L'obsession
de Isabelle Labbé



Robert pénétra dans l'ascenseur avec un sentiment de lassitude. Il fixa son image dans le miroir, et s'y découvrit pour la seconde fois de la journée. Il se rendit à la boulangerie, et là, l'un des clients, avant de s'adresser à la vendeuse, dit, sur un ton de forte colère : « pomme rouge ». Robert se demanda un bref instant s'il tentait de l'insulter, puis oublia l'incident.
Un peu plus tard, lors de sa promenade quotidienne, il croisa un autre individu qui dit à son tour : « pomme rouge » sur un ton menaçant. Il ignora l'individu. Quelques instants plus tard, un troisième lâcha « pomme rouge » en le dévisageant ostensiblement. Robert regarda droit devant, sans plus poser les yeux sur cet homme entre deux âges au comportement incompréhensible. Rentré chez lui, il repensa à ces incidents, et ne trouva pas d'explication plausible à ce dont il avait été témoin. Il ouvrit une boîte de thon à l'huile, et mangea dans sa cuisine en fixant la fenêtre sans rien voir. L'après-midi passa lentement. Il entama la lecture d'un livre, abandonna au bout de huit pages, sans avoir compris le sens de ce qu'il avait lu, et alluma le téléviseur. Puis, pris d'une paresse soudaine, il ne se releva pas pour attraper la télécommande. Il entreprit de s'abstraire. Ne regardant rien en particulier, il se mit à voir en lui-même, et s'absorba dans la contemplation d'un défilé d'images qui le représentaient pour la plupart, revint en arrière, pour extraire des images déjà vues, puis d'autres, puis, repu d'images au bout de quelques heures, il s'empara de la télécommande et changea de chaîne.
Il était 8 heures du soir. Robert n'avait pas faim. Il décida de faire l'impasse sur le repas et se concentra sur les pas de sa voisine, juste au-dessus de sa tête, se concentra un peu plus, entendit une sonnerie de téléphone, puis le murmure d'une conversation.
Sa voisine était une jeune femme d'une trentaine d'années, apparemment au chômage, et sa présence feutrée le distrayait de ses ruminations. Il repensa aux incidents du matin, sans parvenir à leur donner la moindre signification, et, pétrifié, accueillit un nouveau bouquet d'images.
Robert avait entrepris une auto-analyse deux ans plus tôt, et il était plutôt satisfait du résultat. Enfin libéré de la parole, il contemplait à loisir ses images individuelles, et ressentait de l'excitation à acquérir des connaissances directes. Robert était célibataire depuis plus de dix ans, à la pré-retraite, et n'avait gardé aucun contact avec ses anciens collègues. Ses amis de longue date étaient sans conteste également les amis de son ex-femme, et il avait cessé de les fréquenter. N'ayant pas conçu d'enfant, ayant accompagné tous les membres de sa famille au cimetière, Robert avait petit à petit cessé d'entretenir des relations avec les personnes de son entourage. Il s'en trouvait fort aise. La compagnie de ses congénères lui avait toujours paru superfétatoire ; il ne consentait qu'à des discussions intellectuelles dans le cadre desquelles il pouvait se maintenir en franche opposition vis-à-vis de son interlocuteur, et ces échanges lui donnaient l'opportunité de donner libre cours à son hostilité profonde, dans un climat de mépris qu'il entretenait soigneusement depuis l'enfance, où sa petite taille lui avait valu bien des moqueries.
Vers trois heures du matin, il finit par s'endormir dans son fauteuil, dans une position inconfortable. Robert répugnait à se coucher ; il considérait le sommeil comme une perte de conscience inexcusable, et l'aspect biologique de cet impératif ne lui échappait nullement.
Robert dormait le moins possible, et ses nuits étaient un mélange de somnolence coupable, de rêves furtifs et de phases plus profondes, dont il s'éveillait la bouche pâteuse, animé d'une rage profonde, intimement convaincu qu'il s'agissait en l'occurrence d'une récurrence animale méprisable.
