Sarah Rosen
de Henri de Fersan



Les enceintes surpuissantes de la boîte de nuit Queen of Heart hurlait Numa Numa du groupe roumain O-Zone et sur la piste de danse, la jeunesse dorée qui prenait sa villégiature dans la région depuis quelques temps « s’éclatait grave » pour reprendre son langage. Particulièrement déchaînée, l’alcool et les amphétamines y étant pour beaucoup, une jeune blonde de 18 ans remuait au son de la musique techno, totalement prise dans son rêve. Son débardeur laissait son ventre plat à l’air, révélant le diamant qu’elle avait dans le nombril. Fille du député socialiste des environs, elle avait pris la Mercedes de papa pour une virée nocturne avec ses copains. Totalement happée par la musique, Daphné Lagrange remuait les bras comme un cormoran épileptique, se voulant gracieuse, étant surtout ridicule… Près d’elle, la chemise blanche trempée de sueur au seul bouton fermé, en mini-jupe de cuir noir et pieds nus, une brunette au nez un peu fort se trémoussait en chantant : Sarah Rosen, la nouvelle actrice emblématique du cinéma « français ». Vautré sur le fauteuil, bouteille de vodka en main, un jeune crétin tirait sur son joint. Boucle d’oreille, cheveux ébouriffés, fringues débraillées et hors de prix, toute la boîte avait reconnu le petit Nicolas Brémont, fils du présentateur vedette du journal télévisé. A ses côtés, le quatrième larron de l’équipée, David Lévy, héritier présumé de la banque d’affaires du même nom… The Queen of Heart avait ouvert l’été dernier, quand la nomenklatura, délaissant le Lubéron, commença à investir ce coin perdu de Creuse, au grand déplaisir de la population locale. A quoi pensaient-ils ces jeunes qui dansaient ? A rien. Enfin, à leur plaisir futile et, pour le jeune Lévy, à la perspective de s’envoyer la petite Lagrange dans les toilettes. Tout le romantisme familial résumé en cette situation. Avaient-ils seulement vu dans les phares de la Mercedes avant de venir le panneau indicateur en face de la boîte ? Un banal panneau tout bête : SAINT-JULIEN : 14. Mais c’est le bout du monde 14 kilomètres. Buvez les jeunes, ce ne sont pas les gendarmes qui vont vous contrôler ce soir… Sarah, ayant fini de danser, alla s’allonger sur le divan, la tête contre l’épaule de Nicolas Brémont. Rien ne pourrait gâcher sa soirée…
Le front dégoulinant de sueur et les joues dégoulinantes de larmes, Sylvie Perrichon, gendarmette à la brigade située à moins de 8 kilomètres de la boîte de nuit, tapait sur l’ordinateur. L’imprimante crachait une pile de feuilles remplies d’informations confidentielles. La jeune militaire sentait sur sa nuque le canon de la Kalachnikov et le type qui était du bon côté de l’arme, un gamin, n’était pas du genre à plaisanter. Un homme en uniforme bleu-marine non répertorié dans les tableaux de l’armée française, avec des galons qui – si cette armée mystérieuse avait le même système de grade – indiquait un commandant, lisait les feuilles avec intérêt. « Parfait ! Nous allons faire une rafle dès cette nuit. Il y a du beau linge dans la région, du beau linge sale. Et nous allons nettoyer. Que dis-je nettoyer… Nous allons EPURER ! » Grâce à une complicité intérieure, la gendarmerie avait été prise d’assaut. Dans la cour du casernement, les familles des gendarmes tirées du lit étaient encadrées par des hommes en armes. Un homme d’une quarantaine d’années mais paraissant aisément dix ans de moins, en uniforme de commandant de gendarmerie (ce qu’il était avant sa désertion) supervisait les opérations. Quand tout le monde fut rassemblé, les anciens collègues en pyjama ou en caleçon, à genoux dans la cour les mains sur la nuque, leurs femmes en nuisettes ou chemises de nuit dans la fraîcheur du vent d’août, les enfants apeurés tenant dans leurs petites mains qui sa poupée, qui son nounours, il commença son discours : « Militaires, mes frères, le régime vous a trahis, a trahi la France. Combien de temps allez-vous accepter d’en effectuer les basses besognes ? Désormais, votre brigade dépend de notre autorité. Votre commandant, collaborateur du régime, a été arrêté, jugé, exécuté. Je vois ici un ou deux visages familiers mais la plupart d’entre-vous ne me connaît pas. Je suis l’ex-commandant Vierzon, désormais centurion de la Milice de Saint-Julien. Je prends le commandement de cette unité. Ceux