Nasdrovié
de Guy Rougier



Je t'attendais près du resto délabré pour ouvriers du secteur. Des armuriers vraisemblablement. A cette époque ça marchait pas mal dans le quartier, l'armurerie. A quelle époque? Quel quartier? Un de Sanstiève, du temps où le réalgar nous filait sous le nez sans que nous nous doutions de son existence. Un coin déjà très vermouloche. Pas le cours Fauriel donc, mais nettement en retrait si jamais on était dans les parages. Et on y était peut-être, en effet.
Enfin pas toi pour l'instant : ils sont irritants, ces actifs; ils vous rendent la vie impossible à vous laisser languir pendant qu'ils assument leurs obligations civiles ou militaires dans la partie du monde où comme le nom l'indique règne l'obligatoire. Ils ont des existences hachées à chier : Coucou me voilà, coucu j'y suis plus. Ce sont des éclipseux, des cycliques, des instables, des enrégimentés aux ordres épileptiques : action! repos! feu vert! feu rouge! On est avec eux tranquillement et, hop, ils sautent au boulot. Bye, à tout à l'heure. Faut les attendre, c'est le lot. Je t'attendais donc. On rejoindrait ensuite ton père, le Pierrot.

Il était chez une vieille dame, à proximité de l’établissement à la devanture cradingue et aux carreaux glauques. C'était son anniversaire à la dame. Forcé de marquer le coup. Surtout que c'était quelqu'un de pauvresouteux. Pas en excellente forme ni très fortuné. Une catégorie sacrée, quoi. On lui ferait la surprise d'une bonne bouteille d'alcool fort. Et moi j'avais imaginé que, sur une antique bécane dans la gargote, tu pourrais en guise de bonus lui écrire un mot soigné. Pas compliqué. Ferait l'affaire même un truc du genre...voyons..."Bon anniversaire, Madame", pourquoi pas? mais chouettement tapé à l’Underwood de qualité. T'étais un spécialiste, non? un "actif" du texte imprimé. Tant mieux si ça servait à quelque chose.

T'es arrivé et tu t'es mis au travail. J'ai patienté sur le seuil à écouter le mitraillage. Bon Dieu, quelle vitesse! Et quelle régularité :"Tac tac tac tac tac". T'avais fait des progrès à la machine, un vrai bonheur. J'étais d'autant plus jouasse que c'était moi qui t'avais appris à manier l'engin. Oui, bon, faut pas exagérer : je t'avais seulement refilé un manuel, mais c'était sympa de ma part. J'avais le droit d'être fier. "Tac tac tac tac.." Heureusement que tu fonçais parce que pour écrire "bon anniversaire" fallait pas mollir sinon on allait se retrouver au suivant. L'écrit, c'est pas pareil que le parlé. Beaucoup plus long à formuler. Et difficile. C'est pour ça que les spécialistes sont nécessaires. Je ne suis pas entré par prudence. C'était une époque où je ne buvais plus. ça ne valait pas la peine de renifler les miasmes du révolu. Ni le risque. Ton mot mesurait au moins un mètre et demi. Mais en le pliant on pouvait le réduire au format poche. Il était en braille. ça m'a un peu déçu mais ce n'était peut-être pas plus con: les vieilles dames ont parfois la vue basse.

La maison était gris banlieue (du gris des banlieues d'avant, des banlieues de vieux, pas des banlieues de jeunes comme maintenant) . Pour accéder à la porte il y avait une rampe. Pas un escalier, un plan incliné en ciment, très pentu, à peine griffé de stries. ça glissait néanmoins. On a été plusieurs fois sur le point de s'aplater. Je me suis pensé que la dame ne devait pas sortir souvent. Et jamais l'hiver. Je me suis dit aussi qu'autrefois, pour pénétrer chez moi, dans les soutes de ce quartier merdique de la rue des Armuriers, on ne montait pas, on descendait. Mais c'était une réflexion saugrenue. Et, de toutes façons, t'as pas connu le temps des taudis.

Passé l'huis on s'est retrouvé dans un dangereux univers: les couloirs béaient sur des chambres glacées où des petites familles se pelotonnaient en frissonnant. Les fenêtres n'avaient pas de vitres, les planchers manquaient de planches. La vieille dame habitait au dessus. Pas un grenier, non. Plutôt une espèce de cathédrale de béton vaguement charpentée. Mais que restait-il des robustes poutres de jadis ? Rien que des moignons aux extrémités bouffées aux mites. Effilochés comme d'énormes bouts de réglisse déchiquetés à la quenotte féroce d'enfant de géant. La quenotte baveuse : Ils dégoulinaient ces vestiges. Tout était humide d'ailleurs en ce lieu où je faillis passer à travers le sol fragile ( j'étais déjà légèrement lourd) en m'avançant vers le lit où étaient assis la dame et ton père. En tout bien tout honneur : c'était le seul meuble, le seul objet où l'on pouvait poser ses fesses pour trinquer. La dame avait un fichu sur la tête. Elle a bafouillé à notre adresse une
phrase d'accueil. En étranger car c'était une étrangère. On avait visé
juste en lui offrant de la Vodka. Elle était certainement Polonaise.

La pièce était immense, pleine de recoins et de plafonds de divers niveaux très élevés, . La clarté, assez intense, venait d'une verrière verte en forme de bulle. De ce côté-là on se serait cru dans un aquarium. Plus loin l'illusion était celle d'une forêt. Une végétation incroyable avait débordé de quelques pots trempant dans de l'eau répandue par terre. De véritables arbres baignaient leurs racines dans cette fange de bayou domestique.

Ton père nous a regardé approcher prudemment entre périls et incongruités. Quand j’ai été près de lui il a pointé un doigt sur ma poitrine et a déclaré : “ça c’est un personnage historique”. Il en rajoute toujours, le Pierrot, mais quand ça fait plaisir y a pas à bouder.

La dame m'a mis un verre dans la main. Elle l'a rempli. Je l'ai choqué contre le sien, j'ai dit "Nasdrovié" qui en Polac ou en Russkof remplace notre "Santé" national. J'ai fait cul sec. C'était effectivement de la Vodka. Et je t'ai adressé un clin d'œil parce que tu avais l'air inquiet. Pas de panique, je n'étais pas en train de me remettre à picoler. Puisque c'était un rêve.


Retour au sommaire