Le jardin d'Eden
de Isabelle Labbé



Caroline habite un petit pavillon en meulière en banlieue parisienne. Tous les matins, elle prend le RER pour se rendre à son travail. Caroline est secrétaire médicale. Le docteur Rigoux, pour qui elle travaille, porte une minerve, à la suite d'un accident de voiture.
Elle reçoit les patients dans une pièce d'accueil minuscule. Tous les midis, elle se rend dans la rue Montorgueil et explore les boutiques avec envie. Caroline a 35 ans.
Son petit ami l'a quittée parce qu'elle n'aime pas faire du cheval. Tous les samedis il monte avec assiduité, et n'est jamais parvenu à lui faire partager sa passion équine. Il a rencontré une jeune fille issue d'un milieu bourgeois, et s'en est épris. Elle monte très bien à cheval. Depuis, Caroline se console en achetant des vêtements. Elle a perdu trois kilos et s'habille en taille 36.
Le soir, lorsqu'elle retourne à son domicile, Caroline lit un roman de John Irving ou de Paul Auster. Parfois, elle lit un magazine. Lundi soir, un homme d'une cinquantaine d'années s'est mis à observer ses genoux d'un œil inquisiteur ; cela a duré 25 minutes. Caroline a les genoux cagneux.
Parfois, le vent la décoiffe ; elle est obligée de remettre sa barrette en place. Ce matin, sa voisine lui a dit : « Je voudrais vous acheter le terrain derrière votre maison, j'ai besoin d'agrandir mon jardin. » Caroline lui a répondu que le lot n'est pas à vendre. Sa maison est une propriété de ses parents qui sont partis vivre au Mexique. Ils lui envoient des courriels assez courts, où ils lui donnent des nouvelles de leur yorkshire prénommé Joujou.
Le jeudi soir, Caroline va au bowling. Elle hésite un long moment avant d'enfiler ses chaussures. La perspective de faire équipe avec Marina et Stéphane ne l'enchante guère. Elle s'y rend pour tromper sa solitude, sans espoir de marquer un strike, et pour entendre Marina s'exclamer quand elle gagne : « Je rattrape ta marque ! ».
Quelquefois, Caroline se prépare des petits pâtés indiens. Elle les mange devant la télévision, sans prêter la moindre attention au programme. D'autres fois, elle a envie de chocolat. Elle se promet toujours d'en acheter le lendemain, mais ne passe jamais à l'acte.
Son amie Patricia lui téléphone souvent. Elle lui raconte sa vie de femme mariée avec deux enfants, et Caroline lui donne des conseils. Elle a beaucoup d'intuition en ce qui concerne les enfants, et Patricia lui soumet ses problèmes sans vanité aucune.
Quelquefois, le matin, elle rêve au Mexique en prenant sont petit déjeuner. Elle visualise des hibiscus et des cacatoès ; elle imagine un repas princier composé de fruits exotiques et de lait caillé, sous une paillote, au soleil levant, puis ses yeux se posent sur la table carrelée de la cuisine, et elle retrouve le cours de ses pensées.
Depuis la semaine dernière, Caroline reçoit des coups de fil anonymes. Lorsqu'elle décroche l'appareil, une voix lui dit sourdement : « T'as les genoux cagneux. » Elle ne se préoccupe pas de ces appels. Quand elle était enfant, elle aimait jouer à prononcer un mot des douzaines de fois, jusqu'à ce qu'il n'ait plus la moindre signification ; elle restait éperdue, à tourner sur elle-même, à chercher le sens du mot qu'elle avait scandé, puis, prise de vertige, elle se précipitait dans sa chambre pour tout raconter à sa poupée.
Mercredi, Caroline a rencontré Mme Saindoux, son ancienne maîtresse d'école, et elle n'a pas trouvé quoi que ce soit de personnel à lui dire. Que veut Mme Saindoux ? Pourquoi a-t-elle appelé sa fille Cunégonde ? Où trouve-t-elle ces tailleurs verts à carreaux qui la boudinent et lui donnent un teint de salamis ?
Parfois, lorsqu'elle lit un roman de John Irving, Caroline se remémore S.T. Garp avec amusement, voire avec excitation. Elle le place aux quatre coins de sa mémoire et joue avec ses reflets aux dés, aux échecs, aux dames et aux cartes.
