Le secret de la souche
de Isabelle Labbé



Le chariot est calé contre un pot de fleurs, devant la boutique d'artisanat, dans la rue en pente. Le chariot déborde d'objets entassés les uns sur les autres, formant un ensemble hétéroclite : d'abord les bocaux, contenant des grenouilles séchées, des épingles à cheveux, des pierres à fossiles, des galets, des clefs, des pièces de monnaie retirées de la circulation, des pansements usagés, des bougies, des outils hors d'âge, puis une couverture, un pull en laine vierge, cadeau d'un pèlerin, un morceau de corde, une pince coupante rouillée, des journaux vieux de deux ans, une boîte fermée à clef, et enfin un lot de sacs en plastique couverts de boue, qui forment un dôme aux reflets changeants sur le dessus de la pile.
C'est l'été, Bambi regarde les pulls hors de prix dans la vitrine, attendant qu'une cliente généreuse le gratifie d'une aumône en sortant de la boutique. A la belle saison, c'est le pactole. Les touristes nombreux débarquent à Vézelay, et Bambi peut manger grassement sans avoir à travailler.
La nuit, il dort en contre-bas au bord de la cure, et s'assoupit au son du clapotis de l'eau, bercé par les étoiles, heureux de dormir dehors, seul la plupart du temps, après avoir médité sur sa journée en clignant moult fois des yeux.
Bambi reprend son chariot, se rend chez la mère Yvetot, et le gare sous l'appentis du jardin. Il exhume ses grenouilles séchées, prend un vieux clou, un bout de fil, perce une dépouille et l'enfile en collier qu'il pend à son cou. Il est quatre heures de l'après-midi. La mère Yvetot l'appelle et lui propose une limonade. Oppressé, il accepte à contre-cœur et écoute, mi-ennuyé mi-embarrassé le babil de la vieille femme.
- Et puis tu couperas les gourmands sur mes plants de tomates !
Il dit oui madame, et se lève enfin, courbaturé d'être resté assis sur une chaise, prend congé et ressort dans la rue. Dehors, Vézelay somnole. Les touristes forment un flot incessant dans la rue principale. Partout, des bronzages allant du doré au brun, des lunettes de soleil, des touffes de cheveux tirées en arrière, des shorts qui révèlent des amas de graisse, des chapeaux informes et des casquettes publicitaires, des sacs, des baskets, des jambes nues et surtout, un débit disparate de paroles qui meurent aussitôt prononcées, des cris, des pleurs d'enfants, des remontrances, tout un tracas quotidien qui le laisse de marbre, lui le sans-logis, au bord du vertige, seul dans la foule.
Il sort sa bourse, compte l'argent qu'il a gagné, et va commander au bar une bière qu'il emporte pour la boire hors du commerce, assis dans un coin tranquille, témoin innocent de l'agitation humaine. Il touche sa grenouille séchée, la manipule délicatement, rassuré par le contact de la petite dépouille, pense soudain à sa collection de dents, qu'il a offerte à Gueule-de-loup, l'hiver dernier, se prend à la regretter, notamment cette mâchoire de renard qui en était le plus beau fleuron, se rappelle les circonstances dans lesquelles il l'a trouvée : une froide matinée de printemps, près de la Pierre Perthuis, dans une anfractuosité ; il ne restait plus que les os de la tête, probablement amenée là par le hasard qui régit les victimes de la mort. Il était resté un long moment à la contempler, pris d'une ferveur quasi mystique pour cette relique sauvage, distrait par les tâches de lumière sur le feuillage alentour, hésitant à la ramasser, à la faire sienne, car dans sa collection il n'y avait que des dents éparses, de différents petits animaux, et ce joyau de mâchoire était comme un trop beau cadeau au milieu de ses maigres possessions. Il avait empoché la dentition sans éprouver de culpabilité, roi d'un trésor naturel voué à personne, sûr que cette trouvaille allait faire pâlir d'envie Gueule-de-loup.