Le lendemain matin, pris d'une vague appréhension, il ne sortit pas. Il passa toute la journée et une bonne partie de la nuit à s'auto-observer dans un élan de curiosité ambiguë. Sa voisine resta deux heures à converser au téléphone. Robert n'était pas animé de bonnes intentions à son égard, il n'avait pas cette sympathie pataude qu'éprouvent parfois les hommes vis-à-vis de leurs congénères, et se traitait lui-même de cette façon. Il n'attendait globalement rien de lui-même et des autres, ne consignait pas ses douleurs, ignorait scrupuleusement la moindre joie, et n'avait entrepris cette analyse que pour se rendre maître une bonne fois pour toute de son esprit. Il caressait l'espoir qu'après qu'il eût analysé ce flot ininterrompu, il acquerrait la maîtrise du flot lui-même, et envisageait ensuite de remonter à la surface de son esprit, afin d'y verbaliser confortablement son expérience. Robert se sentait profondément supérieur aux autres hommes auxquels il se comparait, et il avait maudit sa voisine d'avoir par sa présence interrompu son étude.
Deux jours passèrent sans qu'il sortît. Il se nourrit de boîtes de conserve, maintint le téléviseur en sourdine, et n'alluma pas la radio.
De nouveau hors de chez lui, il se rendit à la superette pour y faire ses courses. Là, il avisa un vieillard qui dit « pomme rouge » sans regarder personne, et, parvenu à la caisse, entendit de nouveau quelqu'un le dire. Il décida de ne pas faire sa promenade quotidienne. Le reste de la journée passa dans l'analyse de ses images et, lorsque la nuit survint, il s'aperçut brusquement qu'il n'avait pas déballé ses courses. Robert détestait poser son regard sur la nourriture, cela l'écoeurait vaguement de devoir faire ses emplettes, mais une fois posés sur le carrelage de sa cuisine, ses achats lui paraissaient insupportables tout simplement. Il décida de s'en occuper le lendemain. Il repensa aux évènements de la journée, étudia de mémoire les visages des inconnus qui avaient dit « pomme rouge », essaya d'analyser leurs intentions, en conclut qu'il s'agissait d'une folie urbaine d'un type nouveau. Il se demanda si ces incidents allaient se multiplier, et décida de faire une longue promenade le lendemain matin, afin d'analyser un plus large échantillonnage de la population. Il dormit peu, comme à l'accoutumée.
Au matin, il observa sa figure tout en se rasant, essayant de se voir comme s'il était un inconnu dans le miroir, et ne découvrit rien d'autre qu'un visage fermé, des yeux durs, des lèvres blêmes, et une envie de rire le secoua brusquement. Il ne se retint pas. Il marcha pendant deux heures et ses pas le menèrent à la Bastille. Des gens fourbus marchaient d'un pas nonchalant, d'autres passants arpentaient la place d'un trot pressé ; le mutisme régnait. Robert avait entendu « pomme rouge » 42 fois, et il se sentait oppressé. Ce message fixe sans contexte restait irréductible à l'analyse, et il se sentait proche de la confusion. Il se pressa vers la station de métro, et, parvenu dans le wagon, observa tout le long du chemin un adolescent qui scandait « pomme rouge » sur un ton agressif, avec dans les yeux une lueur d'amusement notable. Dans le hall de son immeuble, il prit son courrier qui datait de trois jours et ne prit pas la peine de l'ouvrir. Robert avait une forte envie d'uriner, mais la perspective d'ouvrir sa braguette le retint d'aller se soulager. Ecoeuré par sa promenade, il ne mangea pas au moment de midi. Il revit les visages des gens qu'il avait croisés, les étudia longtemps, essaya de se remémorer le contexte émotionnel, ne trouva pas la solution à ce problème nouveau et finit, à peine calmé, par retrouver le flot de ses images individuelles. Il s'enfonça avec délice dans son était mental et, dans la soirée, dîna d'une boîte de pâté et d'une biscotte.