Caroline a de petits seins, des cheveux magnifiques et une bouche aux lèvres minces, constamment entrouverte. Elle à propension à se voir, et ce sans concession.
Sa vie est un peu monotone, solitaire, pourtant Caroline a une passion, un secret, un projet qu'elle porte et veut mener à bien. La nuit, quand elle s'endort, elle reçoit des animaux. Elle a monté un hôpital pour soigner les animaux. Au début, c'étaient surtout des oiseaux : des corbeaux, des merles, des pies, puit vint un vautour. Elle a acheté une tente qu'elle a dressée dans son jardin, y a installé des paniers, et depuis lors les animaux se précipitent dans son jardin, clopin, clopan, pénètrent dans la tente, s'installent d'eux-mêmes dans un panier, puis attendent ses soins avec patience.
Elle a d'abord vu d'un très mauvais œil de devoir soigner d'autres animaux que les oiseaux. Elle organisait des nids douillets, faits de linges et de feuilles, elle les nourrissait de graines, de pommes et de vers de terre, parfois elle donnait de la viande hachée aux corbeaux. Elle leur caressait la tête ; l'animal épuisait trouvait un havre de douceur à l'intérieur de la tente. Puis vint le vautour : ce fut une surprise, mais il attendait d'elle autant d'amour que les autres volatiles, et elle lui en donna sans compter. Les animaux restaient quelques jours, le temps de recouvrer leurs forces, puis étaient remplacés par d'autres. C'étaient parfois des vieillards, et il arrivait que l'un d'entre eux meure pendant la nuit. Elle se rendait alors dans le bois voisin, et déposait la dépouille au pied d'un arbre en offrande à la nature. Puis, un matin, elle découvrit qu'une souris avait élu domicile dans l'un des paniers. Elle la soigna à contre-cœur et lui donna du fromage. La souris retrouva très vite la santé et Caroline oublia sitôt ses préventions. Puis vint un renard. Elle eut peur qu'il dévorât l'un des oiseaux, mais cela ne se produisit jamais. La tente était un espace particulier où aucun animal ne tentait d'en manger un autre. Elle accueillit bientôt un serpent, un chat sauvage, un blaireau, puis une perdrix, un couple de rats des champs, des moineaux. Un soir, un engoulevent vint s'effondrer d'épuisement sur sa pelouse. Elle le ranima avec du muesli.
Cette expérience durait depuis plusieurs mois lorsqu'un soir, revenant de son travail, elle pénétra dans la tente pour changer l'eau de la fontaine et s'aperçut qu'un crapaud y avait élu domicile. Elle entra dans une colère folle. Répugnée par l'animal, elle enfila une paire de gants puis délogea le crapaud sans ménagement. Deux mois passèrent. Un autre crapaud vint s'installer à l'hôpital. La scène de l'enlèvement se reproduisit. Caroline avait horreur des crapauds. Elle avait entendu petite fille l'histoire du prince charmant transformé par une méchante sorcière, et elle n'avait jamais pu s'accoutumer à ce conte.
Le temps a passé de nouveau. Cette semaine-là, Caroline a dû affronter sa peur pour la troisième fois. Cette fois, au lieu d'enfiler un gant, elle a touché le crapaud du bout de l'index et n'a pu réprimer un frisson de dégoût. Cependant, elle ne l'a pas chassé. Il est dans son jardin depuis lundi et se débrouille pour se nourrir seul, car elle ne lui procure pas le moindre soin. La nuit, quand elle dort profondément, elle affronte un bataillon de crapauds visqueux qui courent sur son corps et se réveille en hurlant. Sa peur remonte à l'enfance ; toute petite déjà elle faisait fréquemment des cauchemars.
Un soir, en s'endormant, elle accueille un comité d'animaux. La révolte gronde. Au fond du cortège, trois crapauds très agités lui signifient que son attitude est intolérable. Ils lui expliquent qu'elle insulte leur nature profonde, et ne respecte pas le pacte.
