Le pensionnat d'élite
de Henri de Fersan



« Cette petite fille a bon fond et j’aimerais qu’on lui donne une chance de connaître autre chose que le cloaque putride d’où elle vient ». Mademoiselle la directrice du pensionnat d’élite Sainte-Anne relisait pour la quatrième fois cette phrase anodine mais aux allures d’ordre indiscutable qui finissait le fax venant du Bunker Palace, le Palais Impérial, signé par l’Imperator en personne. D’après ce que lui avait appris le reste du fax, la petite fille s’appelait Ludivine, était âgée de 8 ans et donc serait scolarisée probablement en CE2. Il fallait lui trouver un trousseau complet, une place dans le dortoir des petites, l’intégrer dans une équipe où elle se sente à son aise et le tout, en un temps record. Elle décrocha le téléphone et composa le numéro personnel de la Matrone, la « mère de la nation ». Il y avait de cela un certain nombre d’années, une petite fille de 7 ans avec des barrettes avait franchi la porte du pensionnat, sa petite valise dans la main. La directrice d’alors, dont le portrait ornait aujourd’hui la grande salle à manger des professeurs aux côtés de ceux de Mgr Lefebvre, de Mademoiselle Luce Quenette et de Saint-Pie X, l’avait accueillie jovialement et l’avait présentée à sa future chef d’équipe, une grande adolescente dont les immenses cheveux blonds tombaient en cascade sur sa blouse bleue. La fillette était devenue directrice, l’adolescente Matrone.
Touchée dans son cœur de mère par la détresse de l’enfant, la Matrone prit en personne la direction des opérations. Une heure plus tard, Ludivine se retrouvait dotée d’un trousseau complet grâce à la solidarité des organisations de mères de famille et de la Fraternité Néo-française. Dans le pensionnat, les petites s’étaient rassemblées dans la salle à manger pour le repas du soir quand le 4 x 4 de la Milice fit son entrée dans la cour. Les fillettes, informées de l’arrivée d’une nouvelle, mirent le nez à la fenêtre avec la complicité de la surveillante générale tout aussi curieuse. Quelques instants plus tard, la petite réfugiée fit son entrée dans la pièce, sa valise à la main. “ Mesdemoiselles, je vous présente une nouvelle petite camarade. Elle s’appelle Ludivine et vient du camp de réfugiés 71. Je compte sur vous pour lui faire bon accueil ”. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la petite fille se sentait totalement perdue. Même si les autres fillettes étaient d’un naturel gentil, elles étaient tout de même assez espiègles. Suffisamment en tout cas pour que la tenue vestimentaire de Ludivine suscite l’hilarité générale, spécialement son pantalon en toile de Gênes teint en bleu de Nîmes, ces blue gênes transformé par évolution linguistique en blue jeans. Ludivine était trop jeune pour avoir vu le film Pretty Woman mais c’est un peu ce qui lui arriva. D’une vilaine petite chenille d’une cité HLM, mademoiselle la directrice réussit à faire un joli petit papillon tradilandais. « Mon Dieu ! Mais ma pauvre enfant, vous êtes fagotée comme un épouvantail à moineaux ! » pensa la directrice qui ne le dit pas pour ne pas vexer la fillette.
Une moyenne de sixième ne put s’empêcher de lui lancer : « Ludivine, tu es un petit garçon pour avoir un pantalon ? ». Se tournant vers les autres fillettes, la directrice déclara : « Surtout ne vous moquez pas d’elle. Ce n’est pas de sa faute si elle est habillée comme ça ! Vous savez les petites filles de la République n’ont pas la chance de recevoir votre instruction. Dès leur enfance, on les dresse dans la laideur, dans l’inculture, dans la haine de soi, dans l’ignorance de Dieu, dans le mensonge et dans le péché. Ludivine a besoin de toute votre aide, je compte sur vous mesdemoiselles ». La fillette fut amenée dans le dortoir des petites et vida sa valise sur son lit, découvrant les vêtements qui lui avaient été donnés et qu’elle n’avait jamais portés auparavant. Elle ne comprenait pas pourquoi les petites filles avaient ri de son pantalon, toutes ses amies en portaient dans son école. Jamais elle n’avait vu de petites filles habillées de cette façon : elles étaient toutes pareilles, le même uniforme, seules les coupes de cheveux différaient.
