26 - Le camp de réfugiés
de Henri de Fersan



La fillette serrait de ses petites mains potelées le réseau de fil de fer barbelé qui, heureusement pour ses menottes, n’était pas électrifié… Ses yeux fiévreux regardait de l’autre côté de la “ frontière ” qui commençait juste devant la ligne des sapins, un no man’s land (ou plutôt, dans ce cas, un no tree’s land) permettant aux patrouilles de passer. Le camp de réfugiés s’étendait à perte de vue entre ce qu’on appelait jadis l’autoroute A-71 et la frontière de l’Etat libre de Nouvelle-France. La ville de toile n’avait pas de nom. Mais elle avait entendu les soldats l’appeler “ le Purgatoire ”. “ C’est quoi un purgatoire ? ” avait-elle demandé à sa maman. En larmes, elle lui avait répondu : “ C’est l’antichambre du paradis ma chérie… ”. Elles avaient fui la région parisienne, leur cité HLM en flammes, entassant leurs maigres affaires dans la petite voiture. Celle-ci était tombée en panne sèche à quelques kilomètres de la zone libre, elles avaient fini à pied, dans le froid et la neige. Par chance, elles avaient évité les groupes de pillards qui maraudaient partout dans le pays. La mère ne savait que trop le sort qui lui aurait été réservé à elle et à sa fillette si jamais elles étaient tombées entre leurs mains. Les avaient fini par atterrir là, sans aucune possibilité d’aller plus loin, ni même de faire marche arrière. On leur avait attribué une tente pour elles deux, un sac de couchage, un réchaud, des couvertures et des vêtements de rechange. Elle avait remarqué que les femmes étaient séparées des hommes, sauf les couples légitimes qui avaient leur propre camp à 5 kilomètres de là. De temps en temps, on entendait de courtes rafales d’armes automatiques ou l’on voyait un véhicule blindé s’avancer sur l’ancienne autoroute, probablement pour une mission ponctuelle… Matin, midi et soir, des religieuses et des dames en blouses blanches de la Croix Rouge venaient distribuer de la nourriture. Parfois, elles étaient accompagnées d’un monsieur en imperméable de cuir noir, avec un brassard tricolore barré en lettres gothiques noires du mot “ COMPOL ”. La fillette avait demandé à une dame qui ils étaient. Celle-ci, apeurée, lui avait répondu : “ Surtout mon poussin quand tu en croises un, baisse les yeux… C’est le commissariat politique ! Quand ils entrent dans le camp, c’est pour faire pendre quelqu’un… ”. Une sirène hurla dans le camp et une voix crachota dans un haut-parleur : “ distribution ravitaillement catégorie E, J1, J2, J3F, AF sur la place d’armes ”. Lentement, elle s’y rendit avec sa mère… Puis, son repas avalé, elle reprit sa place, les mains accrochées au fil de fer, à regarder de l’autre côté jusqu’à la nuit tombée. “ Maman, pourquoi on ne peut pas aller de l’autre côté ? ”. La femme n’osa pas regarder son enfant. Elle murmura : “ Ils ne veulent pas que l’on rentre. Ils disent que si la France est à feu et à sang, c’est de notre faute. Ils ne veulent pas que l’on recommence les mêmes erreurs ici. Ils n’ont pas confiance en nous, je crois qu’ils ont peur qu’on les trahisse ”. Cette nuit-là, la fillette sortit de sa tente sans réveiller sa maman et à la lumière d’un mirador écrivit sur une page blanche arrachée de l’un des rares livres sauvés de l’appartement familial la lettre suivante : “ Monsieur l’Impérator, ma maman et moi nous sommes au camp de réfugiés que les soldats appellent le purgatoire. Ici, il fait très très froid, ma maman, elle tousse beaucoup et les dames avec des croix autour du cou, elles disent que ce serait une épidémie et que ma maman, elle va peut-être mourir. Ma maman, elle a dit qu’on n’a pas le droit d’aller de l’autre côté parce que les gens du camp ont été méchants avec les gens de votre paradis et que vous craignez qu’on soit encore méchant. Moi je vous promets que ma maman et moi, on sera sage et qu’on ne fera plus de bêtises comme avant. Gros bisous. Ludivine, camp de réfugiés 71, secteur 5, allée 25 ” Elle plia la lettre et écrivit de l’autre côté : “ A Monsieur l’Impérator, Palais du paradis de l’autre côté des barbelés ”. Elle marcha longtemps et furtivement, glissa la lettre dans un poste de garde où la sentinelle était captivée par un quart de finale de coupe de Nouvelle-France de Rollerball. Le lendemain passa. Vers 18 heures, à la tombée de la nuit, la lumière d’une lampe-torche éclaira l’entrée de la tente. Celle-ci s’ouvrit, laissant apparaître un homme en gabardine de cuir noir. Commissariat politique. Il tenait en main la lettre de la fillette. Serrant dans ses bras sa petite fille et se voyant déjà finir au fond d’une fosse commune, la mère rassembla en hâte leurs quelques affaires et suivit le Compol. “ Ils viennent la nuit ”, pensa-t-elle, “ ils viennent toujours la nuit… ”. On les fit monter dans un véhicule 4 x 4 qui arriva au poste frontière. Des sentinelles en uniforme bleu nuit saluèrent à la romaine : “ Ave Imperator ! ”. Le Compol leur rendit leur salut en levant son bras : “ Ave Imperator ! ”. Ludivine allait enfin voir ce qu’il y avait de l’autre côté de la ligne… La forêt se transforma rapidement en plaine, au fond de laquelle on voyait les lumières d’une grande ville. Le 4 x 4 tourna à droite sur ce qui avait été jadis une aire d’autoroute. Elles furent ensuite invitées à monter dans