Le matin, elle s'interroge. Pour la toute première fois, elle envisage le crapaud comme un animal parmi les autres. Lui aussi a une fonction. Elle caresse la surface carrelée de la table pour calmer sa peur. Durant la journée, elle repense fréquemment aux crapauds, sans laisser sa peur l'envahir toute. Le soir, elle va contrôler ses malades et ô surprise, il y a un nouveau crapaud dans la fontaine. Elle fait un effort démesuré et observe l'animal : d'abord le corps, puis la tête, et enfin les yeux. Elle reste un bon moment en sa compagnie puis regagne son pavillon. Il y a un nouveau courriel de ses parents. Joujou a eu une gastro-entérite, il est à l'article de la mort, ses géniteurs sont catastrophés. Tout à coup, Caroline songe à eux, à leur choix partial de chérir un animal au détriment de tout autre, à leur rejet du monde sauvage qu'ils n'explorent qu'assujettis à un téléviseur, à leurs mots tendres, aux inepties qu'ils se racontent pour se prouver à quel point ils s'aiment, et elle se sent flouée, isolée des siens par la distance. Caroline n'a jamais voulu adopter un animal domestique. Elle refuse d'en faire le roi d'un royaume minuscule, de priver un animal de sa liberté d'être sauvage.
Elle rédige une réponse à ses parents. Elle les entretient de sa vie, de ses lectures, s'inquiète pour la santé du chien, sans mentionner l'hôpital.
Le lendemain, elle rencontre le docteur Verdugo. C'est la première fois qu'elle se rend au cabinet du vétérinaire ; elle a besoin de conseils pour nourrir les animaux. Le docteur Verdugo est un homme affable, affligé de tics nerveux. Il lui avoue son incompétence, car son expérience et ses connaissances se bornent aux animaux domestiques. Brusquement, sans lui avouer la vérité sur son action, elle lui raconte l'histoire de S.T. Garp. C'est la fin de la journée, le docteur Verdugo l'écoute attentivement, et Caroline évoque maintenant le règne animal, lui avoue qu'elle aime tous les animaux sans distinction (hormis les crapauds qu'elle réprouve) sans en préférer aucun, et le vétérinaire lui demande soudain quel métier elle exerce. La jeune femme le lui indique et il lui répond qu'elle a une vocation. Caroline est sans voix. Toute la journée, elle reçoit des bronchites, des grippes, des vaccins, des lumbagos, des rhumes, des infections, et elle n'a jamais pris le moindre patient en charge. Elle décide immédiatement de faire montre d'humanité envers les malades, et prend congé du docteur Verdugo. Rentrée chez elle, elle explore les livres consacrés à la vie des animaux d'Europe sur Internet. Aux alentours de minuit, elle se couche, et revoit en songe les patients de la journée. Ils lui parlent de leur vie, au passé, au présent, et son esprit envisage désormais le futur avec pertinence. Puis, elle glisse dans un sommeil plus profond, et fait un rêve de transmutation de la pierre en esprit, et a soudain peur lorsqu'un jeune homme se penche sur elle. Caroline se réveille glacée. Rien dans le visage de cet homme n'est effrayant, pourtant, elle a ressenti une lourde menace. Ses vêtements surtout étaient inquiétants : il portait des loques. Il venait d'échapper à ses poursuivants, et avait débouché sur la plate-forme sur laquelle elle était allongée en la regardant intensément. Elle se lève pour se calmer, et se sert un verre de lait dans la cuisine. Puis elle enfile son imperméable, et se rend dans la tente munie d'une lampe-torche. Là, surprise : dans la fontaine, il y a maintenant trois crapauds.
Elle caresse quelques têtes, puis retourne dans le pavillon.
Dans les jours qui suivent, Caroline en vient à penser à son passé. Elle s'observe à distance, sans pour autant parvenir à réaliser que tout ceci lui est bien arrivé à elle. Caroline n'a jamais partagé sa passion avec personne. Elle envisage de téléphoner au docteur Verdugo. Malgré ses tics nerveux, il lui a paru être une personne aimable, digne de confiance, et a concentré sur elle son attention pendant un long moment. Elle imagine la rencontre, et surtout le lieu de la rencontre. Elle imagine d'abord le twenty-one, puis le restaurant grec du quartier latin, elle envisage ensuite le musée Bourdelle, enfin son salon. Le docteur Verdugo acceptera-t-il l'invitation ? Et pourquoi pas chez elle ? Soudain, elle pense avec effroi qu'il peut ainsi découvrir son hôpital, et elle s'intime l'ordre de ne plus y penser.
