvent a eu raison de sa détresse. La plaie n'est plus à vif, reste la cicatrice. Il a réappris à vivre, à rire, à aimer.
Mais ce sourire n'est pas celui de la guérison ou d'un quelconque mieux-être. Ce sourire interroge, m'interroge, m'inquiète puis m'affole.
Je voudrais le réveiller, le ramener à moi.
J'ai peur, j'ai froid, je tremble de tout mon corps.
Là, j'entends l'orage, la tempête, le tumulte de mon coeur en désordre.
La forêt redevient rivière, sa couleur se modifie. Elle affiche une couleur sang, une couleur de mort.
Cette vision me projette sur ma petite enfance. Je revois cette scène. J'ai 4 ans, j'entre dans la chambre de ma mère où mon père à son chevet, sanglote. Elle est allongée, paraît dormir. Mon père recouvre précipitamment ses mains et me prie de quitter la pièce prétextant que ma mère est très fatiguée. Je sors sur le sourire de ma mère, le même que celui de Pierre. Quelques mois plus tard, ma mère quittera mon père pour un autre homme. Je sais seulement aujourd'hui qu'elle a voulu mourir.
Je me sens soudainement apaisée, mais encore un peu sous le choc. Je viens de découvrir un secret familial grâce à Pierre, mon Pierre qui se réveille, respire et me demande où est passé mon sourire.


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