Maintenant il regarde autour de lui, et aperçoit une enfant en pleurs au milieu de la cohue. Elle tient une paire de lunettes en forme de cœur à la main gauche, ses cheveux tombent en grosses boucles sur son t.shirt rose bonbon. Elle tient l'autre poing serré, tourne son visage vers lui, et visiblement perdue se dirige vers Bambi la bouche tordue. Il se dit que les problèmes avancent à grands pas et esquisse un mouvement de fuite, mais trop tard, la fillette est déjà devant lui.
- Je veux ma maman ! …
- Elle était où, la dernière fois que tu l'as vue ?
La gamine sanglote et ses épaules se soulèvent par soubresauts. Elle réfléchit un petit moment puis dit :
- Elle était là-haut !
- Mais qu'est-ce qui t'as pris de la quitter ?
- J'ai couru !
- Elle est habillée comment ta maman ?
- Je sais pas ! Elle a un gros sac noir avec ma poupée dedans !
Bambi lui pose la main sur l'épaule, s'accroupit pour lui faire face. Désolé, partagé entre l'envie de fuir et celle d'aider la loupiote, il lui dit :
- Tu vas me suivre. Je vais t'emmener chez quelqu'un.
Il se relève, la prend par la main, et remonte la rue jusqu'à un commerce. Il entraîne la petite à l'intérieur, explique la situation à la caissière, puis lui demande son nom. L'enfant est tellement apeurée qu'elle ne parvient pas à le dire. Il insiste, elle se calme et finit par murmurer « Manon ». La patronne sort de l'arrière-boutique et la caissière lui explique la situation.
- Vous pouvez me la garder ? Je vais partir à la recherche de la mère …
La patronne accepte et donne un bonbon à la fillette. De nouveau dehors, il avise un panneau de menu à l'entrée du restaurant à côté, demande l'autorisation de s'en servir, et écrit dessus à la craie : « Ai trouvé-petite-Manon-perdue ». Puis il remonte lentement la côte, tenant le panneau devant lui à bout de bras, pénètre dans les boutiques, de chaque côté de la rue, et après un bon moment une femme à l'expression paniquée l'avise et lui dit :
- Je cherche partout ma fille qui a disparu il y a un petit quart d'heure ! Je suis folle d'inquiétude ! C'est elle que vous avez trouvée ?
Il la lui décrit ; il s'agit bien d'elle. Il l'entraîne à sa suite et retourne dans la boutique où il l'a laissée en garde. Les retrouvailles frôlent l'hystérie. Le bonheur bataille avec la colère.
Enfin, la jeune femme se tourne vers lui pour le remercier chaleureusement. Elle détaille son apparence, puis, estimant qu'il s'agit d'un errant, lui tend en récompense un billet de 20 euros.
- Elle aurait pu être enlevée par un sadique. J'ai eu tellement peur ! Vous pouvez vous acheter un plat garni avec cette petite somme !
Bambi est effaré. Loin d'être accusé d'avoir enlevé la petite, il est traité en héros. Il prend congé du couple, plie le billet en quatre et se demande à quoi il va l'employer. C'est assez pour un menu crêpes avec bolée de cidre ; il se rend dans le jardin de la mère Yvetot et se lave au jet d'eau soigneusement. Il remet le savon dans sa boîte, sous l'appentis, se peigne avec difficulté, passe la main dans sa barbe et emprunte des ciseaux à la vieille femme pour la tailler. Il éprouve toujours un embarras à la couper, s'y prend mal, rate son objectif et se trouve finalement obligé de la tailler très court pour rattraper les irrégularités de la coupe.
Il se contemple dans la glace, se trouve l'air frais, brosse ses sourcils du bout de l'index puis, après avoir vérifié l'intensité de ses prunelles, se dit à voix haute :
- Mon lapin, tu vas faire un gueuleton ce soir !