qui refuseront d’obéir à mes ordres passeront au tribunal militaire et seront fusillés sur le champ. Je vais choisir un commandant en second parmi vous, et, comme le veut l’organisation de notre unité, un commissaire politique. Le maréchal des logis Pierret est prié de se lever ». Un gendarme en pyjama, entouré de sa femme en robe de chambre et de six bambins dont le plus âgé n’avait pas 8 ans se leva. « Nous avons lu votre dossier militaire, Pierret. Comme vous devez vous en douter, vos convictions religieuses vous ont privé de vos galons d’officier. Vous avez eu moins de chance que moi. Vous commanderez maintenant la brigade et serez mon second avec le grade de « centurion-adjoint de milice équivalent à capitaine ». Désignant un gendarme en uniforme, celui-là même qui avait livré la caserne aux rebelles, il conclut : « Compol Simonnet, expliquez à vos frères d’armes ce que le nouveau régime attend d’eux… »
Les gendarmes avaient prêté serment à l’ordre nouveau. Pas un n’avait osé se révolter : le pour et le contre avaient été rapidement pesés : Paris était loin, les rebelles étaient près. D’un côté, la menace d’une future et aléatoire révocation, de l’autre, le risque très présent d’une balle en pleine tête. Balle dans la tête qui avait sanctionné ceux qui avaient été trop compromis dans les persécutions d’avant-guerre… Les rebelles n’étaient pas Dieu. Dieu aurait pitié, les rebelles non… On leur avait donné de nouveaux uniformes, ceux de la Milice, et dès demain, le parc de véhicules saisis serait repeint aux nouvelles couleurs. Pour le moment, l’unité jugée pas encore fiable était cantonnée dans son casernement. Les véhicules rebelles reprirent la route mais ne prirent pas la direction de la sous-préfecture. Ce n’était pas leur objectif premier. Bientôt, dans la lueur des phares, les riches bâtisses cossues du nouveau village réservé à la nomenklatura apparurent. Les véhicules stoppèrent et, en tenue commando, les forces rebelles commencèrent à progresser en formation de combat…
Dans les toilettes du Queen of Heart, les deux petits cons précédemment mentionnés jouaient au jeu des quatre jambons pendus au même clou, ce qui faisait pousser à la demoiselle Lagrange des petits couinements rappelant celui du hamster passé au mixer. Le sac à main de Daphné était posé sur le lavabo, grand ouvert. Dedans, le fouillis habituel des sacs de ces dames : un portefeuille avec ses papiers et plus de 400 euros en liquide, son chéquier, sa carte bleue, son nécessaire à maquillage, sa plaquette de pilules contraceptives, des mouchoirs, des papiers divers et variés et des photos d’un récent voyage en Thaïlande. Pour être plus à l’aise dans sa partie de débauche, elle y avait mis ses boucles d’oreilles, ses bijoux, son portable, le tout valant une somme astronomique d’euros. Entre les indemnités parlementaires de papa, les dessous de table touchés par papa, les revenus de haut fonctionnaire de papa et le salaire d’enseignante de maman, ce n’était pas l’argent de poche qui lui manquait. Elle et ses petits copains croulaient sous le fric. Leur avenir était tout tracé : les filières scolaires de la nomenklatura, les pistons pour obtenir en priorité les bonnes places, aucun souci pour l’avenir… Dansant à nouveau sur la piste, Sarah Rosen n’entendit pas son téléphone portable sonner…
D’un coup de pied, le soldat rebelle écrasa le téléphone portable… Il pointa son fusil vers la tête de la femme et cria : « BANG ! », mais ne tira pas. Les ordres étaient clairs : il ne fallait ni maltraiter, ni brutaliser, simplement arrêter. Ordre de l’Imperator qui avait sa petite idée derrière la tête… et l’armée rebelle maintenant une discipline de fer, on obéissait aux ordres. Judith Rosen, la mère de Sarah, fut précipitée sans ménagement hors du salon. Elle vit son mari, les mains en l’air, descendant les escaliers sous la menace d’hommes armés. Hystérique, elle hurla : « Simon, qu’est-ce qui se passe ! Mais c’est qui ces gars-là ? ». Le couple fut traîné dehors, et elle remarqua que les maisons voisines étaient toutes allumées. Une idée lui traversa aussitôt l’esprit : les rebelles ! Ils avaient quitté leur ghetto de Saint-Julien et avaient investi la ville. Mais comment avaient-ils pu passer les barrages de l’armée ? Elle ignorait bien sûr que la gendarmerie avait été