La vie privée de Zorro
de Isabelle Labbé



Zorro du 16 au 18 mai

Zorro habite dans une très belle hacienda à la limite du désert Mojave. Le vent découpe des silhouettes de cactus sur les murs de sa propriété. Lorsqu’il était petit, il jouait à comparer les étoiles aux pierres du paysage. Il rêvait que des fontaines de lumière jaillissaient à ses pieds.

Lorsqu’il ne passe pas son aspirateur Tornado partout dans le salon, Zorro selle son cheval noir et part chasser les serpents qu’il attrape au fouet. Zorro est zélé. Il a un serviteur discret qui est devenu muet de stupeur il y a très longtemps. Zorro est parfois impatient. Il se met alors à composer de splendides bouquets à l’aide de son fouet. Il les dépose ensuite aux pieds de son cheval, et prend une photo du tout sans cligner des yeux.

Depuis trois jours, Zorro est alité dans sa chambre. Lorsque la fièvre le quitte, il lit

Don Quichotte. Il a un polaroïd de Dulcinée dans son portefeuille. Quand les moulins de son esprit se mettent à brasser le vent dans sa chambre, il pose les yeux sur le portrait et se prend à regretter amèrement d’avoir congédié son serviteur quelques temps plus tôt.

Zorro a trois doigts à la main gauche. Il ne porte pas de bague. Lorsqu’il était plus jeune, son père lui apprenait le maniement du fouet ; c’étaient des moments d’effusion compassionnelle.

Sa mère vivait entourée de bouquets d’amélys. Son portrait trônait dans la salle à manger.

Depuis, sa mère est morte et son père est parti vivre dans une caverne aménagée dans la montagne.

Zorro est seul, il s’ennuie. Il est trop malade pour passer l’aspirateur, mais de temps en temps il se lève et se prépare un milk-shake.

Ce matin, Don Quichotte lui a rendu visite. Ils ont conversé un long moment, mais seul le vent sait ce qu’ils se sont dit.

Lorsqu’il sera de nouveau fort, Zorro prendra le train. Il est impatient de découvrir les paysages de la Mancha. En attendant, il contemple les cactus agités par le vent.

Quand il n’est pas malade, Zorro sort la nuit pour découvrir le sort réservé aux domestiques. Certains ont la langue coupée, d’autres ont la lèvre fendue, parfois l’arcade sourcilière ensanglantée. Il se bat obséquieusement toutes les nuits contre des propriétaires terriens désarmés. Il récolte des gants, et quotidiennement ses trophées alourdissent ses besaces.

Lorsqu’il a rencontré Dulcinée, au sortir d’une liaison orageuse avec un autre homme, elle menaçait de rompre son collier de perles. Depuis qu’ils sont amants, Zorro prépare une couche de couvertures indiennes chaque fois qu’ils se préparent à s’aimer. Ils dorment sous les étoiles, et de leurs cœurs jaillissent des fontaines de miel qui miroitent dans leurs yeux.

Parfois, lorsque Dulcinée est lasse de rire, il lui raconte des histoires de chacals empanachés qui méditent sur la lune et font des petits à date fixe.

Zorro a 32 ans. Dans deux jours son serviteur muet reviendra de chez sa tante, et la vie reprendra son cours. En attendant le vent lui joue des tours, et Rossinante rumine son picotin sans prêter la moindre attention à son cheval noir. On dit que les héros s’ennuient parfois, et c’est vrai.

ZORRO DU 22 AU 24 JUIN

Zorro est en train de vaporiser le pied de son orchidée. Dans le désert, certains cactus sont en floraison. Dehors, l’air vibre du vol des papillons qui se posent sur le massif de lavande devant la propriété. Une musique entraînante s’échappe du pick-up ; Zorro marque la cadence du bout du pied. Soudain, son serviteur muet déboule dans la pièce, échevelé et confus. Il fait de grands gestes saccadés.

-       Bernardo, qu’essaies-tu de me dire ?

-       …

-       Des cavaliers, c’est ça ?

-       …

-       Ils sont six ?

-       …

-       Ils sont embusqués ?

-        …

-       Mais où ça ?

-       …

-       Au pied de la montagne ?

-       …

-       Mais que vient faire mon père dans tout ça ?

-       …

-       Tu es sûr qu’il s’agit de lui ?

-       …

-       Ils l’ont encerclé, c’est ça ?

-       …

-       Vite. Mon cheval.

Zorro enfile sa cape et son loup. A l’écurie, Tornado, déjà sellé, piaffe dans l’attente d’une sortie imminente.

-       Reste ici. J’attends un appel de Dulcinée. Tu lui diras que je la contacterai à mon retour. Ah ! C’est vrai, tu ne peux rien lui dire. Reste ici quand même !

Zorro éperonne son cheval et part au galop. Il cavalcade en direction de la montagne où s’est réfugié son père. Deux heures plus tard, parvenu au pied de la montagne, il descend de son cheval et l’attache à un arbre en lui faisant signe de se taire. Il parcourt la distance restante à pied, tout en scrutant les alentours. Il aperçoit d’autres chevaux attachés comme le sien et progresse prudemment. Zorro entreprend l’escalade de la première pente. Il fait rouler de petits cailloux et prend garde de ne pas donner l’alerte. Il progresse à pas de loup, se cachant derrière de gros rochers pour observer la situation. Soudain, il voit plusieurs bandits embusqués qui lui tournent le dos. Concevant son plan en un éclair, il se déchausse et attaque le cavalier le plus proche, l’assomme et lui lie les mains. Il approche du suivant qui se retourne, un pistolet à la main, et Zorro n’a que le temps de dégainer son épée. Il lui transperce le cœur immédiatement. Le bandit s’écroule en produisant un bruit mou de chute. L’un des bandits chuchote :

-       Luis, est-ce que ça va ?

N’obtenant pas de réponse, il quitte sa cachette, et contourne le rocher derrière lequel Zorro s’est abrité. Zorro le met en joue, la lame sur la gorge, et le bandit lâche son pistolet. Puis il passe derrière son dos, l’épée toujours posée sur la gorge, et appelle les trois autres bandits :

-       Lâchez vos armes ou bien je le tue !

Les cavaliers hésitent, puis lâchent leurs pistolets et lèvent les mains.

-       Approchez doucement, les mains bien en vue !

