Jacques Olivier Bosco
Juillet 2001
dépot SACD 0493536179
Villa Sylvia Chemin De l'Abbaye de Saint Pons 06100 Nice

Lolita



Je ne sais pas pourquoi, j’ai commencé à lui parler de ça. Un pauvre mec pareil n’en a que faire de mes confidences sordides mais, l’alcool aidant, j’ai dû craquer ou le prendre pour quelqu’un d’autre, une conscience, une solution peut-être.
Un clodo comme les autres, crade, barbu, bien entamé, j’en avais marre de boire, pas pourquoi, j’étais descendu lui filer ma dernière bouteille de wouisk et il m’a proposé, alors… J’ai fini sur son banc à écouter ses plaintes en balançant des claques à la bouteille.
Puis c’est revenu, tout d’un bloc ; les remords, les regrets, une sorte de honte, et pire, rageuse qui me bouffe comme une folie, j’ai même vu le diable la nuit dernière ou alors c’était Dieu, je sais plus. C’était bien sale en tous cas. Le temps passe, les choses restent, elles s’accrochent violemment et elles font mal. Pourtant deux semaines, deux secondes, étaient passées.

J’étais encore sur ce vieux banc de gare, comme tout les soirs à vingt heures. J’attendais, même pas, je pensais. A elle quoi. Je m’imaginais le train arrivant et plein de petites Lolita qui en descendaient, qui couraient vers moi, qui m’embrassaient. Plein de jolis minois et de sourires câlins, adorable, son sourire, son regard, ça me transportait au berceau. Pas de hochet, de biberon, juste elle, ses yeux pétillants dans ma tête. Je l’adorais, je l’aimais peut-être. L’amour ça fait peur, c’est cher, sacrifiant mais si bon, tellement complexe et souvent ça fait mal, enfin, je ne parle pas pour moi, tu vois ce que je veux dire ? " Dis ? Tu vois ce que je veux dire " je lui ai demandé au clodo, affirmé en fait, pour qu’il comprenne, pour qu’il acquiesce, oui.
L’amour. J’essayais de ne pas y penser, ça ne sert à rien, je laissais faire les choses, je savais qu’elle attendait, guetteuse, qu’elle m’aimait. Je voulais l’aimer mais je ne savais plus comment on faisait, comment c’était. La peur de changer, de perdre des choses, la peur de mentir surtout, à ma petite Lolita, mon trésor de cristal déjà fêlé par le passé mais toujours pure, naïve, fragile. Si fragile.
Huit heures vingt, pas de train. Pas de Lolita. Un couple, un bonhomme gris sur le quai, se posent, interrogent les montres. Curieusement il y a un certain suspens, chaud, une tension qui se crée autour de ce retard. Moi, j’ai de plus en plus envie de la voir, plus j’attends, plus j’ai envie. Un coup de haut parleur, le train a déraillé ! le connard qui parle ne sait pas s’il y a des blessés et dit que cela se passe douze kilomètres en arrière. Panique sur le quai, la gueule dehors je bondis du banc, Lolita ! une saloperie d’idée me transperce le crâne. Les gens parlent d’y aller, je crie, je veux savoir ou c’est, mon corps prend l’eau, mon dos est trempé, mon front, mes yeux sont épargnés, mais je les retiens, vite et pousse tout le monde, c’est fou comme certaine personnes peuvent se bloquer quand d’autres veulent exploser, je dois les démâter de leur torpeur, j’ordonne, j’obtiens et on se retrouve dans une caisse qui roule.
Calmos, depuis que la porte de la voiture a claqué c’est le silence bien lourd. Le mec conduit nerveux, l’angoisse l’empêche de voir la route, sa vieille à coté se lamente sur son jules et moi, coincé derrière contre la vitre par trois gosses inconscients et heureux, j’essaye d’avaler un gros truc, que j’ai, coincé au milieu de la gorge.
La route longe la voie et la nuit ne nous a pas attendu pour s’abattre, c’est long, putain c’est long, ma rage pourrait faire voler cette voiture, et notre troupe se fait rattraper par la mort. Les gyrophares envahissent l’habitacle, les sirènes des ambulances nous hurlent de méchantes peurs, ça se croise dans tout les sens et le tonnerre vient du ciel, un hélicoptère se pose en balayant tout, on est arrivé.
C’est comme un film, des policiers figés, des infirmiers pressés, les lumières aveuglent, les radios crachent des ordres dans des langues improvisées et les pâles de l’hélico cassent une grosse colonne de fumée grise, faisant glisser des fantômes noirs et rieurs au-dessus du mur de voitures, de camions, rouges, il y a un incendie. Les pompiers sont fous, ils ont des haches, des scieuses, ils courent, ils crient, de partout ça se relaie, il y a des survivants, l’horreur, des survivants ! des morts alors ? Pas le temps de penser à ce que je fais, mes yeux sont vite sur les civières, je palpe, je retourne des visages, ils sont blancs, terrifiés, si livides, moins que moi j’en suis sûr, mon cœur tremble et gronde comme une terre proche du volcan, ça délire mal, elle n’y est pas, mal au ventre, je la vois pas et déjà les larmes filent comme on respire. Je branche les ambulanciers, pas de petite brune pour l’instant. Deux wagons se sont écrasés l’un contre l’autre et les pinpons dégagent ce qu’ils peuvent. Les tronçonneuses font fuser des lits d’étincelles en rugissant contre la ferraille, plus loin un container brûle de l’intérieur, c’est marqué POSTE dessus, le brasier semble prisonnier, il crache sa fureur par les fenêtres libérant des feuilles volantes, enflammées et fuyantes vers le ciel. Des oiseaux de feux qui s’évanouissent dans la nuit. Les casques d’argent projettent en miroir les flammes, comme animant les pensées de ces hommes de combat, ça hurle, ça pleure aussi, c’est la guerre et on me dit que c’est rien, ça, le pire est devant, la motrice risque d’exploser, si mes bras veulent sauver, oui, oui, j’ai du mal à passer, je m’écorche, il fait vachement froid, je cherche avec d’autres civils, je me faufile vers l’avant du premier wagon, les extrêmes, elle adore ça, aller de l’avant.
Pendant qu’ils sont en train de s’exciter sur un lot de rescapés, je la vois. Etalée à quelques mètres au milieu de l’herbe, dans l’obscurité, seule. Les yeux au ciel, plein de larmes, pire que les miens, elle se mord la lèvre ce qui lui donne un pâle sourire d’ange, presque translucide, j’ai froid très froid. Je me baisse prés d’elle, calme, je la prends, ça tremble, des saccades, c’est la douleur, son regard dit que ça fait mal. Je crois qu’elle a une jambe sectionnée, j’ose plus regarder c’est atroce, atroce, un coup terrible a voulu m’assommer, m’arrachant l’esprit, mon Dieu, mon Dieu comme vous êtes dur, votre enfant pourtant, elle vous aimait vous aussi. Je lui parle, elle me voit et se transforme, se détend, sourit, je pleure deux fois plus, une deuxième sauce pour le soleil de son visage. Elle est belle, elle me parle de lui faire un garrot sur la cuisse. Le temps s’est arrêté, le sang coule baignant mes genoux, chaud et profond, il lui manque une jambe et je vois qu’elle souffre vraiment, qu’elle a déjà choisi, c’est ce que j’ai cru. Elle me demande si je l’aime, je lui dis, je chiale comme un mome, elle aussi, des étoiles filantes se reflètent dans ses yeux, à moins que… je l’embrasse, je la serre, je l’aime, je lui dis de tout mon être, elle vit, elle sourit, elle avait si peur, elle est heureuse. Je prends son dernier soupir sur la bouche, ça refroidit cruel.