neutralisée… Tout à l’heure, Sarah reviendrait de boîte et tombera dans le piège. Deux fourgons de gendarmerie réquisitionnés allaient servir à transporter les prisonniers vers le stade municipal de Saint-Julien, transformé provisoirement en centre d’internement. Pour le moment, les raflés étaient assis, les mains sur la tête, près des fourgons. Judith Rosen reconnaissait ses voisins et amis, journalistes de télévision et de presse, acteurs, banquiers, hommes politiques… le coup le plus dur porté au régime depuis le massacre de la Garden Party de l’Elysée. Un silence pesant régnait dans la résidence… Le chef du commando écoutait des consignes au talkie-walkie et hochait de temps en temps la tête. Impassibles, les soldats maintenaient en joue les prisonniers avec leurs fusils d’assaut. Il y en avait deux sortes : des tout jeunes en treillis, avec quelque chose dans le comportement qui faisait « troupes d’élite », probablement les gamins des écoles privées, et d’autres un peu moins jeunes, en miliciens, sûrement les enfants des paysans du coin. Ils étaient là, droits, immobiles, silencieux, attendant les ordres. Judith les regarda longtemps, essayant de percer à jour leurs sentiments en regardant leurs yeux. Ce n’était pas la haine qu’elle y lisait. C’était pire encore. Le mépris… Un homme en gabardine regardait chaque prisonnier et cochait un nom sur une liste. Une fois sa besogne achevée, il tendit la liste au chef de l’unité. Tendant l’oreille, elle entendit : « Il en manque quatre, camarade : la fille Lagrange, les fils Lévy et Brémont et surtout Sarah Rosen. Ils sont probablement au Queen of Heart, c’est très prisé par les rupins »…
Il était deux heures du matin dans la boîte de nuit. Les stroboscopes tournaient, illuminant la piste avec leurs jeux de lumières. Au comptoir, Sarah Rosen buvait son quatrième whisky-coca de la soirée en attendant d’ouvrir le petit poudrier qu’elle avait au fond de son sac à main. Poudrier le bien nommé car il y avait de la poudre dedans. Blanche, à prendre par voie nasale… Soudain, tout s’arrêta : lumière, musique, ambiance. Long silence. Quelques néons bleus clignotèrent timidement puis s’allumèrent, donnant à la salle un air sinistre. Sarah était figée au comptoir. Pourquoi il n’y avait plus rien ? Panne de courant ? Elle jeta un œil sur le barman. Il était comme pétrifié, la main sur une bouteille de malibu, regardant vers la porte d’entrée. Immédiatement, elle pensa : « les flics ! ». Oh ! que non, princesse Sarah… Ce n’était pas « les flics ». C’était bien pire… Lentement, elle pivota sur son tabouret. Elle en resta bouche-bée comme une morue hors de l’eau. Des jeunes filles lui faisaient face, et visiblement c’était la première – et sans doute la dernière fois – qu’elles mettaient les pieds dans une discothèque. Deux mondes ennemis se toisaient. Côté comptoir, Sarah Rosen, actrice en devenir mais dont la carrière risquait fort de s’achever dès cette nuit, puant la sueur et l’alcool, ébouriffée, débraillée, à moitié ivre, la mini-jupe de cuir indécemment relevée dévoilant ses cuisses et permettant à toute l’assemblée de savoir qu’elle portait un string. Côté porte, Bernadette Simonnet (la fille du fameux gendarme promu commissaire politique), horrifiée par ce qu’elle voyait, kalachnikov en main, portant la chemisette bleu-ciel et l’ample jupe de toile bleu marine des Guides tradilandaises, avec le béret réglementaire. Sarah avait aperçu ce genre de demoiselles à la télévision, lors des premières émeutes à Saint-Julien. Elle avait alors beaucoup ri. Bizarrement, cela ne la faisait plus rire du tout. Tout comme ceux qui avaient raflé la zone privilégiée, la petite guide ne prononça pas un mot. Elle se contentait de fixer Sarah Rosen droit dans les yeux, son arme pointée vers elle. « Je la dégoûte », pensa l’actrice, « elle me regarde comme… ». Une petite voix résonna en elle : «comme toi et les tiens les ont regardés ! » Sarah avala sa salive. « Elle va tirer ! Elle va m’en mettre une en pleine tête ». La Guide ne tira pas. Elle se contentait de la mettre en joue, sans rien dire. Intérieurement l’actrice pensait : « Mais vas-y, parle, dis-moi quelque chose, n’importe quoi, traite-moi de sale juive même, tout, mais pas ce silence… Mais à quoi tu joues !!! ». Mais la jeune fille ne parlait toujours pas.