Zorro s’est emparé du chef, c’est pour cette raison qu’ils obtempèrent. Il ligote les bandits prestement et va ramasser toutes les armes qui gisent au sol. Puis, toujours sous la menace, il leur fait rebrousser chemin jusqu’à l’endroit où leurs chevaux sont attachés. Ils montent en selle comme ils le peuvent, les mains ligotées dans le dos. Zorro donne une grande claque sur la croupe du cheval de tête, et les bêtes s’enfuient dans un nuage de poussière. Il les regarde s’éloigner puis prend le chemin de la caverne. Parvenu près de l’entrée, il crie :

-       C’est moi père. Tu peux sortir, ils sont en fuite !

Son père sort en jetant des coups d’œil circonspects. Il a des traits nobles et fermes, une petite moustache rectiligne, un front haut et plat. Ses cheveux tout blancs, raides et brillants, prennent une teinte immaculée au soleil. Il est de petite taille. Il s’approche de son fils et lui donne une accolade.

-       Tu es arrivé juste à temps. Ils m’avaient encerclé depuis ce matin et j’étais à court de munitions. Dis-moi, que deviens-tu mon fils, ces derniers temps ?

-       C’est la routine papa. J’ai libéré cette nuit deux voyageurs de la diligence d’El Paso qui avaient été pris en otage.

-       Puisque tu es venu jusqu’à mon repaire, entre donc, je vais te faire visiter.

-       Je peux, tu en es bien sûr ? Tu ne reçois personne d’habitude.

-       J’ai la visite de Carlo de temps en temps. Il m’apporte des provisions. J’utilise beaucoup de torches dans mon antre. Ce matin il a dû apercevoir les bandits, et il aura donné l’alerte.

-       Que te voulaient donc des bandits ?

-       Ils cherchaient de l’or, probablement. Le bruit s’est répandu qu’un riche ermite vit dans la montagne. Tu sais comment sont les gens : leur imagination bat la campagne, ils supputent, ils enjolivent la réalité et voilà qu’au bout du compte ils colportent la rumeur d’un trésor.

Ils pénètrent tous deux dans la caverne, le père tenant le fils par le bras.

A l’intérieur, plusieurs torches éclairent la scène d’une lumière chaude qui projette des ombres fantastiques sur les parois. Le mobilier est réduit au strict nécessaire. Une table, deux chaises, des malles, un fauteuil à bascule et une couchette d’une place décorée de couvertures indiennes.

-       Comment fais-tu pour l’eau ?

-       Il y a une source à deux pas.

-       Tu ne t’ennuies pas tout seul ?

-       J’ai mes souvenirs. Et puis j’ai entrepris de raconter l’histoire de ma vie.

Zorro découvre un manuscrit sur la table.

-       Tout est couché dans ces pages ?

-       Je n’ai pas encore terminé de l’écrire.

-       Tu y racontes ta jeunesse aussi ?

-       Oui, ma jeunesse dans le ranch de mon père. Comment j’y ai appris à dresser les chevaux sauvages. Mon père en faisait commerce ; nous partions dans la nature pour les capturer. C’est de cette façon que j’ai appris le maniement du fouet, que je t’ai transmis lorsque tu en as eu l’âge.

-       Quel âge avais-tu lorsque tu as quitté ton père ?

-       J’avais seize ans et dix pesos en poche. Le vieux Pedro m’accompagnait. Nous avons progressé vers le nord, à la recherche d’une terre vierge. J’ai acheté la terre de la propriété pour une bouchée de pain. Nous avons construit un enclos. Nous dormions à la belle étoile, nous nourrissant de gibier sauvage. Ce fut une période formidable.

-       Et tu as monté ton ranch à ton tour ?

-       Exactement. J’ai embauché des cowboys, en leur promettant de les payer après la première vente. Nous étions huit au début. J’ai capturé les premiers mustangs dans les mois qui ont suivi. Je passais mes journées à cheval. Mes employés étaient des hommes rudes, peu bavards, enclins à la boisson lorsqu’ils avaient touché leur paye. Quelques années plus tard, ayant accumulé un bon pécule, j’ai construit la propriété dans laquelle tu es né.

-       Comment t’est venue l’idée de venir vivre ici ?

-       A la mort de ta mère, j’ai dû t’élever seul. Sans toi, le goût de vivre m’aurait quitté complètement. J’ai investi ce que je gagnais dans diverses affaires et propriétés, afin que tu n’aies pas la peine de travailler. Je ne dépenserai jamais tout l’argent que cela me rapporte.

-       Tu ne m’as pas répondu, papa.

-       J’ai décidé de rester auprès de toi aussi longtemps que nécessaire. Je voulais te transmettre mes valeurs, afin que tu te consacres à une tâche plus noble. C’est maintenant chose faite. Il ne me restait plus qu’à me retirer lorsque tu as atteint l’âge adulte. Il n’y a de place que pour un seul maître à la propriété.

-       Tu me manques, tu sais !

-       Tu dois voler de tes propres ailes. Je suis satisfait du résultat que j’ai obtenu.

Un silence s’installe entre eux. Zorro parcourt de nouveau la caverne des yeux, et découvre un petit portrait de sa mère posé au-dessus d’une malle.

-       Pourquoi ne t’es-tu pas remarié ? Beau et riche comme tu l’étais, cela ne devait pas te poser de problème !

-       Je n’ai jamais eu le moindre désir de me remarier.

-       Je sais que tu aimais beaucoup maman. Si tu avais entamé une nouvelle vie auprès d’une autre, tu n’en serais pas réduit à vivre comme un sauvage !

-       Je ne vis pas comme un sauvage. J’ai de nombreux livres pour me tenir compagnie. Et nous parlons avec Carlo lorsqu’il me fait une livraison.

La caverne a de vastes proportions. Le fond est plongé dans l’obscurité totale. Rodrigo extrait un cruchon de l’une des malles et pose deux verres sur la table.

-       Viens, mon fils, reposons-nous un moment.

Père et fils se recueillent et sirotent le vin frais en se regardant tendrement dans leurs vêtements fatigués.

-       Tu n’as pas changé depuis notre dernière rencontre. Y-a-t-il une chance que tu reviennes à la civilisation ?

-       Pas la moindre. J’ai enfin trouvé le bonheur ; je ressuscite ta mère.

-       Et quand tu seras vieux et malade ?

-       J’aurai un serviteur, voilà tout.

-       Que racontes-tu d’autre dans ton manuscrit ?

-       Tout un tas de choses dont je ne t’ai jamais parlé.