Elle souriait encore je crois, enfin c’est ce que raconte ma mémoire et je la connais ma mémoire, elle a vu de drôles et belles choses cette nuit là. On ne m’a rien demandé, ils l’ont emporté sans rien dire en fait, fatigués qu’ils étaient, c’étaient une des dernières retrouvées. Nous étions restés tout les deux seuls, longtemps, jusqu’à ce que le froid me fasse doucement vibrer, emmené par un ciel grisâtre, une pluie très fine qui faisait bouger son regard. Lorsqu’à l’appel d’un gosse pompier, au visage noir de terreur et de suie, j’ai décollé ma joue de la sienne, tout comme l’endroit de son corps que je serrais, sa peau était chaude, fumante, des vapeurs d’amour grappillées par son corps qui flottaient lentement. Puis tout est redevenu froid, en moi aussi, insensible à tout ces corps rangés en ligne sous leur linceul blanc, un grand morceau de ciel les recouvrait à présent. De terre aussi. Ils l’ont emmené dans une voiture qui pleurait comme un canard, un écho qui revient, le silence de sa mort m’avait rendu sourd, des gens avec des caméras ont voulu me parler mais je ne voyais que du blanc, que de la lumière, je ne voyais que ce sourire livide et resplendissant.
Je ne l’ai jamais revu, enfin… Je ne voulais pas la voir enfermée et enterrée, ni brûlée, ni noyée, il faudrait que ces enfants soient irradiés de soleil et qu’ils se désintègrent en lumière, en âmes, en sensations, comme celles du vent chaud au printemps, ou la caresse de l’aube au plus fort de l’été Andalou. C’est de là bas qu’elle venait, Lolita.
Sur le moment je me suis cru fort, avec raison, je l’aimais, je voulais, oui, je voulais lui faire ce garrot mais je n’ai pas pu. Je ne sais pas si c’est pour moi, par égoïsme, par peur de cet amour là, ou pour elle, pour elle au fond. Je ne sais pas si j’aurais pu l’aimer tout le temps, elle comptait tant sur moi, si cela aurait été crédible, même si j’essayais de tout mon être, si elle aurait été heureuse encore, son sourire, ses yeux brillants, éteints ?
Peut-être l’ai-je trop aimé sur le moment, ou pas assez ? C’est tellement mauvais tout ça, tellement dur de se convaincre, jamais je ne lui aurais menti, après, il faut que je boive, encore. La pauvre cloche n’en demandait pas tant, ses larmes lui ont strié le visage, il l’avait si sale, si sale. Il m’a donné la bouteille, m’a fait signe de la boire à sa santé, s’est levé puis a hésité longtemps. Enfin, il m’a parlé dans une langue inconnue, un peu Slave, il m’expliquait qu’il ne comprenait pas le français, tout avec des gestes, mais il m’avait compris puisqu’il m’a montré le ciel, puis mon cœur et m’a fait le signe des deux mains serrées en prière contre son oreille, il avait raison. Mon cœur dort avec elle, là haut. Il est parti et j’ai décidé de rester sur ce banc, de finir la bouteille et d’attendre. D’attendre l’heure.

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