Cela fait une semaine qu'il n'a pas vu Gueule-de-loup. Il ressent une fierté toute nouvelle d'avoir sauvé la petite de la foule indifférente, et pense tout à coup à son fils qu'il n'a pas vu depuis cinq ans. Il n'a jamais éprouvé de sentiments filiaux pour cet enfant que sa mère élève seule, il ne lui a jamais offert de cadeau, n'a pas pu l'emmener seul faire un tour de manège ; sa mère ne le lui a jamais confié. D'ailleurs il ne l'appelle pas papa. Son fils l'appelle tonton. Las de remuer ces souvenir gris, il sort du jardin et se dirige vers la crêperie. La serveuse le reconnaît et lui dit :
- Bambi, n'importune pas les clients !
- Je viens pour dîner. Voilà le billet !
Il lui montre la coupure, puis elle l'installe à une table. A l'intérieur de l'ancienne auberge, l'atmosphère est fraîche et paisible. Les clients de l'après-midi finissent leur collation d'un air fourbu. Il observe la fenêtre, se dandine sur sa chaise, mal à l'aise de se sentir enfermé. Un garçonnet à l'expression maussade l'observe tout en patouillant sa nourriture dans son assiette. De dos, sa mère a l'air massif. Tout étonné de cette scène familiale, Bambi rend son regard au jeune garçon, puis se concentre sur l'odeur qui flotte dans la pièce, remugle de graillon et de sucre. Il étudie le menu un bon moment, s'aperçoit qu'il a assez d'argent pour commander une bouteille de cidre, et se décide enfin pour une crêpe fourrée à la crème et aux pommes de terre, remplie de lardons. Il remet le choix du dessert à plus tard. Enhardi, il promène son regard sur les clients, tout en détaillant les murs de la salle. La serveuse s'approche.
- Alors Bambi ! T'as gagné au tac-o-tac ?
- Non, j'ai sauvé une petite fille égarée !
- Elle n'a pas eu peur de toi ?
- Non, il faut dire que j'étais pas habillé en serveuse !
Elle prend sa commande, puis lui apporte la bouteille de cidre. Bambi s'en tient habituellement aux breuvages doux, faute de goût et de moyens. Il sirote tranquillement sa boisson, et se détend tout à fait. Il repense à la journée d'hier ; habituellement ses souvenirs deviennent flous au-delà d'une semaine.
Il vit dans un éternel présent, ponctué de longues marches, de rencontres avec Gueule-de-loup ; toutes ces journées peuplées de visages inconnus ne lui laissent au passage qu'un souvenir fugace. Il se remémore chaque lieu de façon vivace, le moment qui l'a accompagné, ainsi que la température. Il a gardé tous ses souvenirs de sa vie passée, avant la route, mais les évoque rarement ; il ne s'en habille plus.
Enfin sa crêpe arrive. Il la hume consciencieusement, se repaît déjà de sa couleur dorée, de son odeur de crème, de sa chaleur et de sa mollesse. Ca lui évoque furtivement le haut d'une cuisse, et tout surpris de cette idée sexuelle, il s'empare de ses couverts et se met à manger. Le silence règne maintenant sur la salle. Il se sent protégé de la cohue derrière les murs du restaurant, redevient une personne au milieu de ses congénères, et se régale en savourant chaque bouchée, mastiquant le plus possible, lui qui d'habitude avale son sandwich comme une goinfre. Cela ne dure pas assez. Il en commanderait bien une deuxième, mais ne veut pas entamer son pécule.
Maintenant il tapote doucement la table, tout en buvant son cidre. Doucement, les clients s'insinuent dans la salle. Lorsque sa crêpe au miel est posée devant lui, il est de nouveau entouré d'anonymes. Pourtant, sans le mouvement de la marche, les visages lui apparaissent dans toute leur complexité, mobiles, tranquilles ; les voix cessent de glapir, les enfants se calment. La serveuse lui offre le café. Il le boit, à petites gorgées, ravi de son amertume. Bientôt, il libère la table.
L'air au dehors est moite. N'ayant pas envie de prendre un bain de foule, il rejoint le jardin de la mère Yvetot. Là, il se roule consciencieusement une cigarette et la garde un long moment en main avant de l'allumer. Ragaillardi par son repas, en paix avec lui-même, il dresse, une fois n'est pas coutume, un plan pour le lendemain. Partir de bonne heure, destination les grottes. Il ne s'y est pas rendu depuis l'hiver. Le site moussu est hérissé de panneaux destinés aux touristes, il le fréquente plutôt hors saison. Il est à la recherche d'une petite souche, pour la sculpter avec son opinel, et le coin fourmille de bois mort.
