Le bouffeur de vie
de Jean-Luc Gustave

Roman



Il ne nous est d’irréalisable que ce que l’on ne veut pas réaliser
pierrette ma donné sans le savoir l’élément essentiel qui me manquait pour commencer
merci…

un certain 26 mai 1981


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Du même auteur :
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Théâtre
Le Transcervellicaire (3 séances – 398 entrées en janvier 2003)
5 H – 5 F. (1 h 45) Il n'existe pas, n'a jamais existé et n'existera jamais. Un nom à coucher dehors selon Ouest-France. Un mot inventé pour susciter la curiosité. Une comédie de boulevard tout public qui parie sur l’imaginaire pour faire rire durant près de 2 heures. Pas de claquements de portes ni d’amants cachés dans les placards… Juste une personne qui marche sur son râteau. Chute et compréhension dans les dix dernières minutes.

Le Transcervellicaire 2
Il s’agit d’une réadaptation pur 3 H – 3 F de la pièce de base (1 h 30).

Le Hâtre (3 séances 295 entrées en janvier 2004)
5 H – 6 F. (1 h 30) Pièce en 3 actes. L’itinéraire tout à fait particulier d’un berger devenu clochard qui en fin de pièce retrouve à la fois ses origines ignorées et l’amour d’une avocate au barreau de Caen. Les passages « émotion » succèdent aux passages comiques. Un peu d’humilité, beaucoup de tendresse et de chaleur humaine. Ils ne sont pas des chiens…

Je vais chercher Dupin (4 séances – 415 entrées janvier 2005)
6 H – 5 F (1 h 30) (comique et tous publics) : Robert s’absente aux alentours de midi pour aller chercher Benny Dupin, le copain de Alexis son fils. Mais la belle-mère se mêle de tout, Et Thérèse, copine de Myriam commère notoire se joint à la partie. Entrent ensuite Serge, maître chanteur, Romain et tous les autres…

Le Canapé de Mademoiselle Nelly
1 H – 1 F (15 mn) L’histoire d’un coup de foudre amoureux sur fond de téléthon 2004

Ces messieurs d’Orgueil
1 H – 1 enfant (12 mn). Il s’agit du dialogue d’un enfant avec son grand père sur un constat de société.

Les Cornes du cheval de Pontécoulant
2 H + 1 adolescent (10 mn) L’histoire moqueuse d’un parisien chic qui arrive en Normandie et veut comprendre pourquoi le taureau de monsieur Michu n’a pas de cornes…

Hesitancy Heart-Sore
1 H (5 mn) Monologue amoureux

L’Inconnue de 12 heures 03
2 H – 1 F. (15 mn) Fin avril. Claire, que son mari ne regarde plus, s’imagine qu’elle doit maigrir pour reconquérir son regard… Mais c’est l’amour qu’elle trouve au bout de son illusion. Une autre façon de parler du soleil !

Les Bouffeurs de vie
Roman 224 pages. 2 jeunes gens pris au dépourvu de la vie alors qu’ils ne sont pas encore des adultes mais que la hargne de vivre va projeter dans la réussite humaine et sociale

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PROLOGUE


Lorsque Clélia apprit la nouvelle par l’intermédiaire des informations télévisées, elle s’effondra littéralement.
Elle ne pouvait pas, ne voulait pas encore réaliser ou comprendre ce que le présentateur venait de lui annoncer par l’entremise de son poste : la mort de Laure et Julien Lovonte dans des conditions dramatiques.
Ce n’était pas possible, Julien, mort depuis hier et elle, Clélia, ne le savait que par hasard aujourd’hui !
Clélia fondit en cris hystériques et pleura avec de longs sanglots très saccadés. Elle en vint à s’imaginer que ce n’était peut-être qu’une blague. Mais alors ce ne serait qu’une mauvaise blague, blague ignoble. Tous les autres, oui, mais pas Julien et pas Laure. Julien, le Julien tout pétillant de vie qu’elle avait encore vu pas plus tard qu’avant-hier, plein d’humour, plein d’humeur. Celui qui lui avait demandé de partager le bonheur qu’il aurait le lendemain. Un lendemain qui aurait donc déchanté au lieu d’être si parfait. Julien s’apprêtait, ce jour-là, pour la première fois depuis de longues années, à passer une journée complète avec sa femme, sans autre souci que d’aspirer au bonheur.
Le couple, présent chez Clélia, à l’invitation de celle-ci, vint la relever, elle, si digne habituellement.
L’homme ne comprit pas très bien ce brusque changement d’attitude. Il n’avait pas particulièrement prêté attention à l’information qui venait de meurtrir le cœur de Clélia.
La femme qui, elle, connaissait bien Clélia, quant à elle, avait pâli. Elle avait tout de suite fait la relation entre la télévision et le revirement de Clélia.
Délicatement, ils installèrent Clélia de tout son long sur le canapé. Elle s’était évanouie durant quelques instants.
Pendant ce laps de temps, et tout en restant au chevet de Clélia, l’homme interrogea sa compagne :
- Béa, mais qu’est-ce qui lui a pris ?
- Tu n’as pas entendu les informations ?
- Non, pourquoi ?
- Julien Lovonte est mort !
- Julien Lovonte, mais qui c’est celui-là ?
- Le gros industriel, la Lovonte industries, ça ne te dit rien ?
- Ah ! Oui, la télématique, oui, d’accord. Mais quel rapport avec Clélia ?
- Décidément, tu n’es pas très futé !
Tu veux dire que Lovonte et Clélia…
- Oui, bien sûr, Mais cela fait au moins cinq ans de ça…
- Mais ce type, il a au moins soixante berges, il doit y avoir au moins trente ans d’écart ?
- Non. D’abord, Clélia a trente-deux ans et lui, je crois qu’il en a, ou plutôt qu’il en avait cinquante-cinq, maximum…
- Tout de même !
Béatrice l’interrompit.
Elle revient à elle. Trouve un alcool, n’importe lequel, pour la remonter !
Pendant que Florent cherchait quelque remontant pour Clélia, celle-ci, étant revenue à elle, se plongea alors dans le sein de Béatrice..
- C’est inhumain, dit-elle, non, pas lui, je ne veux pas. Je croyais que cela n’arrivait que dans les films et les romans à l’eau de rose. Oh ! Non ! Béa ! Par pitié dis-moi que je n’ai pas bien entendu, vas-y, dis-le-moi, allez, dis-moi que je fais un cauchemar et que ce cauchemar, comme tous les cauchemars est terrible. Je t’en supplie, gifles-moi pour que je me réveille.
De ses deux poings fermés à blanc, Clélia tapait, tapait et tapait encore très fort contre ce qu’elle pouvait. Béatrice elle-même devait faire attention à ne pas recevoir de coups.
- Je comprends ta douleur ma Clélia. Mais hélas, tu n’y peux rien. Tu ne peux rien faire contre le destin.
- Mais non, ne dis pas de bêtises, tu ne peux pas comprendre ! C’était unique entre lui et moi. Il savait me dire les mots qu’il fallait, quand il le fallait. Ce n’est pas possible. Sois gentille, téléphone, et dis-moi que ce n’est pas vrai.
- Mais où veux-tu et à qui veux-tu que je téléphone ?
Clélia, comme pétrifiée, sembla profondément réfléchir, puis soudainement, au point de ne plus gémir et s’arrêtant de pleurer, elle se leva énergiquement et se dirigea vers le combiné téléphonique, bousculant sans s’en apercevoir au passage Florent qui renversa le petit verre de cognac qu’il tenait en mains. Béatrice comprit très rapidement la destination de sa communication en entendant les premières paroles de Clélia…
- Allô ! Masha ! Dis, Masha, dis-moi que…
- … !
- Mais, Masha ! C’est pas possible ! Non ! Non, non ! Tu sais toi !
Clélia avait reposé le combiné sur son support machinalement sans autre explication, tournant le couteau dans un cœur blessé, écorché à vif. Elle demanda à Béatrice de ne pas la laisser seule ce soir. Par pitié, Béatrice accepta. Florent rentrerait car il devait se lever de très bonne heure le lendemain. Béatrice resterait tard et peut-être même toute la nuit. Il était nécessaire de juguler toute tentation qui pouvait, sait-on jamais, l’acculer à un geste de désespoir. Florent, bien qu’il fit la moue, ses sacrifia sur l’insistance de sa femme et un peu aussi par pitié pour Clélia.
Florent partit, laissant les deux femmes toutes seules, comme face à un destin quelque peu étrange.
Béatrice pensa que le meilleur moyen de consoler Clélia momentanément, ou du moins pour la nuit, était de lui poser la question importante et, surtout, de la laisser parler sans l’interrompre. Cela marcherait, de cela elle était sûre. D’ailleurs, ce fut le cas dès qu’elle se lança…
- Dis-moi, Clélia, toi et Julien ?
- C’était un type formidable !
- Comment vous êtes-vous rencontrés ? Il y avait tout de même une grande différence d’âge, n’est-ce pas ?
- Oui. J’avais vingt-six ans. Il en avait quarante-sept. Nous nous sommes rencontrés par hasard chez des amis à la montagne. Il était voisin. Son chalet n’était pas à plus de cinquante mètres du nôtre. Ils se voyaient fréquemment lors de séjours aux skis et avaient sympathisé. Un soir, alors que nous faisions un scrabble, la sonnette d’entrée retentit et il entra. J’ai été séduite toute suite et je sais toujours pas pourquoi. Il avait l’air catastrophé. Sa femme avait accidenté sa voiture le soir et lui, il devait absolument aller à un rendez-vous important chez un de ses clients le lendemain. Il nous expliqua qu’à l’heure qu’il était, il ne trouverait ni voiture de location ni taxi qui accepterait de le mener à pus de deux cents kilomètres. Il se moquait de payer cher son rendez-vous car celui-ci était d’une haute importance pour lui.
Les gens, ses amis, chez qui je me trouvais, devaient partir également le lendemain chez d’autres amis, assez loin et donc leur voiture leur était indispensable, et c’était la seule qu’ils avaient à leur disposition au chalet. Alors, saurais-je jamais pourquoi, sans doute parce que l’idée de rester seule le jour suivant m’ennuyait, je lui ai proposé de le conduire dans ma voiture. Je refusais bêtement de la lui prêter car je prétextais n’être pas assurée pour le prêt à un autre conducteur. Je le vis gêner de me demander de me lever à quatre heures du matin. Moi, j’étais en congés et tout cela m’était bien égal. Il se confondit en remerciements, me disant que je lui rendais un très grand service et que si tout se passait bien, il saurait l’apprécier à sa juste valeur. Il s’agissait d’un client avec lequel il devait signer un assez gros contrat. Mais pour cela, il fallait qu’il le rejoigne impérativement entre deux trains, à sept heures trente précises, ou bien c’était fichu. Je me souviens très bien, car même s’il était évident qu’il avait un niveau de vie supérieur, il utilisait les mots de tous les jours, comme quelqu’un qui a déjà beaucoup vécu et qui se met immédiatement au niveau de celui auquel il s’adresse.
Finalement, pour éviter que je n’aie à me réveiller trop tôt ou bien que je ne me réveille pas du tout, il fit préparer chez lui la chambre d’amis. C’est ainsi que j’ai passé ma première nuit chez lui. Oh ! Je te rassure, il ne s’est rien passé ! Le réveil était pour dans quelques heures…
Nous sommes partis vers quatre heures trente, un peu mal réveillés. Moi, je devais faire attention à la route. Lui, c’était évident, cherchait à se tenir éveillé en consultant un tas de documents qu’il prenait et replaçait sans cesse dans son attaché-case. Au bout d’une trentaine de kilomètres, je me suis rendu compte que je n’avais pas roulé assez vite et je lui ai proposé de prendre le volant. Il a accepté tout de suite, visiblement soulagé. Alors, tout s’est décanté. Je l’ai senti se déstresser et la conversation est alors devenue plus détendue et, au fond, plus logique.
Au connu de mon âge, il avait trouvé bizarre « qu’une jeune fille de mon âge » ne soit pas encore mariée. Je me souviens, il m’avait demandé si c’était par opposition à des normes. Je lui dis alors, comme à quelqu’un en qui j’avais parfaitement confiance que je ne voulais pas faire comme mes parents, un divorce dur et idiot autant que moche ; que je n’étais pas prête pour ce genre de choses, mais que j’aimerais un jour avoir un enfant et que ce serait tout. Alors, et je m’en souviens comme s’il me le disait là tout de suite, avec son timbre de voix douce : « pour une femme, dans sa vie c’était certainement un événement essentiel pour elle, pour sa vie affective aussi bien que pour sa propre maturité ». Puis, après quelques secondes lourdes de silence, comme pour marquer un pas de plus dans notre conversation et éviter que nous ne soyons trop sérieux, il ajouta, sur un ton on ne peut plus souriant : « J’envie déjà le père de cet enfant ! ».
Je ne me souviens plus très bien de la fin du voyage, mais comme il voulait absolument me remercier d’une façon très officielle, il me proposa une invitation chez lui que j’acceptais. A cette occasion, j’ai eu ma première petite Austin « avec assurances tous risques ». J’étais au comble de la joie quand il m’expliqua que le coût modique de cette voiture n’était qu’une goutte d’eau par rapport au contrat qu’il avait pu signer. Je n’ai pu qu’accepter. Moi, l’ouvrière. Tu te rends compte ? Je ne savais plus ce que je faisais ni ce que je disais. Ce qui est bizarre, c’est que j’ai eu l’impression que sa femme était encore plus heureuse que lui du cadeau qui m’était offert. Bêtement, comme une idiote, je les ai invités tous les deux à manger, un soir. Le pire, c’est qu’ils ont accepté, avec un sourire d’émerveillement.
Sa femme se trouvait en Italie ce jour-là… Alors il est venu seul. Je ne sais plus si je me suis vendue en échange d’un superbe cadeau ! Une chose est sûre, c’est que la première fois, il m’a semblé très heureux. Deux mois plus tard, j’ai reçu vingt-sept roses, une par an et des excuses. C’était le début.
Il est revenu en passant, un jour qu’il était très fatigué. Ce jour-là, il s’est endormi sur mon vieux canapé. C’était un soir tard, et moi je l’ai laissé dormir comme ça, par ce que je n’osais pas le réveiller et puis aussi parce que ça me plaisait bien cette situation bien qu’elle soit étrange. Quand moi je me suis réveillée, il y avait un papier sur le bout de la table sur lequel il avait écrit qu’il me proposait de passer un week-end à la campagne. Lui, bien sûr était parti de bonne heure, sans faire de bruit ! Petit à petit, nous nous sommes revus et je suis devenue sa maîtresse. Femme entretenue ? Aurais-je vraiment eu tort ? Je ne sais pas. En tout cas, je lui ai fait regretter ses paroles : « J’envie déjà le père de cet enfant ! ».
Béatrice avait laissé parler Clélia durant un long moment, mais les dernières paroles qu’elle venait de prononcer l’avait étonnée. La curiosité fut la plus forte…
- Mais, que veux-tu dire ? Que tu as eu un enfant de lui ?
- Oui et non. J’étais enceinte, et j’ai avorté. Lui, il ne voulait pas que j’avorte. Il m’a presque suppliée. J’ai eu tort. Il a pourtant tout fait pour que ça se passe le mieux du monde. C’est horrible, car maintenant je n’ai plus rien.
Béatrice laissa Clélia s’endormir après lui avoir donné quelques comprimés pour l’aider à trouver un sommeil qui, de toutes façons, serait troublé.








I

LA BALADE DE LA DESESCALADE


« Si jeunesse pouvait,
si vieillesse savait. » !