Le DJ, qui sentait le vent tourner ou qui tout simplement ne faisait pas de politique, avait montré aux rebelles comment brancher une radio sur les enceintes, afin que toutes les Guides puissent écouter en même temps. La puissante sono fut remise en route, mais pas de musique techno… Sarah entendit un extrait de Pomp and Circumstance d’Edward Elgar, indicatif radio de la rébellion, l’un des rares morceaux de musique classique qu’elle connaissait car c’était celui de la remise des Oscars, qui, comme toute actrice fusse-t-elle étrangère, elle espérait avoir… quoique ce soir, jamais l’Oscar n’avait été aussi loin. Une voix féminine annonça : « Tradilandais, Tradilandaises, votre chef bien-aimé vous parle… », puis la voix du leader de la rébellion résonna dans la salle : « Ave ! Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, l’heure tant attendue est arrivée ! Nous avons atteint la terre promise et nous n’en partirons plus. Nous avons libéré la population de Saint-Julien des voyous qui la tyrannisaient avec la complicité du régime républicain. Nous avons cousu sur la poitrine le Sacré-Cœur de Jésus en hommage à nos ancêtres Chouans et Vendéens exterminés par cette République infecte qui nous a exploités et discriminés depuis trop longtemps. C’est en brandissant nos armes, ces armes que nous avons eu le courage de prendre, que nous disons : «Mort à la Gueuse ! ». C’est solennellement en ce 26 août, alors que la sous-préfecture a été investie par l’armée catholique de libération, que le sous-préfet, le maire, le député sont désormais prisonniers et auront à répondre de leurs crimes devant nos tribunaux, que je proclame l’indépendance du territoire désormais sous notre contrôle. Un nouvel état est né, j’ai tenu le serment que je vous avais fait. Mon sang coule pour toi, mon cœur bat pour toi, mon âme prie pour toi Tradiland ma nouvelle et vraie patrie. La guerre ne fait que commencer, mais déjà, les ténèbres de la nuit reculent devant les pâles lueurs de l’aurore. Bien des nôtres, autant que Dieu le voudra, mourront sur le long chemin de notre libération. Mais au jour voulu du Tout Puissant, en vérité je vous le dis, nous verrons l’aube se lever sur notre victoire et nos enfants vivront au soleil pour les siècles des siècles. Ainsi soit-il, que la volonté de Dieu soit faite ! ». Puis la radio diffusa encore une partie de Pomp and Circumstance .La voix féminine reprit : « L’Imperator, lieutenant-général du Christ-Roi et régent de notre pays pour le compte de ce dernier, vient de nous délivrer. Maintenant, pour la première fois, notre hymne national … »
Sarah avait profité de l’allocution radiodiffusée pour observer autour d’elle. Son regard croisa celui de Daphné. Elle avait éclaté en sanglots à l’annonce de la capture de son père, promis à la peine capitale. Puis Sarah se rappela que les Lagrange étaient ses voisins, et que ses parents à elle avaient été sans doute arrêtés. Elle essaya de voir comment elle pourrait se sortir de là et commença à échafauder un plan : elle était une actrice connue, avec un joli carnet d’adresses. Elle allait faire profil bas jusqu’à ce qu’elle rencontre un haut dignitaire de ce nouvel état et là, elle proposerait de jouer les médiatrices pour une éventuelle négociation. Devenir suffisamment intéressante pour la rébellion afin qu’on la laisse vivre, devenir n’importe quoi, une négociatrice, une monnaie d’échange, enfin quoi que ce soit qui puisse lui permettre de sortir de ce guêpier. Et une fois que cela sera fait, embarquement dans le premier avion en partance pour Israël… Mais pour le moment, il fallait éviter de provoquer : son dossier était assez chargé comme cela. Elle regarda maintenant la Guide qui lui faisait face. La jeune fille était au garde-à-vous et chantait l’hymne national tradilandais : « O Marie, O mère chérie, garde au cœur des Français la foi des anciens jours, entend du haut du ciel ce cri de la patrie : catholiques et Français toujours, catholiques et Français toujours ! » Sarah comprit qu’elle n’aurait jamais de place dans leur France… comme finalement eux n’en n’avaient jamais eu dans la leur. L’hymne fini, la guide reprit sa faction, la regardant toujours sans rien dire. Mais maintenant, Sarah savait comment sauver sa peau : avant d’essayer de parler, il fallait gagner leur confiance, par des gestes et non plus par des paroles. Mais comment concilier cette nouvelle position avec ce qu’elle avait déclaré avant-guerre sans passer pour une hypocrite ? Il n’y avait qu’une porte de sortie, étroite au possible, mais dans laquelle elle allait s’engouffrer : faire de la surenchère sur la seule position où après tout elle paraîtrait crédible… Désormais, Sarah serait la plus vigoureuse des partisanes de l’indépendance tradilandaise…