« Allez Ludivine, on se change ma petite !!! » lui ordonna la directrice d’un ton ferme mais maternel. Comme une petite chenille se dépouille de sa chrysalide, elle retira ses frusques qui étaient peut-être « kiffantes » dans le 9-1 mais qui étaient pour le moins ridicules ici, pour revêtir l’uniforme modeste mais chargé de prestige de l’école d’élite Sainte-Anne-de-la-Providence, l’école préférée de l’Imperator puisque ce fut celle de la Matrone, marraine comme il se doit de l’établissement et dont le nom avait été donné à l’unité d’élite VELAY I/1. Une fois par mois, « la Mère de la Nation » promenait sa célèbre robe marron dans les couloirs de l’établissement et les fillettes étaient fières de montrer leurs cahiers biens tenus à l’Imperator. Ces visites étaient très prisées des écolières, pour qui elles étaient une sorte de récompense. La Matrone avait été comme elles une petite fille en blouse bleue, qui avait joué à la poupée entre ces murs, qui avait fait en son temps ce qu’elles avaient fait, qui avait aussi descendu en luge les pentes de la cour de récréation, travaillé dans le jardin (elle était restée célèbre dans l’histoire de l’école pour son aptitude à planter les tulipes à l’envers), étudié dans la salle de classe, prié dans la chapelle… C’était il y a de cela bien longtemps, bien avant la guerre de libération, à l’époque où on espérait trouver peut-être une solution politique à la crise entre les deux sociétés. Ludivine était à la croisée des chemins : elle avait quitté l’Enfer, on l’avait sortie du Purgatoire, en se changeant, elle resterait au Paradis. Mais elle sentait confusément qu’il faudrait peiner pour être acceptée. Ces petites filles étaient tellement différentes d’elle… Ludivine retira ses baskets, son jean, son sweat-shirt et ses chaussettes fantaisie. En sous-vêtements et pieds nus, elle ressemblait à une petite fille anonyme comme une poupée. Maintenant, elle entrait dans son nouveau monde. Elle enfila par-dessus son maillot de corps (à l’école on appelait ça une « petite chemise ») une combinaison (vêtement dont elle ignorait jusqu’à l’existence), puis la chemise de l’école couleur bleue. Pour la première fois de sa vie, elle mit une jupe, la jupe plissée d’uniforme couleur marron-grise. Pour finir, elle mit des socquettes blanches, des mocassins à brides et enfila la blouse d’écolière en nylon bleu-ciel. « Très bien, maintenant, on va changer cette coiffure... ». Assise sur une chaise, Ludivine vit la directrice revenir avec une brosse et rapidement, le petit visage rond et potelé fut encadré par deux jolies nattes brunes. Ludivine se regarda dans la glace et ne se reconnut pas. Ce n’était plus elle, c’était une autre Ludivine… « Voilà le vilain petit canard devenu un joli cygne », lui dit la directrice en souriant, « c’est mieux comme ça non ? Tu ressembles enfin à une petite fille ! ».