- Hé ! Duchnock !…
Julien interpellait Rémy, son camarade de classe.
- Salut Julien. T’as passé une bonne soirée ?
- Oui, mais t’inquiètes, il faut que tu me rendes un service dimanche matin…
- Qu’est-ce qu’il y a pour ton service ?
- Je sais que tu vas gueuler, mais c’est vachement important pour moi…
- Dis toujours, tu t’expliqueras après…
- Faudrait que tu viennes me chercher chez moi à huit heures et demie pour aller faire une balade à vélo toute la journée !
- Tiens, je ne savais pas que l’on faisait du cyclotourisme dimanche !
- Mais non, Ducon, pas toi : Moi. Mais il me faut un prétexte, sinon le paternel ne me laissera pas partir…
- A huit heures et demie ? Mais t’es dingue, moi je roupille jusqu’à dix heures le dimanche…
- Tu ne vas nous faire une jaunisse, pour une fois ?
- Va pour neuf heures trente si tu veux…
- Mais tu es dégueulasse, c’est important pour moi. Allez, soit pas si salaud ?
- Neuf heures, si tu me racontes !
- Tu es curieux, mais je crois que je n’ai pas le choix : Laure veut bien sortir avec moi pour pique-niquer… Tu vois ce que je veux dire ?
- Laure ? Alors là, je vais te dire mon pote, ça m’étonnerait, parce que c’est impossible. Ses parents ne la laisseront jamais sortir comme ça, surtout avec toi !
- Hé t’es pas malin, Ducon, même subterfuge pour elle que pour moi !
- Bon, O.K., j’ai promis, je tiens ma promesse !
- Toi, t’es un mec bien. Tu n’oublieras pas, hein ?
- On verra. On verra. Qu’est-ce qu’on a comme cours maintenant ?
- Français, mais je m’en fous, j’ai rien préparé.
La pluie fine tombait sur les murs blancs des bâtiments du lycée qui devenait encore plus triste qu’auparavant. Le vent soufflait son air mélancolique des jours malheureux, vides d’intérêt. Julien s’était précipité au travers des couloirs gris sale du bâtiment dans lequel il allait suivre son cours. Lorsqu’il arriva, juste à l’entrée de la salle de cours, en courant, il glissa sur le pavé lisse, durant un mètre ou deux pour ne pas avoir à rouvrir la porte que l’avant-dernier s’apprêtait à refermer derrière lui. Le professeur de français, une jeune femme, la trentaine juste passée, le voyant arriver ainsi, précipitamment, s’adressa à Julien :
- Hé bien Julien : Il y a du tonus ou bien il y a du retard ?
- Y’a du tonus, madame, esquissa Julien avec un sourire en coin de lèvres.
Il rejoignit ensuite sa place auprès de Rémy, son collègue de cours.
- Tu as préparé ton cours, toi ? questionna Julien.
- Ben, à vrai dire, je suis comme toi, quedal, je n’ai pas eu le temps. Au fait, je ne sais pas si elle va nous rendre nos dissertes ?
- Ca m’étonnerait, c’est trop juste.
Après quelques instant de chuchotements, le professeur entama son cours. Triste pour les uns, orne ou blablabla pour les autres, certains écoutaient avec passion, laissant quelques-autres dormir véritablement. Ah ! non ! Il n’était certes pas facile de retenir l’attention durant cinquante minutes avec des sujets parfois ennuyeux. De temps à autre, Julien se laissait distraire par les cimes des arbres qui penchaient face à la force du vent. Quelques instants plus tard, son attention reprenait le dessus. A d’autres moments, il fixait un objet quelconque dans la salle, qu’il semblait dévisager. En fait, sa pensée, aujourd’hui était bien ailleurs. Laure, il l’aimait bien cette fille. Peut-être même plus que bien, d’ailleurs. Comment saurait-on être sûr de sentiments que l’on découvre ? Il irait se balader avec elle dimanche. Quelle belle occasion. C’est tout.
Le cours touchait maintenant à sa fin. Le professeur mit un terme à celui-ci en rendant les copies de dissertation. En tendant celle de Julien, elle lui lança cette petite pique :
- Pour quelqu’un qui prétend avoir du tonus, ça n’en reste pas moins tout juste la moyenne, monsieur Julien : jamais moins, jamais plus non plus. Pourtant, je suis sûre qu’avec un petit peu de bonne volonté… Enfin ! Je n’aurai pas d’examen à passer moi…
Effectivement, Julien est ce genre de garçon qui ne se foule guère dans ses études. Il se contente simplement d’assurer ses passages au niveau supérieur à coup sûr. C’est un jeu dangereux qui lui jouera un mauvais tour un de ces jours. Il le sait, mais cela ne semble pas le tracasser outre mesure et sa seule réponse est : « Qui vivra verra ! ». Seule l’envie de s’occuper plus tard de handicapés retient ses désirs. Mais de cela non plus il n’est pas très sûr et se demande parfois s’il ne s’agit pas là d’une lubie qui passera. Il lui arrive de penser, probablement plus à raison qu’à tort qu’à son âge, on ne saurait définitivement engager toute une vie. Il faut vivre, suivre son petit bonhomme de chemin, et vingt-cinq ans passés, cela paraît beaucoup plus sérieux pour décider d’orientations majeures. Après cet âge, c’est la chaîne dangereuse du couple, avec ses mômes. Mais sa réflexion est-elle vraiment insensée ?
Ayant distribué toutes les copies, le professeur s’adressa à son auditoire complet :
- Je vous rappelle que vous avez tous l’obligation, par deux fois dans l’année et au moment de votre choix, de donner un devoir sur un sujet totalement libre. Le sujet sera ce que vous voulez qu’il soit, par exemple, un événement qui vous inspire. A ce jour, je n’ai pas eu beaucoup de copies. Sachez tout de même que début juin est le dernier délai. Je ne vous presse pas, mais je vous mets en garde contre des notations qui seraient plus idiotes que mauvaises. Dans le même ordre d’idées, pour mémoire, vous pouvez me rendre un sujet et je n’en tiendrais compte dans mes notations que si elles sont notées à votre avantage. Alors, pensez à la liberté qui vous est offerte et profitez-en. Bon, ça ne devrait pas tarder à sonner. Vous pouvez ranger vos affaires. Bonne journée.
Le professeur venait tout juste de prononcer ces derniers mots que la sonnerie annonçant la fin du premier cours retentit. Les élèves se levèrent et se dirigèrent vers la porte afin de rejoindre la salle d’anglais, située à l’étage inférieur. Julien et Rémy quittèrent ensemble la classe. Rémy précéda Julien.
- Hé ! Rémy, lança Julien ! Attends-moi !
- Ouais, ben magne-toi le derche.
- Oui, attends, faudrait que j’arrive à coincer Laure pour savoir si c’est arrangé pour elle.
- Arrangé pour quoi ?
- Hé bien pour dimanche, tiens !
- Ah ! Oui. Hé bien exprimationne-toi comme il faut. De toutes façons, on n’a pas le temps tout de suite. Tu nous emmerdes.
- T’es con ! Il faut que je sache. Tiens, elle est là-bas, au bout du couloir. J’y vais !
Effectivement, d’une autre classe, à l’autre extrémité du long couloir, sortaient les élèves de la Terminale D1, et Laure, parmi eux. Du plus loin qu’il l’aperçut, Julien lui fit de grands gestes. Après quelques mouvements de bras, Laure le vit à son tour. Ils se rejoignirent en courant l’un vers l’autre…
- Bonjour Laure, tu vas bien ?
- Salut Julien. Ouais, ça va, et toi ? Tu as quel cours maintenant ?
- Anglais. Mais dis, tu as demandé à ta copine pour dimanche ?
- Ben… Non, parce que…
- Tu lui demandes, hein ? Tu déconnes pas ?
- Non, ne t’inquiètes pas. C’est parce que je n’ai pas encore eu l’occasion, mais j’te promets la réponse pour ce midi ! D’accord… ?
- O.K. Bon, je me dépêche par ce que les autres sont rentrés.
Julien lança un « Bye, bye à ce midi ! » à Laure. Il revint sur ses pas dans le couloir, descendit les marches quatre à quatre et se présenta à la porte de la salle de cours d’anglais. Tous ses camarades étaient déjà entrés et même assis. Le professeur tournait le dos à ses élèves et blanchissait à la craie le tableau noir. Appréciant la situation au travers du carré de verre de la porte, Julien entreprit de rentrer discrètement dans la salle et d’aller s’asseoir près de Rémy. Son plan réussit, mais seulement jusqu’à mi-chemin, car le professeur venait de se retourner et l’observait dans es agissements au grand amusement des autres élèves.
- Hé bien, faites comme si je n’étais pas là, Lovonte ! Vous voulez peut-être ma place ! D’abord, que faisiez-vous debout ?
- Ben, je suis en retard madame, parce que…
- Hé bien parce que quoi… ?
Julien était à ce moment bien en peine quoi répondre à cette question plutôt inattendue. Il dit ce qui lui passa par la tête :
- Heu ! Parce que je suis allé aux toilettes…
Le professeur n’était pas dupe à la réponse de Julien :
- Vous mentez mal. Asseyez-vous. Je ne veux plus vous entendre jusque la fin du cours. Compris !
Julien s’assit, laissant les autres se gausser, étouffer quelques rires peu discrets. Il se contenta d’ouvrir son livre d’anglais à n’importe quelle page.
*
* *
Au même instant, la Terminale D1 entrait, elle, en cours d’histoire. Laure, en entrant, discutait avec sa copine, Marie-Anne.
- C’est Histoire, dit-elle, et je m’en fous.
- Tu n’aimes pas Histoire, Laure ?
- Si. Si, si, mais aujourd’hui, je m’en fous.
Laure avait répondu n’importe quoi, n’importe comment, elle sentait seulement la situation propice pour demander ce qui la chagrinait. Elle s’adressa aussitôt à Marie-Anne :
- Dis, euh… ! au fait, dimanche, euh… ! qu’est-ce que tu fais ?
- Rien, pourquoi ?
- Dis, euh… ! tu voudrais pas me rendre un service, s’il te plaît ?
Laure avait très sensiblement rougi.
- Cela dépend, de quoi s’agit-il ?
- Hé bien voilà, euh…, j’ai promis à Julien…
- Hum… ! Il est mignon Julien, hein !…
- Alors là, tu te trompes… !
- Menteuse ! Tu es amoureuse, hein ?
- Et puis, même, je vois pas pourquoi, de toutes façons. Dis, tu pourrais venir me chercher chez moi, à vélo, à huit heures et demie en disant qu’on va se balader ?
- D’accord, mais…
- Mais ?
- Mais tu me dis la vérité sur Julien, O.K. ?
- O.K. !
Mais Laure n’était pas très enclin à raconter sa vie privée, fut-ce même à Marie-Anne. Et puis, elle ne voyait pas très bien l’utilité d’aller dire des sentiments, alors qu’elle-même était bien loin de s’en préoccuper et de… Au fond, c’était tout de même un peu vrai, mais cela ne pourrait en aucun cas regarder… Laure n’eut pas le temps de réfléchir plus longtemps…
- Alors, tu dis ou tu dis pas !
- Tu es curieuse, hein ?
- Bah, allez, tu n’as pas le choix !
- Bon, ben, si tu veux savoir, c’est un garçon que j’aime bien, c’est tout. Y’a pas à chercher plus loin…
- Tu es amoureuse, hein, dis-le ?
- Hé bien oui, puisqu’il faut tout te dire ! C’est malin maintenant…
Laure venait de mentir à Marie-Anne, ou plutôt, elle venait de lui dire ce qu’elle n’osait pas se dire tout bas à elle-même.
- Tu en as de la chance, toi, d’être amoureuse, envia Marie-Anne !
- Oh ! Ne t’inquiète surtout pas, je crois que, pour lui, je suis juste un flirt. Et puis, qui dit que tu ne rencontreras pas le grand amour avant moi. Tu es quand même mieux foutue que moi, hein !
Leur conversation intimiste fut interrompue brutalement par le professeur…
- Ecoutez, vous deux, si vous voulez bavarder, vous sortez, mais vous n’empêchez pas les autres de suivre. Je reprends pour ces demoiselles pipelettes.
Déjà, le sort avait décidé que Laure et Julien, sans le savoir, subiraient le même genre de destin. Il en était ainsi.. Dehors, la pluie cessait de tomber, tandis qu’un pâle rayon de soleil, bien faible, transperçait quelque nuage agonisant de clarté.
Ce jour-là, Laure prit le petit carnet qui ne la quittait jamais. Ecriant, avec un stylo rouge, de sa plus belle écriture, s’appliquant : « Je suis bien obligée d’avouer que j’aime Julien, parce que je viens de m’en rendre compte : Je t’aime Julien, à dimanche ! ».
La journée de cours semblerait bien courte. Il est vrai que le samedi matin était généralement relaxe dans toutes les classes. Comment en cette tranche de vie précise, Laure et Julien ou Julien et Laure auraient-ils pu deviner l’étrange destin qui rôdait autour d’eux. Destin étrange ? Peut-être. Mais assurément très passionnant.
Le restant de la journée n’aurait nullement d’importance, ou plutôt si, l’importance de préparer son coup. En fait, préparer son coup pour quoi ? Pour qui ? Mais cela, seule l’innocence le savait. Quand l’instant peut-il s’éterniser. Qui sait et qui saura jamais le dire ?
La récréation de fin de troisième cours arriva enfin. Dix minutes. Laure et Marie-Anne sortaient ensemble et descendaient les escaliers pour retrouver cette innommable odeur de goudron qui recouvrait ce qui aurait pu être si joli en vert. Bien sûr, il fallait bien que les marques des différents terrains de volley, basket, etc. fussent définitives, mais tout de même…
Marie-Anne affichait une bien grise mine. Comme à l’accoutumée, elle avait ruminé quelque diabolique plan et Laure s’en aperçut très rapidement.
- Hé Marie-Anne ! Qu’est-ce qui ne va pas, tu as l’air toute triste.
- C’est vrai, oui.
- Hé bien quoi ?
- J’aimerais bien venir avec vous dimanche !
- Mais voyons, tu sais bien que cela n’est pas possible. Julien ne serait pas content, tu comprends ?
- Hé bien, tu pourrais quand même faire un petit effort, un tout petit effort, non ? Je ne suis tout de même pas si emmerdeuse que ça ?
- Ecoute, c’est non. Non, je ne veux pas. Je n’en ai pas du tout envie. C’est quand même facile à comprendre.
- Bon, d’accord. Puisque c’est ça, ne compte pas sur moi pour aller te chercher dimanche.
Laure bouillait. Elle ne put se retenir. Les mots du cœur et de l’esprit lui échappèrent.
- T’es chiante, à la fin. Avec toi, c’est toujours la même chose, il faut que tu imposes partout ta petite personne. Moi, je vais te dire : tu es tout simplement jalouse par ce que c’est avec moi que Julien veut sortir ! Voilà la vérité !
- Qu’est-ce que j’en ai à foutre de ton Julien, tu parles. D’abord, il est con comme pas deux. Et puisque c’est ça, tu te démerdes toute seule.
Sur ces derniers mots, lâchés vivement, Marie-Anne partit d’un pied ferme, d’un pas on ne peut plus décidé.
Laure resta coite sur les quelques marches qui lui restaient à descendre. Elle ne savait plus, à ce moment, ce qu’elle devait faire. Sa première pensée fut de trouver une autre camarade. Mais qui accepterait, qui soit connue de ses parents. Annuler purement et simplement ? Ce serait bien ma commencer avec Julien. Puis l’idée lui vint d’aller trouver Julien dans la cour et de lui expliquer, du mieux qu’elle le pourrait, la catastrophe qui lui pendait au bout du nez. Elle hésita, puis partit en courant, bien décidée à solutionner ce problème. Ses yeux s’étaient légèrement humidifiés, son visage avait pâli. Cependant, un courage de vaincre la difficulté et de ne pas laisser toute cette amertume réagissait en elle. Julien ne devait pas deviner tout ce désarroi. D’un regard mi-circulaire, elle chercha Julien. Sa présence ne lui fut rendue évidente que lorsque celui-ci lui eut fait signe.
D’un seul et premier coup d’œil, Julien pressentit que quelque chose était arrivé de peu intéressant. Il se précipita à la rencontre de Laure. Plus il s’approchait de la jeune fille, plus son pressentiment se confirmait. Quel est donc ce je ne sais quoi qui ne peut même pas être défini comme une intuition.
Enfin, ils se dirigeaient l’un vers l’autre. Laure fixa Julien droit dans les yeux.
- Qu’ont tes yeux Laure ? Je ne les reconnais plus. Ils sont devenus si tristes. Qu’est-il arrivé ?
- C’est foutu pour dimanche Julien.
- Mais pourquoi, bon sang !
- Marie-Anne, elle voulait bien et puis d’un seul coup, elle ne veut plus venir me chercher chez moi.
- Mais elle est conne cette nana. C’est pas possible. Mais qu’est-ce qui lui a pris si elle voulait bien avant ?
Julien avait porté la colère à la rougeur de son cœur, bleuie à la veine de ses mains aux poings tendus. Laure répondit timidement, presque honteuse :
- Hé bien, elle veut bien, mais…
- Mais quoi, Laure, mais quoi ?
- Il faut qu’on se la trimballe derrière nous toute la journée..
- Elle nous fait chier. Merde.
- Oh ! Julien, fait quelque chose !
- Où est-elle cette conne ?
- Je ne sais pas ! Tiens, là-bas.
Julien entreprit de la rejoindre rapidement. Il tenta, du mieux qu’il le put, de convaincre Marie-Anne, essayant de ne pas s’emporter pour ne pas gâcher le peu de chance qui lui restait. Il était impossible de lui faire entendre raison, même quoi que ce fut. Tout tournait à cent à l’heure dans sa tête. Soudain, une idée ferma, prit corps dans sa tête qui lui parut tout à fait réalisable. Alors, il décida d’acquiescer à la demande Marie-Anne.
- O.K. ! D’accord. Tu peux venir avec nous. Nous n’avons pas le choix. Seulement, je te préviens, c’est à charge de revanche. Ne t’étonne pas si un jour je te fais une vacherie. Alors à dimanche. Nous te trimballerons derrière nous. De cela tu peux être sûre.
Julien rejoignit Laure en courant. Elle avait suivi du regard la conversation qui se déroulait avec forces gestes, un peu plus loin. Avec beaucoup d’impatience, Laure interrogea Julien.
- Elle n’a rien voulu savoir. J’ai été obligé de céder. C’est la seule chance. Ceci étant, j’ai eu une idée et je pense que cela marchera.
- C’est-à-dire, susurra Laure !
- Je vais convaincre Rémy de venir également avec nous.
- Mais nous ne serons plus deux mais quatre !
- Non, toujours deux !
- Je ne te comprends pas très bien.
- Je m’arrangerais pour qu’il se fasse ta connasse de Marie-Anne !
- Méfie-toi, elle est vachement conne quand elle s’y met. Cela se voit que tu ne la connais pas…
- Non. Et puis franchement, je n’en ai pas envie. Elle est conne et c’est tout. Point final. Nous souhaitons seulement faire une bonne balade pour profiter du beau soleil, respirer et remplir nos poumons d’oxygène. Je ne peux pas admettre que l’on puisse nous mettre des bâtons dans les roues.
Laure écoutait les paroles de Julien. Ces paroles qui la décevaient un peu, mais Julien parlait et cela seul lui importait. Bien sûr, elle aussi partait pour une bonne balade, mais cette balade, elle ne la concevait pas vraiment comme la simple promenade qui peut se faire entre simples camarades. D’ailleurs, elle insistait beaucoup auprès de Julien pour qu’ils fussent seuls. Elle redoutait un peu que Julien lui fit cette réflexion : « En somme, comme deux amoureux » Au fond d’elle-même, elle souhaitait tant qu’il la lui fît. Peut-être se trompait-elle sur les intentions de Julien. Mais oui, et si elle se trompait ? Ah ! il en défilait des impressions dans le jeune cerveau de Laure. Les Si et les Pourquoi mélangés aux Comment se bousculaient pour émerger et aussitôt replonger à toute allure, corps et biens dans l’oubli que fait naître l’instant présent. Laure en était même arrivée à ne plus écouter, simplement regarder les yeux marrons, fixes, exorbités presque, fâchés à coup sûr et la bouche de Julien qui débitait encore des paroles plus dures les unes que les autres. Les cheveux de Juliens voyageaient au gré des mouvements brusques de sa tête. Laure admirait Julien lorsque celui-ci parlait…
- Tu ne trouves pas Laure ?
- Hein ! s’esclaffa Laure qui n’entendait plus depuis un bon moment les paroles de Julien.
- Hé bien, qu’elle est conne, renchérit Julien.
- Qui ça ?
- Visiblement je te parle et tu ne m’écoutes pas…
- Si, mais je…, je regardais ailleurs. Tu parles de Marie-Anne ?
- Mais non, de toute sa famille. Tu te moques de moi !
- Non, je t’assure, je regardais ailleurs. Et comment tu vas te débrouiller pour ça ?
- Pour quoi ?
- Hé bien pour que ton ami Rémy et Marie-Anne…
- Ah ! oui. De la façon dont je vais raconter mon histoire à Rémy, je suis tout à fait persuadé qu’il va tout gober. Je suis même certain que c’est lui qui va me demander de venir. Alors, au premier virage de notre route…
- Au premier virage !
- A nous la liberté mon chou !
- O.K., mais Marie-Anne me fait peur moi. Si jamais elle retourne chez moi tout raconter ?
- Je l’ai prévenue. Elle sait qu’il n’est pas de son intérêt de me faire ce genre de vacheries. Bon, je te laisse, je vais voir Rémy. Ca ne va pas tarder à sonner pur le dernier cours. Si je ne te revois pas, à demain, neuf heures, route des Tables-Hautes.
Julien lança un au-revoir de la main. Son geste était là, mais le regard n’y était pas. Il se ravisa. Il ne pouvait quitter sa Laure comme cela. Il jouta :
- Tu sais, si je le pouvais, je t’embrasserais bien !
Alors il repartit, scrutant où pouvait se trouver Rémy. Trop vite il quitta Laure, car il n’entendit pas son « Moi aussi ! ».
Dès qu’il aperçut Rémy, il l’interpella :
- Hé, con !, dépêche-toi…
- Oui, oui, il n’y a pas le feu.
- Mais si, bon sang, j’en ai une bonne à te raconter et je parie que tu ne vas pas me croire !
- Alors ne parie pas !
- Tu as une touche !
- Oh !
- Puisque je te le dis.
- Tu déconnes, là. Qui c’est ?
- Fait pas l’andouille, je n’ai pas envie de me faire enguirlander. Je te le dis, mais tu fermes ta gueule. Vu ?
- O.K., cause toujours…
- Bon, tu connais la copine de Laure.
- ?
- Mais si, tu sais, Marie-Anne ?
- Non. Qui cela peut-il être ?
- Attends, elle a dû se cacher. Non, tiens, elle est là. Mais fais comme si tu ne la regardais pas.
- Ah oui. Je ne l’avais pas particulièrement remarquée. Mais raconte toujours.
- Alors là, mec, je vais te dire que c’est vraiment le hasard…
- … Bon d’accord, mais vas-y, accouches.
- Tu es au courant, nous avons trouvé une astuce, Laure et moi pour sortir ensemble dimanche…
- Oui, et alors, qu’est-ce que j’ai à voir avec ça, à part venir te chercher ?
- Hé bien Laure, elle s’est mal expliquée, si bien que quand elle a demandé à sa copine de faire comme toi et de venir la chercher dimanche chez elle, Marie-Anne, elle, elle a cru que tu venais avec nous. Si bien qu’elle a répondu aussitôt : « Chouette, je suis contente, surtout si Rémy vient ! ». Je te le raconte tel quel !
- Tu bluffes ou tu me prends pour une banane ?
- Dis, est-il marqué guignol sur mon front. Non, ce ne sont pas des conneries. Enfin, ce qui est idiot, c’est que lorsque Laure s’est aperçue de sa bévue, elle n’a pas osé lui refuser de venir avec nous. Remarque, c’est pas bien grave, cela s’arrangera. Nous trouverons bien une excuse. C’est moche pour elle quoi. Surtout vu sa timidité.
- Cela pourrait peut-être s’arranger… chantonna Rémy qui commençait à entrevoir un pas trop mauvais coup.
Julien jubilait. Il semblait que son coup allait réussir d’un instant à l’autre. Tilt ! Il ne restait plus qu’à parachever le travail…
- Quand Laure m’a chuchoté son histoire, très sincèrement, je te le dis, j’ai pensé en moi-même : « c’est pas grave, Rémy voudra bien venir aussi, je crois », et patatras, je me suis souvenu tout à coup que tu m’avais dit que dimanche, tu allais dans ta famille, alors…
- Mais tu es idiot ou quoi, Julien ? Réfléchis un peu ?
- Comment cela ?
- Ce n’est pas dimanche que je pars…
- Mais tu m’as dis hier que…
- Tu n’as encore rien compris. Voyons, si cela avait été dimanche, je n’aurais certainement pas pu venir te chercher de bon matin, de bonne humeur.
- Mais c’est juste, tu as raison. Tout s’arrange, tu peux donc venir ?
- Oui ! Attends, je vais aller la trouver. Je veux voir ça de près !
- Oh non ! Surtout pas. Si tu fais ça, je te l’annonce d’avance, tu es foutu. Quant à moi, j’aurais l’air de quoi.
- Mais si, tu vas voir, on ne me la fait pas à moi.
- Non, je te jure. Elle est terriblement timide. Si tu commences à la draguer en pleine école, tu peux faire une croix dessus. Assuré.
- Ah bon ! Tu crois ?
- Je te le dis. Puisque tu peux venir, même si elle sait que tu viens, je vais m’arranger pour qu’elle soit encore plus contente que tu viennes
- Et comment cela s’il vous plaît ?
- Tue ne lui diras pas, bien sûr. Je vais dire à Laure qu’elle la bluffe. Elle lui laissera penser que ce n’est pas sûr que tu viennes. Si tu te débrouilles bien, pote, tu as ton billet.
La comédie, superbe, battait sa foule toute seule. L’implosion arrivait, gigantesque. Julien se tourna légèrement pour penser.
Il se prit à imaginer que ce qu’il pensait, il le pensait tellement fort que Rémy eut pu l’entendre. Il est juste que si celui-ci avait ouï : « Mon pauvre, excuse, mais tu risques d’avoir le retour avant l’aller », il n’aurait peut-être pas vraiment apprécié. Julien se remit face à Rémy et reprit de vive voix :
- Je songe à quelque chose. Tu vas te marrer. Nous allons par conséquent nous retrouver à deux couples… Si tu entrevois bien ce à quoi je fais allusion, il y aura de petites routes…
- Tu n’as pas l’air, comme ça, entrecoupa Rémy, mais tu n’es pas si idiot !
- Enfin, je ne t’ai rien dit. Je ne voudrais pas trop me répéter, mais il est évident que nous ne t’avons rien dit. La vexation qu’elle se paierait si elle apprenait ! A ta place, k’imagine que je ferais celui qui l’a remarquée il y a peu de temps !
- Ne t’occupe pas. Bibi, il s’y connaît là-dedans. Elles tombent toutes à mes pieds quand je m’énerve…
- Il n’est peut-être pas très utile d’en faire de trop…
- Julien s’apprêtait à poursuivre quand la cloche retentit, annonçant l’entrée du dernier cours.
Pour ce qui concernait Laure et Marie-Anne, elles se retrouvaient, malgré tout, assises à la même table, pour assister au cours d’allemand.
Quant à Rémy et Julien, ils s’installèrent l’un à côté d l’autre dans la salle d’études.
Une heure d’études, un samedi, de onze heures à midi, quel mauvais calcul. Mais il en était ainsi. Et, au fond, pourquoi pas. La semaine s’achevait doucement. Cela dit, travailler un minimum s’imposait. Un strict minimum, même amenait à l’espérance de pouvoir continuer.
Julien mit cette heure à profit pour s’avancer dans sa besogne. Faut-il préciser que bien peu d’élèves de la classe de Terminale D2 dans laquelle étudiait Julien travaillaient durant cette dernière heure du samedi.
Le week-end approchait, à portée de montre.
Certains élèves, sans gêne aucune, lisaient, le livre ouvert sur la table. D’autres chuchotaient, ignorant purement et simplement les fréquents rappels à l’ordre.
En classe d’allemand, Laure, gênée au plus haut point s’adressa doucement à Marie-Anne :
- Marie-Anne, je m’excuse…, je m’excuse pour ce que je t’ai dit tout-à-l’heure. Tu sais, je ne le pensais pas vraiment. Ce serait trop idiot et trop moche pour moi de manquer cette balade…
- C’est pas grave, de toute manière, on se verra demain, répondit sèchement Marie-Anne.
Au-dehors, le temps s’assombrissait et la pluie qui avait démarré timidement puis stoppé en milieu de matinée reprenait de plus belle. Le week-end s’annonçait mal. Entre deux phrases écrites, Julien en fit l’observation à Rémy.
- Dis donc, cela ne s’arrange pas, et pour demain…
- Si il pleut ainsi, c’est raté lui répondit Rémy.
- Tu es fou, quitte à mettre des K-Way, on partira quand même !
Et la pluie redoublait d’intensité. Maudite pluie. Elle ruisselait. Les cours de la semaine se termineraient sur un temps maussade tandis que deux cœurs, comme d’autres marquaient le beau fixe. Tant pis pour eux. La saison ne pouvait laisser espérer rien qui fut mieux.
Julien entraîna Rémy vers la grille de sortie dès que la fin des cours eut été annoncée.
- Je veux absolument voir Laure et lui rappeler pour demain. On ne sait jamais, si par hasard elle oubliait. Tiens, justement la voici qui approche.
Julien attendait. Elle, paisible, ne semblait pas se presser de sortir, tournant son regard de droite à gauche. Elle arriva à hauteur de Julien, ne l’ayant pas vu. Entre ses dents, sans ouvrir la bouche, Julien laissa passer ces quelques mots : « tu es extraordinairement superbe. » Puis il s’exclama en direction de Laure, noyée parmi les autres collégiens :
- Laure, Hé ! Laure, c’est O.K. pour demain neuf heures, hein ?
- Ah ! Tu es là, je te cherchais partout. Oui, oui, neuf heures. Je vais attendre Marie-Anne. Salut !
- Oui, allez, salut !
Julien se sépara également de Rémy, prenant soin, une ultime fois, de lui remettre l’heure en mémoire. Maintenant, Julien regagnait la maison. La maison de ses parents, bien sûr. La boucle se bouclait. Il avait un air quelque peu hagard. A sa mère qui lui demandait de lui rendre le service d’une course, il excusait le principe que le bac se préparait et que d’aller faire des courses ne l’aiderait pas franchement. Mal aimable, avec cela. S’agissant du lendemain, il n’hésita pourtant pas :
- Dis, au fait, Maman, demain… Euh… Rémy vient me chercher pour se balader à vélo. On fera un casse-croûte, alors si je pouvais avoir une baguette…
- Ah ! oui, tu prépares ton bac, sans doute, répondit plutôt ironiquement sa mère.
- Non, mais ça ne peut pas me faire de mal…
- Si je comprends bien, tu ne peux pas sortir aujourd’hui, mais demain, ça ira. C’est ça ?
- Oh ! C’est dimanche quand même !
- Tu l’auras ton bout de pain. Plains-toi encore !
- Merci maman.
- Bon, à quelle heure il te faut ça ?
- Il vient me chercher à neuf heures.
- Je ne vais pas aller exprès en ville pour toi. Si tu veux que je te prépare quelque chose pour demain, tu vas aller me faire des courses…
- Alors d’accord, tu me dis ce qu’il te faut et je vais y aller tout de suite.
Evidemment, il n’échappa pas à la mère de Julien sa presse pour quelque futilité ou quelque raison importante. Après tout, quelle qu’en soit la raison, c’était de son âge. Et puis, de toutes façons, la nécessité de laisser des moments de liberté s’imposait. Ne serait-ce que pour apprendre à vivre. Par ailleurs, même s’ils n’étaient pas parfaits, les résultats scolaires de Julien satisfaisaient ; alors pourquoi lui refuser dès l’instant que cela n’empiétait pas sur les études. Bien qu’elle n’ait pas voulu le montrer, le visage de madame Lovonte laissait paraître des signes de fierté. D’aucuns disent cela normal. Comme un instinct maternel resurgissant, ou comme une laisse que l’on détache ! Julien, quant à lui, était heureux, mais il ne voulait surtout pas que cela se voit. Sa pensée allait à Laure et il se demandait bien comment cela se déroulerait chez elle. A vrai dire, question mystère.

*
* *

Lorsque Laure arriva chez elle, c’est avec beaucoup plus de timidité qu’elle demanda la permission à son père. Celui-ci ne répondit d’ailleurs que sèchement : « On verra ça demain matin. Tu verras d’abord si il n’y a pas de travail à faire ici. Les sorties, après. » La répons, en fait, si elle n’apparaissait pas comme positive, n’était pas du tout négative, loin s’en faut. On avait vu pire.
Quand sa mère fit son entrée, la seule réflexion qui lui vint à l’esprit fut la suivante : « Tu aurais pu prévenir plus vite, quand même ! »
La sortie de dimanche devenait-elle à présent une interrogation ?
Laure s’était bien gardée d’en parler durant le repas du soir. Il est vrai que Laure parlait peu. Il en était ainsi chez les Mauttier.
La vingtième heure arriva et Laure prétexta la préparation d’un cours pour le lundi suivant. Elle s’en fut dans sa chambre. Elle avait installé un livre ouvert devant un cahier. Elle n’écrivait pas, elle pensait, entre deux bruits de vaisselle et la télé qui résonnait de temps à autre jusque dans sa chambre. Après un certain laps de temps, une heure peut-être, elle ne le savait pas trop, sa mère vint dans sa chambre et s’assit sur le bout de son lit, vis-à-vis de Laure. Elle essuyait ses mains trempées à l’odeur de liquide vaisselle. Elle regarda Laure un instant puis questionna : « Qu’as dit exactement ton père quand tu lui as demandé pour demain ? ».
- Il ne m’a pas dit non. Mais il faudra que je travaille avant de sortir.
Laure avait les yeux humides. Sa mère s’en aperçut. Elle s’approchai et passa sa main sur la tête de sa fille :
- Tu ne vas quand même pas te mettre à pleurer ?
- Non, mais c’est raté, je le sais !
- Demain, je te réveillerai en même temps que moi et tu seras prête à partir quand ta copine viendra te chercher… D’ailleurs, ton déjeuner est tout prêt dans un panier… Tu vois que tu vas sortir !
- Oh ! Merci maman…
- Tu sais, je suis passée par-là avant toi…
Madame Mauttier s’apprêtait à quitter la chambre de Laure, lorsqu’elle se ravisa et se retourna et dit :
- Laure, fais attention à ce que tu fais, cela peut avoir des conséquences graves pour toi.
Laure se contenta de rougir, sans répondre. La porte s’était refermée sur madame Mauttier. Laure. Laure se coucha. Plus tard, elle entendit la bande sonore des dernières informations de FR3.
Beaucoup de choses passèrent dans sa tête et notamment ceci : « J’ai presque dix-huit ans, je vais être majeure et je ne peux pas faire ce que je veux, c’est dégueulasse. »
Tous les jeunes se disent cela un jour ou l’autre. La nuit serait-elle douce aux rêves ? Peut-être pour Laure. Moins pour Julien. Mais l’avenir le dirait mieux et plus exactement. Peu après, et sans que Laure le pût savoir, Julien se coucha également. Lui aussi avait entendu la fin des émissions et la bande sonore de FR3.
La nuit serait orageuse. Pouvait-on imaginer que la vie elle-même le serait ? Rien en tout cas ne le laissait présager.