Robert ne buvait plus une goutte d'alcool. Depuis qu'il était à la pré-retraite, son budget ayant été considérablement réduit, il avait cessé de boire, de fumer, d'acheter son journal, et les économies qu'il engrangeait ainsi le comblaient d'aise. Il éprouvait un sentiment de sécurité grâce à ces économies, et la pingrerie s'était insinuée en lui petit à petit, pour devenir un confort moral, une gratification qu'il accueillait avec bienveillance.
Le téléphone de sa voisine sonna, et en tendant l'oreille il parvint à écouter la conversation étouffée. C'était la première fois qu'il entendait distinctement sa voisine, et il éprouva un sentiment d'oppression de nouveau. Puis, il se replongea dans ses pensées, vit des images plus archétypales et, déçu, essaya de remonter à la surface sans y parvenir. Le défilé constant dura jusqu'à 4 heures du matin et, nauséeux, se sentant vaguement coupable, il finit par s'endormir.
Les jours suivants, il ne quitta pas son domicile. Il entendait sa voisine parler à son chat, répondre au téléphone, et il se mit petit à petit à la haïr. L'intrusion de ce quotidien inepte dans sa vie le laissait pantois. Il se la remémorait, plus jeune, lorsqu'elle habitait encore chez ses parents de l'autre côté de la rue. Elle ne lui avait jamais été sympathique. Depuis qu'il pouvait l'entendre, il guettait les signes d'une intelligence comparable à la sienne mais, déçu, n'accumulait que les preuves du contraire. Les phrases qu'elle prononçait étaient elliptiques ; c'était un personnage falot. Il enrageait chaque jour un peu plus, et se mit à guetter les bruits de l'immeuble pour se distraire des intrusions de sa voisine.
Robert avait délibérément choisi cette vie carcérale. Détaché de tout, y compris de ses propres émotions, il avait mené une étude sur sa psyché sans éprouver de sentiment de transgression, se guettant, s'apercevant, se manipulant dans un jeu de miroirs de plus en plus complexe, par moments éperdu, à d'autres moments animé d'un sentiment de puissance confinant à la jubilation. En bas de l'immeuble, il entendait désormais les passants dire « pomme rouge », et il se mit à espérer que cet état de fait cessât. Au moment de rédiger le chèque de son loyer, il se ravisa et remit cela à plus tard.
Il finit par sortir faire ses courses et, dans un long rêve abscons, entendit la plupart des gens dire « pomme rouge ». Enragé, mû par une colère qu'il sentait sourdre, il se referma encore plus et décida de ne plus adresser la parole à qui que se soit. Il se sentait étouffer, il ne pouvait plus se tourner vers ses pensées ; agressé par ce message fixe, il ne trouvait le repos nulle part. Lorsqu'il rentra chez lui, les tempes lui battaient au cœur. Ne pouvant défouler sa rage sur aucun objet, il l'absorba jusqu'à la dernière goutte et tendit l'oreille pour entendre les bruits du voisinage. Il guettait la preuve que les gens continuaient à prononcer les mots fatidiques hors de sa présence. Il s'était au début demandé si ce message lui était adressé, à lui personnellement, si c'était la punition de quelques esprits bas et fâcheux à son encontre, et avait depuis peu cessé de soutenir cette idée. Incapable de voir en lui comme à l'accoutumée, gêné par le bruit d'un aspirateur, il tergiversa un long moment avant d'ouvrir son courrier. Il découvrit un rappel de paiement émanant d'EDF, et se dépêcha de le payer. Il dut ressortir pour le poster, et fut de nouveau exposé à ce qu'il considérait comme un manège absurde.