Il recompte l'argent dans sa bourse ; il a de quoi tenir trois jours. Il a rarement plus d'une journée d'avance, même en haute saison. Il ne mendie que le minimum nécessaire.
Il s'attaque aux gourmands des plants de tomate. La mère Yvetot le laisse dormir dans son appentis durant la mauvaise saison, et en échange du logis et d'un billet de temps en temps, il s'occupe du jardinage et des menus travaux d'entretien de la maison.
Cet endroit est le point de départ de toutes ses pérégrinations. Quelquefois il marche jusqu'à Courson, et rentre pas avant plusieurs jours. Là il a une clientèle de personnes âgées pour lesquelles il effectue des réparations. Il y remplit toujours sa bourse. En plus, dans les remises, il récupère de la quincaillerie, se voit confier de petits objets hors d'usage qu'il couve du regard benoîtement pendant quelques semaines, avant de les revendre au brocanteur avec un maigre bénéfice.
Ce soir, Bambi est heureux. Il attend que la nuit soit tombée, puis se met à l'abri sous sa couverture. Il n'a qu'un tout petit carré de ciel à contempler, et, ne connaissant que la petite et la grande ourse, en vient à former des dessins dans son esprit : chevaux, pieuvres, fouets, boucliers, avions, bateaux ; c'est toute la voûte étoilée animée d'arcs et de flèches. Les lumières vacillent légèrement, son regard flotte. Il a cessé de penser. Il a un rêve subreptice lors de l'endormissement ; il voit une carriole bringuebalante transportant un très vieil homme, tout ridé, sombre et solitaire, et ans son rêve il pense aux Parques, très vite, puis dans la scène suivante il voit une toile d'araignée emperlée de rosée. Il sombre enfin dans un sommeil profond, et ne se réveille qu'à l'aube tout engourdi par la fraîcheur nocturne.
Il rassemble ses affaires, enfile son sac à dos, et part dans la direction d'Arcy sur cure.
Après quelques heures de randonnée, il parvient au site. C'est une belle journée, les pinson s'égayent. Il scrute le sol à la recherche d'une souche, aperçoit beaucoup de bois mort, puis après un petit moment, il choisit une branche de saule saturée d'eau dont il découpe un petit morceau. Il fait un essai de taille ; le bois est assez souple. Il réfléchit puis se décide pour la sculpture d'un petit totem. Il attaque le travail et obtient au bout d'une heure une katchina. Il penche la tête et la katchina lui souffle de se mettre en quête d'une souche. Il marche, furetant partout, sans trouver ce qu'il recherche. Enfin, il découvre sous un amas de feuilles putréfiées une petite souche qui ressemble à un plateau miniature. Elle ne sera pas trop lourde à transporter.
Il pose la katchina dessus et la petite sculpture lui souffle qu'elle a besoin d'habits. Il prend le chemin du retour, son projet en tête.
C'est le début de la soirée lorsqu'il arrive à Vézelay. Il mange un sandwich immédiatement, affamé, et se rend aussitôt dans le jardin de la mère Yvetot. Fourbu, il examine la souche et lui trouve un air narquois. Il déniche des pots de peinture et entreprend de décorer la katchina : des traits pour les yeux, le nez et la bouche, une teinte rosée pour le corps, et de la ficelle pour les cheveux. La peinture va sécher toute la nuit. Il frappe à la porte et la mère Yvetot lui ouvre, le rouge aux joues : elle a chassé les toiles d'araignées et dépoussiéré les objets du grenier tout l'après-midi. La vieille femme se montre fort loquace, comme à l'accoutumée.
Il danse d'un pied sur l'autre, embarrassé par ce flot de paroles, n'osant pas formuler sa requête. Enfin, prenant son courage à bras le corps, il demande l'autorisation d'emprunter des morceaux de tissu. La vieille dame l'emmène dans sa salle à manger, là il y a tout un tiroir empli de chutes.
