Jacques Olivier Bosco
Juillet 2001
dépot SACD 0493536179
Villa Sylvia Chemin De l'Abbaye de Saint Pons 06100 Nice

L'estafette postale

Cher papa,

Je t'envoie cette lettre à la boîte secrète, la BP629, comme tu me l'as demandé. Je ferais toujours ce que tu me demanderas, je te le jure.
Maman est très inquiète depuis que tu t'es sauvé du tribunal, elle nous a fait préparer toutes nos affaires et nous a emmené à la campagne chez tante Martha. C'est une grande ferme avec des animaux qui n'écoutent jamais, je suis toujours obligé de les frapper, mais ils ne veulent quand même pas écouter. Hier les parents du jeune que tu as tué sont venus voir maman, maman leur a parlé puis elle a pleuré. Je crois qu'elle s'est excusée pour toi mais après elle a dit que tu étais fou, alors je suis venu et je lui ai donné des coups de pieds. Le monsieur qui était là a dit que je finirai comme toi, j'ai voulu le frapper aussi, mais tante Martha m'a mis une calotte et m'a emmené chez les cochons. C'est là que je l'ai vu. À travers les planches, dans le petit-bois juste à côté, le clochard. J'ai eu peur pour nous et je voudrais que tu reviennes.

La police n'aide que les méchants, c'est toi qui l'as dit et tu as raison car pourquoi ils ont voulu t'enfermer ?
Je me rappelle très bien la nuit où tu es venu me réveiller pour me dire ; " Paulin, mon fils tu as dix ans, tu es un homme maintenant, viens, je vais t'apprendre comment on traite les malfaisants " et nous sommes descendus dans le salon. Il y avait le jeune que tu avais attaché à la barre du chauffage, tu l'avais surpris en train de nous cambrioler. Maman avait très peur et elle criait, alors tu l'as frappé comme à chaque fois qu'elle ne voulait pas t'écouter. Après elle a beaucoup pleuré, elle disait encore que tu étais fou. Tu as été chercher le manche de pioche qui nous faisait si peur et tu as tapé sur le méchant en disant : "ils commencent par vous voler, ils finissent par vous tuer", j'étais fasciné, mais j'avais très peur de toi, même si tu as dit un jour que tu ne me frapperais jamais, que je ne le méritais pas comme maman

Au fait papa, je me suis encore battu avec un garçon, il voulait pas me croire que tous les papas frappent les mamans.
Tu nous a protégé et moi j'ai bien raconté comme tu avais dit de dire à la police, que le méchant, il t'avait attaqué et que tu nous avais défendu mais maman, elle a pas voulu écouter et elle a dit que tu l'avais assassiné de sang froid. C'est quoi le sang froid ? c'est tout le sang qui éclaboussait le canapé et les murs ? c'est celui que tu avais sur ton visage, sur les mains jusqu'aux coudes ? Je me rappelle tout le mal que tu t'es donné pour enterrer le vilain dans la cave, tu disais : "c'est pas la peine de prévenir la police, il ne faut pas compter sur elle." Et maman, elle a tout nettoyé. Elle pleurait, elle pleurait et elle a quand même appelé les flics, je sais pourquoi tu es obligé de la frapper, papa, elle n'écoute vraiment jamais.
Moi j'écoute et je t'écouterai toujours, je voulais que tu reviennes pour tuer le clochard qui nous embête.
Il nous épiait tout le temps et même un jour il a voulu parler à maman, pour l'attraper je crois, elle était affolée, elle disait qu'on devait partir. Tante Martha a appelé la police, ils ont cherché partout ils ne l'ont pas trouvé, tu avais raison, ils sont vraiment stupides. Mais moi je savais. Cela faisait longtemps que je l'observais, avec sa grosse barbe toute sale, son visage tout bronzé comme recouvert de glaise séchée, je savais ou il allait dormir, de l'autre coté de la colline. Dans une voiture jaune de la Poste cachée dans une grange. Je voulais te prévenir de venir, mais j'ai eu peur qu'il se sauve alors j'ai agi tout seul.
J'y suis allé la nuit avec la bêche américaine et un bidon d'essence que j'avais siphonné dans le tracteur. Il dormait avec la tête contre la vitre passager dans la voiture, j'ai mis ma pelle en position de bêche et j'ai ouvert la portière d'un coup. Sa tête est tombée, elle dépassait sur le bord du siège juste comme il fallait, il s'est réveillé et ses yeux n'arrêtaient plus de grossir, il a voulu crier en tendant les bras, il n'avait pas compris parce qu'il avait l'air content. Alors j'ai frappé comme on coupe du bois, vlan, dans la gorge, une fois, deux fois, trois fois, la pelle était neuve et la tête s'est arrachée. Mais elle n'est pas tombée, elle est restée attachée par un bout de peau derrière le cou, il avait la bouche pleine de sang, grande ouverte. J'ai tout arrosé d'essence, dans la voiture, sur la paille de partout qu'il y avait. J'ai allumé et je me suis sauvé. Il y a eu un très grand feu et j'étais heureux, comme tu aurais été fier de moi papa.

Deux jours après les gendarmes ils sont venus à la ferme, ils avaient la bêche que j'avais oublié. Ils ont emmené l'oncle Fernand pendant qu'un autre avec des barrettes sur les épaules parlait à maman. J'ai réussi à écouter, c'était toute une histoire, elle parlait de maman avec toi.
Elle disait que l'oncle Fernand il était amoureux de maman pendant longtemps quand ils étaient jeunes et que toi, mon papa, tu étais venu de la ville vendre des chaussettes au marché et tu avais emmené maman. Et que à chaque fois que vous reveniez pour voir grand mère, avant qu'elle soit morte, il y avait bagarre avec l'oncle, et avec toi, il disait : "je te tuerai, si tu la touches encore je te tuerai", c'est maman qui racontait ça en pleurant. Mais tu avais bien le droit de la toucher ta femme ? Alors Fernand il s'est mis avec la sœur de maman et maintenant ils doivent croire qu'il est comme toi, qu'il veut tuer les méchants. En vérité ils croient que c'est lui qui a tué le clochard.
Après ils ont parlé que de toi, ils ont dit que tu avais volé une voiture administrative, que tu t'étais déguisé et que tu nous pourchassais mais qu'ils ne t'ont pas retrouvé. Il paraît que l'oncle Fernand il t'a retrouvé lui. Maman disait qu'elle ne pouvait pas le croire, qu'elle t'avait reconnu et que Fernand voulait nous débarrasser de toi, "mais quand même", qu'elle a dit, "j'aurais pas crû qu'il le ferait".
Ensuite le chef des gendarmes, il a été dans la cuisine boire le café et il a dit à un monsieur qu'avait un costume avec un appareil photo ; "il n'y a qu'à la campagne que l'on voit de telles histoires sordides…"
Enfin, moi j'étais bien content qu'ils arrêtent Fernand pour le clochard, ça lui apprendra à vouloir te voler maman.
Après je suis aller voir maman qui pleurait et je lui ai demandé : "il est ou papa ?". Elle m'a répondu ; "il s'est envolé au ciel dans une estafette postale, tu ne le reverras plus".
Je te laisse maintenant, j'attends ta réponse avec impatience, je n'ai pas osé demander ce que c'était une estafette postale, mais je suis sûr que tu reviendras me chercher.
(pour qu'on aille tuer les méchants ensemble)

Gros bisous
Paulin

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