*
* *

Julien rallia le premier le lieu de rencontre bien qu’il fut suivi de très près par Laure. Rémy et Marie-Anne suivirent quant à eux immédiatement, l’un après l’autre.
Durant les quelques minutes qui séparaient Laure et Julien de Rémy et Marie-Anne, car il avait été conclu secrètement que chacun partirait de chez lui sans attendre qu’on vienne le chercher, Julien s’adressa à Laure :
- Tout s’est bien passé pour venir ?
- Oui, impeccable. J’ai dit que Marie-Anne m’attendait au bas de la rue.
- Moi, tu sais, ça a été du choux-fleur. Enfin. Bonjour quand même. Tu ‘excuses, je t’embrasse. On ne va tout de même pas se serrer la main.
- Oui, c’est vrai, tu as raison.
- Dis, Laure, tu sais que j’ai truqué la balade, hein !
- Oui, un peu quoi.
- Alors il faudrait qu’on s’arrange pour que ça fasse vrai encore plus que nature.
-Comment peux-tu faire, nous serons bien obligés de se les trimballer derrière nous.
- Je vais m’arranger avec Rémy. J’en fais mon affaire. Tu vas voir l’efficacité du mec…
- Alors, je te souhaite bonne chance.
- T’inquiètes pas, Laure, ça va être du gâteau.
Rémy et Marie-Anne arrivés dans l’entrefaite, ce furent d’abord le bonjour, puis la petite discussion qui s’ensuivit. Julien s’écarta du groupe et fit un signe discret à Rémy afin que celui-ci le rejoigne.
- Dis donc, Rémy, viens voir deux secondes. Tu sais, hier, je t’ai dit que l’on devait s’arranger pour se scinder en deux, alors au prochain carrefour, je prétexte la chaîne qui saute, je demande à Laure de m’aider. Vous, vous continuez tout droit. Je vous dit que l’on vous rejoins dans cinq minutes et hop ! dès que l’on ne vous aperçoit plus, première route à droite…
- Ah ! Oui, et moi, qu’est-ce que je lui racontes à Marie-Anne ?
- Chacun pour soi mon vieux, je ne vais pas te tenir la chandelle. Au fait, tu n’oublies pas, nous on tourne à droite, alors toi, au carrefour suivant, tu tournes à gauche, comme ça on est certains de ne plus se revoir !
- Tu es vraiment moins con que tu en as l’air, toi. Allez, rejoignons-les, sinon elles vont se douter de quelque chose.
Ils s’approchèrent à nouveau de Laure et Marie-Anne qui discutaient du temps incertain. Julien envoya un tout petit clin d’œil à Laure qui esquissa un léger sourire à son adresse, signifiant sa compréhension. Laure prit l’initiative du départ.
- On y va ?
Elle commença à rouler, suivie de Marie-Anne qui elle-même précédait Rémy, puis Julien. Le démarrage fut un peu difficile, le temps de bien se mettre en forme. Neuf heures trente. Quatre jeunes roulaient paisiblement. De temps en temps, l’un d’entre eux admirait à haute voix la nature colorée, vallonnée. En levant les yeux vers le ciel, Marie-Anne menaça :
- Si le ciel ne se dégage pas, il va falloir rentrer.
Ridicule. Ils continuaient, oubliant volontairement les menaces. Ils s’engagèrent sur les petites route de campagne qui bordent la ville. Là, les exclamations, les fous rires ne pouvaient plus gêner quiconque. Quelques automobiles, mobylettes circulaient. Rien que de très ordinaire. Leur vitesse à eux : excès de lenteur garanti. Quelques arrêts pour une photo, un lacet à refaire, en tendeur à remettre. Les minutes s’égrenaient, rapidement semblait-il. Julien tendit le bras pour consulter sa montre. Dix heures et quart. De la seconde position, il rétrograda en quatrième, lançant un regard à Laure lorsque celle-ci le dépassa. L’entente était faite et parfait. Au loin, on apercevait un croisement de routes. S’en laissant approcher au plus près, Julien lança d’une voix de stentor :
- Merde !
Le groupe s’arrêta, interloqué.
Rémy, le premier interrogea :
- Qu’est-ce qui t’arrive ?
- Oh ! C’est rien, j’ai l’habitude, mon dérailleur s’est encore desserré, et ma chaîne saute des crans. Tiens, Laure, s’il te plaît, tu peux me tenir le vélo, je vais le revisser.
- Oui, bien sûr.
Laure, avec beaucoup d’ironie et de plaisir s’exécuta. Elle eut même un peu de précipitation. On ne sait jamais, des fois que Marie-Anne se serait proposée. Julien n’hésita pas et plongea les mains dans le cambouis, ajoutant en direction de Rémy.
- Continuez tous les deux, à la vitesse à laquelle vous allez, je n’en aurais pas pour plus de deux minutes à vous rejoindre !
- D’accord, fit Rémy, questionnant Marie-Anne du regard. Elle-même se rabattit sur cette solution sans le moindre soupçon.
Tandis que ceux-ci s’éloignaient, Julien s’adressa à Laure :
- Tu as vu, ça marche. Dès qu’ils passent le virage là-bas, nous on fonce et bye bye la compagnie.
- Oui, mais ils vont s’en apercevoir en vitesse ?
- Rémy prendra la prochaine à gauche, nous on prend tout de suite à droite. Il prétextera une mauvaise compréhension entre nous ! Ouf ! Ma petite Laure, prépare-toi, bientôt ils vont disparaître de notre vue.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Durant dix bonnes minutes, ils roulèrent au plus vite qu’il leur était possible. Laure rompit le silence qui s’était installé par peur de voir à nouveau ces deux gêneurs.
- Tu sais où elle mène cette route ?
- Non, et toi ?
- Moi non plus !
La cadence changeait pour devenir très lente. Maintenant, ils ne craignaient plus rien. Julien continua.
- Nous verrons bien.
- Oui.
- A propos, Laure…
- Oui.
- Tu as quel âge ?
- Tu voudrais bien savoir ?
- Oui.
- A ton avis ?
- Dix-huit ?
- Presque ça.
- Dix-sept alors…
- Non, j’en aurais dix-huit en octobre, et toi ?
- Moi, dix-huit, au mois de juillet.
- Tu as de la chance, tu es quasiment majeur.
- Pourquoi de la chance ?
- Comme ça, pour dire quelque chose…
- Quand je vois que nous ne savons même pas où nous allons !
- Dis, Julien, nous pourrions nous arrêter un peu, je suis fatiguée d’avoir roulé vite tout à l’heure ?
Bien que la cadence ait été fortement ralentie, Laure et Julien n’en avait pas pour autant stoppé leur balade. Le temps avait laissé passé ses minutes au grès du bitume fris et noir à la fois. Julien s’adressa de nouveau à Laure.
- Tu as raison. Et puis, il est presque midi moins le quart, et nos estomacs vont bientôt réclamer leurs rations de survie. Dès que nous nous trouverons un endroit à l’abri, si tu le veux, nous stopperons, d’accord ?
- Oui.
Désormais, leurs regards à tous les deux scrutaient les alentours. Il ne leur restait plus qu’à se mettre du même avis sur la place à installer. Après avoir repéré quelques entrées de champs, quelques débuts de chemins, Laure vit la première le repère qui les abriterait…
- Julien, là-bas, ce hangar, ne serait-il pas bien ?
- Oui, c’est bon, on y va.
Laure et Julien se dirigeaient maintenant vers ce hangar à foin que l’on apercevait juste après un bosquet. Un chemin de terre plat y menait. Après avoir parcouru la trentaine de mètres qui les séparaient de celui-ci, ils inspectèrent tout alentour et décidèrent ensemble de pique-niquer ici. Les bicyclettes furent posées le long d’un montant métallique. Ils ne déballèrent pas tout de suite les victuailles des paniers. En tout premier lieu, ils s’assirent sur une botte de paille restée là, sur le côté. Julien entama la conversation :
- Qu’est-ce que tu fais, Laure, quand tu as du temps libre ?
- Je n’ai pas beaucoup de temps libre, mais j’aime bien lire ou écouter de la musique… et toi ?
- J’aime également la lecture et la musique, mais pourquoi donc n’as tu pas beaucoup de temps libre ?
- Tu sais… Enfin non ! Tu ne peux pas savoir. J’ai deux frères et deux sœurs dont l’âge est nettement inférieur au mien. Et puis mon père ne me facilite pas non plus la tâche, il est très dur avec moi. Ma mère, elle, est plutôt sympa.
- Pourquoi me dis-tu tout cela ?
- Simplement parce qu’il s’agit là de la pure vérité.
- Tu donnes le sentiment d’être très catégorique…
- Je vais te dire parce que tu ne peux pas le deviner, mais ma mère n’a que trente-sept ans et mon père en a trente-neuf !
- C’est vrai ?
- Oui, bien sûr.
- Mais alors, ils t’ont eue de bonne heure ! Enfin je veux dire à un âge plutôt jeune.
- Dix-neuf ans ma mère lorsque je suis née !
- Et tes frères et sœurs, quel âge ont-ils ?
- Douze, neuf, sept et cinq ans, comme tu vois, ça descend vite.
- Oui, l’écart entre toi et eux est important !
- Oui, treize ans avec le dernier. C’est beaucoup. Et des fois, je te jure que c’est emmerdant !
- Ils ne sont pas gentils avec toi ?
- Oh ! Si, bien sûr, mais ce n’est pas pareil. Tu comprends, moi, les poupées, c’est fini. Nous n’avons plus du tout les mêmes envies, les mêmes jeux, les mêmes occupations, je crois que cela est normal ! Para ailleurs, je ne sais pas pourquoi, mais je les aime tant et je ne veux surtout jamais m’éloigner d’eux.
- Tu sais, des fois, les jeux, s’ils ne sont plus les mêmes, on les nomme quand même de la même façon…
- Quoi, qu’est-ce que tu racontes ?
- Oui, imagine, quand tu joues au docteur !
Laure se contenta de rosir et de sourire, sans rien prononcer, puis elle ajouta après un court instant :
- Tu es à moitié vicieux, toi !
- Non, il paraît que c’est l’âge bête qui veut cela. Et puis comme tu le dis si bien : « à moitié seulement ! », donc on est sauvés.
- Tu en profites pour changer de sujet.
- Non, pas du tout. Mais je les aime bien aussi tes petits frères et sœurs… Bon, c’est vrai, pas autant que toi, mais…
- Quoi, redis-moi ce que tu viens de dire…
- J’ai dit : « pas autant que toi… » !
- Et comment tu peux savoir cela, toi ?
- Bah !, comme ça, c’est mon petit doigt qui me l’a avoué.
- Lequel ?
- Répète, à ton tour.
Laure rougissait complètement. Sa langue avait fourché…
- Non, je n’ai rien dit.
- Mais si, j’ai très bien entendu !
- Cela m’a échappé, voilà tout !
- Alors c’est le bon…
- Comment cela le bon ?
- Le petit doigt, évidemment.
- Tu es bête. Tu te moques de moi, ce n’est pas de cela que je voulais parler.
- Tu parlais de quoi, alors ?
- Hé bien ! Euh ! Non, je ne sais pas, je ne sais plus…
- Puisque tu t’es trompée, tu me dois un gage…
- Mais non ! En quel honneur ?
- Histoire de rigoler !
- Si tu veux, mais cela dépend du gage…
- Allez, j’ai faim, on mange dit Laure pour écarter le sujet.
- Mais le gage que tu me dois…
- Après que nous ayons mangé !
- D’accord !
Ils se dirigèrent vers les vélos pour extraire de leurs sacoches des casse-croûtes.
- Tu manges quoi, toi, Julien ?
- Et un Rillettes, un et un autre jambon, un ! Tu sais, je n’ai pas du tout faim, et toi ?
- Jambon également et pâté de campagne. Avoue que c’est de circonstance…
- Je pense à nouveau à ces deux idiots que nous n’avons pas à traîner derrière nous ! ! !
- Pourquoi les traites-tu d’idiots, tu es méchant !
- As-tu bien remarqué, Laure, la troche que se paie Marie-Anne, qui décidément ne comprend rien à rien ?
- Peut-être, mais sans eux.
- C’est vrai, tu as raison. Je dois reconnaître que tu as pleinement raison.
- J’ai peur à l’idée de la gueule qu’elle va me faire. Rien ne prouve en plus qu’elle ne vas pas s’arranger pour que mes parents la voient si elle revient avant nous !
- Elle n’oserait tout de même pas faire cela ?
- Tu la connais ma, Julien.
- S’il en était ainsi, que raconterais-tu à tes parents ?
- Arrêtes, veux-tu. Tu me fais la trouille. Je ne sais pas. Je pense que j’avouerais tout à ma mère, elle comprendrait mieux.
- Oublie. Je ne souhaite pas te gâcher ta journée.
- Oublier, oublier, je voudrais bien, mais ce n’est pas facile…
- Tu oublies, promis. D’ailleurs, tu me dois un gage !
- Comment ! Ah ! Oui, mince, j’espérais que tu ne me le demanderais plus…
- Oh ! Si. Mais je réfléchis.
Julien regardait Laure, droit dans les yeux. Il continua :
- J’ai trouvé : tu me prêtes pendant huit jours le collier qui t’entoure le cou ?
- Non. J’y tiens terriblement.
- Raison de plus… A moins que…
- A moins que… quoi ?
- Qui te l’a offert ?
- Tu aimerais bien savoir, n’est-ce pas ?
- Oui, alors qui ?
- Quelqu’un.
- Quelqu’un, ça ne m’avance guère… Tu le possèdes depuis longtemps ?
- Je l’ai depuis huit jours. Il est beau, tu ne trouves pas ?
Laure agitait le collier à petites mailles d’argent sur lequel son prénom s’inscrivait. En fait, il s’agissait plutôt d’un ras du cou. Julien renchérit :
- Je comprends, tu préfères ne pas me le dire. Tant pis. C’es vrai, il est beau et celui qui te l’a offert ne s’est pas moqué de toi.
- Tu comprends quoi, au juste. Peux-tu me dire Julien ?
- Rien, ne cherche pas.
- Bon, je te le dis, mais en échange, à ton tour, tu me dois un gage, O.K. ?
- Tu ne perds pas le nord, toi. Mais O.K. ! Qui est ce mec ?
- Premièrement, ce n’est pas un mec, et deuxièmement, c’est ma mère. Je t’ai bien fait marcher. Je suis contente de mon coup. Maintenant, tu me dois un gage.
- Tu ne me mens pas ?
- C’est presque de la jalousie, si je comprends bien. Et tu sais, au fond, ça me fait un peu plaisir…
- Hé bien oui, un peu jaloux, c’est vrai.
- Un peu seulement ?
- Je ne te connais qu’un peu, alors forcément, tout suit.
Julien venait, sans qu’il puisse y avoir de doute, de marquer un énorme point en sa faveur.
Laure ôta son ras du cou, passa derrière Julien, glissa sa main tenant le collier par l’ouverture de cou du très léger pull que portait Julien et déposa l’objet dans la pochette de sa chemise en ajoutant ces quelques mots non loin de l’une de son oreille gauche :
- Voilà ! Chose promise, chose due. Je souhaite qu’avec ce collier tu me connaisses un peu plus. Seulement, ce ne sera que jusque demain, car si mon père s’en apercevait, il serait capable de faire je ne sais quoi. Es-tu satisfait ?
- Oui. Tiens, pour te remercier, je te fais la bise.
- Si tu veux. Ensuite, on mange, sinon, ça risque de ne plus être chaud !

*
* *

- Mon gage à moi, c’est quoi ?
- Ah ! ça ne va pas être facile, voire même très dur !
- Cela commence très mal !
- Je veux que pour demain, à la rentrée du lycée, tu aies écrit un poème sur la journée d’aujourd’hui.
- Tout ce que nous aurons fait ?
- Oui, tout.
- Tu l’auras.
- Promis ?
- Promis.
Laure et Julien s’en tenaient là pour les promesses. Julien, ressentant sa gorge sèche s’exclama :
- Dis donc, j’ai piqué deux cannettes de bière dans le frigo. L’une pour toi, l’autre pour moi. Je vais les chercher. Cela sera un peu moins plat que de l’eau.
- De la bière ? Mais je vais être soûle.
- Non, tu vas voir. Et puis, si tu n’aimes pas, surtout, tu la laisses.
Julien s’était exécuté tout en parlant. Il tendit une bouteille à Laure qui s’esclaffa aussitôt !
- Et comment je l’ouvre, ta bouteille ?
- Oh ! Merde ! J’ai oublié le dépuceleur !
- Le quoi ?
- Le décapsuleur… Tu as l’esprit mal placé.
- Ecoutes, tu débites des conneries, et selon toi, c’est moi qui aurait l’esprit mal placé. Tu as du culot.
- Tu ne manques jamais de relever les mots, non ?
- Alors, elle se décapsule ma bouteille !
- Donne, je vais me débrouiller.
Julien alla vers l’un des montants du hangar. Il coinça le premier goulot entre deux boulons qui dépassaient. D’une simple pression, la capsule céda. Les bouteilles avaient été très remuées durant la promenade. Julien fut éclaboussé par la sortie soudaine de la bière tandis que Laure riait aux larmes. Il resta hébété, complètement surpris. Julien se retourna vers Laure, qui continua de rire plus fort encore. Il prit tout de même la seconde bouteille, opéra de la même manière, mais cette fois-ci, prit soin de se tenir à l’écart. Il rejoignit Laure à qui il tendit l’une des petites bouteilles s’était vidée de quasiment la moitié de son contenu.
- Tu es tout mouillé !
- Oui, j’ai l’air con !
- Attends, je vais t’essuyer le vissage.
Laure sortit un mouchoir et, délicatement, essuya le visage de Julien, suant de gouttelettes de bière. Julien se sentait bien et se prêtait volontiers à la manœuvre . Il était heureux, admirant Laure, dont le bras tendu resserrait le chemisier, laissant deviner un sein, petit et bien rond, plein en envie. Il le scrutait discrètement, tandis que Laure achevait sa besogne.
- Toi, tu es sec, mais mon mouchoir, je peux l’essorer.
- Donne, je vais le mettre derrière, le soleil nous a rejoint. Bien étendu, il séchera vite. Déposant le mouchoir à quelques mètres de Laure, Julien déclara :
- J’ai failli embrasser ta main, lorsque tu m’essuyais le visage.
- Tiens, et pourquoi donc ?
- Je ne sais pas. J’ai seulement failli, puis je me suis retenu au dernier moment . Dois-je le regretter ?
- Tu dois le savoir mieux que moi-même ?
- Ce n’est pas oui, comme réponse…
- Ce n’est pas non, non plus…
- Alors chouette.
Julien, revenu près de Laure, saisit sa main et l’embrassa. Laure esquissa à peine un recul, puis se laissa faire. Tout à coup, sans même qu’elle ait vraiment le contrôle de ses gestes, elle se surprit à caresser le visage de Julien, du revers des doigts. Julien reprit sa main dans les sienne et se rapprocha, attirant Laure vers sa bouche. Ils s’effleurèrent du bout des lèvres puis s’embrassèrent un très court instant. Laure s’écarta de cette étreinte, ne prononçant pas un mot. Pas plus que Julien d’ailleurs. Une poignée de longues secondes s’écoula. Laure, subitement heureuse trinqua :
- A ta santé, Julien !
- A la tienne Laure.
Après une petit gorgée, Julien déposa sa bouteille au sol, s’éloigna à la limite de l’ombre du hangar et du soleil.
- La vie est belle, Laure. Les petits oiseaux chantent. Que demande le peuple ?
Laure rejoignit Julien, se plaçant juste à côté de lui. Ils ne parlèrent plus et leurs mains, le long du corps se joignirent. Le silence devint plus lourd que l’air chaud. Le bonheur ne s’inscrivait pas. Il se vivait au plus profond de leur être physique et mental.
- Tes cours, ça marche, demanda Laure ?
- Oui, je ne me plains pas de trop. Mais si tu savais à quel point je m’emmerde avec leur école. Je vais te dire : je pense que ça ne bouge pas assez. Tu vois, nous sommes trop ici pour étudier, pas assez pour apprendre. Moi, j’ai envie que tout cela remue un peu. Mais que puis-je faire ?
- Tu ne peux rien faire du tout. Mais je crois quand même que tu as raison. Au fond, c’est idiot d’être à l’école jusque dix-huit ans ou vingt ans. Cependant, avoue qu’à notre âge, il s’en trouve qui ne sont pas très heureux, sans boulot, parfois même avec des mioches. Tu vois la zone ?
- Là, je t’approuve, mais sache aussi que certains se complaisent dans cette merde et ne font rien pour s’en sortir.
- Tu n’exagères pas un peu là ?
- Pas du tout. Chacun a en soi une volonté et cette volonté est comme un joker dans un jeu de carte. On s’en sert ou on ne s’en sert pas à bon escient.
- Je ne te comprends pas très bien : tes cours marchent bien et pourtant tu t’emmerdes. Explique-moi ?
-Non, je ne peux pas. Ou plutôt, si je le sais, c’est à cause de toi !
- De moi ! ! !
- Oui, je m’emmerde ,parce que je pense à toi !
- Tu es méchant de me dire ça !
- Pourquoi serais-je méchant de t’avouer des sentiments gentils ?
- Tu ne t’imagines pas le mal que tu pourrais me faire si je te croyais ?
- Tu ne me crois pas… ? Alors pourquoi m’as-tu embrassé ?
Ils se disjoignirent les mains et Laure, imitant Julien, ramassa les quelques détritus qui traînaient à droite et à gauche. Ils mirent tout ceci dans un sac plastique. Propreté éducative, ils jetteraient ce sac plus loin dans un endroit approprié.
Julien partit s’asseoir et sortit une cigarette qu’il alluma. D’abord pour la frime et aussi un peu par habitude. Laure ne put s’empêcher de lui faire une remarque, ô combien justifiée !
- Je ne sais pas si tu te rends compte, mais tu fumes alors que tu es assis sur une botte de paille !
A l’évidence, Julien voulait ignorer la réflexion de Laure.
- Viens t’asseoir à côté de moi, nous la fumerons tous les deux.
Laure, quant à elle, n’écouta pas Julien. Elle prit délicatement la cigarette des lèvres de Julien, stupéfait, mais se laissant faire. Elle alla plus loin, dans le chemin de terre et l’écrasa avec beaucoup d’énergie… Même beaucoup trop. Après seulement, elle vint s’asseoir aux côtés de Julien.
- Tu n’étais pas prudent Julien !
- Tu as raison. J’avoue que j’avais tort !
Tous les deux se regardaient dans le blanc des yeux. Soudain, Laure se ravisa :
- Mon mouchoir, pour un peu, je l’oubliais. Où est-il ?
- Là, juste derrière toi, étendu par terre, à l’endroit précis où je l’ai posé tout à l’heure.
Laure, se tournant et apercevant effectivement le mouchoir décida de se pencher en arrière pour ne pas avoir à se lever et tenta de le prendre. Il manquait malgré tout quelques centimètres à son bras pour qu’elle l’atteignît. Julien, estimant la difficulté de la chose se pencha à son tour. Il y parvint presque lorsque, tout naturellement, la petite botte de paille sur laquelle ils s’étaient assis bascula. Surprise, Laure se retrouva le dos allongé et les deux jambes reposant toujours sur la botte, mais à la verticale. Sa jupe se retroussa jusque mi-cuisses. Quant à Julien, dans un instinct, voulant se retenir, il partit de biais, pour finir, en fin de compte, de travers, la tête reposant près de la poitrine de Laure. L’une de ses mains tenait, enfin, le fameux mouchoir, tandis que l’autre main se situait, maintenant, proche de la taille de Laure. Tous deux restèrent bouche bée. Aucun ne bougea durant quelques instants. Laure rougit brutalement, s’apercevant que ses jambes levées étaient dénudées. Elle ne se rendait pourtant pas compte que sa jupe, tombée, laissait deviner un petit coin de son slip. Julien releva la tête. Il s’approcha du visage de Laure, puis de ses lèvres et l’embrassa. Son corps vint se poser de tout son poids sur celui de sa compagne. Sa main, de la taille de Laure, remonta lentement en appuyant fortement le long du corsage et vint rejoindre un sein qu’il saisit et caressa. Son autre main avait pris la tête de Laure et la parcourait, tirant presque ses cheveux, mais lui s’était légèrement écarté de dessus Laure, devinant bien qu’il gênait la respiration de sa bien-aimée. Les deux bras de Laure formèrent une étreinte autour du torse de Julien. Julien, baissant sa tête, descendit pour embrasser son cou. Laure, relevant un peu la tête, s’aperçut de la véritable position dans laquelle elle se retrouvait, jupe tombée. De sa main, elle tenta de relever celle-ci. Son geste attira l’attention de Julien qui, à son tour apprécia la situation. Il prit la main de Laure, qu’il repoussa sur le côté, lui chuchotant :
- Ne bouge pas surtout, tu es trop belle !
Il remonta alors d’un seul coup la jupe de Laure, laissant maintenant apparaître entièrement son slip sous lequel il devina le petit triangle noir. Laure ne bougeait plus du tout, un peu pétrifiée, fixant Julien et laissant celui-ci déboutonner le corsage. Deux seins émergeaient qu’il embrassa et mordilla. Il ouvrit totalement ce vêtement. Laure, torse nu, respirait très fortement sous les baisers de Julien. Laure s’assit et entreprit de lui ôter son pull et sa chemise. Julien repoussa définitivement le corsage de Laure, encore tenu pas ses épaules. Laure embrassait à présent sa poitrine.

*
* *

Leur amour fut bref. A dix-huit ans, il est vrai que l’on est plus souvent amoureux de l’amour que de son compagnon. Leur avait-il vraiment manqué la tendresse de l’acte sexuel ? Non. Tout avait été réuni dans l’acte seul et seul l’acte les avait réunis en un corps unique entremêlé du « Je t’aime » d’amour.
Ils se sont aimé profondément, exclusivement, du meilleur que leur être puisse le leur intimer. Ils se sont compris par leurs corps touchés l’un à l’autre. Ils avaient aimé l’autre pour ce qu’il était et pas pour ce qu’ils auraient aimé qu’il fût.
Debout et maintenant rhabillés, ils s’embrassaient encore dans une forte étreinte. Un bruit les interrompit.
Un tracteur arrivait, prenant leur direction. Le fermier, étonné de le voir ici, stoppa, descendit de son engin et inspecta les yeux d’un regard circulaire, puis déclama d’un air furieux :
- Vous avez de la chance que « ça soye prope. C’est pas un camping ici. Maint’nant, les gens y se croivent tout permis, mais quand ça flambe, là, y’a pu personne. Allez, fichez-moi le camp avant que je ne vous foute mon pied au cul ! ».
Laure et Julien ne s’en laissèrent pas conter davantage. Ils prirent leurs vélos et déguerpirent sous l’œil amusé du paysan. Ils roulèrent environ un kilomètre. La peur, quelle peur, les avait fait accélérer un peu plus. Laure ralentit, ne soutenant plus la cadence. Julien, ralentissant, se mit à rouler aux côtés de Laure et enseigna :
- Heureusement qu’il ne s’est pas manifesté un quart d’heure auparavant !
- Euh ! Oui, déclara Laure rougissante. S’il nous avait surpris tous les deux…
- Qu veux-tu qu’il ait fait ? Il nous aurait demandé de nous rhabiller. Peut-être se serait-il rincé l’œil ?
- C’est dégueulasse. Tu crois qu’il aurait prévenu nos parents ?
- Ah ça non. Pour les prévenir, il serait d’abord utile qu’il les connaisse !
- Mais qui prouve qu’il ne nous connaît pas. Nous ne sommes tout de même pas si loin de la ville.
- Rassure-toi. Il ne nous connaît pas. A propos, tu as l’heure Laure ?
- Oui, déjà quatre heures presque. Comme le temps passe vite !
- Nous allons quand même nous arrêter cinq minutes si tu veux.
- Oui, mais pas au bord de la route. Quand nous trouverons l’endroit idéal.
- Bien, mademoiselle !
- Et puis, Julien, il est important que je sois rentrée pour six heures.
- Six heures ! ? Tu ne crois pas que c’est juste. Je t’aime Laure.
- Oui. Je sais. Moi aussi, je t’aime. Il est déjà beau que nous ayons pu sortir ensemble, non ?
- Oui.
Laure et Julien continuaient de rouler sur la petite route sinueuse. Les nuages s’amoncelaient dans le ciel. Rien n’était inquiétant. Les heures qui venaient annonçaient au moins un crachin, sinon pire. Laure et Julien discutaient beaucoup. Les « Je t’aime » filaient. Les admirations du paysage en plein renouveau aussi. Au sommet de leur route, derrière un buisson, ils purent admirer, tout en bas la vallée superbe. La marche était haute ! Un instant, ils se crurent comme en Suisse Normande, tout en haut de la crête de Pont-Erambourg. Les baisers tendres succédaient aux silences d’intense émotion. Laure s’assit, le dos contre un arbre. Julien s’allongea de manière telle que sa tête reposa sur le ventre de Laure. Lui regardait le ciel au travers des feuillages. Elle, elle rêvassait, simplement heureuse.
- Qu’aimerais-tu faire plus tard, Julien ?
- J’aimerais être amoureux de toi, toute ma vie…
- C’est gentil, mais pas très encourageant !
- Si, parce que ma vie, sans toi, serait brève !
- Là, par contre, c’est flatteur !
- Non, c’est flattant. Je peux flatter avec mon esprit, mais aussi avec mes mains…
C’est à ce moment que Julien voulut caresser les jambes de Laure. Celle-ci l’arrêta immédiatement.
- Non, Julien, parce que je t’aime, arrête.
- Puisque tu m’aimes, c’est l’essentiel. Pour combien de temps ?
- Aussi longtemps que tu seras ce lui que tu es aujourd’hui.
- Donc, il ne faudrait pas que j’essaie de changer ?
- Mais si, justement, parce qu’il me semble dans ta nature de changer, et c’est sans doute là, au moins une des raisons pour laquelle je t’aime.
- Ah ! Si tu le penses.
- Tu ne m’as toujours pas répondu. Qu’aimerais-tu faire plus tard ?
- Je crois que j’aimerais m’occuper de marginaux, de rejetés, de handicapés ou de pauvres. Quelque chose dans ce style. Mais toi ?
- Il me plairait d’être infirmière, mais pas dans un hôpital. Plutôt à domicile. On a plus de relations avec les gens !
L’orage menaçait maintenant. Le vent se renforçait. Les nuages gris foncés se substituaient peu à peu au ciel mitigé. Laure se leva, entraînant Julien. Elle l’embrassa fougueusement, puis :
- Il nous faut y aller maintenant. J’ai promis six heures, pas plus. Je t’aime.
- Probablement autant que moi !
- Non. Plus. Alors, on y va, mec !
- Oui.
Ils prirent à nouveau la route. Le temps les obligea, sous sa menace, à s’activer. Quelques gouttes virent. Une pluie passagère les stoppa, trempés, l’un contre l’autre. La ville s’apercevait, plus près et leur mine respective n’embellissait plus. La séparation approchait. Ils durent se quitter à l’entrée de la cité. Unique fut leur baiser.
Laure avait à peine donné quelques coups de pédale qu’elle cria à l’intention de Julien :
- N’oublie pas mon gage !
- Non, je ne l’oublie pas.
Ce fut l’au revoir.