Bambi se reproche son inconséquence. Il a écouté l'esprit du peuplier, s'est résolu à confectionner un totem, mais le choix du tissu l'importune à tel point qu'il est près de renoncer. La mère Yvetot l'interroge : que veut-il faire ? Il lui répond décontenancé qu'il réalise une poupée indienne, comme celles qu'il a vues dans un livre il y a fort longtemps, dans une vie révolue.
- C'est pour une indiennerie que tu veux des chiffons ?
- Oui madame. Un petit morceau suffira.
Finalement, il se décide pour un tissu vert à carreaux, qui lui rappelle un complet veston de son oncle Aristide. Il lui emprunte des ciseaux par la même occasion. Il prend difficilement congé, après avoir promis de s'occuper des salades le lendemain matin.
Bambi est maintenant dans le jardin, préoccupé par l'idée de trouver des plumes. Du duvet suffira. Il se rendra dans le poulailler de Mme Nivert et récoltera ce dont il a besoin.
Fatigué mais ravi de son travail, il observe la katchina et la souche alternativement, leur trouvant un air de connivence.
Quand il s'endort enfin, il a devant les yeux une figure animée qui danse au clair de lune de façon prémonitoire. Il éprouve une sensation de fête et sombre dans l'inconscience.
Le lendemain, en fin de matinée, il découpe et colle le morceau de tissu en formant un pagne. Il ajoute le duvet sur la tête et contemple son œuvre. Il ajoute un minuscule coquillage.
Puis il esquisse un pas de danse et interroge la katchina juchée sur la souche. Elle ne lui répond rien. Bambi la scrute, incrédule, et décide de remiser le tout dans l'appentis, à l'abri de la pluie.
Il sort du jardin et remonte la côte. Brusquement, une silhouette attire son attention. Il tourne la tête et reconnaît Gueule-de-loup, impavide, qui descend à sa rencontre. Il a les cheveux poivre et sel, une cicatrice au-dessus de l'œil et une longue barbe sale. Malgré la chaleur il porte un pull en laine, et de son corps émane une forte odeur de crasse. Bambi l'aborde :
- Alors, vieux, ça boume ?
- Fous-moi la paix !
- Qu'est-ce que t'as ? Un testicule qui gonfle ?
- Non, j'ai des hémorroïdes. J'arrive plus à chier, ça fait trop mal. Sans la caque, un homme c'est plus rien !
- T'étais où ?
- J'étais à Avallon. Là-bas la bouffe est dégueulasse !
- T'es revenu aux poubelles ?
- Mais non ! j'ai fait des courses, avec tous ces pèlerins c'est paname !
- Tu dors où en ce moment ?
- A deux kilomètres d'ici. J'ai établi un campement.
- Et t'as laissé tout ton barda là-bas ?
- Ca craint rien, j'ai tout planqué dans un creux et j'ai couvert avec ma bâche. J'ai dégoté une grille de barbecue. J'ai acheté des saucisses. Ca te dit ?
- Un peu mon neveu !
Ils s'éloignent d'un pas tranquille de Vézelay. Bambi a eu des pommes en cadeau par la mère Yvetot. Quand il les exhibe, Gueule-de-loup vitupère :
- Tu veux m'faire piquer un coup de sang ? Tu sais bien qu'avec mes chicots je peux plus croquer dans une pomme !
- Te caille pas le lait ! Je mangerai pour deux. Et pis j'ai deux bières. Elles seront tièdes mais ça fera la farce !
- Tu vas voir ma grille ! on va s'régaler avec les saucisses.
Ils parviennent au campement puis s'occupent de faire du feu. Gueule-de-loup organise les pierres du foyer tandis que Bambi ramasse des branchages.
Un bon moment plus tard, ils dégustent leurs bières tout en faisant griller les saucisses. Le vieux exhume un morceau de pain de son sac, pas très propre et tout mou.
- Alors p'tit, qu'est-ce que tu me racontes ?