La Bibliothèque Municipale de Saint-Julien avait été transformée en tribunal. La milice allait chercher les prisonniers au stade puis les amenait dans les locaux où l’on statuait sur leur sort. Sarah attendait d’être interrogée, les heures passées dans le centre d’internement provisoire lui ayant permis de préparer son discours de défense. Elle se doutait des accusations qu’on lui porterait et elle avait trouvé le moyen de faire glisser dans ses réponses ses convictions toutes neuves, paraissant d’autant plus sincères qu’après tout, aucun de ses propos passés ne pouvait les infirmer. Finalement, son tour vint. Elle marcha dans les rues du village, ce petit bourg de la France profonde dont elle avait méprisé jadis les habitants. Elle essaya de trouver un regard compatissant, mais se heurta à un mur de silence et d’indifférence. Pour les gens du pays, elle n’existait déjà plus. Avait-elle seulement existé ? Sa gardienne était toujours la même petite guide du Queen of Heart. Elle ne lui avait toujours pas adressé la parole. Cheminant de concert, elles arrivèrent à la Bibliothèque. Trois miliciens étaient en faction, reconnaissables à leur béret de chasseur alpin bleu marine frappé du gamma argenté. On la fit asseoir sur une chaise, la Guide restant debout face à elle, fusil en main. Discrètement, Sarah jeta un œil aux livres posés sur la table basse devant elle : « Le génocide allemand », « L’Epuration sauvage », « Crimes de la guerre raciale anti-blanche », «Manifeste politique rexiste », « Le Livre des martyrs nationalistes »… Elle prit chaque livre de la pile et commença à les feuilleter. C’était l’histoire vue de l’autre côté du miroir, l’exact négatif de ce qu’on enseignait à l’école. Si seulement elle pouvait avoir de quoi prendre des notes…
Elle vit la porte de la bibliothèque s’ouvrir et les miliciens se raidir dans un garde-à-vous impeccable. Un vieil homme fit son entrée, inspirant chez les militaires présents du respect. Vêtu d’un impeccable costume blanc, avec un œillet rouge à la boutonnière, il tenait une canne à pommeau et était coiffé d’un panama. Le vieux dandy à la barbe de patriarche biblique s’approcha de la jeune guide et lui caressa la joue : « Bonjour mon enfant, toujours aussi délicieusement ravissante. La beauté de la pure rose blanche qui éclot lentement… » Rouge comme une pivoine, la demoiselle effectua une révérence et d’une petite voix timide répondit : « Mes respects, Monsieur le Ministre… » Se tournant vers Sarah, il prit d’autorité ses mains et les baisa : « Mais c’est la tourneboulante Sarah Rosen ! Vous êtes plus jolie ici que sur les écrans. Que ne ferait-on pas pour bourrer le crâne des goïm ? Désormais, ma chère, chère Sarah, vous êtes sous ma protection. Je me présente : Anselme Polanski de Versace, Commissaire aux Questions Juives avec rang de ministre et moi-même de race hébraïque bien qu’en totale opposition avec le racisme et l’esprit tératogène de notre peuple… Quand nous aurons fini avec ces formalités ennuyeuses, je vous présenterai Smaïn Fahri, le Commissaire aux Affaires Arabes. Il est inénarrable ! » Une fois que le délicieux bavard eut fini de la noyer sous un flot de paroles, Sarah saisit la balle au bond : « Monsieur le Ministre, j’aimerais avoir du papier et un stylo pour prendre des notes sur ces livres ». Le vieil homme jeta un œil sur le titre : « Par Saint Adolf ! Les livres de mes amis ! Les plus brillants d’entre les goïm ma chère, l’instrument du châtiment de Yahvé pour nos crimes. Lisez, lisez, je vous en conjure, et vous aurez compris l’alpha et l’oméga… et je me permets de rajouter celui-ci ! » Et il plaça sur la pile un petit livre à couverture grise. Le titre en lettres gothiques noires indiquait : « Repentance d’un juif à ses frères goïm ». Anselme conclut : « Lisez ce livre ma chère Sarah. Non pas parce que j’en suis l’auteur, mais c’est grâce à lui que ce soir vous serez encore en vie… Comme tous les autres Juifs, vous allez me traiter de fou, de renégat ou que sais-je. Mais dans 10 ans, dans 20 ans, dans 40 ans jolie Sarah vous comprendrez à votre tour. Et ce jour-là, récitez kaddish pour le vieux Polanski qui a sacrifié sa carrière et son honneur pour la survie de sa communauté ».