*
* *


Au pavillon, tout était calme. Le vent poussait l’herbe devenue haute. La pluie donnait un ton très noir au toit d’ardoises. Triste, mais c’était joli par simplicité. Laure entrebâilla la grille pour entrer. Elle se dirigea vers le garage où elle déposa sa bicyclette le long du mur. Le long du mur, là était sa place, et surtout pas ailleurs. Elle gravit l’escalier et pénétra dans la cuisine. Sa mère préparait le repas du soir. Six heures sonnèrent à l’horloge.
-Alors, cette balade, c’était bien ?
- Oui, nous nous sommes bien marrés, mais j’ai faim.
- Non, il n’est pas l’heure.
Laure ignora et alla au frigidaire, voir ce qui s’y passait.
- Non, Laure, je viens de te dire non. J’ai horreur que l’on fouille le réfrigérateur. Vous avez dû en faire des kilomètres pour que tu sois affamée autant que cela.
- Oui, un peu, mais Marie-Anne et moi, nous nous étions perdues en pleine campagne. Enfin, on a bien rigolé.
- Je m’en doute. A propos, je l’ai aperçue, Marie-Anne, en début d’après-midi. Elle ne paraissait pas particulièrement satisfaite après le garçon qui la poursuivait. Enfin, j’ai dû me tromper, puisque tu me dis qu’elle était avec toi !
Laure rougit très fortement et s’en alla directement dans sa chambre, vexée. Sa mère avait deviné. Pourtant, elle n’avait rien dit. Se réservait-elle de poser des questions pour plus tard ? Que devrait répondre Laure ? Marie-Anne serait partie fâchée ? Non, impossible puisque Laure venait de dire à sa mère qu’elles s’étaient bien amusées. Marie-Anne avait été aperçue en ville de bonne heure. Laure eut cette réflexion : « Et puis, après tout, ils ne me traîneront pas comme ça longtemps quand même ! ». Dix-huit heures trente retentirent sur la comtoise. Mais la comtoise avait toujours cinq petites minutes d’avance. Pourquoi cinq ? Tout simplement parce que personne n’avait eu le courage jusqu’à présent de la remettre à l’heure. Laure songeait, sans vraiment réfléchir. L’heure du repas arriva. Laure pensa aux plus petits. S’ils vendaient la mèche, le glas sonnerait. Elle ne pouvait deviner que seule sa mère avait rencontré Marie-Anne. A table, on parla peu. Comme d’habitude. Il arrivait que les jeunes laissassent échapper quelques mots sans que reproche fut fait. Quant à Laure, elle, ne parlait uniquement que si on l’interrogeait. Pourquoi ? Elle-même était bien incapable de le savoir. Le saurait-elle jamais ? Ce soir, elle pensait à tout ce qui lui était arrivé. Elle savait, à cet instant précis qu’elle était devenue une vraie jeune femme. Il ne fallait surtout pas le montrer. Sa faim d’ogre permit de passer le temps. Quand la vingtième heure passerait, elle réserverait à fond ses pensées pour Julien.

*
* *

Les poumons pleins d’énergie, Julien était rentré chez lui. Le sourire aux lèvres et l’envie de raconter des bêtises plutôt que de se tracasser. Son père ainsi que sa mère étaient présents. Il s’assit dans le salon, prit un journal. Son père lisant une revue questionna son fils.
- Alors, sympa Rémy, n’est-ce pas ?
- Oui, évidemment, pourquoi ?
- Comme ça. Mais quand même, j’espère qu’elle est mignonne au moins !
- Mais de qui tu parles ?
- De Rémy, voyons…
- Là, je ne te comprends plus du tout, papa.
- Oh ! Je me doute bien que tu préfères la présence de Rémy à… Comment l’appelles-tu déjà ?
- Je te jure que tu te fais des idées…
- Des idées, sans aucun doute, mais des idées justes… n’est-ce pas ?
- Hé bien ! C’est-à-dire que… Euh !
- Tu ne me la chanteras pas à moi, mon gars, alors, son prénom, ça vient..
- Laure, oui, c’est ça Laure… dit Julien très timidement et en rougissant honteusement.
- Ah ! C’est joli. Allez, va chercher ta mère, ça s’arrose. Je vous offre l’apéro.
- Mais je n’en bois jamais
- Tu es un homme, oui ou non, maintenant. C’est ta première ?
- Oui enfin, c’est-à-dire…
- Ce n’est pas la dernière mon grand, tu verras…
- Mais si, quelle idée ?
- Tu te rends compte désormais que la vie est longue.
La façon d’accueillir les événements chez Julien ne correspondait en rien à la manière de chez Laure. Julien, dans son tréfonds, respirait. N’était-ce pas merveilleux de se sentir aussi bien soulagé d’un poids que l’on mesure mal à son âge ?
La révélation d’amour était ainsi faite. Certes, il disparaissait aussi, ce petit secret que l’on cache avec tant de jalousie, le plus longtemps possible et au plus intime de son cœur. Après tout, était-ce plus mal que cela se déroula de cette façon ? Julien avait eu beaucoup de mal à digérer que l’on puisse parler de premier amour comme du suivant. Lui, c’était Laure, point final. Il ne voulait plus en démordre. Tout seul, il jura solennellement qu’au gré de Laure, il ne serait qu’à elle. Laure, sa superbe Laure, offerte à lui dans son cœur, dans son corps, dans son âme. Ah ! Oui, il ne pouvait imaginer autre amour que celui de Laure. Il lui restait un gage à tenir et là n’était pas vraiment son point fort. Pourtant, il se dit que chose promise était comme chose due.








II

L’INSTINCT DE SURVIE

« n’avoir aucun but dans la vie,
c’est comme attendre
la mort avec la peur de la vie ! »

Ce matin-là était tout ensoleillé. La journée promettait d’être belle en ce mois de mai. Journée calme, sereine, à l’odeur de chaleur qui fait vibrer les sens et la corde de la bonne humeur. Laure arriva très en avance. Elle patientai à l’entrée, avec quelques camarades de cours comme elle, arrivés avant l’heure. Elle tenait d’une poigne ferme son sac contenant les affaires de son cours. De temps à autre, elle scrutait l’horizon, dans la direction où Julien arrivait normalement. Les minutes n’en finissaient plus d’être longues. Julien ne s’annonçait toujours pas. Il était maintenant huit heures moins le quart, et toujours pas de trace de lui.
Julien, le spécialiste de la dernière minute, ne pouvait pas faillir à sa réputation. Pourtant, dans la tête de Laure, quelque chose de grave se passait. Pourquoi Julien ne se pressait-il pas ? Par instants, Laure se mordait la lèvre inférieure. Laure était bouleversée. Son père ? Sa mère ? Les deux réunis ? Rupture avec Julien ? Quel mystère s’installait qui empêchait Laure de répondre à ses camarades lui parlant de la journée de cours ?
- Alors, ça vient la réponse, oui ?
- Comment ?
- Cela fait un quart d’heure que je te demande, Laure, si tu crois que la prof de gymnastique marche avec le prof de techno, questionna une copine ?
- Je ne sais pas, et je n’en ai rien à foutre.
Enfin, Julien arriva tranquillement. Laure se précipita à sa rencontre. Cinq minutes seulement leur restaient avant la sonnerie.
- Bonjour Laure, ça va ma bichette, dit-il en l’embrassant.
- Vite, Julien, j’ai quelque chose d’urgent à te dire…
- Mais qu’est-ce qui t’arrive, Laure, il n’y a pas le feu…
- Viens, je te dis, c’est grave, très grave !
- Grave, quoi… répondit Julien interloqué ?
Laure entraîna précipitamment Julien dans un coin retiré de la cour, puis éclata en énormes sanglots. Plus un mot ne pouvant sortir de sa bouche. Julien pâlit.
- Hé bien ! Laure, dis quelque chose ?
- Je ne peux pas.
- Mais bon sang… Ce sont tes parents ?
- Non !
- Le proviseur ?
- Non.
Julien posait des questions, imaginant tout et rien. Laure redoublait dans ses sanglots. Julien finit par se fâcher lorsque la sonnerie retentit.
- Es-tu cinglée, si tu ne sais pas ce que tu as, comment veux-tu que je le devine. Et puis merde, merde, merde. C’est sonné, moi j’y vais.
A peine avait-il fait deux pas que Laure le rattrapa, l’obligeant à se retourner et à le fixer dans ses yeux rougis par les larmes.
- Je suis enceinte !
Laure courut, d’un seul coup, laissant Julien, net, sur place.
Julien, qui s’était emporté juste avant, changea soudain de fond en comble. Son visage se transforma. Les paupières tombées, le front plissé, très plissé. Sa peau blêmissait. Il avançait, le regard ailleurs. Ses pieds traînaient sur l’asphalte ensoleillé. Un vagabond eut eu une meilleure attitude et, qui sait, une toute autre réaction. Sans aucun doute. Impossible de déceler quelque réaction que ce fut en voyant Julien. Simplement, il se dirigeait vers ses cours. Il serait en retard.
Laure, ayant couru après avoir révélé à Julien l’état dans lequel elle se trouvait, avait, quant à elle, rejoint ses camarades de cours. Elle s’était nichée au fond de la classe, là, à l’endroit où personne ne pourrait l’apercevoir. Elle avait plongé sa tête dans un livre, se retenant par ses deux mains, posées à plat sur ses joues, les coudes faisant le reste. Ainsi, personne n’entrevoyait ses deux petits yeux mouillés. La collègue de classe qui vint s’asseoir près de Laure, ne remarqua pas, de prime abord, la triste physionomie de Laure. Ce n’est qu’après que le cours fut commencé que Claire questionna Laure, très doucement, afin de ne pas l’irriter, et surtout afin de ne pas se faire entendre.
- Laure, tu pleures ?
- Non.
- Mais si, je vois bien que tu pleures. D’abord, tu as les yeux rouges. Qu’est-ce que tu as ?
- Rien. Je n’ai rien.
- C’est Julien qui t’as larguée ?
- Fous-moi la paix. Merde.
Claire n’insista pas, mais n’apprécia pas sa réponse. Un léger coup de pied à la voisine du devant, un signe de la tête, et en quelques minutes, la classe entière s’était retournée. Les commentaires allaient bon train : « Son mec l’a quittée, je te dis. Mais c’était prévisible. C’est un salaud ce con ! » ; « Je l’ai entendue dire à l’autre, tu n’es qu’un imbécile, et puis tu m’emmerdes, de toute façon, je ne t’aime plus et je ne veux plus que tu m’emmerdes ! » ; « C’est lui qui l’a larguée, c’est bien fait pour sa gueule, elle est trop bêcheuse » ; « Tu aurais vu sa tête, quand il lui a dit : tu es cinglée, merde, merde, merde, trois fois et qu’il est parti » ; « Je ne sais pas bien, mais je trouve cela bizarre de Laure, parce que Julien, il se payait une drôle de mine quand ils se sont quittés. Si cela se trouve… Hé bien, elle va être grosse ! ».
On aimait Laure ou on ne l’aimait pas. En cela, tout ce qui était dit l’avantageait ou pas ; Fallait-il inventer ? Qu’à cela ne tienne, même une parcelle de vérité brodée servait.
Tout cela est bien prémonitoire de la vie. L’ambiance infecte peut régner dans un cours autant que dans une société. Parfois, il en est pire.
Durant ce même laps de temps, il n’était pas question de dire que cela se soit bien déroulé pour Julien. Tout au contraire. Alors que lui traînait ses godilles pour venir à son cours, ses camarades de classe, eux, étaient déjà installés. Julien entra, sans frapper. Il se dirigea vers sa place. Sa professeur l’interrogea :
- Alors Julien, panne d’oreiller ? Ce n’est pas méchant, mais vous pourriez au moins dire bonjour, non ?
Julien avait entendu, clairement, mais ne se retournait même pas. Il regagnait sa place.
- Julien, dites donc à vos camarades où nous en sommes arrivés, cela pourra peut-être vous mettre de bonne humeur !
Julien s’assit. Il prit le premier livre qu’il trouva, celui de maths, le posa sur sa table, l’ouvrit, puis mit son coude droit sur l’ouvrage, laissant reposer sa tête, par le menton, sur son poing fermé. Cette attitude ne plut pas du tout à sa professeur d’anglais qui, tout en venant vers lui, fustigea :
- Je vous parle Julien. First, you must have a correct attitude and, in a second time, why don’t you answer me ?
Le professeur balaya nerveusement le coude de Julien. Celui-ci entra dans une terrible colère :
- Non, mais ça va pas. Je ne vous emmerde pas, moi. Alors soyez correcte et faites-en autant !
- Soyez poli !
- Que croyez-vous que je pense de vos cours ? De la merde !
- Je préfère ignorer ce que vous avez dans le boudin. Nous en reparlerons à la fin du cours, soyez-en tout à fait persuadé. Now, you can sleep if you want, but don’t disturb the others ! You will come see me at the end of this course. Be sure that you’ll give me some excuse.
La colère de la professeur l’avait emporté et elle n’avait même pas pu s’apercevoir qu’elle venait de jouer à fond son vrai cours de langues depuis des années.
Julien posa à nouveau ses deux bras sur la table, baissa sa tête dans la position du dormeur.
Tout se tournait et se retournait. Il lui semblait que sa tête ressemblait à une table de ping-pong dont les questions se répondaient à elles-mêmes par d’autres questions. Cela remuait à l’intérieur. Oh ! Oui, comme cela bougeait. « Bon dieu, ce n’est pas possible, elle doit se tromper. Peut-être n’est-ce pas moi ? Pourtant, je sais ce que je fais, je l’ai dépucelée. Merde et merde. Mais que vais-je faire d’un mioche. Je n’en ai strictement rien à foutre. Un gamin, ça doit toujours avoir faim ? Oui ! Et qui va nourrir tout ce monde-là. Laure, oui, Laure que va-t-elle devenir ? Je l’aime, mais peut-être pas à ce point-là ? Non. Et puis si peut-être ? Tout cela pour une connerie de balade à vélo. C’est pas possible, c’est dingue. A propos, elle ne m’a pas précisé s’il était de moi. Enfin, si elle me le dit à moi, il y a des chances pour qu’il ne soit pas d’un autre. Oui, évidemment, sinon elle ne m’en parlerait même pas. Et puis, elle m’aurait largué depuis longtemps déjà. Ne serait-ce pas une blague ? Rien que pour voir ma réaction ? Non, elle pleurait ! On ne blague pas avec ça, c’est trop grave. Un retard de règles, cela doit arriver quand même ? Que va-t-on devenir tous les deux… Tous les trois… Obligés de bosser. Et ses parents qui sont cons comme des manches à balai. Aille, aille, aille, ça va chier. Et moi, que devrais-je raconter aux miens ? Cela va chier aussi. Et l’autre imbécile de prof d’anglais qui m’emmerde comme pas deux. Quand je pense qu’il faudrait que je lui fasse des excuses… Et pourquoi pas un gosse, pendant qu’on y est ? C’est le moment. Et puis non, elle est trop moche. Moi, je voulais flirter. Si elle ne s’était pas laissée faire non plus… C’est de sa faute si elle est belle, pas la mienne. Faut dire qu’à poil, elle est terrible ! Mais ce n’est pas une raison. Et la pilule ? Va falloir se marier. Non. Rien n’oblige. Je suis malade. J’ai envie de dégueuler ».
Effectivement, Julien avait énormément pâli. Le choc avait été suffisamment brutal pour que Julien se mît dans cet état second. Il serait maintenant nécessaire qu’il réagisse, vite et bien. A dix-huit ans, là n’est pas l’évidence. L’amour, oui, mais pas n’importe lequel. Les événements le dépassaient. Pourtant, au fond de son cœur, petit à petit, s’éclaircissait sa réaction. Sa tête, son cerveau ne résonnaient plus, à présent que du doux prénom de Laure. Sa concentration et sa motivation soudaines l’imaginaient fatiguée, tirée par un gros ventre, les mains posées sur les reins, près du moment d’accoucher. Son émotion devint même si violente qu’il finit par découvrir, caché dans un petit coin de son cœur, un véritable et sincère amour pour Laure qu’il ne soupçonnait pas lui-même. A cet instant, il se parlait de « sa » Laure.
Laure était toujours plongée dans son livre. Son cours de français touchait à sa fin. L’heure passée lui avait semblé une éternité. Laure avait, tout comme Julien, médité. Sa réflexion, cependant, avait été loin d’être la même. Un petit bout de ridicule avait pris corps en elle. La vie prenait de l’importance. Une vie qui n’est plus un passe-temps, plus un objet-vie. Une vie dont on entrevoit toujours la fin mais dont on n’imagine pas toujours bien le début. Cette vie, cet amour de la réalisation d’être. Laure réagissait maintenant et commençait à le bien comprendre. Ce matin, dans son lit, quand elle avait posé délicatement ses mains sur son ventre et qu’elle avait pensé : « Pourquoi tu es là. Je ne t’ai pas désiré, mais tu es là. Que ferais-tu à ma place ? Veux-tu vivre ? Tu sais, la vie est bête et moche. Si je te donne ta chance à toi, ce sera aux dépens de la mienne. Je ne t’aime pas encore parce que je ne réalise pas bien que tu es en moi. Tu sais, je ne sais pas vraiment bien ce qui se passe entre toi et moi. Désormais, je vais m’inquiéter pour toi. Et puis, je ne connais pas encore la réaction de ton papa que j’aime tant. Peut-être nous rejettera-t-il, tous les deux. Ô, toi qui vis en moi, je t’en supplie, fais qu’il m’aime encore et plus encore. S’il me quitte, je crois que je nous suiciderais. Je l’aime autant que toi. Il faut absolument que nous t’aimions à deux. Je ne veux pas qu’on nous laisse tous seuls. Il n’a pas le droit de faire cela. »
Laure pleurait doucement. Puis elle s’était forcée à ne plus pleurer afin que cela ne se puisse pas trop constater et que ses parents n’aient aucune question à lui poser. Laure n’avait pas entendu la sonnerie qui avait annoncé la fin. Ses camarades de classe avaient en quasi-totalité quitté la classe pour se diriger vers une autre salle de cours. Laure gardait sa position assise, songeuse. Le professeur de français s’approcha de Laure, prit une chaise, la première qui se trouvait à portée de mains et s’assit en vis-à-vis de Laure :
- Hé bien ! Laure, visiblement, cela ne tourne pas ainsi que tu le souhaiterais ?
- Si, si, ça va, monsieur, répondit Laure, sortie brutalement de sa rêverie.
- Non, Laure. Tu ne saurais me répéter un seul mot du cours qui vient de se terminer.
- Non.
La réponse était nette, sèche, sans détour.
- Laure, tu sais, ne crois pas que je t’engueule. Est-ce par un quelconque pressentiment ou parce que j’ai le sentiment de te connaître ? Je ne sais pas Laure. Tu es ma meilleure élève, je te l’affirme et je devine que tu as quelque chose sur l’estomac. Me trompé-je ?
- … ! ! !
- Parfois, l’utilité de se soulager s’impose. Si tu le veux, tu peux me dire d’une façon partielle ou totale ce qui te gênes. Je ne te le demande cependant pas. D’abord, je suis persuadé que cela ne me regarde en aucune manière, ensuite, j’ai le vouloir que tu ne portes plus cette drôle de gueule qui te sieds si mal…
- Je…
Laure s’apprêtait à lâcher le mot fatal au professeur. Au tout dernier moment, elle se retint et pleura à nouveau, plongeant la tête dans ses mains.
- Laure, par supplication, ne te mets pas dans des états pareils. Puis-je te donner un coup de main à passer un moment difficile ? Je le ferais de très bon cœur . Tiens ! Je te propose une solution : si tu n’as envie que je sache ce qui t’ennuie ou si tu ne veux pas me le dire comme cela, de but en blanc, en face, bref si cela te semble trop dur, tu me l’écris sur un morceau de papier. Je te donne ma parole que tout cela restera coincé dans ma tête jusqu’à ce que tu m’autorises à en rigoler fort et haut ! C’est ma parole. Dis, Laure, tu crois en ma parole ?
- Oui, bien sûr, j’ai confiance, mais c’est tellement spécial ce que je devrais annoncer… Je ne peux pas.
- Essaie… !
- …
C’est un chagrin d’amour, n’est-ce pas ?
Le professeur semblait sûr de lui en prononçant ces derniers mots. Evidemment, il n’eut pas été malin celui qui, enseignant, n’aurait pas deviné le mal de ses adolescents. Oui, c’est vrai, certains réagissent bien, d’autres moins. Probablement était-ce le cas de Laure. La réponse de Laure le laissa interloqué :
- Non.
-Non ? Je ne comprends pas très bien !
Laure arracha une feuille de l’un des ses cahiers L’enseignant comprit qu’elle allait écrire. Il se retira à son bureau dans le but de laisser Laure agir paisiblement.
Laure écrivit, effectivement. Elle se ravisa et bouchonna le morceau de papier. Elle s’apprêtait à le jeter. Elle rangea calmement ses affaires, se leva, redéploya le papier et, se dirigeant vers la sortie, tendit, avant de s’enfuir ; l’aveu au professeur. Celui-ci déchiffra le message et resta littéralement hébété lorsqu’il lut ces quelques mots : «Je suis enceinte ! ». Sans même s’en apercevoir, une interjection s’échappa de sa bouche :
- Oh ! Merde. Laure ?
A cet instant seulement, il comprit l’état dans lequel se trouvait Laure. Assurément, pour moins que cela, il eut accepté son attitude. Sa situation, eu égard à Laure. Sa parole était donnée. Pas question de revenir en arrière. Au su de ses dires, il eut été préférable de faire conseiller Laure par d’autres personnes plus qualifiées. Laure se paumerait. Moralement, elle devrait être soutenue, c’était très important. Et puis, il fallait hélas songer à ce que ce genre de situation engendre. Impossible. Pas Laure. Le professeur s’exigerait désormais une obligation morale.
Au même instant, Julien réglait ses comptes avec sa professeur d’anglais. Elle l’avait interpellé juste avant la sortie du cours, tandis que celui-ci s’en allait, se moquant bien du reste.
- Je vous écoute, Julien. Vous ne croyez tout de même pas que je vais vous laisser faire tout…
Julien ne lui laissa pas le temps de terminer sa phrase :
- Je vais vous dire : vous m’emmerdez avec toutes vos conneries…
- Il suffit…
- Vous ne possédez pas pour deux sous de jugeote…
- Taisez-vous…
- Et de plus, comme la chance ne vous sourit pas, vous êtes moche comme un poux…
- Mal poli !…
-… Cela vous suffit-il comme explication. Maintenant, je m’en vais. « See you later ! ».
Julien partit, sans autre commentaire. Il n’était pas bien sûr, dans son assiette. Il avait dit en quelques mots ce qu’il pensait depuis longtemps. L’air s’électrifiait.
- Pas plus que Laure, Julien n’avait travaillé de la matinée. Chacun dans son cours. La discrétion n’avait pas été leur principal souci et loin s’en faut, ils n’étaient pas passés inaperçus. L’avenir à court terme s’annonçait mal pour eux. Midi arriva enfin. Julien quitta son cours en courant dès que la sonnerie eut tinté, avant même que le professeur eut pu dire quoi que ce fut. Il se dirigea aussitôt vers la grille d’entrée du collège afin de ne pas manquer la sortie de Laure. Il tenait absolument à la voir, lui parler, lui demander, tout simplement. Il fut le tout premier à la grille. Peu à peu, les autres sortirent. Laure ne se présentait toujours pas. D’autres encore sortirent. Pas de Laure. Julien s’inquiétait. Il se décida à prendre le chemin que Laure emprunterait probablement. Il prêtait beaucoup d’attention à ce que Laure ne le croisât pas sans qu’il la put apercevoir. En fait, il n’avança que d’une vingtaine de mètres et aperçut sa tendre compagne un peu plus loin…
Laure, voyant Julien, stoppa net. Julien lui-même s’était immobilisé. Quelques secondes s’écoulèrent. Julien jeta son cartable et fonça vers Laure qui ne bougeait plus. Laure donnait plus l’impression d’une coupable que l’on a prise sur le fait que d’une jeune demoiselle rejointe par son amoureux. Julien, d’aborde, ne prononça pas un mot. Il serra très fort Laure contre lui. Puis, après ces quelques instants d’étreinte :
- Il ne faut pas que je te serre trop fort, car je risque de te faire mal à toi et à…
- Tu m’en veux, Julien ?
- Non. Et puis, je crois plutôt que c’est toi qui pourrait m’en vouloir. Je ne savais pas, tu sais. Comment aurais-je pu deviner ce que l’avenir me réserverait quand j’ai fait l’amour avec toi. Je n’ai pas réfléchi. Qu’allons-nous faire, Laure ?
- Je ne sais pas. Sans doute vas-tu me laisser tomber ?
- Non, mais ça ne va pas ? Je ne suis pas un salaud. A moins que ce ne soit toi qui veuille me larguer.
- Oh ! Non, Julien. Pas tout de suite !
- Ah ! Bon ! Après alors ?
- Arrête de jouer sur les mots. Laisse-moi. Lâche-moi. Please, let me alone ! Tu ne crois pas que je suis assez ennuyée comme ça ?
- Tu as raison, Laure, excuse-moi ? Mais il faut bien nous rendre à l’évidence : nous sommes dans de sales draps.
- J’ai peur Julien !
- De quoi, Laure ?
- De tout le monde et de tout ce qui va m’arriver…
- Les autres auront à se faire une idée. ¨Point final.
- Tu parles bien, toi. Mais ce n’est pas toi qui…
- … Mais Laure, nous l’avons fait à deux… Et puis, peut-être t’es-tu trompée.
- Non. Julien, je suis certaine de moi. Tu veux que j’avorte ?
- Quoi ?
- Que je le fasse sauter ?
- Mais voyons, c’est une solution que je n’avais même pas envisagée. C’est toi qui en parle ?
- Menteur ?
- Je te jure que cela n’a même pas effleuré mon esprit. J’ai seulement essayé de penser à ce que nous allions devoir faire ensemble pour vivre avec… Mais sans doute, toi, préférerais-tu avorter ?
- Mas je n’en sais rien moi ! C’est toi qui devrais savoir, tout de même… !
- Je ne t’ai jamais demandé ni même suggéré l’avortement. Je refuse que tu aies mal, c’est trop dangereux. Ce môme, il est fait, il est là et c’est bien à deux qu’il fut engendré, donc ce n’est pas que le tien. C’est aussi le mien, à moins qu’il ne soit pas de moi.
- Elle va aller loin comme ça ta connerie ? Et puis, arrêtes. Cela se voit que ce n’est pas toi qui l’a là, coincé dans le ventre…
- Ne te fâches pas. Nous sommes ridicules tous les deux. Il te revient de prendre la décision. Car, ainsi que tu le dis, c’est toi que le portes, pas moi…
- Excuse-moi, Julien. Je suis paumée. Je ne sais plus. J’en ai marre.
- L’as-tu déjà dit à quelqu’un ?
- Non, seulement à toi… Si, je l’ai dit également au professeur de français. Je lui ai parce que je pense qu’il comprend bien les choses.
- Tu n’aurais pas dû, ce n’est qu’un prof. Il va te saquer.
- Non. J’en suis sûre.
- Et tes parents ?
- J’ai la trouille. S’ils l’apprennent, ils me mettent à la porte. J’ai peur Julien. J’ai peur.
- Non, ma puce, n’aies pas peur. A nous deux, nous leur en mettrons plein la vue à ces cons. Laure, tu sais, je t’aimais avant… mais maintenant, je t’aime vraiment.
- Oui, Julien, ne me laisse pas. Ce n’est pas le moment. Je pourrais faire n’importe quoi si je me retrouvais toute seule…
- Ne dis pas de bêtises. Je suis là et je reste près de toi.
Laure et Julien avançaient, main dans la main vers la sortie. Durant quelques instants, le couple venait d’être celui de l’angoisse et de l’amour-avenir. La maturité les avait pris de plein fouet. Même si leur conversation avait été donnée dans n’importe quel sens et mal réfléchie, elle avait existé, et là était l’essentiel. Julien eut alors une idée plutôt saugrenue :
- Laure, cet après-midi, nous irons nous balader au lieu d’aller en cours. Ainsi, nous pourrons réfléchir ensemble, très calmement et nous poser la question de ce que nous aurons à faire. Tu veux bien ?
- Mais nous nous ferons attraper !
- Laure, il nous faut réaliser. Je crois que les études, désormais, nous pouvons faire une croix dessus.
- …
A cet après-midi. Rendez-vous à l’entrée ?
- Oui, d’accord.
Laure et Julien se quittèrent sur un petit baiser. A cet instant et sans qu’ils l’aient aperçu, le professeur de français de Laure, passait, pas très loin d’eux, scrutant discrètement, sans vouloir vraiment regarder, les deux jeunes.
Laure arriva chez elle avec du retard. A peine fut-elle dans la cuisine que sa mère lui fit un signe afin qu’elle la suivit dans sa chambre. Laure s’exécuta.
- Ma pauvre petite Laure, que t’arrive-t-il ?
- Mais quoi donc ? feignit Laure.
- Ne me prends pas pour plus sotte que je ne suis, ou alors, rêves tout bas la nuit. Estime-toi heureuse que ce soit moi et pas ton père qui ait entendu. Réponds-moi, Laure, dis-moi que ce n’es pas vrai. Non. Ce n’est pas possible.
- Mais enfin, vas-tu me dire de quoi tu parles maman ? Je ne comprends rien à ce que tu me racontes !
- Je vais te dire, moi, ce que tu rêves tout haut la nuit : « Julien, Julien, Julien, enceinte, pas exprès, enceinte, etc. » Alors, je t’en supplies…
Laure rougit et fut bien obligée de s’avouer vaincue.
- Oui, maman. Je suis enceinte !
- J’espère que tu te rends compte de la situation inextricable dans laquelle tu t’es mise. Es-tu sûre, au moins d’être enceinte ?
- Oui, certaine !
- Mais pourquoi ? Comment ? J’aurais préféré que tu me demandes de t’acheter la pilule, bon sang !
- …
- Te voilà fraîche… Il va te falloir avorter…
- Oh ! Non, pas ça…
- Mais tu n’as pas le choix ma petite fille. Tu ne peux pas élever un enfant. Tu n’as même pas dix-huit ans. Bon, ton père va s’impatienter. Rassure-toi, je ne lui ai pas encore dit.
- Tu vas lui dire ?
- Bien sûr. Que veux-tu que je fasse d’autre.
- Tu ne devrais pas. J’ai peur.
- Dis donc, tu n’as pas eu peur de te faire mettre enceinte.. Alors, il est trop tard. Et puis, il me semble normal que ton père soit au courant. C’est ton père, non ? Comment réagira-t-il, ça c’est une autre affaire. Bien, maintenant, viens manger. Je ne le lui dirais que cet après-midi.
Le déjeuner fut plus que triste pour Laure qui ne put avaler quoi que ce soit. Elle se contentait juste de se retenir pour ne pas éclater en sanglots. Son père apprendrait. D’avance, elle savait qu’elle se ferait traiter de tous les noms possibles et imaginables. Peut-être même, se ferait-elle mettre à la porte. La catastrophe était imminente. Laure se leva de table et alla dans sa chambre. Son père n’aurait admis que l’un d’entre eux se leva de table. Il fut trop surpris pour avoir le temps de prononcer un mot. Laure était pressée de rejoindre Julien pour lui annoncer le risque qu’elle encourait. Elle quitta la maison très en avance par rapport à l’habitude, les yeux rougis, le visage défiguré. Au travers des rues empruntées, elle arriva à l’entrée du collège. A sa grande surprise, Julien était déjà là. Pour une fois, lui était en avance.
- Laure, tu as pleuré ?
- Mes parents sont au courant !
- Que t’ont-ils dit ? Comment le savent-ils ? Est-ce toi que le leur a dit ?
- Il n’y a que ma mère qui soit pour l’instant au courant. Elle m’a entendue rêver tout haut cette nuit. Elle va le dire à mon père tantôt. J’en ai marre Julien. J’ai envie de me suicider.
- Arrête de dire n’importe quoi Laure. Viens avec moi. Tu as sérieusement besoin que l’on te remonte le moral. Je ne veux pas que tu restes comme cela. Viens te balader au-dehors de la ville. Nous parlerons de tout cela. Ne t’inquiètes pas, je n’ai pas du tout l’intention de te laisser tomber.
- Julien, non, ne me laisse pas tomber, ce n’est pas le moment. Ils vont sans doute me mettre à la porte de la maison. Je vais me retrouver seule sans rien ni personne. Si toi aussi tu m’abandonnes, que vais-je devenir ?
- Arrête, Laure, arrête. Tu me dépasses dans ce que tu dis. C’est grave ce qui nous arrive, mais il y a toujours quelque chose à faire, et nous le ferons.
- Qui ?
- Si tu es vraiment mise à la porte de chez toi, comme tu le crains, nous irons habiter tous les deux ensemble, quelque part. Je m’en irai également de chez moi. Veux-tu ?
- Je ne sais pas, dit Laure en essuyant ses larmes.
- Viens, partons faire un tour, cela fera beaucoup de bien à toi et aussi au gamin qui pousse, là dans ton ventre.
Tout en prononçant ces mots, Julien avait porté sa main, à plat sur le ventre de Laure. Laure mit les deux siennes par-dessus sa main, puis, relevant la tête, elle sourit. Julien l’embrassa tendrement, et, du revers de la main droite, lui caressa le visage. Il passa son bras autour du cou de Laure et l’invita à marcher en sa compagnie.
Ils descendaient la rue, quittant le lycée. Les autres, les studieux, ne tarderaient pas à arriver. L’heure, la sonnette, les profs et tout le saint frusquin les appelleraient à passer une journée douce et calme, enfermés entre quatre murs. Eh ! Oui ! Ils en apprendraient des tas de choses sur la vie, passée et à venir.
Laure et Julien, quant à eux, continuaient leur sortie, au vu et au su de tous. Ils s’en moquaient bien et eussent été prêts à leur répondre. De toutes façons, cela ne risquait pas d’arriver. Les gens d’aujourd’hui commentent, certes, mais après-coup, jamais directement ni franchement. Cela ne les regarde pas disent-ils pour se dédouaner. Les deux amoureux, enlacés, se dirigeaient toujours vers l’une des issues de la ville. Ils allaient vers la campagne. Dans leur malheur, ils avaient tout de même un peu de chance, puisque les nuages qui assombrissaient auparavant le sol disparaissaient peu à peu, soufflés par un léger vent qui faisait du bien. Le soleil réapparu semblait leur dire « Allez-y, même si vous êtes tristes, je suis là, je vous couvre de mon large sourire et je vous réchaufferais le cœur de mes bras de lumière ! »
Les seuls témoins de leurs confidences, imitant leurs moindres gestes seraient muets éternellement car une ombre parle comme vous sans jamais rien dire.
Tout au long de la grande rue qu’ils empruntaient, couraient les uns, s’affairaient les autres, vrombissaient les moteurs de voiture. Des dingues, des inconscients. Inconscients pour eux-mêmes, heureusement, c’est tout de même moins grave. Depuis quelques instants, Laure et Julien ne parlaient plus. Ils marchaient, l’un à côté de l’autre. Laure tentait d’imaginer la façon dont elle serait reçue par son père, lorsqu’elle reviendrait chez elle. Elle se prit à imaginer : « Il est capable de me cogner, ce con ! ». Laure était mal vue. Disons la moins bien vue de sa famille. Mais le sentiment était réciproque et probablement justifié. Laure n’avait jamais su pourquoi. En tout état de cause, rien ne pouvait donner de raison pour la traiter ainsi à la façon des agissements de son père. « Après tout, pensait-elle, mon père y est un peu pour quelque chose si je suis aujourd’hui dans cet état. » Laure se rappela de ce jour, où, rentrant de ses cours, en fin d’année passée, son père, dans tous ses états, lui avait lancé cette réflexion sur un ton méchant : « Et, toi, là, faudra encore que tu nous emmerdes longtemps avec ton école, il y en a marre de payer pour toi. » Laure se rappelle trop bien. Comment oublier cette rage méchante. Laure se posait la question de savoir si son père n’avait pas un dérangement quelconque dans la tête. Non ! Elle ne comprenait pas bien ses attitudes. D’autant moins que ses deux frères et deux sœurs n’étaient pas ou ne semblaient pas subir le même régime. Laure s’apercevait qu’elle se rendait triste toute seule. Elle préféra penser à Julien et à son comportement. Jusqu’à quel point Julien disait la vérité quand il annonçait qu’il ne la laisserait pas tomber. Après tout, il pouvait très bien nier l’évidence et se déresponsabiliser de ce qui advenait. Ce serait atroce. Laure savait pertinemment qu’elle ne tiendrait pas le coup sans que quelqu’un l’aide. Elle se souvint soudainement des paroles de sa mère, le midi : « Il faut que tu avortes, maintenant ! » Avait-elle raison ? Oui ? Non ? Le doute s’installait. Julien semblait opter contre l’avortement. Qui avait tort ? Tout s’embrouillait dans sa tête. Au fond, qui devait décider sinon elle ? Elle portait cet enfant, toute seule et sans personne d’autre. Maintenant, elle essayait de s’imaginer, si vraiment ils devaient vivre ensemble, avec un enfant, comment Julien se comporterait. Vivre d’amour et d’eau fraîche, c’est bien beau, mais ce n’est pas évident. Quand en plus il y a un enfant à se trimballer, l’aventure prend une tournure autrement différente.
Julien se trouverait dans l’obligation de travailler tout seul, tout du moins au début, donc d’abandonner sa future carrière de bienfaiteur des marginaux. C’était un sacrifice dont Laure se sentait responsable.
Elle tourna doucement la tête vers Julie, qui marchait toujours à ses côtés et se contenta de le regarder. Il marchait droit, l’air très préoccupé et même soucieux. Laure ne voulut pas le déranger dans ses pensées. Sans même s’en rendre compte, sa main s’était jointe à celle de Julien. L’instinct l’avait faite agir. Mais peut-être était-ce Julien qui lui avait ris sa main ? Non ! En fait, cela avait peu d’importance.
Ils arrivaient au bout de la ville. Julien méditait toujours. Laure avait cogité un bon laps de temps. Julien aussi. A chaque instant qui passait, il prenait un peu plus conscience de ce qui lui arrivait. Certes, ce serait bien autre chose que de faire des gouzis-gouzis aux mômes des autres gens dont on se fout éperdument. Il se disait en lui-même que c’était pas très sérieux et même plutôt inconscient d’avoir fait un enfant à Laure. Sincèrement et honnêtement, il s’avouait que ce jour-là, il avait été dépassé par les événements. Bref, il s’agissait d’un accident. Pourquoi n’avait-il pas prêté attention. Il s’en voulait terriblement. Il brisait ainsi toute la vie future de Laure. Son avenir s’arrêtait là, aujourd’hui ; plus de soins infirmiers envisageables, plus d’études, plus de tout ce qu’une jeune fille a le droit de souhaiter pour elle-même. Elle passerait sa jeunesse à l’éducation d’un enfant qu’elle n’a pas désiré. Pour lui aussi, bien sûr, le drame s’implantait, mais vraiment, son tracas n’allait pas sur sa propre personne. Il se prit à penser qu’au fond, en pure vérité, l’école l’ennuyait de plus en plus. Autre question : comment doit-on accueillir un enfant, surtout quand il n’a pas été souhaité ? Où en était donc Laure avec cette idée d’avortement. Assurément, pour Julien, il s’agissait de la plus médiocre idée que l’on puisse imaginer. Il se rendait compte maintenant que seule une femme enceinte avait le droit en dernier recours de décider de l’avenir de son corps. Cependant, en cela, il ne voulait voir que le fait qui oblige chacun à prendre ses responsabilités. En tout état de cause, les événements qui arrivaient à la suite d’une décision, bonne ou mauvaise, engageaient en totalité la personne qui les avaient provoqués. Fuir, relevait purement et simplement d’un manque de courage.
Toutes ces réflexions de Julien lui appartenaient, bien sûr, mais elles étaient aussi le résultat de toute une éducation qu’on lui avait inculquée, semi-libérale mais responsable.
Julien continuait d’avancer lorsqu’il se sentit stoppé net pas une main qui le retenait. A son tour, il s’aperçut que sa main et celle de Laure étaient jointes.
- Attention, Julien, tu es dans les nues. Tu allais traverser alors qu’une voiture arrive !
- Excuse-moi, Laure, je réfléchissais. Attends-moi, je vais acheter des cigarettes, annonça Julien en apercevant un bureau de tabac de l’autre côté de la rue.
- Tu fumes beaucoup ?
- Non, presque jamais, mais là, j’en ai besoin pour me calmer les nerfs !
- Pourquoi ? Qu’as-tu ?
- Viens avec moi, je t’expliquerai après…
Ils prirent à nouveau la route qu’ils avaient un moment délaissée et se dirigèrent droit devant eux. La ville les quittait, la campagne les accueillait. Cette fameuse route, qu’ils avaient prise le jour de leur balade, déroulait encore une fois son long tapis gris.