- J'ai fait pas mal de sous ces temps-ci.
- Tous ces cons ça m'donne le tournis !
- T'as tort, y a du blé à s'faire en été !
- Je pêche la plupart du temps. Maintenant que j'ai la grille j'suis l'roi du pétrole !
- Ca sent vachement bon !
- Qu'est-ce que t'as fait, à part mendigoter ?
- Je me suis taillé un totem.
- Tu lui parles ?
- C'est surtout lui qui me souffle des idées. Demain, je reviens et je te le montre. En plus, il m'a obligé à ramasser une souche. J'sais pas ce qu'il a en tête, ni même si ça va mener quelquepart.
- Ma sœur elle avait une poupée. Dolly qu'elle s'appelait. Elle lui parlait tout le temps. M'est avis que tu vas devenir maboule avec ton jouet !
- C'est pas un jouet ! C'est juste un esprit qui attendait depuis un bon bout de temps que quelqu'un lui donne une forme !
- Tu l'as emplumé ?
- Un peu que j'veux ! Il a l'air d'un vrai indien à c't'heure !
- Et tu le reluques ?
- Oui, souvent. Ce matin il a pas voulu m'parler.
- T'en fais pas, les esprits c'est toujours comme ça. Un coup j'te vois un coup j'te vois pas, et tu finis la lessive à la main !
- Quand même, j'aurais bien aimé qu'y me parle. J'lui ai posé une question.
- Ah oui ? Et qu'est-ce que tu lui a demandé ?
- Si mes parents sont toujours en vie.
- T'y penses encore à tes vieux ?
- Pas bien souvent. Mais la mère elle doit se faire du mouron, vu que j'appelle jamais pour donner des nouvelles.
- T'as qu'à passer un coup de fil, si tu veux savoir !
- Y vont m'barber ! J'ai pas envie !
Puis ils se taisent en petit peu, en rotant d'aise. Gueule-de-loup lui raconte son expédition à Avallon, avec force jurons, et Bambi, ravi, l'écoute en se pourléchant. L'après-midi est bientôt fini lorsqu'il le quitte.
Sur le chemin du retour, il observe les oiseaux et la cime des arbres. Le vent se lève et soudain il voit la katchina dans un ciel d'orage. Elle lui dit de chercher sa pierre. Il se met en quête le long du ruisseau et trouve bientôt une pierre emplie de mica, la met au fond de sa poche et rejoint la route.
Il va falloir que la mère Yvetot lui donne un nouveau bocal. Rentré à Vézelay, il arpente la rue principale tout en triturant la petite pierre dans sa poche. Une averse le contraint à rejoindre l'appentis.
Là, en tête à tête avec la katchina, il rêve aux grands plateaux de l'Amérique du nord. Il voyage dans ses souvenirs du Grand Canyon, qu'il a vu à la télévision, et repense aux paysages du sud-ouest dont il a compulsé des photographies. Il revoit la lande mauve, les collines desséchées, les arcs-en-ciel au-dessus du paysage caillouteux, les mesas de Santa Fé, l'art indien des Hopis, des Zunis, des Navajos, les colliers bleus et noirs qu'ils vendent au bord des routes, et repense au rituel des poupées qui incarnent les forces telluriques.
Il contemple maintenant la souche et se revoit bambin, dans le jardin, en train de jouer avec des escargots un après-midi de pluie. De son enfance, il n'a que quelques souvenirs épars, qu'il revit rarement. Tout est flou, chaque moment s'enfuit ; ne surnage qu'un sentiment de plénitude qu'il n'a jamais plus éprouvé depuis.
La soirée passe très vite, et le lendemain il mendie dans Vézelay. Trois jours plus tard, après avoir cheminé dans les environs tous les après-midi, il tente une incursion dans le campement de Gueule-de-loup. Il sort la katchina de son sac à dos et la pose sur la bâche. Elle lui souffle qu'elle doit être présentée à Gueule-de-loup. Il patiente jusqu'à son retour, le soir, et à la lumière des flammes étudie les traits de la poupée. Ces fentes en guise d'yeux le rassurent.