De nouveau chez lui, il décida de rester dans son appartement le plus longtemps possible, d'éviter soigneusement tout contact, et, la décision prise, s'adonna avec gourmandise à son nouveau passe-temps. Le soir, regardant le journal télévisé, il eut un sursaut en entendant le présentateur dire « pomme rouge », et s'empara immédiatement de la télécommande pour couper le son du téléviseur. De ce jour, la télé resta muette ; il n'alluma plus la radio de crainte d'entendre ce message, et perdit petit à petit le fil des actualités, cessa d'entendre les voix humaines hormis celle de la voisine et celles des inconnus qui passaient en contre-bas.
Les journées s'écoulèrent, fort longues, et une nuit il eut un rêve qui le laissa déconfit. Il se trouvait au pied d'un immeuble dans une ville inconnue, et un homme peu reluisant se tenait à distance d'une femme en manteau rouge. La femme regardait une pomme dans un arbre, puis essayait de l'attraper. La suite du rêve était confuse. Dans la scène suivante il ne voyait que l'homme qui disait : « la femme c'est le mal depuis que le monde est monde ! » Dans cette phase du rêve il portait un turban et tripotait les boutons de son habit. Le climat du rêve était menaçant, Robert ne pouvait ni avancer ni reculer ; il se sentait prisonnier de la situation, et ce discours à la suite tortueuse le plongeait dans un état de fureur indescriptible. Il ne put se rendormir. Il écouta le ronronnement de son réfrigérateur, étudia le contour des objets dans le clair-obscur de sa chambre, et resta ainsi, les yeux progressivement accoutumés à l'obscurité, à épeler mentalement les meubles et les diverses choses qui peuplaient la pièce jusqu'au petit matin.
Un soir, son placard à provisions étant vide, il décida de sortir très vite avant la fermeture du magasin d'alimentation. La tension des jours précédents avait fait place à une certaine détente, et le message fixe avait changé de contenu. Désormais c'était « chaise verte ». Cela lui parut suffisamment anodin pour ne pas l'inquiéter, et il fit ses emplettes de façon décontractée. Les jours suivants il sortit de nouveau faire sa promenade, et retrouva goût à ses escapades. Il étudiait les silhouettes des passants du coin de l'œil, regardait les étiquettes de prix dans les vitrines, arpentait des rues paresseuses, maître de son trajet, et les souvenirs laissés en lui par les images archétypales se dissipèrent. Un midi, enfin rentré chez lui, il entendit soudain une voix dire « chaise verte » puis recommencer encore et encore ; cela n'eut pas de fin. Poussé à bout, après quelques heures de ce traitement, il décida de ressortir. Là, dans la rue, une folie s'était emparée des gens, qui disaient tous, d'un bel ensemble : « chaise verte ». Il sentit l'hostilité monter en lui, s'empara d'un sac en plastique qui gisait là, sur un banc, le tritura pour se distraire, et l'hostilité atteint son comble lorsqu'une petite fille s'adressa à sa mère en employant « chaise verte » dans sa phrase. De nouveau chez lui, il dut subir la voix de son immeuble et passa une soirée maussade à regarder la télévision sans le son.
Il se morfondait depuis trois jours, en position de repli mental, perturbé par les menus détails de la vie de sa voisine et par la voix qui scandait « chaise verte » toutes les dix secondes, lorsqu'il eut soudain une idée libératrice. Il se rendit dans une boutique et y acheta une cassette auto-reverse. De retour chez lui, il enregistra le message «et puis c'est tout » sans laisser le moindre silence sur la bande et, satisfait, installa le poste radio-cassette derrière la fenêtre. Il écouta la cassette pendant une demi-heure, béat, avec la sensation d'occuper pleinement son espace, puis décida de fêter l'événement avec une boîte de saucisses aux lentilles. Il ne put terminer son assiette. Ballonné, souffreteux, il passa l'après-midi à maudire son corps pour ses flatulences. La paix fut de courte durée. Bientôt, il perçut de nouveau les mouvements de sa voisine et, en filigrane, entendit la voix scander « chaise verte ». Il décida de filtrer son propre message et, au bout d'un moment, entendit au premier plan « et puis c'est tout » tandis que « chaise verte » occupait le fond sonore. Rasséréné, il put enfin contempler de nouveau les images le représentant, surpris de cet être intérieur dont le reflet animait sa psyché. Dès qu'il atteignait un niveau plus profond de lui-même, il concentrait son attention sur son reflet, afin de poursuivre son étude. Les semaines passaient. Il sortait uniquement pour faire ses courses, et deux mois avaient filé sans qu'il payât son loyer. Inquiet à l'idée que quelqu'un pénétrât dans l'appartement en son absence, il repérait soigneusement l'emplacement des objets, et tendait un fil de la poignée au penne de la porte. Lorsqu'il revenait, il s'assurait que le fil était toujours en place. Il se dépêchait de faire ses emplettes, le cœur battant, angoissé à l'idée d'ouvrir sa porte à son retour.