*
* *

La mère de Laure, chez elle, s’apprêtait à annoncer la nouvelle à son mari. Claire Mauttier ne se sentait pas spécialement heureuse de se faire l’annonciatrice des mauvaises nouvelles de sa fille. Son mari était installé au salon, lisant le journal. S’armant de courage, elle quitta sa cuisine et débita brusquement :
- Euh ! Ta fille a un problème…
- Comment cela ma fille ?
- Laure, bien sûr !
- Qu’est-ce qu’elle a encore fait celle-là, dit-il sur un ton rageur !
Le ton pris par monsieur Mauttier ne plus pas du tout à Claire qui s’énerva également :
- Alors maintenant, ça suffit. Tu n’as jamais pu la sentir. Ce n’est tout de même pas de sa faute ce qui est arrivé il y a dix-huit ans. Tu aurais dû oublier, ne serait-ce que vis-à-vis d’elle…
- Oui ! Oui. Alors ça vient : Quelle connerie a-t-elle encore réussi à faire ?
- Elle est enceinte…
- Quoi ? Enceinte ! Parce que maintenant elle fait la pute. Mais c’est pas vrai, c’est pas possible. Mais qu’ai-je fait au bon dieu…
- Rien, justement. Tu ne lui as rien fait. Il va falloir te rendre à l’évidence, mon vieux !
- Alors ma fille est une pute, et il faudrait que je la boucle ? Non, mais ! Sans blague ?
- Je la comprends, la pauvre, avec la vie que tu lui mènes depuis qu’elle est née !
- Peu importe. C’est chez moi qu’elle vit. D’ailleurs elle n’y est plus pour longtemps. Elle va vider les lieux. De toute façon, elle va être majeure, alors qu’elle aille rejoindre son proxénète. C’est tout. Point final. Je ne veux plus en entendre parler.
- Je voudrais bien voir cela de près, dit Claire Mauttier, se rebiffant.
- C’est tout vu. Je crois que tu ne devrais pas en dire plus. Je te sais vraiment mal placé, n’est-ce pas. Je ne reviendrais pas sur ma décision…
Il n'avait pas pu finir sa phrase. Madame Mauttier avait jeté son tablier à terre, pris son imperméable et quitté la maison en claquant la porte. Monsieur Mauttier, bien qu'un peu surpris, était resté impassible, presque heureux. Claire Mauttier se dirigeait vers le collège de Laure, à pas fermes et décidés. Elle entra dans l'immense cour et, apercevant une personne dans l'une des entrées, lui demanda où s'adresser pour qu'on lui permette de voir sa fille. La concierge la dirigea vers les bureaux administratifs, à l'étage supérieur.
Frappant à la première porte qu'elle rencontra, elle se trouva en présence d'une secrétaire. Celle-ci, l'ayant faite asseoir, consulta dans un bureau qui se trouvait à côté du sien et revint avec un homme qui s'adressa directement à Claire.
- Bonjour madame, je suis le proviseur de ce lycée. Vous avez un problème ?
- Bonjour, monsieur le proviseur, oui, en effet, j'aurais voulu voir ma fille, s'il vous plaît...
- Vous n'êtes pas sans ignorer qu'en principe nous n'autorisons pas les élèves à sortir de leurs cours, sauf, bien entendu, dans le cas de circonstances qui l'imposeraient...
- Je comprends bien, monsieur, mais il s'agit de raisons familiales.
- Bien, j'ai tout à fait confiance. Voulez-vous me rappeler en quelle classe elle est, et puis son nom, bien sûr...
- Alors : Laure Mauttier, classe de première D.
- Bien. Nous allons la chercher. Asseyez-vous, je vous en prie, nous n'en avons que pour une dizaine de minutes... Ah ! J'allais oublier, reviendra-t-elle en cour après ?
- Hé bien ! Non, je ne pense pas. Elle sera probablement absente un jour ou deux.
- Dans ce cas, je vous demanderai de nous signer une décharge de responsabilité.
Claire Mauttier s'assit et attendit qu'on lui amenât sa fille. Entre temps, elle signa le papier du proviseur. Elle réfléchissait à ce qu'elle lui dirait. Elle aurait tant de choses à lui expliquer. Elle la conseillerait. Il n'était plus question que son mari ignore Laure ainsi qu'il l'avait fait jusqu'à présent. Laure saurait. Claire réalisait qu'elle n'avait pas su deviner que sa fille était devenue un petit bout de femme, capable de faire l'amour et des enfants. Claire Mauttier se sentait responsable et savait qu'elle devait réagir et être honnête avec elle. Madame Mauttier, partie dans ses pensées n'entendait pas les secrétaires qui discutaient, non loin d'elle. Claire Mauttier attendait toujours. Au bout d'un certain temps, revenue au réel, il lui sembla que beaucoup de temps avait passé et cela lui parut long, très long.
Le proviseur réapparut, se dirigea vers madame Mauttier et déclara, plutôt surpris :
- Madame, je suis désolé, mais votre fille n'est pas dans ce collège. Il semblerait qu'elle n'ait pas repris ses cours depuis le début d'après-midi. Or, si vous la cherchez, je ne sais vraiment pas où elle peut se trouver. Toutefois, je souhaite que cela ne soit pas grave. Vous serez aimable de met tenir au courant. Pour vous rassurer, je vous dirai que parfois, les enfants font des fugues qui sont sans conséquence aucune. En quelque sorte, juste un "petit coup de gueule".
Claire Mauttier ne dit mot. Elle ne posa aucune question et repartit totalement déçue et fortement inquiète. Pourtant, elle connaissait parfaitement le pourquoi de cette fugue. Elle sortit du collège, complètement confondue. Elle ne voulait pas retourner chez elle. Elle décida d'aller se confier à une amie. Elle se dirigea vers la maison de son amie, espérant bien la trouver à la maison. Pour cela, il lui faudrait traverser toute la ville.
Sans le savoir, elle prenait le chemin que sa fille avait emprunté deux heures auparavant. Les raisons de la mère et de la fille n'étaient pas les mêmes, bien que le point de départ fut identique. Madame Mauttier perdait, peu à peu, au fil de ses pas, sa conscience. Elle se perdait en elle-même. Pour peu, elle oubliait presque sa destination. Devait-elle continuer son chemin ? Sa place n'était-elle pas à la maison, auprès de ses enfants. Si. Mais Laure était aussi son enfant tout autant que les autres, et même plus en cet instant précis où elle avait des problèmes avec la vie, sa vie. Toute sa révolte de femme et de mère éclatait brusquement en elle. Pourquoi, aujourd'hui, et au moment le plus inopportun, son père rejetait-il Laure ? A vrai dire, il la répudiait, carrément. Pour la première fois depuis son mariage, Claire Mauttier éprouvait, non pas une amertume, mais un dégoût pour son mari. Pouvait-il en être autrement ? Etait-ce lorsque l'on a cinq enfants que l'on s'inquiète de savoir si l'on ne se sent plus en complète harmonie avec son conjoint. Cinq enfants ? Non. Quatre pour lui. Jamais pourtant Claire n'avait émis le moindre regret pour Laure. Ce fut Laure, une trêve, puis les quatre autres enfants de son mariage. Tout cela, Claire Mauttier se reprochait de ne pas l'avoir dit à Laure quand elle était encore jeune. Etait-il trop tard pour le lui dire ? Il n'est jamais trop tard. Seulement, le temps perdu ne saurait se rattraper et peut faire tellement de mal parfois. Madame Mauttier réagissait, elle réfléchissait désormais à cent pour cent de ses capacités intellectuelles, mais aussi, autant comme mère et femme adulte que comme coupable. Telle une personne n'ayant pas eu le courage de ses actes, gardant, cachant, camouflant dans une oubliette volontaire de son cerveau, une vérité crue et tabou de son époque. Claire hésitait même à se prononcer ou se chuchoter le mot de déculpabilisation. Il défilait tant de mots dans la tête de Claire Mauttier qu'elle ne saisissait pas bien elle-même la valeur de chacun d'eux. L'amertume, le désespoir aussi parlaient : " Ce n'est pas possible, je n'ai quand même pas vécu dix-huit ans de mon existence pour en arriver là. Toutes ces années que j'avais pensées si merveilleuses peuvent-elles être réduites à néant. Oh non ! Ce n'est pas possible, pauvre Laure, que lui ai-je fait ? ". Plus rien n'atteignait Claire Mauttier. L'indescriptible honte qu'elle se jugeait elle-même ne se pouvait pas même lire sur son visage tant la pâleur l'avait envahi.
- Claire, Ouh ! Ouh ! Claire, Hep !, Claire ! s'égosillait une personne derrière elle.
Mais Claire ne l'entendait pas.
Léa, essoufflée d'avoir couru et appela, arriva enfin à la hauteur de son amie, plutôt étonnée que cette dernière n'ait pas daigné répondre à ses appels. Lorsque Claire réalisa la présence de Léa, elle ne lui laissa pas la moindre petite seconde pour prononcer quoi que ce soit. Non, elle s'en allait à sa demeure, ayant le doute de ne l'y pas trouver et voilà que l'inverse se produisait. C'était elle qui était interpellée pas son amie. Ainsi donc, tout n'allait pas contre elle et le hasard lui facilitait bien la tâche. Il n'en fallait pas plus pour raviver le cœur, l'émotion, l'espoir de cette mère en tragique désespoir, en vécu de l'ordinaire oublié et brusquement ressorti de la mémoire.
- Ah ! Léa, tu ne t'imagines pas à quel point je suis heureuse de te rencontrer. A vrai dire, je m'en allais chez toi...
- Tu vois, j'étais justement sur le chemin du retour. Je trouve que tu as une drôle de mine. Oui, tu es toute drôle, et même je crois que tu es blanche. Qu'as-tu donc ?
- Si tu savais ce qui nous arrive, ma pauvre, tu ne me croirais pas, c'est affreux...
- Mais quoi donc, dis-moi plutôt que de ruminer...
- Laure est enceinte...
- Laure ? Mais elle est toute jeune, Laure. Quel âge a-t-elle donc ?
- Elle va avoir dix-huit ans. Ah ! Je vais te raconter tout cela chez toi, si tu le veux bien, parce que ce n'est pas tout !
- Bien, ne t'énerves pas, Claire, nous arrivons. Oui, vraiment, tu es très pâle. Tu ne vas tout de même pas me faire une syncope au beau milieu du trottoir, hein ? Eh ! Claire, je te parle. Comment ça va. Tu veux bien me répondre, s'il te plaît. Viens vite jusqu'à la maison, nous allons discuter de tout cela. Regarde, nous sommes arrivés dans quelques dizaines de mètres.
Claire Mauttier se sentait de plus en plus mal. Cela empirait au fur et à mesure qu'elle marchait. Les événements avaient considérablement amoindri sa force physique. Les fameuses jambes de coton, mais aussi le relâchement s'opère dès lors que l'on se sent pris en charge ou du moins soutenu et compris en cas de coup dur. L'obligation de résister coûte que coûte s'estompe. La réaction vient en chaîne directement du subconscient à la réalité physique et concrète. L'état physiologique " s'immédiatise ".
Léa accélérait le pas afin d'arriver au plus vite. Claire, quant à elle, ne vivait plus : elle vivotait sur ses jambes molles et presque flasques. Les mètres que toutes deux marchaient, n'en finissaient plus d'être longs.
Léa aida Claire à franchir le seuil de la maison. Avec précipitation, elle l'installa dans un fauteuil du salon.
Un alcool sec fut choisi par Léa comme remède pour permettre à Claire de revenir complètement à elle. L'absorption fut forcée, mais efficace. Après quelques instants, Claires se raviva, reprit des couleurs.
- Franchement, Léa, ça va mieux. Je n'ose pas le dire, mais je crois que je suis passée près de l'évanouissement. Je te dois une sérieuse explication, je crois. Tu ne m'en veux pas, au moins ?
- Claire, voyons ! Depuis le temps que nous nous connaissons, i tu penses être obligée de me donner une explication, tu me vexes. C'est toi qui va mal, ce n'est pas moi. Toi seule sait ce que tu dois me dire et ce que tu ne dois pas me dire !
- Merci Léa, tu es vraiment gentille !
- Ne bouge pas, je vais te faire un café très serré, cela va te réveiller.
- Excuse-moi, je veux bien. Tu sais, c'est toute cette histoire qui me met en rogne !
- Laure, que fait-elle ? Elle est toujours au lycée ?
- Jusqu'à aujourd'hui, oui, mais imagine-toi, cet après-midi, je voulais aller la chercher à l'école et le proviseur m' appris qu'elle n'y avait pas reparu. Je suis si inquiète. Où est-elle. J'ai tellement peur qu'elle ne fasse une bêtise...
- Mais non voyons, Claire. C'est grave, mais ce n'est tout de même pas un drame. Peut-être est-elle heureuse de ce qui lui arrive. Alors, elle aura voulu partir un peu pour mieux y penser. C'est une jeune femme à dix-huit ans !
- Oh ! Je voudrais tant que tu aies raison ?