Sarah Rosen fut l’une des dernières à passer devant les Comités d’Epuration. Quand on l’appela, elle était en train de prendre des notes dans les livres qu’elle lisait. Elle croisa un homme qui tremblait, dans un uniforme de sous-préfet dont on avait arraché les galons. Son visage livide impressionna beaucoup l’actrice. Il avait été condamné à mort pour « collaboration avec un régime vendu à des puissances étrangères et coupable de crimes contre l’humanité ». Le président du Tribunal avait enlevé les lunettes, s’était essuyé le visage, et avait commenté : «la jurisprudence de 1944 Monsieur le sous-préfet… Votre régime a fixé les règles… » Le sous-préfet en fut pétrifié de terreur. Le procureur militaire rajouta : « Estimez-vous heureux, on vous fusillera avec les honneurs comme vous l’avez fait au préfet de Lozère en 1944 ! On ne vous écartèlera pas avec des tracteurs comme vous les démocrasseux fîtes à l’amiral Platon non loin d’ici. Et on nous vous coupera pas les doigts et on ne vous crèvera pas les yeux comme à ce haut-fonctionnaire de Vichy que vos amis FTP remercièrent ainsi pour avoir fait libérer certains des leurs ! Mais vous avez la chance que l’on ne soit pas républicains : votre famille ne sera pas massacrée. Nous ne sommes pas comme vous !!! ». Sarah rentra à son tour dans l’ancien bureau de direction transformé en salle d’audience. Il y avait le Président dans sa robe d’hermine, un Compol de l’armée faisant office de procureur et le docteur Polanski de Versace qui allait lui servire d’avocat. Sarah Rosen, protégée par son passeport israélien, ne fut pas accusée de «haute trahison » mais par contre, on lui lut tout ce qu’elle avait déclaré dans la presse et qui pouvait être « retenu contre elle » comme disait l’expression. Sarah comprit que le meilleur moyen de s’en tirer était de suivre la ligne de conduite qu’elle s’était fixée. Elle se revendiqua comme «patriote israélienne » qui «manifestait toute sa compréhension pour le peuple tradilandais ne voulant plus vivre dans une société qui les discriminait ». Elle plaida sa volonté de faire comprendre la volonté de séparer deux sociétés qui n’avaient rien à se dire… Le verdict fut le plus clément du Tribunal. Prenant note du désir de Sarah Rosen de céder sa résidence secondaire pour en faire une maison d’accueil pour enfants orphelins de guerre, la cour martiale la condamna à une simple expulsion du territoire. De retour en France, et avant son départ pour Israël, Sarah Rosen multiplia les entretiens dans lesquels elle défendit une thèse unique : « Pour se débarrasser définitivement des mauvais républicains et des réfractaires à la société plurielle, alors donnons-leur l’état indépendant qu’ils réclament et reconnaissons Tradiland ! ». Personne ne l’écouta. Souvent, alors que sa carrière prit un envol qui la fit tourner à Hollywood, elle portait autour du poignet une sorte de « porte-bonheur ». Avant de partir, elle avait demandé à la petite Bernadette le petit bracelet qu’elle avait autour du poignet et lui avait donné en échange le collier en or qu’elle avait autour du cou et qu’elle tenait de sa grand-mère. «Nous ne serons jamais amies, nous n’avons rien en commun, mais que cet échange puisse un jour signifier que nous vivrons en paix puisque séparées. Vous allez probablement vous venger de 1944 où on se vengeait de 1940 où vous vous vengiez de 1905 où on vengeait de ce que vous nous aviez fait pour vous venger… Un jour cela doit cesser, sans pour cela que l’une de nous doive disparaître. Tu vas me trouver hypocrite, mais je te jure que je suis sincère : tu vas être heureuse dans ton pays. Vous avez tout pour réussir, moi je retourne parmi les miens ».