Zorro observe le jour déclinant à travers l’entrée de la caverne. Il est ravi d’être auprès de son père. Prenant brusquement sa décision, il dit à Rodrigo :

-       Papa, puis-je passer une journée auprès de toi ?

Son père, interdit, réfléchit quelques instants.

-       Bien sûr, mon fils. J’ai du gibier d’hier matin. J’espère que Carlo va revenir, il doit me livrer du matériel qui vient à manquer.

-       Je reviens tout à l’heure.

Zorro sort de la caverne, et s’éloigne en direction de l’endroit où il a attaché son cheval. Il est toujours en chaussettes. Ce détail lui revient brusquement en mémoire. Il cherche ses bottes du regard, et quand enfin il les trouve, il les secoue énergiquement. Un petit serpent à la morsure mortelle sort de la botte gauche. Zorro, ayant autre chose en tête, le laisse filer sans le tuer. Il retourne dans sa tête ce que son père vient de lui dire. Aussi loin qu’il s’en souvienne, Zorro a toujours eu une vie aisée. Découvrir à trente-deux ans la jeunesse de son père lui procure une excitation intense. C’est comme un rêve qui se réalise. Il retrouve Tornado, et écrit sur un bout de papier : « Viens me chercher le matin du 24. Zorro » Il enfile le billet à travers une lanière qu’il passe au cou du cheval. Il le flatte puis lui parle à l’oreille :

-       Allez Tornado ! Rentre à la maison !

Le cheval frissonne et part au petit galop. Il le regarde s’éloigner, baille un bref instant ; ses trois doigts lui font mal. Il reprend le chemin de la caverne, traverse le défilé, et grimpe d’un pas alerte la côte qui mène à l’antre de son père. Ce dernier s’affaire à préparer le repas. Il a posé des écuelles sur la table. Il les a remplies de gibier froid. Il est en train de couper des tomates, des oignons et des piments. Rodrigo, les yeux irrités, pleure légèrement. Sur les parois de la caverne, le crépuscule appose des teintes ocres et mordorées. Zorro propose :

-       Veux-tu que j’aille chercher de l’eau ?

-       Oui je veux bien. Je n’ai pas eu le temps de le faire ce matin. La source est un peu plus haut  à gauche en sortant de la caverne.

Zorro ressort, se guidant au clapotis de l’eau. C’est une petite source, fraîche et dorée. Zorro remplit la bonbonne tout en observant les alentours. Il aime ce moment de la soirée. D’habitude à cette heure, il sirote un cocktail sur la terrasse en compagnie de Romero. Parfois un voisin lui rend une petite visite. Son serviteur prépare un autre cocktail et il discute avec son interlocuteur ; c’est ainsi qu’il s’informe de ce qui se passe dans la région. Il redescend porter l’eau à son père, puis ressort ramasser du bois mort. Il allume un feu devant la caverne, dans le foyer rudimentaire destiné à cet usage. Puis il pose une grille sur les trois pierres.

-       Tiens, le café. Fais-le corsé.

Zorro reste un moment dehors à contempler le soleil couchant, puis il rejoint Rodrigo à l’intérieur. Ils s’attablent et dînent de bon appétit. L’atmosphère est détendue, père et fils se parlent peu, tout à la mastication du gibier.

-       Demain, nous irons à la chasse de bonne heure.

-       Tu n’attends pas la visite de Carlo ?

-       Il vient plus tard dans la matinée. En cas d’absence, il dépose simplement le matériel que j’ai commandé.

-       Et sa femme, est-elle toujours aussi mégère ?

-       Elle le bat comme plâtre chaque fois qu’elle a une nouvelle grossesse. Il faut dire qu’elle est bien plus grande et forte que lui.

-       Combien d’enfants ont-ils à présent ?

-       Neuf. Que des garçons. Chaque fois, déçue de ne pas avoir de fille, elle le rebat à tours de bras.

-       Carlo n’est pas un mauvais bougre. Il manque de sobriété, c’est tout.

Le repas terminé, Zorro se lève et va chercher le café.

-       Alors, as-tu une mission cette nuit ?

-       Je n’ai pas de projet. Tout est calme dans la région en ce moment. Je reste ici auprès de toi.

Dans la caverne, la lumière des torches est réduite à un simple halo. Rodrigo escamote les reliefs du repas, tandis que Zorro part chercher de l’eau pour la vaisselle avec une bassine. Dehors, le ciel est constellé. Il observe la lune. Sortir de nuit sans son loup le fait frissonner. Lorsqu’il revient, son père est assis et travaille à la lueur d’une chandelle à son manuscrit. Zorro choisit un livre dans l’une des malles, et s’attable à son tour pour le lire à son aise. La soirée s’écoule lentement. Il est tard lorsque tous deux se couchent. Zorro s’installe près de la couchette à même le sol, roulé dans une couverture indienne. La caverne est fraîche. Zorro scrute les étoiles par l’entrée de la caverne. Tout surpris de dormir auprès de son père, il se retourne un bon moment sans pouvoir trouver le sommeil. Il se lève et sort fumer. Cela lui rappelle les vacances de son enfance. Son père l’emmenait plusieurs journées d’affilée chevaucher dans la région semi-désertique. Douze heures par jour en plein soleil sur leurs montures qui marchaient le plus souvent au pas. Son père lui parlait des montagnes et des animaux de la région. Zorro écoutait religieusement ses paroles. Le soir, ils campaient à la belle étoile. Pendant la veillée, Rodrigo lui racontait les aventures d’une troupe de bandits qui avaient écumé la région une dizaine d’années plus tôt. Ils rançonnaient les voyageurs et terrorisaient les paysans. Rodrigo contribuait ainsi à l’édification de son fils. Zorro quant à lui imaginait de façon vivace les bandits tout à leurs méfaits. Il rêvait de devenir l’un d’entre eux ; cette vie clandestine l’emplissait d’espoir et de désir. Son père lui avait offert une épée d’enfant et il s’entraînait avec durant de longues heures. Cette épée ne le quittait jamais quand il n’était pas à l’école. Zorro écrase son mégot, jette un dernier coup d’œil aux étoiles, puis retourne se coucher.

Le lendemain matin, son père le réveille aux aurores. Zorro, encore ensommeillé, boit son café dans l’air glacial.

-       C’est bien trop froid ici pour un homme de ton âge.

-       Dépêche-toi de finir ton café. Il ne me reste que deux balles, il va falloir que je fasse mouche !

-       Tu ne rates jamais ta cible papa !