*
* *

Le soleil frappait toujours aussi fort sur les têtes des deux amoureux tristes. Ils possédaient la ressemblance fulgurante, magnifique et superbe du clown triste. Le sourire n'est heureusement pas un objet que peut se perdre. Les deux êtres marchaient toujours et marchaient encore au bord d'une route tranquille, se tenant par la taille. Ils auraient pu figurer dans un film de Lelouch. La découpe étrange de la campagne donnait un ton de supériorité qui flottait au-dessus des deux jeunes amants. Ils ne parlaient presque pas. Julien rompit le silence :
- Es-tu fatiguée Laure ?
- Non, pourquoi ?
- Je ne voudrais pas que tu te fatigues inutilement. Dans ton cas, je ne pense pas que cela soit nécessaire.
- Oh là là ! Tu t'y prends à l'avance. Tu sais, Julien, j'avais lu un bouquin là-dessus, sur la grossesse. Au début, c'est hyper petit, puis, tout doucement, ça grossit, mais très doucement seulement. Je me rappelle bien, ils disaient que durant les trois premiers mois, il fallait seulement faire attention. Maintenant, je me souviens très bien de cela.
- Laure, je ne sais pas mentir. Autant que je te l'avoue tout de suite, je n'y connais absolument rien dans tout cela...
Julien avait surpassé sa honte, mais il n'avait pas hésité. Il avait rougi, mais il se rattrapa en poursuivant :
- Si nous nous asseyions contre cet arbre ?
- Pourquoi pas ?
Ils quittèrent la route pour aller, un peu plus en retrait, s'adosser contre un chêne. Julien entoura Laure de ses deux bras. Laure n'avait pas vraiment une position confortable. Elle s'appuya cependant, du mieux qu'elle le put, sa tête contre sa poitrine et questionna Julien tout en fixant l'immensité bleue du ciel.
- Est-ce que tu m'aimes encore Julien ?
- T'ai-je dit que je ne t'aimais plus ?
- Non, mais je voudrais que tu me le dises à nouveau !
- Je t'aime, déclara Julien, en embrassant le sommet de sa tête et prenant ensuite ses deux mains.
- Que devons-nous faire maintenant, renchérit Laure ?
- L'enfant, Laure, qu'en fais-tu ?
- Bien sûr, je ne l'oublie pas, d’ailleurs, je ne sais pas comment je ferais pour oublier le trublion qui habite dans mon corps !
- Non, Laure, tu ne m'as pas compris. Ce que je te demandais, c'est de savoir si tu allais le garder ?
- Je n'ai pas envie d'avorter. Qui plus est, cela me fait peur. Il paraît qu'après, il y a un risque de ne plus jamais pouvoir avoir d'enfant !
- Oh ! Il y a peut-être des risques, mais ils doivent être rares quand même...
- Tu préférerais que j'avorte ?
- Tu veux vraiment savoir la vérité ?
- Oui. Dis-moi la vérité. Tu voudrais bien, n'est-ce pas ?
- Non. Justement, j'aimerais tellement que tu le gardes. Tu vois, ce n'est surtout pas de sa faute si nous n'avons pas fait attention. Je te surprends ? Non ?
- Oui, plutôt. En général, on dit toujours que les gars veulent pas s'emmerder avec des mômes. Alors ils larguent tout le monde, la fille et le môme. Débrouille-toi !
- Moi, je n'ai pas du tout l'intention de te laisser. Non, pas toi, tu me crois ?
- Oui. Enfin, tu le dis !...
- ... et je le ferais, tu verras...Veux-tu que je te dise la vraie vérité ?
- Quelle vraie vérité ?
- Hé bien, au début, quand je t'ai rencontrée, bien sûr, je ne mentais pas, mais il s'agissait plus d'un flirt que d'autre chose. Bref, tu ne m'en veux pas si je te dis tout ? Ce sera justement pour que tu aies confiance en moi ?
- Non, vas-y, ce n'est pas terrible pour l'instant !
- Oui, c'est vrai. Je t'ai proposé la sortie. Aujourd'hui, je te l'avoue sincèrement, c'est bien parce que j'espérais baiser avec toi...
- Alors là, tu ne manques pas d'air !
- Laure, laisse-moi terminer, s'il te plaît...
- Tu parles, c'est plutôt vexant...
- J'avais vraiment tout arrangé pour que cela se termine ainsi. Mais il est une chose à laquelle je n'avais pas songé...
- Que j'allais devenir grosse...
- Non. C'est qu'une fois que j'aurais fait l'amour avec toi, je me mettrais à t'aimer pour de bon, petit à petit...
- Si je comprends bien, tu ne m'aimes qu'un petit peu ?
- Je t'aime totalement. Maintenant, j'en suis complètement persuadé et depuis ce matin, je n'ai pas arrêté de me poser cette question. Je voulais être certain de savoir si je ne devais pas te laisser tomber. Entends-moi bien, pas une seule fois je n'ai pu me dire que je voulais t'ignorer. Peut-être n'aurais-je pas dû te dire tout cela. Tu vas sans doute te demander si je bluffe ou pas. Crois-tu que je serais pour que tu gardes notre enfant si j'avais l'intention de disparaître de ta vie ? Crois-tu qu'actuellement je serais blotti tout contre toi si j'avais l'intention de me séparer de toi ?
- Non. C'est vrai. Quand même, je pense que j'aurais préféré que tu ne me racontes pas cela. Il est certain que maintenant, cela risque de me tracasser encore bien plus...
Julien, racontant de long en larges ses véritables sentiments n'avait pas été spécialement à l'aise. A présent, il se posait la question de connaître l'utilité réelle de ses dires. Avait-il commis une erreur en voulant donner sincèrement le témoignage, la qualité de son amour ? A priori, l'effet avait été inverse et cela le chagrinait profondément. Il interrogeait Laure du regard. Ce regard en disait pourtant beaucoup. Toute l'expression, toute l'âme de Julien, toute sa pensée, tout le plus profond de son cœur étaient là, réunis en deux yeux qui imploraient un tant soit peu de compréhension, qui demandaient à être admis de l'élue. Que pouvait donc s'imaginer, que pouvait donc croire Laure. Voulait-elle bien croire en toute la sincérité exprimée si profondément en cet instant ?
La progression des sentiments de Julien était exacte au plus haut point. Julien avait dix-huit ans et il n'en paraissait vraiment pas plus physiquement. Ce qui lui arrivait l'avait soudainement basculé vers la maturité et une volonté certaines. Probablement une fois encore le résultat d'une certaine éducation où l'on apprenait le plus souvent possible à se débrouiller avec ses propres ennuis. Les parents de Julien n'étaient certainement pas des bourreaux d'enfants. Non. Mais dans la famille on imposait l'apprentissage réel de la vie future, vie de rapaces. On apprenait plus à manger les autres qu'à se faire bouffer soi-même. Bon principe ? Mauvais principe ? Aucun des deux si l'on ne savait pas la manière dont l'on voulait vivre. A chacun de choisir sa société, celle qu'il juge la plus à même de correspondre à sa personnalité, celle où plus tard on tenterait de se faire admettre. Au bataillon des Lovonte, la marginalité, quelle qu'elle soit, on ne connaissait pas. Dans la famille, on apprenait le sang-froid, la réaction froide aux événements, fussent-ils les plus brutaux. La marge de manœuvre pour ne pas céder à la panique s'en trouvait d'autant plus renforcée. Bien des fois la catastrophe avait été évitée simplement parce que l'on avait su réagir avec calme. Julien ne démentait pas, en ce moment, ce style de réaction. Julien aimait vraiment Laure, plus que jamais. Il lui fallait se décider sur leur avenir. Le temps se raccourcissait un peu plus à chaque instant pour prendre cette décision. Il lui faudrait également annoncer la nouvelle à ses parents. Mais cela ne lui faisait pas particulièrement peur. D'autre part, ses parents savaient que leur fils fréquentait une jeune fille. Julien ne voulait pas, ou ne pouvait pas imaginer leur réaction à l'annonce qu'il allait être père. Il se moquait plutôt du jugement qu'ils porteraient.
Julien sortit de sa poche le paquet de cigarettes qu'il avait acheté peu avant. Il porta une cigarette à ses lèvres et , donnant la boîte d'allumettes à Laure :
- Tu m'allumes, s'il te plaît ,
Laure craqua une allumette mais n'eut pas le temps d'arriver jusque l'extrémité de la cigarette. Le vent avait oeuvré. La deuxième allumette fut la bonne, Laure déclarant :
- Tiens, Julien, je te donne ma flamme... C'est une flamme de vie, une flamme qui fait des flammèches !
- Je suis content que tu fasses des jeux de mots, cela prouve que tu retrouves un peu le moral !
- Tu crois ?
- J'en suis sûr. Tu en as vraiment besoin !
- Tu me laisses fumer une bouffée ?
- Non.
- Et pourquoi ? Tu fumes bien, toi ?
- Oui, mais cela ne peut avoir aucune conséquence sur la vie de notre enfant !
- Bon, puisque tu es fâché, tant pis, je ne fumerai pas.
- Non.
- Oui, tu as raison, je ne dis rien.
- Tu as l'heure ?
- Oui, il est exactement deux heures et quatre-vingt-dix minutes ! ! !
- Ah ! Oui. Cela fait donc cinq heures moins quatre-vingt-dix minutes ! ! !
- Euh ! Eh bien ! Oui, rigolo !
- As-tu vu, tu as souri !
- Ne te moque pas de moi. Qu'avais-tu comme cours cet après-midi ?
- D'abord maths, ensuite sciences et enfin anglais. Et toi ?
- Une heure d'anglais et deux heures de français de rang. Quand je repense au prof de français, cela m'ennuie un peu pour lui.
- Pourquoi particulièrement lui ?
- Je te l'ai dit, Julien, il est au courant que je suis enceinte.
- Ah ! Oui, c'est vrai. C'est lui qui va donc se charger d'avertir la haute direction !
- Je ne crois pas, j'ai confiance. Comme une intuition. S'il le faisait quand même, je le maudirais à jamais.

*
* *

La réaction du professeur de français avait été brève. Il n'avait pas été du tout étonné de l'absence de Laure. Il s'était enquis auprès des élèves de sa classe de savoir si Laure avait été présente au cours précédent. Il avait eu bien sûr la réponse, et même rapidement par les langues bien intentionnées. Son sujet de dissertation était prêt depuis longtemps et pourtant, au dernier moment, il le changea. Le sujet ne serait plus : "La nature humaine : sa définition objective et son approche par les faits", mais : "La responsabilité d'un être envers lui-même. Quand doit-on se sentir responsable de soi-même ? Pourquoi ?". Après avoir inscrit son sujet sur le tableau noir, il demanda à une élève de le recopier pour Laure et de le lui donner lorsqu'elle la verrait.

*
* *

Laure et Julien, toujours assis au pied du chêne avaient continué de discuter sur leurs professeurs : ceux qu'ils aimaient, ceux qu'au contraire ils n'aimaient pas, ceux également qui leur inspiraient une complète indifférence. Julien terminait sa deuxième cigarette. La grande aiguille de leur montre avait fait plus qu'un tour supplémentaire. Ils avaient décidé de rebrousser chemin. Il était nécessaire qu'ils passent par le collège car Laure devait récupérer son cartable, caché dans un coin de cour, près de l'entrée. Ils avaient estimé trente minutes de parcours. Ensuite, ils s'étaient mis d'accord, Julien attendrait près de l'entrée de la maison de Laure durant un bon moment, afin qu'il puisse intervenir au cas où cela se passerait mal avec le père de Laure. Il attendrait vingt à trente minutes. Après seulement, il partirait, mais de toutes façons, arrivé chez lui, il resterait les oreilles tendues à la seule sonnerie du téléphone. Il espérait bien tout de même que Laure n'aurait pas à lancer de S.O.S.

*
* *

L'amie de Claire Mauttier avait écouté, sans rien dire, les confidences de Claire. Claire parlait, débitait encore et encore des paroles et des mots à s'en mélanger elle-même l'esprit. Cela lui faisait beaucoup de bien, cela la soulageait, lui ôtait un poids énorme qu'elle estimait traîner depuis trop longtemps. Elle racontait tous ces événements qui venaient de conduite à cette catastrophe familiale. Non, elle n'accusait plus aussi totalement son mari. Elle admettait seulement son attitude. Elle n'acceptait plus qu'il fut aujourd'hui une fois de plus aussi endurci, au point de mettre sa fille à la porte de la maison. D'autant plus qu'à présent, Laure demanderait beaucoup plus de compréhension et d'affection. Elle se culpabilisait de l'état de Laure
Léa écoutait toujours. Elle ne plaignait pas Claire, elle l'approuvait dans sa détermination. Elle promit son entière discrétion. Elle l'assura également de son soutien total s'il en était besoin. Elle proposa à Claire un autre café pour achever de la remettre d'aplomb et Claire accepta volontiers.
Léa se leva, alla dans la cuisine, laissant Claire dans le salon. Elle versa du café dans une casserole qu'elle posa sur l'un des feux de la gazinière. Machinalement, elle regarda par la fenêtre qui donnait sur la rue. Un instant, elle resta confondue. Elle ne se trompait pourtant pas, il s'agissait bien de Laure qui s'approchait au loin avec un camarade. Lorsque les deux jeunes furent plus près, elle les interpella :
- Hé ! Laure, ouh ! ouh!
Laure, que Julien tenait par la taille chercha un peu d'où venait l'appel, puis elle comprit en apercevant Léa qu'elle connaissait bien pur l'avoir vue de nombreuses fois à la maison. Tout en expliquant à Julien de qui il s'agissait, elle traversa la rue pour se retrouver face à Léa qui venait d'ouvrir sa porte d'entrée.
- Bonjours Léa !
- Bonjour Laure... bonjour euh ! jeune homme !
- C'est Julien, un... un grand copain...
- Rentre cinq minutes...- C'est-à-dire que nous n'avons pas tellement le temps...
- Rentre, te dis-je. Ta mère est là... et elle te cherche partout. Elle en est malade !
Laure changea. Son visage prit l'expression de la douleur que l'on a fait aux autres et que l'on regrette jusque dans son tréfonds. Léa poursuivit :
- Il faut absolument que tu rentres... Je crois que ta mère a beaucoup de choses à te dire.
Laure se retourna et fixa Julien d'un regard interrogateur. Julien acquiesça d'un signe de tête. Il dit à Laure :
- Va. Si elle t'attend !
- Tu viens avec moi, je ne vais pas y aller toute seule...
- Oui, entrez, lança Léa à l'intention de Julien. Laure et Julien franchirent la porte et se retrouvèrent dans un couloir long, distribuant de droite à gauche des portes sans lumière. Claire, du salon, avait entendu Léa et reconnu la voix de Laure. Elle pénétra dans le couloir et fit face à Laure et Julien. Claire éclata :
- Pourquoi tu me fais ça, Laure ? Pourquoi ? Pourquoi ? Où étais-tu, pourquoi n'étais-tu pas au lycée ? J'étais tellement inquiète pour toi !
Léa avait regagné sa cuisine. Julien était resté, lui, tout seul, là, planté dans ce couloir. Il admirait la mère et la fille l'une dans les bras de l'autre, les larmes aux yeux. Il ne savait quelle position adopter. Au bout d'un moment, Claire qui jusqu'à présent n'avait eu d'yeux que pour sa fille s'aperçut de la présence de Julien. Elle questionna :
- Il s'agit de...
- Oui, maman, c'est Julien et je... Je l'aime. C'est lui qui... enfin c'est avec lui que...
- C'est le père de ton enfant ?
Julien en bougeait plus, statufié, rougissant, incapable de sortir le moindre mot. Il fixait la mère de Laure droit dans les yeux comme pour implorer quelque pardon ou tout au moins un minimum de compréhension. Que ferait cette femme ? Comment réagirait-elle ? Les secondes éternelle n'en finissaient plus de s'égrener. Il sentait intérieurement ce regard qui le détaillait du haut en bas, inspectant le moindre défaut. Claire Mauttier, la première, engagea la conversation :
- Hé bien ! Bonjour monsieur Julien ! Puisque ma fille vous a adopté, j'en ferais autant. Je ne vous en veux pas autant que vous pourriez l'imaginer, mais avouez que vous avez mis ma fille dans une drôle de situation !
Après avoir respiré un grand coup pour laisser passer ce gigantesque soulagement qui venait de se produire en lui, Julien, absolument sûr de lui et ayant réorganisé et canalisé d'une manière fulgurante toute son énergie parla :
- Oui, madame, je sais. Mais je voudrais vous persuader que j'ai bien l'intention de prendre toutes mes responsabilités envers Laure et l'enfant. Je ferais tout ce qui va devenir nécessaire...
- Il ne me suffit pas que vous le disiez, Julien. Je veux que maintenant vous agissiez. Laure va avoir beaucoup d'ennuis avec son père. A ce propos, je voudrais parler un peu avec Laure si cela ne vous ennuie pas.
Julien comprit et se retira. Il frappa à la porte de la cuisine timidement, attendant que l'on veuille bien lui dire d'entrer.
Claire avait entraîné Laure dans le salon et l'avait fait asseoir dans l'un des fauteuils. Elle lui dit crûment :
- Laure, je veux en finir définitivement. je regrette de ne pas avoir eu le courage de te le dire plus vite : ton père n'est pas ton vrai père...!
- Quoi ? Mais... !
- Non. Ce n'est pas ton vrai père. Lorsque je me suis mariée, j'étais déjà enceinte. Ton vrai père vit aux USA.. Il est français comme nous, mais il est parti à cette époque pour faire une carrière là-bas, en me laissant. Quelques semaines après qu'il soit parti, alors que je t'attendais, j'ai rencontré Hervé. Nous nous sommes mariés très vite. Je crois que je l'ai épousé par dépit, par déception...
- Mais qui donc est mon père, mon vrai, dis-moi...
- Il s'appelait, enfin il s'appelle toujours je pense, Loïc. Loïc Nis. Il était parti travailler en Amérique. J'ai su, plusieurs années après, qu'il était en Californie et qu'il était le P.-D.G. d'une boîte fabriquant je ne sais trop quelle sorte de machines électroniques...
- Mais pourquoi il t'a laissée. C'est pire encore que mon autre père... C'est un véritable salaud de t'avoir larguée alors que tu étais enceinte de lui...
- Il ne savait pas que j'étais enceinte !
- Mais... Je ne comprends plus rien. Explique-toi enfin...
- Sachant qu'il partait, je n'ai pas voulu le lui dire afin de ne pas l'empêcher de faire la brillante carrière qu'il se prédestinait à faire là-bas. J'ai pensé plus à lui qu'à nous deux et par pitié, ne me reproche pas quoi que ce soit...
- Si je t'ai bien comprise, mon vrai père ne sait pas qu'il a une fille en France ?
- Si.
- Là, je ne comprends plus rien. Dépêche-toi. Ne me fais pas plus mal encore...
- Plusieurs années après, lors d'un voyage en France qu'il effectuait, il vint voir sa famille durant quelques jours. Par hasard, nous nous sommes rencontrés et c'est là que je lui ai enfin avoué la vérité. Je l'ai supplié de ne pas tenter de nous revoir. J'ai menti. J'ai dit que j'étais trop heureuse maintenant avec mon mari pour qu'il vienne tout briser. Je l'ai littéralement chassé. Je me souviens très bien, comme si c'était encore hier. Il voulait t'acheter un énorme nounours, qui mesurait au moins un mètre. Lui-même s'était marié à une américaine et avait deux enfants adorables. Voilà.
Laure avait de chaudes larmes qui roulaient le long de ses joues. Des larmes de bonheur et de tristesse tout à la fois. La joie régnait pourtant. Une immense joie. Comment en aurait-il pu être autrement ? Un désespoir autant qu'un espoir, comme son enfant, naissait au cœur de Laure. Heureux, le bébé qu'elle portait à qui tout son être parlait et racontait ses émotions physiques. Il s'agissait non pas d'une explosion mais d'une implosion. A se poser même la question de savoir si tout cela ne resurgirait pas sur la santé du bébé. Pouvait-on expliquer une émotion aussi intense ? Son père que, depuis quelques heures elle détestait n'était pas son père. Quel scandale! Mais aussi quelle merveilleuse nouvelle ! Comment pouvoir décrire le fameux boum boum ! que fait un cœur amoureux et en même temps transpercé par la réalité de la vie ? Non. Tout cela ne saurait se décrire, ni même s'écrire. Sa mère pleurait de joie, mais elle s'en cachait la honte. Ses pleurs révélaient également le bonheur de sa fille. Il vagabondait dans le trémois de sa conscience quelque stupeur qui avait le visage d'un certain Loïc. Une aventure formidable avait égayé sa jeunesse. Pouvait-elle l'oublier ? Les précisions, les détails revenaient. Claire Mauttier n'avait dit à sa fille que ce qu'elle avait bien voulu lui dire. Elle-même avait été jeune fille avant sa fille. Peu à peu, le charme discret de son visage de femme revint et le sourire s'adressa à sa fille :
- Petite chérie, j'ai été femme et jeune femme avant de te naître. Tu imagines... maintenant que tu portes la vie en toi ?
- Alors, mon père sait que je ne suis pas sa fille ?
- Oui, bien sûr.
- Vite, dis-moi... Quelle fut sa réaction.
- Sa première réaction fut de me laisser à son tour. Durant huit jours, je ne l'ai pas vu. Puis, comme s'il ne s'était rien passé, il est revenu et m'a simplement demandé "Quand mettras-tu notre enfant au monde ?". Je ne pourrais jamais oublier cette question. Puis il est resté, en permanence avec nous. Ensuite, nous nous sommes mariés très vite.
- Est-ce pour cela la différence d'âge entre moi et mes frères et sœurs ?
- Oui.
- Pourquoi ?
- Tout d'abord, il a voulu t'élever.
- Pourquoi suis-je si mal vue maintenant, s'il m'aimait autant que tu le prétends ?
- Au début, c'était bien. Il s'occupait beaucoup de toi. Il te choyait. Trop sans doute. Il a voulu un enfant de lui. Dès sa naissance, pour toi, ça a été le début de la fin. Je suis tout à fait persuadée qu'il a fini par regretter ta présence. Je suis dure, mais réaliste. Je te rends service en te disant tout cela, même si tu dois porter sur moi un jugement de grande sévérité. Je préfère vivre avec mes remords d'aujourd'hui qu'avec ceux d'hier.
- Salaud !
- C'est ton père adoptif, certes, mais c'est ton père quand même et tu n'as pas le droit de dire cela.
- Mais suis-je responsable, moi, de tout cela ?
- Bien sûr que non. Tu as raison, je suis la seule fautive.
- Je ne dis rien de ce genre. Ce que je veux dire, c'es que je souffre de cette façon de... de... de...
- Laure, comprends bien ce que j'essaie de te faire comprendre : ton père veux te mettre à la porte de la maison !
- Je l'aurais juré. Je l'avais prédit à Julien...
- Rassure-toi Laure, tu rentres avec moi et ça ne se passera pas aussi facilement qu'il ne le souhaiterait.
- Attends, maman ! Je vais chercher Julien.
Pendant que Laure et sa mère parlaient, Léa informait de la situation très ennuyeuse à laquelle devrait faire face Laure. Léa avait beaucoup questionné Julien, non pas par curiosité malsaine, mais tout simplement afin de tenter de comprendre le pourquoi et le comment des événements. Quel "je-ne-sais-quoi" avait amené les deux jeunes à cet extrême ? Etait-ce l'un de ces dégoûts de la vie qu'ont parfois les jeunes ? Décidément, Léa s'apercevait qu'elle ne comprendrait jamais ces grands enfants presque déjà des adultes. Lui expliquait-on que cela la rendait encore plus ignorante. Après tout, la situation de Laure et Julien pourrait très bien n'être que le résulta d'un accident ! Pourquoi pas ? Il est vrai également qu'une faute peut se commettre volontairement pour peu qu'on le souhaite vraiment. Mais oui, c'est cela, une faute qui leur permettrait de s'échapper tous les deux d'un environnement familial qui ne leur convenait plus. D'un manière comme d'une autre, à dix-huit ans, il est grandement temps d'apprendre la vie.
Léa restait sur ses pensées. Julien lui avait pourtant expliqué brièvement que lui-même ne comprenait pas très bien ce qui lui arrivait, que quoi qu'il advienne, il était bien disposé à prendre toutes ses responsabilités envers Laure et le bébé.
Lorsque Laure pénétra dans la cuisine, elle constata la position de Julien, assis vis-à-vis de Léa, à la table, chacun d'eux ayant leur tasse de café devant, encore fumant. Les yeux de Laure étaient humides. Laure, malgré cela, était gaie. Elle fixa Julien, droit devant, tandis que ses yeux se mirent à briller. Julien se leva, la rejoignit, la prit dans ses bras. Les têtes de Laure et Julien reposaient maintenant chacune sur l'épaule gauche de l'autre. Au début, aucun ne parlait. Sans faire de bruit, Claire était apparue dans l'entrebâillement de la porte. Elle les observait sous le regard complice de Léa. Laure, d'une voix brouillée par quelques pleurs de joie, pleurs aussi de nerfs détacha quelques mots de ses lèvres.
- Je t'aime, je t'aime. Je t'aime très fort Julien.
Elle sentit Julien qui la pressait encore un peu plus fort tout contre lui alors qu'il lui faisait un baiser tendre dans le cou, par-dessus ses cheveux.
Claire recula ostensiblement afin que Julien, tourné de son côté ne la puisse pas voir, mais aussi pour ne pas troubler une scène si attachante, si tendre, si pure...
Claire était très touchée. Ces paroles et cette étreinte l'avaient émue. Elle s'émouvait à ce point qu'elle ne put s'empêcher de voir se défiler dans sa tête de nombreuses images d'un bonheur qu'elle avait connu et vécu près de Loïc, quelques années auparavant. La différence ? Oui, la différence existait. Et bien que, comme sa fille aujourd'hui, elle ait été enceinte, Loïc, lui, l'ignorait. Julien, ce soir, serrait Laure pour ne plus la quitter par opposition à Loïc qui avait également serré très fort Claire mais parce qu'il savait qu'il allait la quitter. Les secondes de Claire s'évadaient comme autant de regrets. Pourquoi, à cette époque, ne pas avoir pris la clef des champs. Elle ne se rappelait même plus très bien ce qui l'avait retenue. Sans doute l'appréhension. Partir, là-bas, déjà, c'est aller loin quand l'imagination à l'âme fertile. L'Amérique, oui, peut-être. Tant de mots s'associaient à celui-ci. Ah ! Certes, que n'eut-elle pas eu cette maturité qui tant fait agir ? Trop tard. Tant pis. Tant mieux. Un bébé non plus ne se transporte pas comme un paquet. Probablement, son état physique avait prédominé sur son état mental. Maintenant, elle s'en persuadait. Cette étreinte était belle, très belle. Quelle étreinte ! Ce Julien, elle en était sûre, aimait d'amour "sa" Laure.
Des étreintes, Claire en avait eues avec Loïc. Elle se remémora...