Grâce au livre qu'elle a commandé, elle peut enfin nourrir ses protégés comme ils le méritent. Les crapauds continuent à se nourrir seuls ; aucun d'entre eux n'a l'air malade, ils se sont invités sans se soucier de ce qu'elle éprouve. Petit à petit, l'idée lui vient de les étudier. Elle les observe maintenant quotidiennement, et ne peut s'empêcher de penser que le contact de leur peau est répugnant.
Deux semaines après leur rencontre, le vétérinaire l'appelle pour lui proposer un chiot. Son cabinet est à deux pas du pavillon, et il a eu son numéro de téléphone par sa voisine. Caroline réfléchit un court moment, puis, voyant là l'occasion inespérée de revoir le docteur Verdugo, elle propose de rendre visite au chiot qui attend d'être adopté. Le lendemain soir, après avoir pris soin de ses animaux, elle se rend au cabinet du vétérinaire. Le docteur Verdugo se montre charmant, Caroline remarque la beauté de ses mains. Il lui présente le chiot, un Jack Russel terrier de trois mois, une magnifique boule de fourrure rousse et blanche. Le chien a l'œil vif, il se met à gratter frénétiquement le torse du vétérinaire qui le tient dans ses bras. Le docteur Verdugo parle d'amitié innée entre l'homme et la bête, de responsabilité, d'investissement affectif. Caroline est conquise. Elle a déjà pris sa décision, mais lui demande quelques jours de réflexion. Ils parlent pendant un moment, et le vétérinaire se montre prolixe. Une fois rentrée à la maison, Caroline commence à penser à un nom. Elle dispose de son image mentalement, et le nomme tour à tour ainsi : câlin, coquin, voyou. Elle est séduite. Trois jours plus tard, lui vient souvent une nouvelle idée : elle va l'appeler Mister. Elle téléphone au vétérinaire pour lui dire qu'elle est candidate à l'adoption. Il est un peu pressé par le temps. Elle lui propose de le recevoir le lendemain soir dans son pavillon, lors d'un apéritif copieux. Il accepte et l'informe qu'il amènera le chiot par la même occasion.
Caroline est nerveuse. Le pavillon est un peu froid, en dépit des nombreux souvenirs qui ornent les murs. Surtout, que va-t-elle lui dire ? La vérité sur sa vie intime ? Ou bien va-t-elle tenter de le séduire en lui murmurant des poèmes ? Enfin, la rencontre a lieu. Caroline porte un pantalon de jogging et un haut moulant. Elle s'est maquillée avec soin. Lorsque le chiot franchit le seuil, elle l'appelle aussitôt par son nom, « Mister », et le docteur Verdugo éclate de rire en l'entendant. Il s'exclame : « Vous avez une forte attente vis-à-vis de ce chien ! ». Elle lui répond : « Je vous baptise sur le champ. Pour moi vous serez Monsieur. »
La conversation est enjouée. Le docteur Verdugo parle de son métier, de ses études, de son divorce, de sa passion pour la Méditerranée. Il picore les biscuits, la charcuterie, les légumes crus, tout en l'examinant du regard. Ses tics nerveux ont disparu. Tout naturellement, Caroline s'exprime sur sa passion actuelle. Elle boit plus que de coutume. Petit à petit, elle lui avoue la vérité. Patrick décide illico presto d'aller visiter l'hôpital. Ils sortent, légèrement gris, dans le jardin. Le chiot s'est endormi profondément. Le docteur inspecte le contenu des paniers, observe l'état de santé des petits malades, tandis qu'elle leur prodigue force caresses. Patrick lui demande : « Pourquoi ne m'en avez-vous pas parlé dès la première fois ? ». Elle lui répond : « C'est un projet un peu fou. J'avais peur que vous me jugiez présomptueuse. On se tutoie, maintenant, Monsieur ? » Il dit alors : « Laissons-les se reposer. Les trois crapauds dans la fontaine ont l'air en parfaite santé. » Elle lui répond : « Je n'ai plus d'objection à leur présence. Rentrons. » Patrick lui fixe un rendez-vous le surlendemain chez lui. La nuit, plus tard, elle rêve d'un lieu inconnu et intime, y voit une source au centre, tout en étudiant les papillons et l'arc-en-ciel qui se forme, attendant de pied ferme le prince charmant. Il survient et elle est fort surprise : le charmant à l'âge d'être son père, il a de vilaines dents gâtées, perd ses cheveux, et la déception est telle qu'elle se réveille aussitôt.