Parfois, le téléphone sonnait mais, craignant qu'il s'agît de son propriétaire, il ne décrochait plus l'appareil. Bercé par le message de sa cassette nuit et jour, nimbé de solitude, il finit par entendre « et puits sait tout » et décida de procéder à un nouvel enregistrement. Il réfléchit à ce qu'il allait dire, et opta pour « exactement ».
Six mois passèrent. Il n'ouvrait plus jamais la fenêtre du séjour. Ses oreilles entendaient le bruit le plus infime ; il vivait dans une vaste cathédrale peuplée de gisants, chaque nuit, et se détournait petit à petit du flot d'images qui devenait de plus en plus envahissant. Il avait entraperçu des animaux, ce qui l'avait écoeuré profondément et, depuis lors, tentait frénétiquement de retrouver un flux de pensées sans support visuel. Il entendait désormais : « ex acte te ment »et la voix dans son immeuble avait cessé de débiter « chaise verte ».
Robert était très angoissé par la possible présence d'un fou dans son immeuble ; il se gardait nuit et jour. Toujours à l'affût, persécuté par ses meubles, il tentait désespérément de se créer un espace vivable à l'intérieur de son appartement.
Dehors, la vie n'avait pas changé. Il limitait ses sorties au maximum, et retenait une forte envie d'uriner tout le long du chemin. Ses propres images ne lui laissaient aucun répit. Il tentait de revenir à un état antérieur, mais s'enfonçait toujours plus profondément dans sa psyché. Un matin, il entendit soudain une voix demander : «Il y a quelqu'un ? ». Le cœur battant, pensant qu'il pouvait s'agir du fou à la chaise verte, il se tut. L'autre posa la question de nouveau. Cela dura toute la matinée. Pour toute réponse, il entrouvrit la fenêtre contre laquelle était posée la radio-cassette. En début d'après-midi, la voix dit : « Arrêtez cette cassette, ça me donne mal au crâne ! ». Pris d'un accès de panique, Robert dit à contre-cœur :
- Qu'est-ce que vous voulez ?
- Je cherche quelqu'un à qui parler. Je me sens seul.
- Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse ?
- Arrêtez au moins votre cassette.
- Si j'arrête ma cassette, vous cessez d'appeler ?
- D'accord, je vous le promets.
Cinq minutes passèrent. Le silence de l'immeuble était sournois. Robert eut peur de percevoir d'autres bruits quotidiens, d'autres conversations que celle de sa voisine. L'autre lui dit à brûle-pourpoint :
- Je viens d'emménager ici et je ne connais personne encore.
- Ca, je m'en fiche complètement.
- Je suis handicapé, j'ai des attaques cérébrales. J'ai toujours peur d'en avoir une quand je sors.
- Ah bon ! Qu'est-ce que vous avez ?
- C'est de naissance. Ca vient de mon cerveau.
- Et vous vivez seul ?
- J'habitais chez mes parents avant. Avec un héritage, j'ai pu m'acheter un appartement. Seulement je ne peux pas travailler, j'en suis incapable.