*
* *

Loïc avait décidé d'emmener Claire à Fougères. Cette ville, il la trouvait superbe. Fougères, âme bretonne aux paradoxes hallucinants et contrastés. Fougères aussi, la belle en ma mémoire. De bonne heure ils étaient arrivés. Loïc voulait profiter du calme et contempler l'espace, le plein de vide que le parc municipal surplombe. Les remparts, d’ailleurs sont-ils vraiment des remparts ? Ce pavage des rues engoncées et tassées, ombrées de maisons au charme adéfraîchi. Les mots n'ont alors plus de sens particulier lorsque l'on "sent" la ville. Elle se vit. Un brouillard, ou plutôt, une grosse brume, transpercée de soleil sommeillait sur la cité. Loïc l'aimait, ce fameux parc. Ils en prirent la direction. Les pelouses, bordurées, dessinaient des chemins sur lesquels on avait posé un sable rouge, pas très joli, mais agréable au pied. Ils s'étaient assis sur l'un des bancs. Loïc n'avait pas perdu de temps en proposant :
- Claire, la boîte pour laquelle je travaille m'offre d'aller aux U.S.A.. Il s'agirait de prendre un tout petit atelier afin d'assurer un début de percée pour une future exportation. C'est vraiment tout petit, même ridicule. C'est également une énorme chance qui me passe sous le nez. L'avenir, je veux vivre avec...
- Tu veux partir, Loïc... !
- Claire, je te propose que nous acceptions tous les deux...
- Mais...
- Je me suis informé auprès de la direction. Il n'y a aucun problème de cet ordre qui se pose.
- Si je t'ai bien compris, tu as déjà donné ta réponse ?
Claire avait été littéralement surprise. Loïc, son Loïc qui prétendait l'aimer tellement lui annonçait, comme ça, sans prévenir qu'elle devait choisir entre lui et rien. Jamais il n'en avait discuté. Il avait gardé tout cela secret. Pas même l'esquisse d'un mot. De toute évidence, cela ne s'était pas décidé du jour au lendemain. Peut-être même le projet avait-il pris naissance il y a plusieurs mois ? Eux ne s'étaient rencontrés qu'il y a cinq mois. La pilule semblait si amère. Loïc s'était bien moqué d'elle. Elle qui avait tout préparé, physiquement et psychologiquement. Elle qui s'apprêtait à lui annoncer aujourd'hui la grande nouvelle. Tout s'écroulait. Le brouillard s'épaississait pour ne plus laisser rire le soleil. Quelques secondes régleraient donc à jamais sa vie. Il ne saurait rien. Ou plutôt si, elle se servirait de cette arme pour le retenir. C'était certain. Se gênait-il, lui. Sa haine, son dédain, son mépris se cachaient derrière ses larmes. Au fond, au tréfonds de son cœur, pourtant, un presque rien lui interdisait d'exploser, de haïr et de simplement aimer.
L'amour serait plus fort que la haine.
Loïc réalisait maintenant sa bévue envers Claire. Pourquoi donc n'en avait-il pas soufflé mot à sa tendre amie ? Lui-même se traitait d'idiot, d'imbécile et d'absurde.
Il venait également de s'apercevoir que Claire lui était perdue. Certainement pour toujours. Mais qui sait ? La bêtise est un aliment intellectuel que l'on consomme. Il venait d'en faire une overdose.
Claire, sa Claire. Son amour. Elle qui savait si bien faire l'amour, c'en était fini ?
Un chat se promenait dans le jardin public. Il n'avait pourtant rien d'un chat de gouttière. Promenade matinale de fraîcheur, sans doute. Loïc l'interpella :
- Minou ! Minou, viens...
A sa plus grande stupéfaction, le chat approcha, à pas doux et feutrés, tranquillement, le nez en avant. Il renifla d'abord, la tête en avant, le bout des doigts des de Loïc, puis frotta son museau contre ceux-ci, se laissant ensuite caresser. Loïc le prit sur ses genoux. Le chat s'installa confortablement et se mit à ronronner.
- Regarde, Claire, comme il est beau ce chat.
Loïc avait trouvé l'échappatoire. La présence de l'animal l'arrangeait bien. Claire n'était pas dupe, mais son cœur était suffisamment meurtri pour ne pas provoquer une dispute qui eut été plus bête que méchante. Loïc déposa le chat à terre, prit la tête de Laure qu'il attira sur son épaule.
- Would you like to come with me from France to USA ?
- Pardon !
- Viendras-tu avec moi ma belle ?
- Je vais réfléchir Loïc, mais je pense que ce sera non.
- Pourquoi ?
- Parce que l'Amérique, moi je ne connais pas. Je suis bien en France. Et puis, surtout, je ne suis pas une valise que l'on trimballe de port en port...
La réflexion avait été propre, nette, sans bavure. Loïc avait chagrinement accusé le coup. Maintenant il était sûr de ce qu'il avait compris peu avant. On mesure la cherté des êtres à l'amour qu'on leur porte. Loïc venait d'en faire le dur apprentissage. C'était dur de s'avouer vaincu. Claire avait raison. Il le savait, mais trop tard.

*
* *

Claire revint à la réalité lorsque Léa s'adressa à elle pour lui proposer à nouveau un café. Julien le premier avait desserré ses bras quand il s'était aperçu que la mère de Laure était là qui les observait. Il s'était ensuite ressaisi, se disant qu'après tout, l'heure n'était plus aux chuchoteries. Il ne fallait pas en rester là. Claire entra alors franchement dans la cuisine et s'adressa à Julien :
- J'espère que c'est aussi sérieux entre vous que vous le laissez croire. Dites-vous Julien, que si tout cela était une comédie, je vous massacrerais personnellement.
Julien était resté hébété. Laure, elle répondit d'un ton rageur, ne pouvant deviner ce que sa mère venait de revivre durant quelques minutes dans sa tête :
- Non ! Mais ça va pas maman ! Qu'as-tu contre Julien ?
- Mais rien. Rien ma fille. Rien, non rien. J'essaie seulement d'être réaliste pour toi parce que je ne suis pas convaincue que tu le sois pour toi-même. Est-ce que seulement tu envisages l'avenir ?
Julien avait répondu pour Laure.
- Vous savez, madame, ce n'est ni une connerie ni une bêtise qui nous arrive, mais un accident. Je crois que, moi de mon côté et Laure du sien, nous serons là pour nous soigner mutuellement. La vie, après tout, c'est bien cela, n'est-ce pas ?
- Vous avez de belles paroles, Julien. Appliquez-les.
Claire avait affirmé. Ainsi, elle mettait une conclusion à ce qu'elle considérait comme une discussion oisive. Léa intervint une fois encore et coupa d'une même question.
- Combien de cafés ?
L'unanimité fut enfin. Julien questionna Laure afin de savoir si le bébé apprécierait le café. Laure fut flattée de cette question, peut-être maladroite mais qui prouvait que Julien prenait soin de sa santé. Julien s'inquiétait de ses deux amours. C'était parfait.
Julien prenait autant que Laure conscience de cette grossesse. Il ne négligeait rien. Leur conscience s'armait au rythme lent et doux de la vie fœtale qui les accompagnait. Léa, Claire, Laure et Julien, assis autour de la table, buvaient le café frais. Laure et Julien se tenaient chacun une main, posés sur la table, sans la moindre gêne de la présence de Claire. Le calme revenait, les nerfs se calmaient. Léa questionna :
- Sais-tu vers quelle date tu accoucheras, Laure ?
Julien ne laissa pas le temps à Laure de répondre.
- Mi-janvier, normalement.
Claire reprit ses questions à l'adresse de Julien.
- Et maintenant, que comptez-vous faire, puisque Laure ne semble pas vouloir avorter ?
- Moi non plus, je ne veux pas avorter ! Et je ne souhaite pas que Laure avorte. Pourtant, elle décidera seule. L'école, bien sûr, pour moi, est terminée. Je ne me fais aucune illusion. D'abord, un travail, ensuite un logement et peut-être le mariage.
- Pourquoi "peut-être" ?
- Pensez-vous réellement que mariés ou pas cela changera. Je pense qu'il y a des choses plus urgentes à faire.
Julien se força pour poser à Laure la question qui le tracassait.
- Que s'est-il passé, tout-à-l'heure pendant que je t'attendais dans la cuisine.
Laure mit un certain temps à réagir. Elle regarda sa mère qui avait rougi. Claire répondit à la place de sa fille.
- C'est très simple. Son père est informé et ne veut plus qu'elle reparaisse à la maison. Il la traite de tous les noms et même des plus vulgaires, comme putain... voilà. Je crois que c'est assez précis !
- Mais il est con ce type... Oh ! Pardon madame, je ne voulais pas, je m'excuse...
- Laure, rentre avec moi. Le reste, je m'en occupe.
Claire avait parlé. Ite missa est.

*
* *

Laure pressa le bouton de la sonnette. Elle ignorait totalement si, derrière cette porte quelqu'un lui répondrait. Elle prêta l'oreille. Il lui sembla distinguer quelques bruits, comme de la musique. Elle essuya ses yeux d'un revers de main et renifla très fort. Son cœur se mit à battre à toute vitesse lorsqu'elle entendit la serrure fonctionner. Devant elle, une femme ouvrait la porte. Profondément gênée, Laure se remit à pleurer. Mme Déau, qui ne connaissait pas Laure questionna :
- Hé bien ! Que vous arrive-t-il ?
Désemparée, ne sachant que faire, madame Déau appela son mari.
- Charles, viens voir. Connais-tu cette jeune fille qui n'arrête pas de sangloter.
Charles Déau arriva. Sa réaction fut immédiate.
- Bon sang, Laure. Que fais-tu là ? Entre, ne reste pas là, plantée sur le pallier.
Puis, à sa femme, il expliqua :
- Julie, tu sais, Laure, dont je t'ai parlé...
- Ah ! Oui. Mais qu'a-t-elle. Attends, fais-là asseoir, je vais lui servir un verre de jus d'orange.
Charles Déau, les mains sur les épaules de Laure dirigea celle-ci vers le canapé. Il s'assit à ses côtés. D'une main sous le menton de Laure, il releva doucement son visage afin qu'elle le regardât bien en face. Laure était secouée par ses sanglots. Elle se décida à s'expliquer, ou tout au moins à tenter de s'expliquer.
- J'en ai marre. Je veux mourir !
- Comment cela ?
- Mon père m'a mise à la porte de chez moi. Il m'a traitée de tous les noms. Il m'a cognée. Il a tapé aussi sur ma mère. Et puis moi, j'ai envoyé Julien se faire voir. Je l'ai insulté parce je n'avais plus ma tête à moi. Je regrette tellement. Je ne savais plus ce que je faisais. Je ne savais plus où aller. Je suis toute seule, je n'ai plus personne, plus de maison, plus d'amis, plus de Julien, plus rien. Je vais me suici...
- Arrête Laure !
Charles Déau se fâchait. Dans un revirement, il parla très calmement :
- Ici, tu es très bien et je suis même content que tu aies frappé à notre porte à moi et à Julie. Nous allons t'aider si tu le veux. Nous te sortirons de ce petit quart d'heure mauvais. D'abord, je croix qu'il faut trouver Julien, veux-tu ?
- Il ne voudra plus de moi, de la façon dont je me suis comportée a son égard.
- Sait-il que tu es là ?
- Non. Il doit bien s'en moquer. Il ne doit même pas chercher.
- Mais si. Bien sûr que si. Comment peut-on le trouver, là, maintenant, immédiatement ?
- Oh ! Il est certainement reparti chez lui, à me maudire.
- As-tu son téléphone, chez lui ?
- Oui.
Charles Déau approcha le combiné de Laure, le reprit et le posa directement sur ses genoux. Il décrocha l'écouteur et le tendit à Laure.
- Je suppose que tu connais son numéro par cœur. Alors vas-y, fais le numéro toi-même. Je parlerais le premier, si tu préfères. Laure appuya sur une série de touches et repassa l'écouteur à Charles Déau.
- Allô !
- Oui !
- Je suis bien chez monsieur Lovonte ?
- Oui, à qui ai-je l'honneur ?
- Pourrais-je parler à Julien, s'il vous plaît. C'est de la part de... de Laure...
- Oui, bien sûr... Julien, c'est Laure au téléphone, enfin, c'est de sa part...
- ...
- Laure, Laure, où es-tu. Je t'aime, dis-moi...
- Euh ! Julien, stop ! Ce n'est pas Laure au bout du fil, c'est son professeur de français. Mais Laure est à côté de moi. Je vous la passe...
- Julien, je te demande pardon...
- Non, Laure. Je n'ai pas très bien compris ce qui se passait, mais tu n'as aucune excuse à me faire. Tu dois être si malheureuse...
Charles Déau avait repris l'écouteur, voyant que Laure, pleurant à nouveau serait incapable de sortir un autre mot de sa bouche.
Ecoutez-moi bien, Julien, ici Charles Déau. Julien, si tu le veux et si tu le peux, viens retrouver Laure chez nous. Elle a beaucoup besoin de toi. Il lui faut un sacré coup de remontant.
Charles Déau expliqua calmement et clairement à Julien où se trouvait leur appartement. Julien, ayant enregistré le parcours, avait raccroché et annoncé brutalement à ses parents :
- Bon, j'y vais. Je ne sais pas pour combien de temps j'en ai, mais j'y vais. Ne me cherchez pas. Je ne suis pas loin.
Sa mère ne comprenait pas bien et interrogea :
- Tu y vas, tu y vas, c'est bien. Mais où cela ? Nous allons bientôt dîner !
- Il faut que j'y ailles, car je suis enceinte... !
- Tu es quoi ? avait répété interloquée sa mère.
- Enfin, pas moi. Je veux parler de Laure ! De toute manière, c'est exactement pareil. Elle attend un bébé et elle est désespérée.
Le père de Julien avait ouï. Il était resté complètement stupéfait, abasourdi, ne pouvant plus prononcer un mot. Réagissant, il fixa son fils droit dans les yeux.
- De qui est-elle enceinte ?
- Crois-tu que je me précipiterais vers elle si je n'avais rien à voir avec son gros ventre ?
- Oui. Bien sûr, mais tu crois que...
- Je ne crois rien du tout. Je vais la rejoindre. Elle a besoin de moi !

*
* *

- Bonne année à tous. Je suis peut-être un peu trop bavard ce soi, mais je sais que vous ne m'en voudrez pas d'avoir monopolisé la parole. Attention, cinq, quatre, trois, deux, un ! ça y est, on change d'année...
Julien, Laure et leurs deux invités fêtaient le nouvel an. La bise était de rigueur.
Le champagne sauta. Le repas était pourtant loin de se terminer et la glace, encore au réfrigérateur ne se réchaufferait pas avant une bonne demi-heure.
Charles Déau prit la parole :
Moi aussi, je vous souhaite à tous une bonne année. Je pense en premier à Julie, bien sûr, mais j'ai aussi une pensée particulière pour Laure. Cette année va être une année sensationnelle pour toi. Elle sera, je suis persuadé de cela, l'année jeune de tous tes bonheurs, l'année de la vie, l'année de l'amour. Toi Laure et toi Julien, vous laissez derrière vous trois cent soixante-cinq jours qui marqueront à jamais votre mémoire. Depuis quelques mois, Julie et moi avons eu le privilège, je dis bien le privilège de vous mieux connaître. Combien de fois nous sommes-nous faits, Julie et moi cette réflexion : "Mais où s'arrêteront-ils ?". C'est incroyable. Vous réagissez d'une manière sensationnelle. Vous ne vous êtes vous-mêmes pas rendus compte de vos réactions, mais je peux vous dire que vous épatez plutôt que vous ne décevez. Un môme à dix-huit ans, il faut le prendre. Une chose est assurée, vous avez d'ores et déjà fini votre pain noir quand d'autres ingurgitent à ne plus savoir qu'en faire leur pain blanc. L'avenir s'ouvre à vous de la plus belle façon qui soit. J'ai l'impression que vous me croyez trop optimiste alors que moi j'ai idée que je suis en train d'être trop optimiste. J'ai raison. Soyez-en assuré. Julie ne me dira pas le contraire qui me parle si souvent de vous. Hier professeur de Laure, je me sens aujourd'hui son élève de la vie. Bravo Laure pour tes sentiments de grande maturité, bravo Julien pour l'acharnement, cette superbe volonté que tu mets à te battre pour ne pas vous laisser croquer.
Julie arrêta son mari, trop habitué à la parole.
- Charles, arrête, et bois un coup de champagne, tout le monde a fini. Tu causes de trop. Ne serait-ce pas l'effet de Bacchus ? On ne t'en veux pas. Toi et Julien, qu'est-ce que vous avez comme bagout ce soir. Tu ne trouves pas, Laure ?
- Ils ne sont pas bien méchants. Ils ont bien mérité un peu de cette évasion. Non ? Viens voir Julie, je vais te montrer les quelques habits que j'ai achetés pour la naissance. Laissons-les bavarder un peu. Viens, tu vas voir, c'est super chouette.
Julien et Charles restèrent avachis presque, sur la table. Ils trinquèrent une fois encore. Julien accusait la fatigue. Puis...
- Tu n'as rien entendu, Charles ?
- Comment ?
- Tu n'as pas entendu un bruit, là ?
- Non !
Quelqu'un avait frappé à la porte.
Julien se précipité et ouvrit.
- Estelle ! Mais qu'est-ce que tu fais là, entres...
- Bonjour tout le monde !
- Pour une surprise, c'en est une ! A minuit et quart...
- Ben oui ! On faisait réveillon à la maison et ils ont bien voulu que je vous rende visite. Je n'en reviens pas moi-même...
- Mais comment es-tu venue ?
- C'est papa qui m'a conduite. Je présume que cela te surprend, n'est-ce pas ?
- Ah ! ça, oui !
- Va voir Laure, elle est dans la chambre avec Julie, elle va être drôlement surprise !
- D'accord. Dis, Julien, je peux rester chez vous cette nuit ? Ils sont O.K.
- Mais oui, bien sûr, va.
Un événement ! Sûr que c'en était un. Si Laure voulait voir ses frères et sœurs ou sa mère, elle devait le faire en cachette et surtout en l'absence de son père. Ce soir, lui-même, ce grand con, franchissait un pas. Décidément, dès les premières minutes, l'année commençait formidablement. Julien expliquait maintenant à Charles Déau quelques anecdotes qui s'étaient déroulées les dernières semaines, comme par exemple lorsque Laure, il y a environ trois semaines était allée voir sa mère chez elle à son invitation. C'était un après-midi, son père travaillait comme d'habitude jusque vingt-deux heures. Aucune chance de le rencontrer. Après être restée trois heures en présence de sa mère, toutes deux furent surprise d'entendre du bruit au garage. Laure eut juste le temps d'enfiler son manteau, de franchir le seuil de la porte et de prendre ses jambes à son cou. Son père arrivait. Une panne électrique générale avait stoppé l'usine où il travaillait.
N'était-ce pas lamentable d'en arriver là. Sa sœur Estelle, qui l'aimait bien était obligée de mentir pour pouvoir venir lui rendre visite.
- Allez, Julien, l'heure n'est pas aux lamentations, paie-nous un petit coup de champagne et sert un verre à ta belle-sœur !
- Tu as raison. Mais il faudrait peut-être que nous nous décidions à terminer ce repas si nous voulons prendre le dessert, puis le café, puis la liqueur, puis à nouveau le champagne ? Non ?
- Hé ! Les femmes, vous vous amenez, oui ou non ?

*
* *

Le meublé que Laure et Julien habitaient n'était pas très grand. Deux chambres, une toute petit cuisine et une salle de séjour. Les meubles ? Des meubles baroques, mal assortis ensemble. Ils n'en demandaient pas plus pour l'instant.
Julien avait mis à profit la période des congés pour trouver un emploi. Rien de mirobolant, mais toutefois suffisant pour apporter l'argent nécessaire au foyer. Ayant postulé dans de nombreuses entreprises, il avait fini par réussir à avoir un entretien avec le patron d'une entreprise de confection. Face à face, il lui avait expliqué sa situation familiale récente. Julien avait su convaincre car, bien que n'ayant pas de poste disponible, ce patron avait accepté de le prendre en remplacement durant un mois. Il serait tour à tour magasinier, coursier. Un peu boy en fait. Mais Julien avait du mordant et voulait conserver sa place. Un mois, ce ne serait pas suffisant. Il avait mis tout son cœur à l'ouvrage, laissait de côté les heures strictes. Il avait même osé donner son avis sur ce qu'il voyait des productions. Ce fameux "Et si vous faisiez comme ça, vous gagneriez du temps !" lui avait sans aucun doute valu la goutte d'eau qui avait fait pencher la décision de le garder plus longtemps. Il travaillait depuis le mois de juillet dans cette maison et avait même une bonne cote. Le salaire était bas, mais il s'en moquait. Des horaires plus que bizarres, mais de cela aussi il se moquait. Avec Laure, il apprenait maintenant à gérer une maison, une famille. Ils en avaient si peu l'habitude que de peur de ne pas aller au bout du mois, il restait toujours un peu plus à chaque fin de mois. Au début, il ne leur avait pas été facile de compter pour le loyer, l'électricité, le chauffage, ce qu'il faudrait pour la naissance et tout le reste, nourriture, habillement, etc. Ils vivaient un amour propre, honnête et sincère. Ils n'avaient jamais refusé ni les conseils ni les aides de leurs proches et en étaient reconnaissants. Julien commençait à s'habituer à cette nouvelle vie qui démarrait. Laure portait beaucoup d'attention à Julien, mais la fatigue qu'elle ressentait de plus en plus la détournait un peu plus des autres pour aller vers son enfant qui allait arriver. Un jour, le destin frappa à nouveau à la porte de Julien. Il emballait ses paquets dans des cartons lorsque son chef vint let voir et lui annoncer, un sourire large aux lèvres qui en disait long de d'autosatisfaction, de jalousie et de haine :
- Julien, bon, il faut que tu ailles voir le patron dans son bureau. Je crois que ça va chauffer pour ton matricule. Allez, ouste, dépêche-toi, il n'aime pas attendre.
Julien, interloqué et surpris se dirigea vers le bureau, frappa et entra lorsqu'on l'y invita. Julien n'avait jamais pénétré dans ce bureau qui servait uniquement à recevoir les clients importants. Meublé de pièces futuristes et design, il était très chouette. Un énorme calendrier indiquait le neuf janvier de l'année qui commençait. Assis derrière une grande table bureau, l'air très préoccupé, le directeur annonça à Julien :
- Viens, assieds-toi et écoute-moi bien. Je suis très satisfait de tes services, Julien. C'est la raison pour laquelle je t'ai demandé de venir le premier. Je pense que tu es, parmi nos soixante-dix employés, celui qui, dans sa charge, travaille le mieux, et avec le meilleur esprit d'entreprise de tous. Pourtant, tu as pratiquement la moins bonne place et la moins bonne qualification. Je te félicite. Hélas ! Je me trouve confronté à un problème, certes passager, mais quasi-insoluble pour l'instant. L'un de nos clients très important nous laisse une ardoise assez grosse et j'ai le devoir, pour assurer la pérennité de notre entreprise, de me séparer de plusieurs de mes collaborateurs. La demande diminue, l'argent rentre mal. Je n'ai pas le choix. C'est une raison économique. Je tiens à te rassurer immédiatement. Je te l'ai dit, je te considère comme le meilleur. Je me suis très bien souvenu de ta situation familiale difficile. Aussi, j'ai voulu faire pour toi ce que je ne vais pas faire pour les autres. Premièrement, cela me serait matériellement impossible et deuxièmement, les autres personnes concernées, même si elles ont un passage un peu plus délicat, elles n'en mourront pas. J'ai cherché et j'ai trouvé pour toi, une place dans une autre société. Nous nous sommes arrangés, tu y entreras dès que tu seras disponible de chez nous. Il te reviendra à toi de discuter du salaire et autres avantages, ce n'est pas mon problème. Voilà. J'espère que j'ai agi dans un sens qui te convient et surtout que tu sauras mettre la même compétence que tu as mis chez nous. Je t'ai recommandé personnellement, ne l'oublie pas. Tu veux peut-être me poser une question ou deux ?
- Je vais donc être licencié, mais quand ?
- J'attends d'un jour à l'autre, l'autorisation de licenciement collectif. Dès lors, tu pourras partir.
- Mais monsieur, ma femme va accoucher aussi, d'un jour à l'autre et je dois pouvoir l'emmener...
- Quand doit-elle accoucher ?
- Le terme, c'est après-demain...
- Tout ira. S'il est nécessaire de te garder cinq ou six jours supplémentaires afin que tu ne perdes pas tes avantages, j'en fais mon affaire. Voilà donc qui est dit. Evidemment, je compte sur ta plus grande discrétion. Je peux, n'est-ce pas ?
- Oui, bien sûr. Et merci pour votre geste.
- Ne me remercie pas. J'ai agi, je pense, comme tu l'aurais fait, toi, à ma place. Bonne chance Julien. Tu peux également me souhaiter bonne chance, car j'ai un moment dur à passer. Mais je réembaucherais, car je suis un très mauvais perdant.
- Bien sûr, Julien était satisfait, mais un brin d'inquiétude traînait quelque part, dans un coin de son cerveau. Il se ravisa et retourna frapper au bureau.
- Monsieur, je m'excuse, mais dans l'émotion que j'ai eue, j'ai oublié de vous demander le nom de cette société ?
- Suis-je bête, je n'ai pas pensé non plus à te le donner, il s'agit de la société Valleau. Tu sais ce qu'ils font ?
- Non.
- Cela va te plaire. Toutes sortes de pièces électroniques pour les télés, ordinateurs, etc. Ca marche très bien, tu verras.