-       Carlo va m’en livrer, j’ai toujours peur de manquer de munitions.

-       Tu te souviens du vieil homme de Sonora ?

-       Celui qui avait un sixième doigt à la main droite ?

-       Oui, celui là. J’ai rencontré son fils il y a deux semaines.

-       Ah bon ! Il avait un fils ?

-       Oui, je l’ai rencontré au cimetière devant sa tombe.

-       Que faisais-tu dans le cimetière ?

-       J’entretiens la tombe du vieux Paco qui n’avait pas de famille.

-       C’est à Bernardo de le faire, pas à toi.

-       Non, papa. C’est à moi de le faire. Je lui ai promis d’entretenir sa sépulture.

-       Ce vieux brigand ne mérite pas un tel soin. Il se fichait de tout de son vivant, surtout de sa dépouille.

-       Détrompe-toi. Il avait la hantise d’être dévoré par les chacals après sa mort. Il n’avait pas un sou en poche, c’est moi qui ai payé son enterrement.

-       Occupe-toi des vivants, et laisse les morts là où ils sont.

Zorro campe sur ses certitudes. Ils sortent de concert de la caverne et partent chasser. Deux heures plus tard, ils sont de retour. Zorro tient un opossum par une patte.

-       Tu crois que ça se mange ?

-       C’était ça ou rentrer bredouille. Je joue de malchance depuis hier.

-       Tu as bien des boîtes de conserve ?

-       Bien sûr. On va le mijoter dans la marmite avec de l’eau et des oignons. Il y en a au moins pour trois heures. Va chercher de l’eau, je vais le dépouiller.

Zorro part chercher de l’eau, et rallume les braises du feu à son retour. Puis ils se rasent soigneusement chacun à son tour devant le petit miroir de Rodrigo.

-       Et comment fais-tu pour entretenir tes vêtements ?

-       C’est l’épouse de Carlo qui s’en occupe. Ils me reviennent parfumés à la lavande.

-       Il te faudrait une femme ici, pour la cuisine et le linge.

-       Ce n’est pas un endroit pour une femme.

-       Je voulais dire une domestique. Je ne parlais pas d’une épouse, juste d’une aide ménagère qui viendrait quelques heures par jour s’occuper des tâches domestiques.

-       Il n’en est pas question. Quand je serai chenu j’embaucherai un domestique mâle. Ce n’est pas une femme qui ira chasser.

-       Il y a des femmes chasseresses, papa.

-       Une femme est au monde pour donner la vie, pas pour l’ôter.

-       Tu as des principes d’un autre âge, papa.

-       C’est ça, traite-moi de vieux radoteur. Est-ce ainsi que tu parles à ton père ?

-       Je te demande pardon papa. Ca me rend nerveux de te savoir tout seul ici, c’est tout.

Resté seul, désoeuvré, Zorro explore plus avant la caverne. Il découvre qu’elle donne sur une autre cavité. Il s’empare d’une torche, et part explorer la seconde salle. Celle-ci est de petite taille. Des stalactites féeriques dans la lumière de la torche brillent faiblement. Au milieu des stalagmites, de grands coffres placés ça et là gisent sur le sol. Piqué par la curiosité, il en ouvre un et se penche pour détailler ce qui se trouve à l’intérieur. Il voit tout d’abord de la dentelle, puis un tissu parme. Il s’en empare et découvre qu’il s’agit d’une robe de bal assez ancienne. Il fouille et exhume différentes robes qui lui semblent être des vêtements de scène. Dans le second coffre il découvre des bibelots, une pendulette, un éventail, des sacs et un journal tout jauni. Il s’apprête à ouvrir le troisième coffre lorsque la voix de son père retentit dans son dos :

-       Que cherches-tu mon fils ?

-       Je regarde par curiosité. D’où viennent ces vêtements et ces objets ?

-       De la propriété. Ce sont des affaires ayant appartenu à ta mère. Elles n’ont pas à se trouver dans ta maison.

-       Ce n’est pas ma maison, c’est la tienne.

-       C’est ta maison, maintenant. Tu en es le propriétaire.

-       Soit. Mais c’est toujours chez toi. Tu y es le bienvenu dès que tu désireras y revenir.

-       C’est gentil de ta part mais je suis très bien ici. Sortons de cette salle.

Zorro remet les objets et les vêtements en place tandis que son père tient la torche pour l’éclairer. Il brûle de lui poser des questions, mais il se retient. Entre temps Carlo a pénétré dans la première salle. Il fait des allées et venues pour décharger son âne du fardeau qu’il transporte.

-       Bien le bonjour Don Rodrigo … Don Diego !

-       Alors Carlo, tu as pu acheter tout ce que je t’avais demandé ?

-       Oui don Rodrigo. J’ai même apporté des pommes de pin géantes du nord et de grandes allumettes.

-       Où sont mes balles ?

-       Je les ai posées sur la table.

-       Tu as dû avoir la frousse hier !

-       Je vous ai cru mort. J’ai poussé mon âne au grand galop et j’ai couru jusqu’en ville prévenir votre fils. Au téléphone, je suis tombé sur Bernardo. Je n’étais pas sûr qu’il ait tout compris.

-       Il a parfaitement compris. Je suis arrivé aussi vite que j’ai pu.

La conversation se poursuit, tandis que Carlo finit de décharger l’animal. Puis ils s’attablent pour boire un verre d’eau. Zorro choisit de rester debout, au grand dam de Carlo qui voit là une remise en question de l’ordre établi. Carlo s’en va. Rodrigo saisit une pomme de pin.

-       Ca me rappelle le nord des Etats-Unis. Lorsque l’on place une de ces pommes dans l’âtre, elle crépite en dégageant une légère senteur de forêt.

-       Tu as été dans le nord ? Quand ça ?

-       Tu n’étais pas encore né. J’étais célibataire à l’époque.

-       As-tu fait un long périple ?

-       J’avais déjà gagné beaucoup d’argent. La maison était construite. J’ai laissé la direction du ranch à mon second. J’avais décidé de m’offrir un voyage. Je voulais voir du pays.

-       Tout seul ?

-       Oui, tout seul, bien sûr. J’ai pris le train, et j’ai traversé les Etats-Unis jusqu’à San Francisco.

-       Qu’as-tu préféré dans ce voyage ?

-       Le nord de la Californie. J’ai visité la forêt de séquoias. C’est comme devenir un nain au milieu d’une forêt enchantée. Les arbres immenses sont solidement plantés dans le sol et s’élèvent si haut qu’on a du mal à en voir la cime.