un hélicoptère qui les amena bien loin de là. Elles se retrouvèrent au milieu d’une véritable ruche humaine. Des hommes et des femmes en uniforme allaient et venaient en se hâtant. On les fit s’asseoir dans une antichambre. Ludivine regardait tout autour d’elle, les yeux écarquillés. Sur les murs de marbre noir, il y avait gravé en lettres d’or la devise du régime : Croire en Dieu, Combattre l’ennemi, Obéir au Parti. La maman essayait de deviner où on les avait amenées. Pour le moment, rien de menaçant à court terme. Une secrétaire en uniforme s’engouffra dans la pièce et cria à la cantonade, à l’intention des différents employés du service : “ Il arrive ! ”. En un éclair, le personnel administratif sortit des bureaux et se plaça le long du couloir. Une vague de bras tendus et de “ Ave Imperator ” salua l’arrivée de ce dernier, césarien dans son grand uniforme blanc d’amiral, cumulant sur ses larges épaules les fonctions d’Imperator, de Ministre de l’Intérieur et de Secrétaire Général du Parti. “ C’est qui maman le monsieur avec des lunettes qui est à côté de monsieur l’Impérator ? ”. “ Ce doit être le général Petit, le ministre de la Propagande ”. Sans regarder la mère et la fille, l’amiral lança à la second-maître secrétaire : “ Rien de spécial depuis hier ma petite Charbonnier ? ”. “ Nous avons amené céans la petite fille qui vous avait écrit hier ”. “ Parfait, mettez-moi en vidéoconférence avec les Finances, la Reconquête, les Affaires Etrangères et les Opérations Spéciales… on a la Propagande ici… Mais avant toute chose, amenez la mère voir le docteur, si elle continue à tousser comme ça, elle va nous laisser ses poumons sur le carrelage ! Lancez un e-mail procédure rouge à tous les centres médicaux et pharmaceutiques du pays : qu’ils se préparent à faire face à une épidémie de pneumonie sur la frontière nord. Appelez le mess et demandez qu’on apporte à la petite un chocolat chaud et une tenue d’hiver des louvettes du parti. Elle grelotte de froid avec ses collants trempés et ses mauvaises chaussures ”. Commença alors un véritable conseil des ministres par télécrans pour sceller le sort des réfugiés : la Nouvelle-France devait-elle faire preuve de miséricorde ? Autoriser les enfants réfugiés à franchir la frontière fit l’unanimité. Pour les adultes et les grands adolescents, le débat fut plus long. “ Justice a été rendue, plus que rendue ! ” s’exclama le ministre de la Propagande, qui se souvenait des premiers jours de l’épuration et de certains débordements d’unités de maquisards pour le moins indisciplinées qui avaient obligé l’Impérator – qui n’était alors que commissaire politique général du secteur militaire Volcans-Limagne – à quelques sanctions disciplinaires radicales qui avaient frappé ceux qui s’étaient pris pour des FTP… Rétrospectivement, la vue de quelques sauvageons pendus aux réverbères de Cournon et le spectacle peu réjouissant de quelques jeunes filles tondues comme brebis avec un panneau autour du cou “ J’ai souillé ma race ” firent plus pour glacer les volontés de révolte et inciter une certaine catégorie de population à partir que toutes les harangues du ministre de la Propagande. A cela s’était ajoutée l’épuration politique : de l’île de Noirmoutier aux contreforts du Forez, le commissariat politique avait éradiqué tout ce qui de près ou de loin avait collaboré avec l’ancien régime, sans que cela ne suscite des réactions de la part d’une population qui voulait surtout éviter les ennuis : la propagande hystériquement antifasciste du régime avait fini par se retourner contre lui… Ayant éliminé toute menace interne, le nouveau régime avait encore accru sa stabilité avec le “ plan suricate ” qui avait amené en Nouvelle-France la totalité des Boers sud-africains descendant des Huguenots chassés par Louis XIV. Dès le lendemain, l’armée néo-française prenait le contrôle des camps de réfugiés et, comme dans l’évangile, séparait le bon grain de l’ivraie. Sa mère étant hospitalisée pour soigner son début de pneumonie, Ludivine passa sa première nuit de néo-française dans un pensionnat voisin. Deux ans plus tard, le ministère de l’Intérieur remettait à sa mère une nouvelle carte d’identité remplaçant l’ancienne surchargée d’un “ R ” rouge qui indiquait des réfugiés. La maman de Luvidine pensa immédiatement à cette chanson des Byrds : “ Il y a un moment pour tout et un temps pour toute chose sous le ciel. Un temps pour enfanter, et un temps pour mourir ; un temps pour planter, et un temps pour arracher le plant. Un temps pour tuer, et un temps pour guérir ; un temps pour détruire, et un temps pour bâtir. Un temps pour pleurer, et un temps pour rire ; un temps pour gémir, et un temps pour danser. Un temps pour lancer des pierres, et un temps pour en ramasser ; un temps pour embrasser, et un temps pour s’abstenir d’embrassements. Un temps pour chercher, et un temps pour perdre ; un temps pour garder, et un temps pour jeter. Un temps pour déchirer, et un temps pour coudre ; un temps pour se taire, et un temps pour parler. Un temps pour aimer, et un temps pour haïr ; un temps pour la guerre, et un temps pour la paix ”. Elle apprit ultérieurement que cette chanson était tout simplement tirée de la Bible (Ecclésiaste, III, 1-8)…


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