La petite fille qui dormait dans le lit d’à côté était en 9e comme elle. Elles firent connaissance en attendant leur tour d’aller faire leur toilette. La voisine de dortoir de Ludivine était une petite blondinette malicieuse, au mignon petit nez retroussé, coupe au carré et serre-tête à nœud dans les cheveux. « Bonjour, moi c’est Marie-Astrid, on est dans la même classe ! Moi je viens de la Haute-Loire, j’ai cinq frères, trois sœurs, mon papa il est lieutenant-colonel dans les troupes de choc et elle c’est Caroline ma poupée préférée. Et toi, tu es une réfugiée aussi, on en a eu beaucoup au tout début. Nous, on n’a pas eu besoin. Mon papa, il s’est rallié à l’Imperator avec tout son bataillon de chasseurs-alpins, et c’est mon Papa qui a libéré Poitiers !!! Et toi, il fait quoi ton papa ? ». Ludivine eut un petit air triste : « Mon papa, je sais pas qui c’est. Maman et lui, ils ont divorcé quand j’étais bébé » Marie-Astrid la regarda toute étonnée : « Ça veut dire quoi divorcé ? » « Ben ça veut dire que le papa il est parti et qu’on ne le voit plus. Il n’y a pas de petites filles sans papa ici ? » Marie-Astrid eut un voile de tristesse sur son visage : « Si. Il y a Marie-Marguerite, qui est en 7e, son papa, il a été tué sur le Front de l’Est et puis il y a Anne-Charlotte, elle, ils ont assassiné son papa et son frère, elle a réussi à gagner nos lignes avec sa maman et le reste de sa famille. Ils sont partis trop tard d’Alsace… » Elle marqua un temps d’arrêt : « Mais toi, tu n’as pas de poupée ? ». Ludivine se mit à pleurer : « Tous mes joujoux sont restés dans l’appartement, j’ai plus rien ! J’ai juste un nounours, mais c’est maman qui l’a dans sa valise, j’ai plus ma console de jeux vidéo, j’ai plus mon baladeur, j’ai plus ma télé.. » Marie-Astrid ouvrit son placard et lui tendit une poupée : « Tiens, elle c’est Madeleine, ma deuxième poupée préférée. Je te la donne ! C’est maman qui lui a tricoté son chandail quand elle a été en prison sous la République parce qu’elle avait voulu sauver les bébés à naître. Au fait, une télé, je sais ce que c’est, il y en a une à l’école pour le magnétoscope mais chez nous on n’en a pas, mais une console c’est quoi ? Nous on a une console à la maison, mais c’est un meuble où maman met son vase, c’est autre chose non ? Tu écoutes le baladeur ? Tu sais, c’est drôlement dangereux pour les oreilles… »
Le lendemain, Ludivine fut dispensée de classe afin qu’elle puisse voir comment vivait sa nouvelle école, qu’elle se familiarise avec le règlement et l’organisation. Le matin, les petites allaient faire la prière à la chapelle, chose totalement inconnue de la part de Ludivine qui n’était même pas baptisée. C’était comme une grande famille dans cette école avec « maman » la Directrice, « grandes sœurs » des classes des lycées et « parrain et marraine » les dirigeants. Il y avait la classe, il y avait les services, il y avait la récréation, il y avait la prière. Totalement différent de chez elle ! Pour le moment, elle ne sentait pas encore perdue mais cela viendrait rapidement. Comment parler à des petites filles qui ne connaissaient aucun groupe musical, aucun des films qu’elle avait vus, qui ne jouaient pas aux mêmes jeux, qui ne parlaient pas pareil et qui en plus ne mangeaient même pas comme elle, pas de Big Mac, pas de pizza, pas de chewing-gum ??? Elle n’était plus chez elle dans cette banlieue où des filles de sa classe, des filles qui avaient été ses amies, avec qui elle avait toujours été gentille, avec qui elle avait partagé les mêmes CD, les mêmes jeux, les mêmes activités avaient fini par lui cracher dessus en la traitant de «sale kafira, sale roumia, sale toubab, sale fromage… ». Elle n’était pas plus chez elle dans le camp de réfugiés, cet univers de tentes et de barbelés où s’entassaient des gens qui ne voulaient plus vivre dans une société et dont l’autre ne voulait pas. Mais ici, serait-elle chez elle, dans ce monde-là. Le monde où les petites filles apprennent à faire la révérence, à bien se tenir, un monde où il faut respecter le règlement et où se sont les élèves elle-mêmes qui jardinent, qui cousent, qui lavent et qui font la cuisine, tout comme les professeurs d’ailleurs ! Un monde réglé comme une horloge.