-       Il y a des ours là-bas. As-tu chassé ?

-       Non, pas du tout. Je n’avais qu’un pistolet de secours et de toute façon aucune envie de chasser.

-       As-tu campé dans la forêt ?

-       Oui, tout seul. J’avais loué le matériel et un cheval immense, dolent et docile. Dans cette forêt, j’ai fait un voyage dans le temps. Je me suis retrouvé à l’aube de l’humanité, lorsque les animaux régnaient en maîtres. Ce fut une expérience forte. Pas âme qui vive. Juste les oiseaux, les petits mammifères et les ours.

-       Combien de temps y es-tu resté ?

-       Je l’ignore. J’ai perdu le fil des jours. Je me nourrissais de baies et de viande séchée. J’en avais apporté une bonne provision. Quand j’ai été à court de vivres, j’ai dû me résoudre à retourner en ville.

-       Et ensuite, tu es retourné à la maison ?

-       Non, pas du tout. J’ai repris le train jusqu’à San Francisco. Cette ville est un creuset, un grouillement de peuples, un phare d’activité. Je m’y suis promené à pied des journées entières. Quelquefois mes pas me menaient jusqu’au port, j’y restais à flâner pendant de longues heures. Mon hôtel était en centre ville, j’y retournais le soir en taxi.

-       Comment étaient les gens là-bas ?

-       Comme dans n’importe quelle autre métropole. Une masse de gens agités à survivre, mêlés à des gredins prêts à tout pour s’enrichir sans travailler.

-       As-tu rapporté un souvenir ?

-       Je me suis acheté une paire de bottes et un chapeau.

-       Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ?

-       Je ne voulais pas remuer tous ces souvenirs. J’étais encore un homme jeune à l’époque. C’est à San Francisco que j’ai rencontré ta mère.

-       Maman ! Elle y vivait ?

-       Non. Elle s’y produisait. Ta mère était chanteuse d’opéra.

-       Maman, chanteuse ?

-       Oui, c’était une soprano.

Zorro scrute le petit portrait dans l’espoir d’y trouver une réponse à la question qui le hante : qui était sa mère ?

-       Parle-moi d’elle, si tu veux bien, papa.

-       Ta mère n’avait pas le premier rôle. Elle était descendue à l’hôtel dans lequel je séjournais. Je la croisais tous les jours. Un soir, alors qu’elle sortait, je l’ai suivie. Elle a pris un taxi, j’ai fait de même. Elle s’est arrêtée devant l’entrée des artistes. J’ai acheté un billet pour le spectacle de la soirée. J’étais anxieux. Je lisais et relisais le livret, me demandant lequel de ces noms était le sien. Le spectacle a commencé. J’ai patienté durant tout le premier acte, elle n’apparaissait qu’au second. J’ai emprunté des jumelles à mon voisin, et je ne l’ai pas quittée des yeux.

-       A quel moment as-tu eu le coup de foudre ?

-       Je n’ai eu aucun coup de foudre, juste la certitude que j’avais trouvé la personne auprès de laquelle je désirais vivre.

-       Comment ça ?

-       La présence des femmes a toujours été pour moi quelque chose d’étouffant. Elles recèlent des mystères et des secrets qui sont liés au fait qu’elles donnent la vie. Elles n’en sont pas conscientes. Ma mère est morte à ma naissance, et j’ai été élevé par mon père exclusivement. Je faisais de temps en temps des incursions dans le monde des femmes, mais c’était toujours sur ce terrain bâti par la bienséance pour entrer en contact avec elles.

-       Tu n’avais avant elle jamais fait de vraie rencontre ?

-       C’est exactement ça. Je percevais pour la première fois la lumière qui émanait d’une femme, et je voulais y couler mes jours.

-       Comment était sa voix ?

-       Sa voix était comme du cristal.

-       Et que s’est-il passé ensuite ?

-       Après le spectacle, je suis rentré à l’hôtel, et j’ai bâti une stratégie pour la conquérir.

-       Comment l’as-tu séduite ?

-       Le lendemain, j’ai acheté une tresse d’oignons, un peu de sel et des castagnettes dans un magasin d’articles importés. Je les ai déposés dans un carton à chapeau, avec une mantille, un éventail et un petit mot d’invitation.

-       Que s’est-il passé ?

-       J’ai reçu sa réponse sur une feuille pliée en accordéon.

-       Raconte !

-       Elle m’a répondu : « J’ai ri aux larmes en recevant ce carton. Sachez que je porterai tout cet après-midi. »

-       Donc, elle a accepté ?

-       Oui. A seize heures elle descendait le grand escalier. Je l’attendais au bas des marches.

Son père rit doucement. Son rire de gorge monte jusqu’au gloussement. Il essuie une larme au coin de ses yeux.

-       Elle portait effectivement tout. Elle s’était fait un collier de la tresse d’oignons.

-       Ce n’est pas possible !

-       Si. Elle a posé son regard sur moi, et s’est arrêtée sur l’avant-dernière marche. Je me suis présenté. Elle m’a demandé si j’étais originaire de Chine. J’ai ri. Nous sommes allés prendre un thé dans un salon.

-       Toi, tu as bu du thé ?

-       J’étais prêt à tout. Là, nous avons parlé.

-       D’où venait-elle ?

-       C’était une anglaise, elle venait de Londres.

-       A voir son portrait, je ne m’en serais jamais douté.

-       Elle parlait quatre langues couramment, dont l’espagnol. Nous avons passé un après-midi délicieux.

-       Mais de quoi avez-vous parlé ?

-       C’est un peu flou. L’émotion a tout submergé.

-       Comment cela s’est-il passé ensuite ?

-       Je l’ai invitée à venir passer un séjour à la propriété. Elle n’était plus sous contrat.

-       A quel moment est-elle devenue ta maîtresse ?

-       Cela ne te regarde pas.

-       Il y a prescription, tu peux bien me le dire !

-       Parlons d’autre chose.

-       Quand l’as-tu épousée ?

-       Je l’ai épousée un mois plus tard. Nous étions heureux.

-       Elle a renoncé à sa vie ?

-       Oui. Le ranch lui a tout de suite plu. C’était une rupture totale avec sa vie de citadine.

-       Elle ne s’ennuyait pas ?

-       Pas le moins du monde. Elle passait de longues heures à cheval. Je lui avais choisi une jument docile. Elle était bonne cavalière ; elle partait seule tous les matins. Elle revenait fourbue et couverte de poussière.