Robert compatit. Rassuré qu'il ne s'agît pas d'un fou, il consentit à lui parler davantage. L'autre lui dit qu'il avait 25 ans, qu'il souffrait beaucoup de la tête, et ils se parlèrent durant deux bonnes heures. Robert ne lui révéla rien de sa vie. Il se contenta de poser des questions, et attendit le soir pour remettre la cassette en route. Il était perturbé, perplexe, mais à l'idée qu'il s'agissait d'un handicapé, il décida de faire un léger effort.
Le lendemain, l'autre lui dit bonjour et il répondit. Ils parlèrent de sa maladie, de sa vie chez ses parents, et le jeune lui avoua qu'il habitait l'immeuble depuis dix jours déjà.
- J'étais habitué à la présence de mes parents, ici je n'ai personne à qui parler, heureusement que je vous ai !
- En cas de crise, qu'est-ce que vous faites ?
- Je tombe, je n'ai pas le temps de me voir partir.
- Vous avez un téléphone portable sur vous, pour appeler les secours ?
- Il faudrait que j'appelle mes parents. Ils ont la clef de mon domicile.
- Ils habitent loin ?
- Non, ils sont à quelques kilomètres.
Robert entendait, tout en conversant avec l'autre, sa voisine avoir une discussion au téléphone à propos de son problème de chômage. Le jeune lui dit :
- Vous savez, la grande brune du troisième ? Eh bien, je l'ai vue rentrer hier soir.
- Je ne vois pas de qui il s'agit.
- C'est une femme d'1m75 à peu près, plutôt mince, avec des cheveux coupés au carré. Elle habite l'immeuble.
- Arrêtez d'en parler, elle peut nous entendre !
- Mais non ! Vous ne voyez pas de qui je veux parler ?
- Si, vaguement. Je l'ai déjà vue dans le hall en prenant mon courrier.
- Elle me fait craquer. Je l'ai vue l'autre jour au tabac. Elle a les yeux verts !
- Bon. Parlons d'autre chose. Vous avez fait des études ?
- Non. Je n'ai pas été au-delà du BAC. J'étais plutôt paresseux pour étudier.
- Et vos parents, ils ne vous encourageaient pas ?
- Non, mes parents sont très gentils. Ils n'ont rien exigé de moi durant toutes ces années.
- Et comment vous faites, pour les courses ?
- C'est ma sœur qui m'emmène.
- Comment s'appelle votre maladie ?
L'autre resta vague à ce sujet. Ils parlèrent ainsi durant de longues heures, pendant toute une semaine. Quoi qu'il en fût, le jeune amenait chaque jour la conversation sur le terrain de la voisine. Robert la connaissait depuis l'adolescence. Il avait souvent parlé à sa mère, qui promenait leur chien, et connaissait de nombreuses anecdotes à son sujet. Depuis qu'elle était au chômage, elle était dépressive et sortait très peu de son domicile. Lorsqu'elle avait une vingtaine d'années, elle était pétulante et sa mère riait beaucoup en lui narrant ses escapades. Robert était inquiet de l'attitude du jeune, il ne disposait d'aucune information objective sur lui et, à plusieurs reprises, l'autre s'était contredit sur des détails.
Une deuxième semaine passa ainsi. Ils se parlaient désormais 12 heures par jour, ignorant toujours comment l'interlocuteur était fait, quelle était la couleur de ses yeux, jusqu'à son nom. Robert était fortement agacé par ce jeune. Il avait beau le tâter, le questionner, étudier ses réponses, il ne savait pas encore quoi penser de lui. Un soir, Robert lui dit :
- Comment vous appelez-vous ?
- Je m'appelle Philippe. Et vous ?
- Moi, c'est Marcel. Vous ne sortez jamais. Dites-moi la vérité. Vous ne faites pas les courses vous-même ?
- Si, ma sœur m'emmène. Je fais un stock, c'est tout !