Patrick habite un duplex vaste et clair, en haut d'un immeuble de standing. Dès l'entrée, le visiteur plonge dans un océan de photos bleues et blanches. Il y a également des photographies sous-marines de rorquals, de dauphins et de mérous. Le dialogue interrompu reprend entre eux :
- Ton appartement est labyrinthique, Monsieur !
- Viens, je t'emmène en voyage. Ote ton imperméable.
- D'où ces images ont-elles été prises ?
- D'un bateau. Voici Corfou.
- Il y a des chiens là-bas ?
- Des chiens errants. Ils les exterminent.
- Et des oiseaux ?
- Toutes sortes d'oiseaux. Là c'est le sud de l'île.
- Tu habites ici ou en mer ?
- Mon cœur repose en mer. Mon esprit se pose sur un cliché, puis sur un autre, retrouve le grain de lumière, le nom des lieux, le trajet accompli. Viens dans le séjour, je t'ai préparé une surprise.
Sur la table basse du salon, il y a une barque égyptienne, remplie de rameurs, de danseuses et d'offrandes.
- J'ai pensé qu'elle ferait un formidable pendant à la fontaine. C'est un hommage à la mort qui accepte de devenir la partie d'un cycle éternel.
Caroline observe attentivement la barque. C'est un cadeau merveilleux. Elle lui tend une carte dans une enveloppe. C'est un portrait de Mister. Elle lui dit : « Il va devenir mon premier compagnon. » Patrick se renfrogne. Il a commandé un repas chez le traiteur. Il se referme brusquement, et passe la soirée à lui exprimer ses idées, sans lui laisser l'opportunité de l'approcher davantage. Caroline est déçue. Elle s'éclipse avec sa barque, restant évasive sur leur prochain rendez-vous.
Au cabinet du docteur Rigoux, elle prête l'oreille à ce que lui disent les patients. Ils sont parfois contrariés d'attendre, elles les appelle par leur nom lorsqu'ils pénètrent dans le cabinet médical. Il passent du statut d'anonyme à celui de personne, elle leur sourit. L'ambiance change imperceptiblement. Au lieu de chuchoter à leur enfant, les mères engagent la conversation avec un autre patient.
Caroline ne s'achète pas de nouveaux vêtements. Elle s'offre une paire de pendants, et procède à l'achat d'une grosse ceinture noire. Incertaine, déjà amoureuse, elle reporte son affection sur le chiot. Une semaine a passé, et, sans nouvelles de Patrick, elle décide de le contacter à son domicile. Il est tard lorsqu'elle le joint au téléphone. En guise de préambule, elle lui dit : « Bonjour Monsieur, c'est le bureau des objets trouvés, rue des champignons. Nous avons trouvé votre parapluie, et ses pleurs gênent le bon fonctionnement du service. Pouvez-vous venir le chercher ? » Il reste silencieux puis lui dit : « Ma voiture est au garage, j'ai bien peur de devoir te faire l'amour par téléphone. » Caroline le laisse lui faire l'amour lentement, la caresser par de mots, et son angoisse s'évanouit d'un coup pour faire place à un désir furieux. Elle se montre peu loquace, Patrick la guide dans ce jeu virtuel sans lui montrer l'endroit où il la mène. Puis, sans se confier l'un à l'autre, ils savourent le moment de l'après, et se quittent fort tard dans la soirée. Caroline lui dit, avant de raccrocher : « Je ne veux pas voir Corfou, je veux visiter Vesoul en tandem avec toi, vêtue d'un pantalon de golf. On mangera des sandwiches au thon. »
Depuis ces évènements, le temps a passé. Mister a grandi, l'hôpital ne désemplit pas, les rencontres entre Patrick et Caroline sont tantôt furtives, tantôt gratifiantes, et leur premier voyage ensemble les a conduits en Sicile. Le monde est vaste, le temps du rêve a envahi leur espace mental, et ils en sont encore au stade des attentes et des promesses.
Le vautour n'est jamais revenu, il a fondé une famille, loin, en montagne, et a oublié depuis belle lurette son aventure avec Caroline.


Retour au sommaire