-       Comment la jument s’appelait-elle ?

-       Elle se nommait Isadora, comme ta mère.

-       C’est drôle !

-       Elle disait que la jument la protégeait, qu’elle veillait sur elle. Ta mère était fantasque.

-       Ah bon ?

-       Elle parlait à l’oreille des chevaux que je dressais. Elle obtenait des miracles. Mes hommes étaient rudes avec eux. Ta mère était l’élément stabilisateur de leur vie. Elle les apaisait et leur donnait de l’amour.

-       Tu n’avais pas peur lorsqu’elle partait toute seule ?

-       Je lui avais offert un pistolet dont elle se servait très bien pour tuer les serpents.

-       Elle chantait ?

-       Oui, elle donnait des récitals chez dona Ibanez, qui jouait du piano. C’étaient des soirées inoubliables.

-       Quand as-tu fait réaliser le portrait de la salle à manger ?

-       Peu après ta naissance. J’avais fait disposer des bouquets d’amélys dans la maison. Il y en avait partout dans le domaine. Je n’en ai jamais vu ailleurs. C’est ta mère qui avait baptisé ces fleurs ainsi. Elle inventait souvent des mots.

-       De quoi est-elle morte ?

-       De la grippe espagnole, en huit jours.

-       Quel âge avais-je ?

-       Tu avais deux ans.

-       T’es-tu jamais disputé avec elle ?

-       Oh oui, bien sûr ! Une fois elle avait cravaché l’un de mes hommes, je ne me souviens plus pourquoi. Cela m’avait mis en fureur.

-       Me parlait-elle en anglais, lorsque j’étais bébé ?

-       Ta mère avait son sabir. Elle te parlait tout le temps ; elle te berçait de ses chants magnifiques.

-       Est-ce que je lui ressemble ?

-       Oui, mon fils. Tu as sa nature intrépide, et tu es aussi fantasque qu’elle.

-       Merci de m’en avoir parlé.

-       Tu liras mon manuscrit, après ma mort.

-       Il est un peu tôt pour parler de ta mort.

-       Ma vie est derrière moi.

-       Il te reste encore des choses à accomplir. Et puis mes enfants auront besoin d’un grand-père.

-       Des petits enfants ?

-       Oui. Je songe à me marier.

-       Et qui est l’heureuse élue ?

-       Dulcinée.

-       Cette roturière ?

-       Papa !

-       Soit. Je ne m’en mêlerai pas. Et quand vas-tu l’épouser ?

-       Je n’ai pas encore fait ma demande. J’attends le moment opportun.

-       Tu as 32 ans mon fils. N’attends pas trop longtemps.

-       Ne t’inquiète pas papa.

-       Il est grand temps de manger.

Père et fils prennent leur repas en silence.

C’est le milieu de l’après-midi. Zorro est retourné dans la deuxième salle. Il réouvert tous les coffres, et tâte les tissus. Il hume le parfum des vêtements, enfouit son visage dans les robes pour retrouver ses sensations de petite enfance. Aucun souvenir ne vient. Zorro est ému par ce contact, c’est comme toucher en tremblant le pan de la robe d’une princesse. Son père lit dans l’autre salle. Zorro le rejoint et lui propose une partie de poker. Ils passent le restant de la journée à y jouer. Lorsque l’heure du dîner arrive, ils n’ont pas faim et se contentent de tomates et d’oignons. Le soir, Rodrigo écrit des lettres. Il les confie à son fils.

-       Tu pars demain ?

-       Oui papa.

-       Prends une torche et va découvrir la montagne de nuit.

-       J’y vais.

Zorro sort et hume la brise. Il a une torche à la main. Il part à l’escalade de la montagne, par le chemin escarpé qui monte vers le sommet. Les pierres ralentissent sa marche. Tout à ses pensées, il garde les yeux rivés au sol pour ne pas tomber. Il chemine un moment, puis s’assied sur un rocher. Le paysage est somptueux. Des myriades d’étoiles s’étendent jusqu’à la ligne d’horizon. Il a l’impression d’être sous le couvercle d’une marmite géante. Il reprend son souffle et allume une cigarette. Il repense à sa mère, à l’amour que lui voue son père. Cette faille dans sa cuirasse ne laisse pas de le surprendre. Zorro était trop petit pour faire le deuil de sa mère ; il a depuis cette époque un vide en lui qu’il ne considère pas comme une source d’angoisse, c’est plutôt un ressort puissant qui le pousse à agir. Vivre vite, vivre intensément. De jour il s’emploie à de menues occupations dans une routine qui le réconforte. De nuit il devient un personnage masqué, un vengeur sûr de son fait et de son éthique. Ce repos forcé, ajouté à l’émotion des découvertes de la journée le rend perplexe. Il se promet de s’acheter une carte du ciel, et de parler à Dulcinée de ses projets. La montagne mystérieuse le cerne de toutes parts. Il se retourne, l’évalue du regard dans la pénombre, l’idée le traverse d’un secret persistant. Là, hors de danger, il entonne un chant suave dont les perles s’égrènent dans la nuit. Il allume une autre cigarette, s’empare de la torche et la promène au-dessus de sa tête en grands mouvements linéaires. Le paysage immédiat éclairé par cette lumière fantasmagorique lui apparaît soudain menaçant. Il accueille sa peur en souriant et la réduit à un point minuscule chassé par la lumière qu’il voit en lui. Il redescend ensuite prudemment, trébuchant de ci de là, tout à la joie de retrouver son père. Quand il pénètre dans la caverne, le vieil homme s’est endormi. Il le porte jusqu’à sa couche, le couvre et mouche les chandelles. Il s’allonge tout habillé. Cela lui rappelle les nuits où il attendait le père Noël, assis dans son lit, se jurant de ne pas s’endormir, et finissant par s’assoupir quand même. Zorro a eu une enfance étrange, solitaire, parmi des adultes pressés qui ne lui accordaient que peu d’attention. Son père lui a consacré beaucoup de temps, l’initiant aux mystères de la nature, forgeant son esprit, rompant son corps à tous les exercices physiques. Cette complicité qui les unit remonte aussi loin que ses souvenirs eux-mêmes. Il se souvient d’un ours en peluche brun qui trônait sur son lit. Il l’avait appelé compadre. L’ours avait un petit nœud papillon, il l’avait habillé de l’un de ses caleçons et lui faisait remporter des combats de boxe. Compadre était parfois un confident, lorsqu’il avait le cœur gros de la sévérité de son père. Une fois il avait dérobé la montre de son grand-père. Son père tenait énormément à cette relique, et ne la trouvant pas, l’avait passé à la question. Zorro emmuré dans son silence avait fini par recevoir des coups de ceinturon. Cette montre l’affirmait dans sa naissance, elle représentait un lien avec ses origines confuses. Il ne voulait la rendre à aucun prix. Malgré les coups et les menaces, il avait tenu bon. Il l’avait placée au milieu de ses trésors, dans une boîte qu’il avait enterrée dans le jardin, sous sa fenêtre, au pied d’un buisson. Son père avait fait le deuil de cette montre. Zorro l’a toujours, dans le tiroir de sa table de chevet. Elle ne fonctionne plus depuis longtemps, mais il la remonte tous les soirs, dans l’espoir fou qu’elle batte de nouveau. Zorro se retourne sans cesse, ne parvenant pas à trouver le sommeil. Il dresse un plan de bataille pour les jours à venir. De nombreuses corvées l’attendent. Il y a bien ce jeune Roméro qui pourrait le seconder, que faire ? Lui parler ? Il remet sa décision au lendemain.