Irrité, de plus en plus convaincu que l'autre lui mentait, Robert lui dit :
- Bon ! J'ai un invité ce soir. Je vous laisse.
Ravi d'avoir produit en si peu de temps deux mensonges, il s'assit dans son fauteuil et fut aussitôt assailli par des images d'animaux. Il se frotta les yeux avec horreur, dégoûté par ce bestiaire, et se remémora le rêve de la nuit précédente. Un maître d'école dispensait un cours, vêtu d'une blouse grise, tenant une baguette à la main. Au tableau, des formules indéchiffrables. L'instant d'après, un énorme python apparaissait sur le bureau. Le maître ne l'avait pas chassé. Le python formait une vague. Robert avait éprouvé un fort malaise au sortir de ce rêve. Il écouta la conversation de sa voisine qui recevait une amie. Les deux femmes parlaient d'avenir. Sa voisine n'avait pas le moindre projet, son invitée lui dit qu'elle tentait une reconversion professionnelle afin de devenir infographiste. Robert épia les deux femmes jusqu'à deux heures du matin et, distrait complètement de ses pensées habituelles, il s'abandonna au confort de son fauteuil sans manger, toute la soirée. Soucieux à l'idée de tirer la chasse, il se retint d'uriner. Il détestait le rituel de la braguette, le bruit de son jet d'urine dans la cuvette des WC, et celui de la chasse d'eau. Il n'urinait plus que trois fois par jour, et buvait au minimum pour ne pas avoir à se rendre aux toilettes. Au départ de la visiteuse, ses ruminations reprirent, et il pensa de nouveau à son loyer qu'il ne payait plus. Il faisait ainsi une économie substantielle, mais avait peur de se faire chasser tôt ou tard par le propriétaire, plutôt sourcilleux. Il bâtissait des scénarios, dans la crainte permanente que le bailleur pénétrât chez lui pendant son absence, et sursautait quand la sonnette de la porte d'entrée résonnait. Il n'allait plus ouvrir. Il attendait, le cœur battant, que le visiteur se lassât et restait là, ramassé sur lui-même, à ne pas faire plus de bruit qu'une souris un long moment après que le timbre de la sonnette eût retenti.
Paradoxalement, il pensait très peu à l'autre et ne tentait pas de le visualiser. C'était une rencontre virtuelle et Robert pouvait ainsi échapper à ses images devenues obsédantes. Le lendemain matin, il lui dit en préambule :
- Bonjour, c'est Marcel. J'ai passé une bonne soirée avec un ex collègue.
- Comment ça s'est passé ?
- On a parlé de plein de choses.
- A quelle heure est-il parti ?
- A deux heures du matin.
Sur ce, il inventa la visite, se répandit en commentaires, fondant les caractères de trois anciens collègues en un seul personnage, et ce récit produit un fort effet sur le jeune. L'autre lui posa de nombreuses questions, lui reparla de la voisine aux yeux verts et, rendu loquace, Robert lui avoua qu'il la connaissait puis lui narra certaines anecdotes à son sujet.
Leurs dialogues se prolongèrent tout le long de la semaine, et la conversation était orientée systématiquement sur la voisine. Robert truffa ses récits de mensonges, l'autre l'écouta bouche bée, puis lui déclara qu'il connaissait un homme amoureux d'elle. Le jeune développa à son tour une histoire, et finit par lui avouer qu'il entendait distinctement tout ce que disait la voisine dans son appartement. Robert s'offusqua, se déclara incrédule, puis, lui dit après une pause :
- Vous ne faites pas vos courses. Vous ne sortez jamais.
- Je fais mes courses avec ma sœur, et je sors tous les trois jours acheter du tabac.
- Ce n'est pas possible. Vous me parlez du matin au soir.
- Bon, d'accord ! Je vous dis la vérité : ma sœur fait les courses et me les livre. Je la rembourse.
- Cet homme, qui est amoureux d'elle et qui veut la rencontrer, c'est une invention ?