Passèrent les mois, les années, les décennies… Il y avait longtemps que le vieux Polanski était mort, et dans la foule anonyme suivant les funérailles nationales qui amenaient le vieux médecin à son ultime demeure dans l’Eglise Sainte-Geneviève (anciennement Panthéon), Sarah Rosen récitait le kaddish. Puis vint le jour d’hiver, bien des années après. L’Imperator venait de recevoir un telex confidentiel défense qu’il lisait avec attention : « Provenance : sous-marin d’attaque Gymnote, escadre de Méditerranée en patrouille au large du Liban. Escadre de cargos et voiliers, environ 70 vaisseaux, chargés de plusieurs dizaines de milliers de réfugiés juifs au départ de Haïfa se dirigeant vers Chypre. La flottille progresse lentement. D’après écoute communications radios transmises par navire-espion Hippocampe, pénurie nourriture et eau à craindre. L’escadre cherche un point de refuge ». A l’ambassade d’un pays qui avait de facto cessé d’exister, il ne restait plus que l’ambassadrice. Dans tout navire qui fait naufrage, le commandant reste à bord et meurt avec. Le bâtiment était désert. Le drapeau israélien flottait encore sur le fronton, mais il ne représentait plus rien. Minoritaires dans ce qui avait été leur pays, son allié turc détruit, son protecteur américain dissous, son bailleur de fond allemand devenu celui de ses ennemis, les Israéliens n’avaient plus de choix que la fuite. Le problème, c’est que personne ne voulait d’eux… Le gouvernement grec avait annoncé que tout navire entrant dans ses eaux territoriales serait impitoyablement coulé. Le métropolite d’Athènes avait prononcé un sermon d’une rare violence, où il menaça d’excommunication « les fous qui aideraient ceux qui n’ont jamais fait repentance pour les horreurs du communisme qui saigna à blanc les Eglises de nos frères de l’Est, ni d’ailleurs pour leur soutien au cruel régime ottoman qui génocida nos contrées pendant des siècles et des siècles. Que la colère de Dieu s’abatte sur ce peuple à la nuque raide, cette race de vipère comme disait le Christ, jusqu’à ce qu’ils expient leurs crimes innombrables ». Deux heures plus tard, une dépêche en provenance de Tarente annonçait que le porte-avions Leonardo da Vinci et le croiseur lourd Prince Valerio di Borghèse allaient se poster au large du détroit d’Otrante pour interdire à la flotte l’accès de l’Italie. « L’heure est venue pour les Juifs de payer deux millénaires de persécutions contre la Sainte Eglise » déclara à Milan le Ministre des Affaires Etrangères italien. A Rome, le Pape Pie XIII annonça dans son homélie : « Seule la repentance sincère peut générer le pardon. Grandis-toi et tu seras rabaissé, humilie-toi et tu seras élevé… ». A Madrid, le Premier Ministre espagnol publia un communiqué qui annonçait que, si jamais la flotte arrivait jusque-là, ordre avait été donné à l’escadre des Baléares d’ouvrir le feu sans sommation. « Nous n’avons oublié ni la collaboration massive des Juifs avec l’envahisseur mauresque, ni la persécution atroce contre les catholiques lors de la Guerre d’Espagne, inspirée, planifiée, supervisée et réalisée par la juiverie moscoutaire » avait ajouté le chef du gouvernement. Restait la France. Pour le moment, aucun communiqué n’avait filtré du Bunker Palace, mais la Garde Nationale de Corse avait été mobilisée et les hommes de la 11e division parachutiste en garnison dans le sud-ouest de la France avaient été acheminés dans l’Ile de Beauté. Il n’est pas jusqu’à la lointaine île de Madagascar qui, par le biais de son Gouverneur Général, prévint que « nous n’étions plus en 1940 et que l’île n’avait plus la vocation de devenir le dépotoir des indésirables du Proche-Orient et d’ailleurs ».