Au matin, son père le secoue.

-       Tu vas finir par avoir des croûtes plein les yeux à force de dormir comme ça !

-       As-tu bien dormi, papa ?

-       Oui. J’ai rêvé qu’un ange me veillait.

-       Comment était-il ?

-       Il avait les yeux de ta mère et ta moustache.

Zorro boit son café et se prépare. Bernardo ne va pas tarder. Il prend à contre-cœur congé de son père.

-       A bientôt papa. Viens me voir.

-       Je suis bien trop occupé pour me déplacer.

-       Et ce livre, tu vas le publier ?

-       Pas question. Il restera dans la famille.

-       Y racontes-tu tes origines ?

-       Oui. Il te reste encore pas mal de choses à apprendre.

Zorro sort de la caverne et s’éloigne en direction des arbres. Bernardo est déjà là.

-       Comment s’est passée ta chevauchée ?

-       …

-       Tu n’avais qu’à moins boire pendant le trajet. Tu es gonflé comme une outre, et tu sues comme un porc.

Rentré à la maison, il prend connaissance du message de Dulcinée. Il décroche le téléphone et l’appelle.

Zorro le 8 juillet

Minuit. Zorro, masqué, escalade le mur de la caserne. La lune aux reflets opalescents est en partie masquée par les nuages. Zorro se glisse à pas de loup jusqu’à la prison. Il ouvre la porte et fait sortir le prisonnier, un jeune paysan accusé à tort d’un vol qu’il n’a pas commis. Le sergent Garcia dort en produisant des ronflements sonores. Les murs en tremblent. Zorro et le jeune paysan progressent rapidement et font des haltes dans les zones d’ombre. Ils s’emparent d’une échelle dans la remise et s’échappent de la caserne en riant sous cape. Zorro saute sur son cheval et prend le jeune paysan en croupe. Ils s’enfuient au grand galop dans un nuage de poussière. Rentré chez lui, Zorro écrit un poème à Dulcinée. La nuit projette des ombres inquiétantes sur les murs de la propriété. Les branches des arbres se balancent doucement dans le vent. Pris d’un nouvel accès de fièvre, Zorro s’allonge tout habillé sur son lit. Un volet claque. Il entend le martèlement des sabots d’un cheval. Une ombre passe devant sa fenêtre. Un bruit de chaise renversée. La porte de sa chambre s’ouvre subrepticement. Don Quichotte apparaît dans l’embrasure de la porte. Sa salade repose dans le creux de son bras, sa lance est dans son autre main. Sa chemise blanche bouillonne dans l’ouverture de son armure. Il s’avance vers Zorro en boitant légèrement.

-       Je suis venu rendre visite au chevalier Zorro.

-       Approchez Don Quichotte.

-       Je ne dors pas. Je pense à Dulcinée.

-       Moi également, isque.

-       Ce matin, j’ai tué un félon qui doutait de sa beauté.

-       Isque.

-       Il était accompagné de deux mâtins qui se sont enfuis. Mon écuyer a été témoin de la scène.

-       Voulez-vous que je vous fasse préparer un repas, isque ?

-       Non, je vous remercie. J’ai dîné en compagnie d’un seigneur de votre voisinage.

-       Je suis heureux, isque, de vous revoir Don Quichotte.

-       Un chevalier errant doit fidélité à ses principes.

-       Voulez-vous voir le portrait de la dame de mes pensées ?

-       Oui, je vous en prie.

Don Quichotte examine la photographie.

-       Je constate qu’elle est de haute naissance.

-       Son lignage est noble.

-       Votre fiancée est d’une grande beauté.

-       C’est la plus belle, isque, femme de la région.

-       Quand l’épouserez-vous ?

-       Bientôt, isque.

-       Votre château est bien petit.

-       Je me contente, isque, d’une humble demeure.

-       Où sont vos serviteurs ?

-       Je n’en ai qu’un, isque.

-       Comment !

-       J’ai fait vœu d’affabilité, isque.

-       Vous auriez dû choisir la chevalerie errante, don Zorro.

-       J’ai préféré redresser les torts dans ma région, isque.

-       Vous auriez pu accomplir des actes de bravoure.

-       … Isque !

-       Lorsque je fus adoubé, ma vie m’apparut toute tracée.

-       Votre mission est grande, Don Quichotte.

-       J’ai même affronté des géants. Ce fut un combat terrible.

-       Je n’ai pas eu cet honneur. Isque.

-       Les épreuves d’un chevalier errant sont terribles.

-       Et votre écuyer ?

-       Il dort. Il a trop festoyé.

-       Dormez-vous jamais ?

-       Je veille, je pense à ma fiancée et à ma destinée.

-       Je vous envie, isque, Don Quichotte.

-       Infléchissez votre destin. Partez à la découverte du monde.

-       Il est trop tard, isque, Don Quichotte.

-       Vous êtes jeune, Don Zorro !

-       J’ai mes aises. Je suis habitué au confort de mon château.

-       Foin du confort !

-       J’agis bien mieux en restant ici, isque.

-       Soit.

-       Et vous, isque, où vous rendez-vous ?

-       Je poursuis des brigands qui ont enlevé une jeune fille.

-       Isque !

-       J’ai eu fort affaire avec un magicien dont je tairai le nom.