Nulle prunelle où se perdre ; la bouche n'est pas pulpeuse, elle ne risque pas de dévoiler des dents, jusqu'au nez qui n'est qu'un simple trait, nulle protubérance n'enlaidit sa figure.
Son ami survient et le surprend en tête-à-tête avec la poupée.
- Alors, c'est ça que t'as fait à c't'heure ?
- Je te présente Esprit de la forêt.
- C'est-y qu'elle va me parler, à moi aussi ?
- J'en sais rien. Pose-lui une question dans ta tête.
- C'est fait !
Gueule-de-loup lève les yeux puis les ramène au feu dansant. Un silence s'installe entre eux.
- J'lui ai demandé de me dire où j'ai mis mes bagues de cigares, parce que j'arrive plus à mettre la main dessus, et elle m'a rien répondu ! C'est de la couille ta poupée !
- Dis pas ça ! Elle répond pas tout le temps, c'est tout !
Son ami l'entretient de son voyage à Lyon, au printemps, et la conversation roule sur le Rhône.
- T'as pas idée comme ça peut être dégueu les berges ! Tous ces cons qui chient et qui pensent, ça finira par tuer le Rhône !
Ils font cuire des poissons que son ami a pêchés le matin même, et son alléchés par le fumet délicat. Ils passent la soirée ensemble.
Les jours qui suivent, Bambi ne pose aucune question à la poupée. Il est pris par moments d'une crainte révérencieuse à son égard. Le temps est gris, la foule monte tous les jours à l'assaut de la rue principale et de la basilique. Il n'a jamais pénétré à l'intérieur du temple. Athée, n'ayant jamais baigné dans une atmosphère de religiosité, il n'a pas jugé utile de la visiter. Il se rend parfois à l'esplanade, pour contempler le paysage et décider la direction qu'il va prendre au sortir de Vézelay.
Chaque matin, il bavarde avec la mère Yvetot, car ses pérégrinations ne le mènent pas loin du village en été.
Il est de nouveau devant la boutique de pulls. Un photographe amateur le maintient dans son viseur et il est pris d'une rage soudaine à l'égard du touriste. Il s'écrie : « Pas de photo ! » mais l'autre est un étranger qui ne comprend pas son injonction.
Il remonte la rue principale à grands pas, compte son argent dans sa bourse, et, afin de se calmer, pousse jusqu'à l'esplanade. Pris d'une impulsion, il entre dans la basilique.
Là, tout est paix. Ses yeux contemplent les piliers, le dallage, l'ordonnancement des cierges, la lumière qui coule des fenêtres, et son esprit entre en repos immédiatement. Il aime cet endroit immédiatement, fait quelques pas, s'avance au centre du bâtiment, renverse la tête en arrière, ébloui, et son esprit accepte le lieu, sans chercher à y déceler une intelligence, sans éprouver d'émotions, dans une perte de limites inattendue.
Il fait le tour de la basilique, lentement, humant l'air, les yeux dilatés, tout à sa découverte.
Il n'est assailli par aucune pensée, il se sent couler dans un flot d'une fraîcheur souveraine.
Quelques minutes plus tard, il ressort apaisé, un peu incrédule, et entreprend de regagner l'appentis.
Là, il exhume ses collections, les regarde d'un œil neuf, examine scrupuleusement ses fossiles, découvrant des volutes, des empreintes de végétaux ; il décèle la moindre nuance dans la pierre, reconstitue le corps primordial avec une sensation de vertige.
Il reste interdit toute la soirée, et ne prend même pas garde aux étoiles.
La nuit, il rêve d'une corde qui monte dans le ciel jusqu'à se perdre dans les nuages. Cette séquence est suivie par une succession de scènes qui ne sont pas reliées les unes aux autres. Il voit un arbre, une pelle, une boîte aux lettres, et bien d'autres choses encore.
Les jours qui suivent il se rend à Avallon et y paresse en dépensant l'argent de la mendicité. La ville lui paraît orgiaque, tintinnabulante, vide de sens.