L’école était un univers de blouses bleues, respirant la joie de vivre et ne se posant aucune question. Elles vivaient leur vie comme si rien d’autre n’existait au-dehors. Le matin, entre la prière et le petit-déjeuner, on hissait les couleurs, qui étaient descendues le soir. On se rassemblait aux ordres de la chef d’équipe, par ordre décroissant en fonction de l’âge : chef d’équipe, chef-adjoint, 3e d’équipe, 4e d’équipe, 5e d’équipe, ce que serait Ludivine vu son petit âge. Il y avait le tableau des services : couture, jardinage, entretien, cuisine, aller chercher le lait, aller couper du bois… En visitant l’école, elle tomba sur deux jeunes adolescentes qui jardinaient. La même blouse bleue mais deux filles très différentes : une blonde boulotte à la bouille toute ronde et au regard qui respirait la bonne volonté mais pas vraiment l’intelligence et une brune altière, le teint mat, type hispanique, qui visiblement était une demoiselle de grande classe, belle et brillante. Toutes les deux répandaient du fumier pour aider à faire pousser les cultures et avaient les mains pleines de terre, la blouse n’étant pas en meilleur état. La blondinette menait les opérations : « Jacinthe, il faut en mettre plus ici, cela ne poussera jamais sinon ! ». Elles s’arrêtèrent pour dévisager la nouvelle. « Bonjour, je ne t’ai jamais vue ici, tu viens d’arriver ? Tu t’appelles comme et tu viens d’où ? Moi c’est Séverine Gargilier, on vient de la Haute-Savoie et mes parents ont repris un élevage de moutons dans la région, je passe les vacances de juillet chez Jacinthe et elle, en août, elle vient nous aider à la ferme et c’est très drôle de la voir s’occuper des agneaux… » La brune la regarda, mi-amusée, mi-agacée… « Bon, tu ne veux pas raconter ma vie non plus… Bienvenue Ludivine, je suis Jacinthe Tornadeo y Canizares, vicomtesse de Garofa, et rien de tel pour cultiver la vertu d’humilité que d’avoir les mains dans le fumier quand on est la fille d’un Grand d’Espagne et de son excellence l’Ambassadeur d’Espagne à Prague… Séverine est fille de pauvres fermiers, moi fille de noble et nous partageons la même chambre, portons la même blouse, le même uniforme et partageons la même vie. Ici, nous sommes toutes traitées sur le même pied d’égalité, quelque soit notre milieu social, notre nationalité ou nos capacités intellectuelles. Toutes égales devant Dieu et devant Mademoiselle. Pas de favoritisme, c’est le dogme de l’école ». Ludivine repartit, songeuse… Et le soir, allongée dans son lit, le pouce dans la bouche et la poupée de Marie-Astrid blottit contre elle, elle s’endormit en se demandant si elle, si différente, serait elle aussi traitée comme les autres petites filles. Elles étaient toutes gentilles, mais se ferait-elle aux multiples règlements et à ces rites qui semblaient naturels à des fillettes baignant dedans depuis leur naissance mais qui, pour elle, étaient aussi étrangers que pouvaient être les siens à ses nouvelles camarades. A la première visite dans l’école, sa maman se posa pendant des jours la même question. Pourquoi avait-on laisser dériver dans une incompréhension totale deux pans de la société jusqu’à l’irrémédiable, jusqu’à cette nécessité non seulement de vivre, mais pour cela de devoir détruire l’autre ? Dans le camp de réfugiés, elle avait espéré une entente qui mette fin à cette abominable guerre civile, mais lors de son séjour à l’hôpital elle avait compris que c’était impossible. Aucun des deux camps ne cèdera pour la bonne et simple raison que la moindre concession se ferait au détriment de leurs valeurs fondatrices. L’un voulait la démocratie universelle et pour cela, il devait détruire l’opposition qui incarnait l’autre. Et réciproquement. Elle comprit que la guerre pouvait durer des générations : le gouvernement avait l’appui international, le nombre, la propagande. La rébellion tradilandaise avait le courage, l’efficacité et la détermination des gens qui n’ont plus rien à perdre. En repensant à sa petite fille en uniforme, riant et jouant avec les autres, elle se mit à pleurer : Ludivine serait une des leurs mais elle, sa mère, serait toujours une étrangère, ici comme ailleurs. Aux Ulis, on lui a fait comprendre qu’elle n’était plus chez elle mais ici, elle comprenait qu’elle n’était pas chez elle… Et il n’y avait pas d’alternative, de troisième voie : si tu n’es pas dans mon camp, tu es dans celui d’en face et tu en paies le prix !!! Fumant une cigarette, elle renvoya dans la même Géhenne l’incapable corrompu, héroïnomane et obsédé sexuel qui était le pantin à la solde des lobbies qui dirigeaient la République Française et l’intransigeant Imperator de Tradiland, au strict rigorisme religieux et politique, Pater Familias d’un état neuf transformé mi-caserne, mi-phalanstère religieux et certain d’être infaillible en tout point. D’un côté : la liberté, de l’autre la sécurité. Et elle, au milieu, perdue comme une brebis lâchée par le troupeau…

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