-       … Isque !!

-       Que diable ! Je vaincrai !

-       Prenez ce poème, Don Quichotte. Vous le réciterez à votre fiancée.

-       Un poème ! Voyons donc ce que vous avez écrit.

Don Quichotte lit le texte. Son pied droit bat la cadence. Sa lance est posée sur le lit, sa salade sur ses genoux. Sa chaise craque dans le silence de la nuit.

-       Je vous remercie, Don Zorro.

-       J’aime, moi aussi, isque.

Don Quichotte prend congé. En une fraction de seconde, il a disparu. Zorro, qui tremble légèrement, s’endort assis, la lumière allumée.

Zorro le 15 août

De bon matin, Zorro taille ses rosiers en fredonnant une chanson. Dulcinée, tout juste rentrée de voyage, doit venir le rejoindre pour partir en pique-nique à l’ombre des arbres, au bord de la rivière. Bernardo a préparé la veille un poulet pimenté. Des tomates et des fruits complètent la collation. Il a rempli une gourde isotherme de vin pétillant.

-       Bernardo, quelle heure est-il ?

-       …

-       Déjà ! Et Dulcinée qui arrive d’un moment à l’autre !

Zorro s’engouffre dans la maison, ôte ses gants, et pénètre dans la salle de bains. Il se rafraîchit le visage à l’eau fraîche et s’asperge d’eau de Cologne. Il peigne sa moustache, lisse ses cheveux et s’inspecte une dernière fois dans le miroir. Redescendu au rez-de-chaussée, il prend une fleur d’amélys dans un bouquet et la pique au revers de sa veste.

-       Coucou !

-       Bonjour mon amour. Tout est prêt. Partons avant le plus fort de la chaleur.

Ils partent à cheval et galopent en silence. Dulcinée est une cavalière fougueuse. Elle porte une culotte de cheval et un grand sombrero. Son chemisier à carreaux verts brille sous son boléro. La promenade est magnifique. Parvenus près du bosquet, ils mettent pied à terre. Zorro tue un serpent d’un coup de fouet, puis dispose des couvertures au sol.

-       Raconte-moi ton voyage.

-       New York est une ville extraordinaire.

-       Qu’as-tu fait ?

-       J’ai été au théâtre, j’ai visité des musées, j’ai flâné dans les rues.

-       Cette foule sur les trottoirs !

-       Cette ville ne dort jamais.

-       J’avais hâte de te revoir.

-       Et toi, qu’as-tu fait pendant mon absence ?

-       Je me suis occupé à la propriété.

-       Tu trouves cela vulgaire de travailler ?

-       Je ne suis pas dans le besoin.

-       Tu es l’amant idéal.

-       Dulcinée, il faut que nous ayons une conversation sérieuse.

-       Parle, je t’écoute.

-       Je désire t’épouser.

-       …

-       Qu’en penses-tu ?

-       C’est tellement subit, laisse-moi l’envisager.

-       Nous nous aimons. Nous sommes heureux ensemble. Que veux-tu envisager ?

-       Le mariage ne fait pas partie de mes projets.

-       Donc, tu ne m’aimes pas assez.

-       Je t’aime Diego, là n’est pas la question.

-       Je veux vivre auprès de toi. Avoir des enfants.

-       Je n’ai pas l’intention d’avoir des enfants.

-       Dulcinée, tu es une peste !

-       Tu es mon amant. Je ne désire aucun mari.

-       Tu m’imposes ton choix.

-       Tu veux m’imposer le tien.

-       Vivons ensemble au moins. Tu gardes officiellement ton appartement et tu viens t’installer chez moi.

-       Mes parents ne doivent rien savoir.

-       Tu leur téléphones chaque jour comme si de rien n’était.

-       Ils sont archaïques, ils ne comprendraient pas.

-       J’ai une chose à t’avouer.

-       Oui, laquelle ?

-       C’est moi Zorro.

-       Toi ? Zorro ?

-       Oui.

-       C’est merveilleux !

-       Je ne serai pas toujours auprès de toi la nuit. Bernardo veillera sur toi.

-       Moi qui te prenais pour un dandy !

-       J’en suis un.

-       Tu es un vengeur. Raison de plus pour ne pas t’encombrer d’une épouse.

-       Et pour les enfants ?

-       On verra plus tard. Je n’ai que 25 ans.

-       Il faudra bien que tu m’épouses un jour.

-       Comme c’est ennuyeux, le mariage !

-       Quand deux êtres s’aiment profondément, ils trouvent cela naturel.

-       C’est comme essayer un cercueil. On finit empoussiéré, coincé entre une commode et un lit.

-       Tiens. Ouvre le paquet.

-       C’est pour moi ?

-       Oui.

-       Une bague ! Comme elle est belle !

-       C’était la bague de ma mère.

-       C’est une merveille !

-       Essaie-la. Je la ferai reprendre si elle ne te va pas.

-       Elle me va parfaitement !

-       Tu as les mains d’une finesse remarquable, comme ma mère.

Ils s’embrassent. Tornado baisse la tête. Zorro va chercher le vin pétillant. Il sort deux verres d’une sacoche.

-       Aux nuits d’été !

-       A l’amour libre !

-       Je t’ensevelirai sous une montagne de cacahuètes.

-       Je te couvrirai de concombres.

-       Je battrai les étoiles.

-       Je fermerai les yeux.

-       Je te ferai l’amour à cheval.

-       Je t’enroulerai dans ton fouet.

-       Je te composerai des bouquets fulgurants.

-       Je me parfumerai d’amélys.

-       Je te ferai des petits en chantant.

-       Je m’offrirai à la caresse du vent.

-       Tu me feras un fils. Je te ferai une fille.

-       Ils grandiront sans chaussures.

-       Je cultiverai des émeraudes.

-       Je me parerai de poussière d’étoile.

-       Quand je serai vieux, je deviendrai ton petit enfant.

-       J’aurai une vaste poitrine.

-       J’irai déraciner les arbres du ciel.

-       Je te faucherai d’un coup de griffe.

-       Je te peindrai aux couleurs de l’amour.

-       Je serai tienne.

Zorro approche ses lèvres du visage de Dulcinée, et la couvre de baisers. Leurs corps s’unissent, leurs mains se rejoignent. Ils font l’amour à l’ombre du bosquet. Laissons-les profiter de ces instants. De nouvelles aventures se profilent à l’horizon ; Zorro veille et nous enchante.



Retour au sommaire