Quand il revient à Vézelay, il sort la katchina de son chariot et lui pose la question : « Qui ? ». Quelques instants plus tard, il voit sa vie défiler, tout surpris de ne ressentir aucune émotion, s'étudiant à chaque âge ; il accueille de nombreux épisodes oubliés sereinement, puis parvient à sa vie actuelle qui ne contient que quelques bribes.
Bambi s'adosse à l'appentis, secoué par son expérience, et, pour se rassurer, contemple la souche muette. Il prend conscience de la vacuité de sa vie, de ses efforts désespérés pour rassembler des fragments de collections, et découvre qu'il ne fuit que lui-même dans cette errance.
Il passe la nuit à ruminer ses échecs, et au matin, chagrin, cogne à la porte de la mère Yvetot pour se faire offrir un café. La vieille dame est volubile. Tout engourdi, il prête une oreille distraite à ses paroles et ne la quitte qu'une heure plus tard. Il décide de se mettre en quête de Gueule-de-loup. Il ne le trouve que le soir, à son campement. Bambi déballe un morceau de pain et une grosse tranche de pâté. Ses fonds ont baissé dangereusement.
- Y faut que j'te dise un truc !
- Vas-y, accouche !
- J'ai revu toute ma vie !
- Et qu'est-ce que t'as vu ?
- Tout j'te dis ! Et plein de trucs que j'avais oubliés. J'ai pas roupillé de la nuit !
- A quoi ça t'sert de revoir tout ça ?
- J'ai compris ce que j'ai fait. La pire connerie ça a été mon gosse. Et maintenant j'peux plus revenir !
- Pour lui dire quoi à ton chiard ? C'est les veuves qui les élèvent !
- J'aurais pu lui apprendre plein de chose !
- Il est dans les jupes de sa mère. Qu'il en profite, ça va pas durer !
- Tu t'rends compte qu'y sait même pas que j'suis son père ?
- Et alors ! Qui t'es pour lui ? T'es personne !
- Sois pas salaud !
- Ca sert à rien de remuer la merde. Tiens, prends une bière !
- Y porte même pas mon nom ! elle m'l'a fait dans le dos !
- Bah comme ça, t'est tranquille, pépère. Pas de pension, pas de nom, pas de soucis.
- Et puis en plus j'sais pas ce que j'vais faire de ma peau !
- Te bile pas ! t'as un couteau, c'est au poil !
- Tout ça c'est à cause de la katchina !
- T'es assez con pour tchatcher avec une poupée, alors t'étonnes pas d'en être arrivé là !
- Quand même, qu'est ce que je vais devenir, quand je serai vioque, comme toi ?
- T'arriveras pas à mon âge, ça c'est sûr !
Bambi médite cette dernière phrase. Fatigué, il s'enfonce dans le mutisme.
- Y a bien un truc que tu pourrais faire !
- Un truc comme quoi ?
- Tu pourrais tailler des poupées. C'est pas bien compliqué. Tu les vends et puis tu dis que c'est des fétiches !
- Mais ça prendra jamais …
- Tu dis que c'est des fétiches du Morvan contre le mauvais œil !
- Ce que t'es con par moments !
- C'est à toi de voir. C'est pas pire que rafistoler les baraques.
- Ca prendra jamais …
- J'vais changer l'poisson d' eau !
Gueule-de-loup se lève et s'éloigne. Bambi se demande à quoi va ressembler sa vie s'il cesse de fuir. A moitié endormi, il prend la décision d'aller à Lyon.
Le lendemain, il rentre au village et emprunte une petite somme d'argent à la mère Yvetot. Il range soigneusement le contenu de son chariot, caresse la petite souche, et place la katchina dans son sac à dos.
Il part sur la route, avec la pensée de sa sœur qui vit à Lyon. Lui parler, retrouver le chemin des sens, apprendre un nouveau métier, tout cela lui paraît possible désormais.
Il s'es trouvé sans se chercher, amer, désinvolte, et envisage l'avenir pour la première fois depuis longtemps.
Refaire sa vie, pourquoi pas ? Demain peut-être.



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