- Non, non. C'est vrai. Je sens venir une de mes crises.
- Appelez vos parents !
- Non, je vais m'allonger. J'en ai pour deux heures
Il y eut une pause d'une heure et demie. Puis l'autre dit :
- Ca y est ! J'ai fait une crise. J'ai mal partout !
- Je ne vous crois pas.
- Je vous dis la vérité !
- Ce sont vos parents qui font vos courses, et ils les payent. En plus, vous n'êtes pas plus malade que moi !
- Bon, d'accord ! J'ai dit que j'étais atteint d'une maladie, mais j'ai menti. Je sens que vous n'aimez pas les jeunes, et je n'ai pas osé vous dire la vérité.
- En fait, vous vivez d'un RMI, et vos parents payent le loyer et les courses !
- Non, non ! Je paye mon loyer, c'est une sous-location. Ce n'est pas déclaré.
Les mois passèrent. Au fil des jours, leurs conversations alourdies par la haine réciproque résonnaient le long de la façade. Sans repères, privé d'informations, Robert écoutait les différentes versions de l'autre sans jamais opter pour l'une ou l'autre, inventait à son tour des histoires qu'il changeait au gré de son humeur, et tous leurs dialogues n'avaient qu'un seul objet : la voisine. Le jeune était cannibale. Il se repaissait des menus détails de la vie de cette jeune femme, répercutait la moindre phrase qu'elle prononçait et, tout à son obsession, l'épiait à toute heure, commentant chacune de ses actions, mentant à son propos, fantasmant une vie meilleure pour elle, et ce sans répit aucun.
Tour à tour complice et hostile, Robert devint peu à peu le témoin de la vie de cette jeune femme. Il finit par analyser son vécu, inventa une histoire dans laquelle elle était promise à un destin de chorégraphe, après avoir été une grande danseuse, pérora, jacassa sans fin, et il s'établit entre eux une relation exaspérée, symbiotique, qu'aucune dispute ne parvint à rompre.
Un matin, après avoir sonné en vain, son propriétaire pénétra dans l'appartement avec son propre jeu de clefs, et le trouva allongé par terre, inanimé. Robert fut transporté à l'hôpital et mis sous perfusion, car il était déshydraté. Sitôt qu'il eut repris conscience, il se persuada qu'il était l'objet d'un complot et dit son fait à l'infirmière. Cela dura trois jours, pendant lesquels il harangua le personnel hospitalier, les accusant de le maintenir dans sa chambre contre son gré, de se livrer sur lui à des expériences contre-nature, dans le but de l'éliminer.
Alerté par une infirmière, le médecin-chef du service appela le psychologue à son chevet pour qu'il l'expertisât. Il fut décidé qu'il serait interné dans un hôpital psychiatrique.
Ils lui firent une piqûre de Valium car il refusait d'avaler tout médicament, et le transfèrèrent.
Durant la procédure d'admission, il resta muet comme une tombe. On décida de lui faire subir une cure de sommeil. Il dormit plusieurs jours, et se réveilla bouffi, sans aucun souvenir de son transfert. Persuadé qu'on voulait attenter à sa vie, il se réfugia dans le mutisme, et eut droit à un traitement par injections.
Il étudiait les fous tout autour de lui, se disant que son pire cauchemar s'était réalisé. Il fut diagnostiqué, traité, nourri et, se voyant voué à une vie de moribond, il abdiqua.
Sans progrès notable, son hospitalisation fut prorogée d'année en année. L'été, il étudie les mouches et l'hiver se concentre sur le bruit des radiateurs. Il ne pense jamais à l'autre, ni aux images qu'il a vues ; il n'est pas pour autant vulnérable, il a dressé un mur entre les autres et lui-même, et vit enfermé en permanence dans son service, sans se déployer, dépressif, sans regret de sa vie antécédente, n'attendant rien, que le moment de manger, celui de dormir, camisolé chimiquement, muet, sans passé et sans avenir, libre enfin.


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