Sarah Rosen avait été informée de toutes ces déclarations. Les portes se fermaient une à une. Seule la France ne s’était pas encore prononcée, mais nul doute qu’elle suivrait le mouvement. Mais il fallait bien que l’armada relâche dans un port en Méditerranée, la situation était préoccupante. A n’importe quel moment, les réfugiés pouvaient être attaqués par l’aviation arabe, l’armée de l’air israélienne ayant cessé d’exister. Elle entra en communication avec celui qui avait été le dernier premier ministre d’Israël, embarqué à bord de l’ancien paquebot de croisière Queen of Saba. Elle avait une solution pour amener la France à ouvrir ses ports et ceux des terres d’Eglise en Méditerranée, les îles de Chypre, Rhodes et Malte. Une solution désagréable mais nécessaire. On communiqua beaucoup entre Paris, le navire et Bunker Palace. Finalement, le paquebot se détacha de l’armada et fila à pleine vitesse vers le port de Limassol où il fit relâche. On lui remplit ses cuves de mazout pendant que l’ex-Premier Ministre d’Israël et le Grand Rabbin de Jérusalem en descendaient. De l’ancienne base navale britannique, un avion décolla direction Königsberg, redevenue ville allemande. Ils se rendirent ensuite jusqu’à ce qui avait été la ville de Gummingen ; où se dressait le « Mémorial des Martyrs », en hommage non seulement aux victimes des atroces massacres du 20 octobre 1944, mais de toutes les victimes civiles assassinées par le communisme. Un mémorial similaire s’élevait à Dresde pour fustiger les crimes de la démocratie. Et comme jadis Willy Brandt humilia son peuple en s’agenouillant à Auschwitz, les deux représentants les plus influents de ce qui restait du peuple juif firent de même et, par ce geste, endossèrent à leur tour cette culpabilité collective qu’ils avaient imposée aux Allemands. Une cloche sonna dans le lointain. Toutes les cloches de la Grande Allemagne sonnaient, à Hambourg, à Berlin, à Vienne, à Prague, à Cologne... Celles de Russie leur répondaient. Celles de Pologne, d’Estonie, de Hongrie, de Lettonie, de Lituanie, de Bulgarie, de Roumanie, de Croatie, de Serbie, de Finlande, de Slovaquie, d’Albanie firent de même. La dépêche tomba dans l’heure qui suivait : l’armada pouvait relâcher dans tous les ports d’Empire, avec ordre final de se rassembler à Bordeaux avant d’être acheminée vers New Israël, leur futur état. Les clauses de l’accord étaient très dures : occupation militaire du nouvel état par trois divisions impériales, « détalmudication » des esprits calquée sur la dénazification, interdiction de battre monnaie, cantonnement de l’économie aux activités agricoles et d’industries légères, paiement aux états impériaux victimes du communisme d’une indemnité égale à vingt fois ce qu’avaient payée les Allemands… Un an plus tard, Sarah Rosen, Ministre des Affaires Etrangères de New Israël recevait en visite officielle à New Jérusalem (ville connue jadis sous le nom de Silver Spring) l’Imperator en personne. Une fillette juive à nattes blondes, une ashkénaze probablement, lui offrit un bouquet de fleurs. De jeunes enfants en uniforme des pionniers chantaient l’hymne du Betar où il était question d’une race fière naissant de la boue et de la pourriture. De jeunes juifs du parti unique, le National Sionist Party of Israël, en chemises jaunes et pantalons noirs, saluaient bras tendus sous des calicots annonçant : « A NEW HOPE, A NEW ISRAEL, A NEW SIONISM ». Le Rosh de New Israël se lança sous les portraits de Théodore Herzl et de Yitzak Shamir, dont le point commun était qu’ils avaient cherché et obtenu le soutien des antisémites pour créer un état juif, un vibrant discours où il était question de la volonté juive d’être « un peuple comme les autres », «intégré dans le concert des nations » : « Nous avons appris à cultiver la terre, à l’aimer, à la transmettre. Nous sommes devenus des sédentaires, nous avons notre « chez nous », Abel ne fera plus dévorer par ses troupeaux le fruit du pénible travail de Caïn ». L’an d’après, au Congrès Mondial de la Paysannerie à Goslar, en Allemagne, les paysans de New Israël arrivèrent pour y proposer leurs fruits, leur miel et leur foie-gras. Cinq ans après, les trois divisions d’infanterie impériales se retiraient de l’état hébreu et les trois premières divisions de Tsahal les remplacèrent. Une page nouvelle allait s’écrire…


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