L’armoire aux secrets
de JF Zimmermann



- Sois sans crainte. Depuis longtemps le désir m’a quitté. Ne te trouble pas petite fille. Approche. Laisse-moi te regarder. Laisse-moi te respirer. Laisse-moi poser la main sur ton visage si doux. Le sexe ne hante plus mes nuits. L’âge a nettoyé mon âme de ses vilaines pensées. Approche. Vois mes mains. Les années y ont tracé mille chemins compliqués. Les tiennes sont si petites, si fragiles. Elles palpitent comme l’oiseau blessé. Laisse-moi y déposer mon dernier souffle de vie. Approche. Jolie fleur aux yeux de miel. La soie fragile de leurs pétales battent au rythme de ton émoi. Laisse-moi accrocher ton regard. Entre dans ma mémoire. Approche. Promène-toi parmi mes souvenirs. Brûle ceux qui ne te plaisent pas et emporte les autres. Tu trouveras ceux d’un petit garçon étonné dont les yeux s’ouvraient au monde, ceux d’un adolescent révolté par la misère des hommes, ceux d’un amant amoureux, ceux d’un amant trahi, ceux d’un père fou d’espoir, ceux d’un père déçu , ceux d’un époux au bonheur tranquille , et puis les plus récents : ceux d’un homme fatigué, assis sur son rocher, face à une petite fille, sous les feux d’un soleil qui ne le réchauffe plus, qui n’en finit pas de mourir. Approche encore plus près. Ouvre l’armoire aux secrets. A l’intérieur règne l’Inconscient. Je n’y ai pas accès. La vie n’a jamais voulu m’en délivrer les clefs. Mais toi qui viens d’entrer dans ma mémoire, si tu te sens assez forte pour en supporter le fardeau, cherche, fouille, pille sans vergogne. Et tu seras riche. Riche de sagesse. Sage entre les sages. Approche petite fille. Serre-moi fort contre ton cœur.

La fillette était à présent confiante. Sa tête reposait sur l’épaule du vieil homme tandis qu’elle se promenait dans sa mémoire. Avant d’entrer, elle s’était emparée d’un grand sac dans lequel elle jetait pêle-mêle ses trouvailles. Certains souvenirs étaient placés à part, bien en évidence, faciles à consulter. Des traces d’usure en trahissaient l’emploi répété. Certains avaient forme de rêve, étaient doux au toucher. D’autres, brûlants comme fièvre, évoquaient l’homme et la femme, l’un dans l’autre, agités de soubresauts furieux. La fillette eut peur. Elle lâcha ses belles reliures de cristal qui se brisèrent au sol en mille éclats de diamant. Solitaire, sur un bout d’étagère, ignoré depuis longtemps, habillé d’une jaquette rouge sang, un gros volume attira sa main curieuse. Elle l’ouvrit. Le visage d’un enfant à l’image du vieil homme se dessina sur la page. Il appelait. Mais de sa bouche ne sortait aucun son. D’instinct, la fillette compris que l’enfant renié n’avait pu s’effacer. Elle le glissa dans son cabas. Elle emporta aussi les paysages de pays inconnus, la saveur de sucreries délicieuses, les parfums de terre mouillée aux premières gouttes de pluie d’été, d’autres petits garçons, d’autres petites filles aux sourires malicieux et aux bras chargés de jeux prometteurs. Elle saupoudra le tout de musiques joyeuses aux notes éclatantes. Elle courait gaiement entre les travées. Le temps passait sans qu’elle s’en rendît compte. Elle s’essoufflait mais n’y prenait point garde tant sa soif de découvertes était grande. Et les souvenirs s’entassaient dans son sac dont le poids devenait d’heure en heure plus sensible. Ses jambes s’alourdissaient et une grande fatigue l’envahit. Soudain , elle aperçut l’armoire de chêne, fermée à clef.

- Approche fillette, fit la voix du vieil homme. Charge-toi de l’Inconscient. Tu en prendras connaissance plus tard. Rien ne presse.

Elle sentit dans sa poche une clef qu’elle n’avait jamais remarquée. Elle l’utilisa. Elle engouffra, à la hâte, les souvenirs de l’armoire. Ils étaient sales, gluants. Leur odeur fétide lui donna la nausée. Elle surmonta son dégoût pour contenter le vieil homme. Puis, elle s’enfuit aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes épuisées.

Une grande lumière inondait la pièce. La fillette s’était arrachée des bras du vieil homme. Il commença par se dissoudre dans cette blancheur éclatante, et son enveloppe, vidée des souvenirs innommables, s’éleva lentement dans une poussière d’arc-en-ciel.

Et le miroir de l’armoire, face au lit défait, reflétait désormais l’image d’une vieille femme, triste et surprise par le poids des années et le vent froid du temps qui passe.

J.F. Zimmermann

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