*
* *

Le repas du soir de Laure et Julien fut mi-figue mi-raisin. Ils avaient tenté d'analyser le pour et le contre. Ce changement de situation arrivait mal. Peut-être le salaire serait-il meilleur ? Il ne pouvait de toute manière être moindre puisque Julien empochait le minimum garanti. Si son travail marchait mal, qu'adviendrait-il ? Julien ne voulait pas croire cela. Il en ferait son affaire pour que tout aille au mieux. Ce qui tracassait Julien au plus haut point désormais, c'était cette naissance si proche, cet enfant. Gars ? Fille ? Impossible de se prononcer avec certitude à la dernière échographie. Tant mieux. Le plaisir n'en serait que plus fort.
Les affaires de Laure étaient prêtes depuis longtemps déjà. Les recommandations à Julien également.
Dans la nuit du jeudi au vendredi, Laure eut des contractions, très espacées.
Tout se précipita dans la nuit du samedi au dimanche. Entre chaque contraction, Julien avait compté sept minutes. Il se précipita dehors, alla à la cabine téléphonique.
Il était deux heures trente passées de quelques minutes lorsque le téléphone sonna à sa destination.
- Allô, papa, c'est Julien. Laure va bientôt accoucher, tu veux venir le plus vite que tu pourras, s'il te plaît !
- J'arrive, répondit vaseusement son père.
Julien et Laure n'avaient pas de voiture pour la bonne raison qu'aucun d'eux n'avait le permis. L'argent aurait de toute manière défailli à cette exigence.
Julien retourna chez lui, montant quatre à quatre les marches qui menaient au troisième et dernier étage. Laure, calmement s'habillait. Julien, très énervé, se cognait partout. Il faisait tout en ne faisant rien de bien. Laure fit chauffer un café en prévision de l'arrivée de son beau-père, s'arrêtant régulièrement pour laisser passer une contraction.
A trois heures trente, Laure était enfin allongée sur un lite de maternité, sous observation, attendant l'événement. Julien, à ses côtés, remercia son père qu'il pria de repartir seul. Lui resterait tout le temps nécessaire puisque le lendemain était un dimanche. Il se débrouillerait pour rentrer.
Laure n'entra en salle de travail qu plus tard, à neuf heures passées.
A neuf heures cinquante-cinq, Laure et Julien étaient les heureux parents d'un bébé de trois kilos quatre cent cinquante.
Après avoir mis le bébé sur le ventre de la maman, la sage-femme dirigea celui-ci pour l'examen pédiatrique de rigueur.
Après quelques minutes, sous l’œil médusé de Julien, on amena l'enfant, propre, langé, dans un berceau transparent, près du lit de sa mère. Tout s'était bien passé. Laure n'avait pas souffert outre mesure. Julien s'était assis, épuisé, fatigué nerveusement et il contemplait maintenant ses deux compagnons, essayant de deviner déjà, quelque ressemblance avec la mère.
Au bout de vingt minutes, une infirmière entra dans la salle de travail, un bloc de papier à la main. Après les félicitations d'usage, elle questionna :
- Avez-vous choisi un prénom pour cet adorable bout de choux ?
Laure laissa Julien, fier, répondre :
- Masha !





III

LA FORCE DE VAINCRE POUR GAGNER



La victoire est amère
après le but atteint...
... mais le but nouveau
est si beau avant
d'être atteint...



Julien arriva à huit heures trente, ainsi qu'on le lui avait signifié. Une personne le dirigea directement dans l'un des ateliers où il fut pris en charge par une autre personne. Probablement le chef du secteur concerné. Il se trouva entouré de matériels complètement inconnus de lui, bizarres, électroniques. En quelques mots, ce monsieur, la quarantaine bien passée, l'air plutôt sympathique mais dont la démarche et les mouvements vifs et secs semblaient indiquer une certaine fermeté, lui expliqua le principe de fonctionnement de cet atelier. Pour le moment, Julien ne toucherait pas à ces engins. On lui demandait de contrôler la bonne fabrication des pièces. Travail rigoureux, précis, mais simple. Evidemment, la matinée passa vite. N'ayant aucun commentaire, Julien considéra son travail comme accompli et honnête pur un débutant. On lui précisa ses horaires qui entreraient en vigueur dès le lendemain. Sept heures trente à midi et treize heures trente à dix-sept heures. L'après-midi également fila à une allure rapide. Julien accusait une fatigue des yeux. Après dix-sept heures, il questionna son chef, sur son travail.
- Je pourrais savoir l'impression que je vous ai laissée sur ma première journée ?
- Oh ! Vous savez, on ne peut pas savoir comme cela, en une journée. Mais vous avez l'air de faire attention. Bien sûr, vous avez laissé passé quelques petites erreurs. On ne peut pas tout savoir dès le premier jour, c'est excusable. Ce qui est plutôt marrant, voyez-vous, c'est que vous avez détecté dès aujourd'hui des détails que ceux qui ont fait le travail avant vous, n'apercevaient qu'au bout d'une quinzaine de jours. C'est drôle. J'espère que le travail vous plaira. Ne vous inquiétez pas, on ne va pas vous massacrer durant les premiers jours. Allez, bonne soirée et à demain. La semaine sera courte pour vous. Mais ce n'est pas plus mal de commencer un jeudi. Vous avez aussitôt le week-end pour vous remettre. A demain !
Julien parcourut à pied pour la quatrième fois de la journée, le kilomètre et même un peu plus qui le séparait de son nouvel emploi vers sa maison. Laure revenait avec Masha demain après-midi à la maison. Ce serait superbe de les avoir toutes les deux dès ce week-end. Ce soir, pour la dernière fois, il emprunterait la mobylette de sa mère et ferait les quinze kilomètres qui le mèneraient près de Masha et Laure à l maternité. Il en aurait des histoires à raconter à ses deux femmes.
Masha, petite fille de quelques jours était une dormeuse. Elle rechignait plutôt à ingurgiter le peu qu'on lui autorisait à prendre. Mais elle était en parfait santé, pour le plus grand bonheur de ses parents.
Julien n'avait pas eu de chance ce soir. La neige commençait à tomber pour la première fois de l'hiver, mais elle tombait en abondance. Le retour sur deux roues ne serait pas triste ! Le chemin fut parcouru rapidement, non pas par vitesse, mais parce que tout l'esprit de Julien était occupé par la pensée.
Lorsque Julien entra dans la chambre de Laure, celle-ci s'esclaffa :
- Oh ! Masha, regarde vite le joli bonhomme de neige qui vient te voir !
- Ne te moque pas de moi, il neige très fort ce soir.
- Oui, je m'en aperçois. Tire ton blouson et mets-le contre le radiateur. Tu es tout trempé. Tu vas attraper la crève. Il ne fallait pas venir, de ce temps, tu es bête. Je ne t'en aurai pas voulu !
- Mais j'ai envie de vous voir, moi. Alors ma bichette se porte bien...
Julien se pencha sur le berceau transparent. Il admira sa progéniture. Une fois de plus, il fut fier. Ses yeux reflétaient un bonheur vivant, une émotion intense.
- Alors, Julien, tu me racontes cette journée ?
- Pas grand chose à dire. Je contrôle des montages électroniques. Je commence à sept heures trente. J'ai une heure trente pour déjeuner. J'ignore encore ma paie. Enfin, comme tu peux le constater, je suis dans l'incapacité de dire quoi que ce soit. Mais, dis-moi plutôt toi, comment vas-tu ? Tu sors toujours demain avec Masha. Je ferais beaucoup de chauffage afin qu'elle n'attrape pas froid. J'ai aéré sa chambre pour qu'elle n'ait pas d'odeur désagréable en arrivant. Crois-tu que nous ne devrions pas la prendre avec nous dans notre chambre, si jamais...
- Tu es bête, Julien, tu en fais de trop. Et puis, toutes les trois heures, je serais là pour la nourrir. Ne t'inquiètes surtout pas. Elle saura se faire comprendre quand elle aura quelque chose qui n'ira pas.
- Tu crois ?
- Je ne crois pas. J'en suis sûre.

*
* *

Les jours, les semaines avaient défilé. Jours heureux, jours moins gais. Tantôt l'inquiétude pour Masha, tantôt la joie de voir se mouvoir ce petit bout de femme, adorable ou méchante, mais fille à ses parents tout le temps.
Julien continuait de parcourir quatre fois par jour son kilomètre. Il n'avait pas la chance coutumière qui permet à l'un de prendre l'autre au passage. Lui et Laure habitaient de l'autre côté de la ville.
Ce soir-là, Laure contemplait encore une fois la jolie montre que Julien lui avait offerte pour la naissance de Masha. Laure n'ignorait pas le peu de valeur monnayable de cette montre, mais son plaisir était immense. Le geste comptait tant. Masha avait été adorable, ce jour de ses neuf mois. Tout comme sa mère, elle attendait Julien, et celui-ci n'arrivait pas. Laure se faisait une joie de penser que Julien n'oublierait pas les neuf mois de Masha et elle jubilait elle-même. Elle avait même acheté, simple plaisir propre, un Beaujolais pour Julien. Il le méritait.
Déjà une heure de retard, se désespérait Laure. Comment se fait-il ? Oui, il lui arrive souvent de perdre un quart d'heure, une demi-heure tout au plus, mais quand même.
Julien arriva enfin, une heure trente plus tard. Laure avait failli bouder mais sourit à nouveau, ayant du mal à apercevoir Julien derrière un énorme nounours en peluche.
- Mais tu es fou, Julien, c'est une folie...
- Non, Laure, et puis d'abord, à ma Masha... Salut ma toute petite grande. Tiens, voilà. C'est maman et papa qui te donnent enfin un jouet à la grandeur de tes sourires...
Masha gazouilla, écarquilla ses yeux, tendit les bras et pencha sa tête comme pour donner un joli baiser à quelque chose qui lui ravissait l'âme... Laure reprit.
- Où as-tu eu cela. Il est superbe. Oh ! Comme il est beau. Je me doutais bien que tu penserais à Masha. Je t'aime d'y avoir pensé.
- Je l'ai payé une véritable fortune, par rapport à ce que nous gagnons, mais ça me serrait tellement les tripes de ne jamais pouvoir penser à elle toute seule !
- Tant pis et tant mieux, nous nous priverons sur autre chose. Tu as eu raison. Tu as dû le payer cher quand même ?
- Hé bien ! Un tout petit peu moins que la rallonge que je viens d'avoir...
- C'est vrai ? On t'a augmenté ?
- Oui, quinze pour cent de rallonge d'un seul coup ! Pas mal, hein ?
- quinze pour cent ? Hé bien ça alors ! Mais c'est énorme ! Tout ça ce soir ?
- Oui, figure-toi que ce soir, alors que j'allais partir, au dernier moment, on m'a demandé de rester pour un pot en l'honneur d'un mariage. Difficile de refuser quand on n'a que neuf mois de présence, n'est-ce pas ?
- Oui, bien sûr.
- Alors j'ai attendu, comme tout le monde. D'ailleurs, il y avait beaucoup de monde. Presque tout le monde, je crois...
- Qui se mariait ?
- Un chef d'atelier. Remarque, à vingt-sept ans, il est plus que temps. Enfin bref. Nous avons pris l'apéro. Je m'apprêtais à partir, comme d'autres, et voilà que le patron s'amène. Obligé de rester. Il a souhaité tous les vœux aux futurs époux et puis il a commencé un speech. Alors là, je ne te raconte pas la rougeur. Devant tout le monde, il a commencé à n'avoir que moi dans la bouche : la conscience professionnelle, la précision, etc. J'ai vu rouge parce que je ne m'y attendais surtout pas. La rallonge, tout ça devant les autres qui me fusillaient du regard. Et puis, tel un imbécile, j'ai pris la parole pour remercier. Alors là, ça a été la catastrophe. Enfin, je ne sais plus trop bien, mais ce que je sais, c'est que lorsque je me suis aperçu du silence qui régnait, j'ai repris à toute vitesse mon verre et j'ai souhaité bon vent aux futurs époux.
Julien se remémora tout à coup les paroles qu'il avaient prononcées, peu de temps avant, devant une cinquantaine de personnes... "Ma surprise autant que mon émotion me délient la langue. Je serais bien crétin, monsieur, de refuser votre augmentation. Toutefois, je ne voudrais pas que vous puissiez croire que ma vanité l'emporte sur mon comportement. Je suis certain d'avoir essayé de mettre tous les atouts de mon côté pour mériter cette augmentation. Elle me surprend autant qu'elle honore tous ceux qui m'ont donné les conseils utiles pour y arriver. Vous dites que j'ai mis ma conscience professionnelle au service de l'entreprise et je pense, moi, que j'ai agi par égoïsme pur. Ce que je vous ai dit à vous, monsieur, le jour de mon embauche, le Ricard me force ce soir à le dire aux autres. En fin de l'année précédente, j'étais écolier. J'ai commis l'immense privilège de faire un enfant à une écolière. L'avenir était devant moi et non plus par-devers mes remords. J'ai souhaité, et l'on m'a beaucoup aidé, prendre mes responsabilités. J'en ai "chié". Oh ! Pardon ! Je m'excuse. J'en ai bavé un peu. J'avais une obsession : ma fiancée et son ventre gonflé. J'ai voulu travailler. La chance m'a aidé. Aujourd'hui et ce soir, j'ai l'impression d'être favori. Je ne sais plus très bien, à vrai dire ce que je sais. Il m'est arrivé de pleurer, discrètement, derrière Laure, parce que j'avais la fatigue et le souci de ma fille. Avouez que quand on a dix-huit ans, c'est un peu con de chialer. J'ai une dette envers la vie. Je la paierai. C'est un pari. Et puis, je dois m'arrêter parce que je réalise à l'instant que j'ai probablement oublié de souhaiter plein de bonheur, et je m'y connais maintenant, aux futurs époux. Vous verrez, c'est génial la vie !".
Le patron, un peu surpris, comme les autres, avait laissé Julien parler. Il reprit son discours :
- Ce que Julien ne vous dit pas, c'est qu'il s'est tellement bien mis au travail que même les dirigeants d'entreprise de notre ville se permettent de le recommander en personne. Ce qu'il ne dit pas non plus, c'est que l'une de ses astuces nous a permis d'économiser cinq pour cent de matières premières par jour, et enfin, ce qu'il ne dit à personne, pas même à moi, mais je le sais, c'est que, une fois sa journée terminée, il prend son stylo et travaille encore entre une et quatre heurs dans les livres. Je vous annonce que la bonne rallonge que je lui ai donnée, c'est aussi un peu et tout simplement pour rendre les autres un peu jaloux, mais d'une saine jalousie, celle qui fait progresser. Quelqu'un trouve-t-il cela injuste ?
Personne n'avait répondu, mais les regards mitraillaient Julien.
Revenant à la réalité, Julien aperçut Masha. Elle aussi mitraillait son nounours, mais de bonheur. Elle gazouilla :
- Ada !
- Il en serait donc ainsi, l'énorme chien aux yeux ahuris, aux oreille pendantes s'appellerait "ADA".
Laure embrassa son Julien de joie. Enfin, elle comprenait les vraies paroles de Julien. Il n'avait pas menti : "Je ne te laisserai pas tomber !".

*
* *

Laure et Julien avaient choisi. Pas trop de luxe, mais puisque la paie de Julien favorisait les événements, cela servirait à acheter les livres qui permettraient à Julien d'en savoir plus. L'esprit d'entreprise leur avait donné l'envie de gestion.
Laure était un formidable atout pour Julien, lui imposant souvent le travail, quand celui-ci aurait volontiers fait autre chose.
Plus tard, pour l'anniversaire de leur vie commune, Laure et Julien avaient décidé d'un commun accord qu'ils quitteraient le meublé pour prendre un appartement bien à eux. Ils n'auraient pas les meubles nécessaires, mais cela importait peu. Ils préféraient avoir une salle vide et être chez eux que de voir tout le temps ces objets qui ne plaisaient ni à Laure ni à Julien. Ils étaient allés, tous les deux, demander un prêt à la banque qui recevait le salaire de Julien. A leur grande stupéfaction, tout était passé comme une lettre à la poste. Enfin, il avaient réalisé que ce genre de démarche n'était qu'un simple démarche de la vie adulte courante. Loin de le regretter, ils s'en félicitaient puisque, à contre idée, cela avait, une fois de plus, apporté une promotion à Julien. Etrange, mais vrai.
En pleine matinée, alors que Julien effectuait son travail, il fut appelé au bureau de la direction.
- Viens, Julien. Assieds-toi. Tu as l'air de te demander ce qui t'arrives. Je viens d'avoir un coup de fil de ta banque. C'est tout à fait courant. Ils m'ont demandé ce que tu valais et surtout si ton avenir laissait au moins espérer vingt-quatre mois de salaires chez nous. Je vais être franc avec toi... J'ai répondu oui. Bien. Ce n'est pas pour cela que je t'ai demandé de venir, c'est uniquement pour comprendre tes motifs. Moi, j'avoue franchement que j'ai du mal à te suivre aujourd'hui. Pourquoi ? Parce que tu es très jeune, tu n'as pas encore fait ton service militaire, et pourtant au fur et à mesure que nous te connaissons, on en apprend de moins en moins sur toi. Cela m'étonne et aussi, ça m'inquiète. Tu ne te contentes pas de faire ton travail honnêtement, tu t'y intéresses comme si tu dépensais tes propres deniers. Cela m'embête !
- J'ai du mal à comprendre ce que vous me demandez ?
- Je ne te demande rien. Enfin, sans rentrer dans les détails, je sais que tu empruntes beaucoup d'un seul coup. Tu changes d'appartement. Oh, bien sûr, ça ne me regarde pas. Mais je me demande si tu n'aurais pas eu, par hasard, une autre proposition par ailleurs ? On n'est pas jaloux chez nous, tu connais la politique de la maison. Mais ça m'ennuierait tout de même que tu partes ailleurs sans avoir eu la gentillesse de nos prévenir un peu à l'avance. Bon, de toute manière, je profite que tu sois là. Je n'avais pas l'intention de faire d'effort particulier pour toi, mais je t'attendais un peu au virage pour les vacances. Un peu avant, un peu après ? Disons que je fais le premier pas. Et cela va correspondre à peu de choses près à l'emprunt mensuel sur lequel tu t'es engagé. Cela tombe bien, non ?
- Cela me surprend surtout...
- N'en parlons plus. Rappelle-toi... les vacances vont être dures... et je peux te dire que ça m'arrangerais même bien si tu pouvais faire en sorte de prendre les quelques jours auxquels tu as droit un peu plus tard. Enfin, nous en reparlerons d'ici quinze jours.
Les frais engagés pour changer d'appartement étaient quasiment avalés par une nouvelle augmentation. Deux augmentations conséquentes en moins d'un an, c'était inespéré. Laure et Julien gardaient la tête froide. Masha souriait toujours, heureuse d'être née. Elle prenait de plus en plus un plaisir malin à ennuyer son père rentrait tôt le soir. Laure avait découvert une passion : le journal. Il lui arrivait de plus en plus fréquemment d'écrire un article pour le journal local. Pour la gloire, certes, mais aussi pour la passion. Un jour, on vint lui demander de transcrire son opinion sur un événement précis. Un autre jour, on la convoqua franchement à la direction du journal.
- Bonjour madame. Oh ! quel ravissant bébé vous avez là. Mais je vous en prie, asseyez-vous. Bonjour bébé, tu as l'air en pleine forme, dis donc. Cela ne vous ennuie pas madame, au moins. Nous pourrions nous voir un autre jour si vous voulez ?
- Non. Non, j'ai prévu votre rendez-vous.
- Bien. Je vous avoue que les "petits papiers", comme vous nous le dites si bien dans votre courte lettre nous ont un peu surpris. Et vous avez pu constater que, dans la plupart des cas, quand l'actualité nous le permettait, nous les avons publiés. Donc, un peu surpris, j'ai souhaité vous rencontrer. Je n'irai pas par quatre chemins. Vous semblez plutôt jeune ?
- J'aurais dix-neuf ans en octobre !
- En effet. Et c'est bien vous qui nous écrivez, presque chaque semaine...
- Ah ! Oui, c'est moi et personne d'autre.
- Félicitations, vous avez des jugements plus adultes que votre âge. N'y voyez aucune insulte surtout.
- Non !
- Vous avez sans doute un emploi ?
- Non, je suis à la maison et j'élève notre fille.
- C'est le plus beau métier qui soit pour une femme...
- Vous classez vite vos personnages !...
- Du tout. N'aimez-vous pas votre enfant ?
- Si, bien sûr.
- Pour en revenir à l'objet de notre conversation, je vous disais donc que nous avions trouvé intéressante votre manière de traiter vos sujets, qu'ils soient sérieux, dérisoires ou hilarants. Nous avons également pensé que peu à peu, sans même que nous nous en rendions vraiment compte, votre signature dans notre journal tendait à devenir, disons, comme une voix extérieure, exprimée, non partie prenant des idées du titre. Mais cette signature semble intéresser nos lecteurs. Notre journal n'est certes pas "Le Monde", mais il a sa signification dans notre cité et j'en veux pour preuve notre tirage assez conséquent. Nous n'oublions jamais que ce sont nos lecteurs qui fabriquent le journal, et pas nous. Leur opinion est toujours opportune. En l'occurrence, nous avons beaucoup de félicitations sur vos papiers. Je voudrais maintenant en venir au fait et vous proposer de prendre votre rubriques hebdomadaire dans nos colonnes. Il va de soi que cela serait rémunéré aux tarifs de la pige en vigueur. Puisque vous ne travaillez pas, je pense qu'il vous serait loisible facilement de préparer d'une semaine à l'autre quatre-vingt à cent ligne colonne. Qu'en pensez-vous ?
- Je suis surprise !
- Oui, je m'en doute. Alors pour mettre dès le départ les choses au clair, cela suppose une régularité absolue et un respect de la profession. Nous exigeons que ne soit mis en cause qui que ce soit ou quoi que ce soit qui ne soit dûment et complètement justifié. Afin que tout cela soit parfaitement clair, je suggère de vous envoyer une proposition de contrat par courrier, et vous me répondrez de la même façon. Cela vous convient-il ?
- Oui, cela va me permettre de réfléchir calmement.
Lorsque Julien arriva, le soir, Laure s'émerveillait toute seul de lui annoncer ce qu'elle avait vécu l'après-midi. Bien qu'elle n'en sache pas elle-même beaucoup, attendant son contrat, sa joie était immense. Julien s'en réjouit également. Masha avait entamé sa nuit. Elle irait jusqu'au lendemain sept ou huit heures. Chaque jour était différent.
L'appartement des Lovonte était peu rempli de meubles. Dans la cuisine, un vieux buffet, une table à laquelle il fallait une cale et trois chaises dont l'une tenait debout par miracle. Leur chambre, un cosis sur quatre pieds fabriqués, une armoire de l'ancien temps qui donnait le ton à une petite table de chevet. La salle, elle, était quasiment vide, si ce n'est quelques fauteuils, si l'on peut dire, remplis de polyuréthane en billes. Seule la chambre de Masha avait reçu le privilège de meubles neufs. Certes, il s'agissait de bois pressé, mais Masha vivait dans une pièce entièrement retapissée aux motifs enfantins.
Julien allait à nouveau s'installer pour continuer de "s'autodidacter". Il se leva, se dirigea vers Laure et lui dit, d'un air morose :
- Laure, il y a quelque chose qui ne me fait pas du tout plaisir !
- Cette histoire de journal t'ennuie ?
- Oh ! Non, bien au contraire, et je t'aime beaucoup trop pour te reprocher quoi que ce soit.
- Alors, dis-moi ce qui ne va pas ?
- Je réagis tout à coup que tu peux être malheureuse avec moi si on continue sur la même lancée.
- Voyons, moi et Masha, on t'aime tant.
- Rappelle-toi, toi aussi tu avais envie de réussir, et puis la naissance de Masha a brisé toutes tes espérances.
- Nous n'avions pas le choix !
- Avant peut-être. Mais maintenant, c'est différent. Regarde, tu décrochez un contrat sans même l'avoir cherché. C'est extraordinaire, n'est-ce pas ?
- Oui, c'est vrai.
- Alors, fais comme moi, prends tes propres cours et prépare ton avenir.
- Masha est petite.
- Elle ne le sera pas éternellement. Tu risque autrement de te retrouvée coincée un jour par défaut d'aspiration à autre chose. Tes casseroles sont jolies, peut-être, mais elles ne sauraient être ton miroir. Et puis, je n'aurais pas l'impression d'être tout seul à bosser...
- Ce soir est un véritable jour de bonheur pour moi. Tu ne peux pas savoir à quel point tu me rends heureuse ! J'avais songé à tout cela, et c'est même pour cela que je m'amusais à gratter quelques lignes que j'envoyais à ce journal. Je n'avais pas prévu qu'ils les accepteraient, mais ça m'avait donné une grande confiance en moi
- Mais pourquoi ne l'avais-tu pas dit ?
- Je n'osais pas t'en parler.
- Tu n'as aucun compte à me rendre Laure. Toi seule décide de ce que tu juges bon pour nous tous.
- Et puis j'avais peur que tu me reproches de laisser Masha !
- Masha, nous l'avons faite à deux. Il n'y a aucune raison que tu sois seule à l'élever. Je suis certainement moins doué que toi pour m'en occuper, mais je me débrouillerai.
- Et l'argent, Julien ?
- Si nous ne savons pas faire de sacrifices aujourd'hui, nous en ferons toute notre vie. Moi, je suis content, parce que contrairement à ce qu'auraient pu croire les autres, je tire mon épingle du jeu. Mais ça ne me suffit pas. Si nous devons encore manger de la vache enragée, c'est dans le but de ne plus jamais en manger plus tard. Il faudra bien qu'on se sorte un jour de ce merdier, parce qu'il n'est pas possible que l'on continue aussi misérablement. N'as-tu pas envie de sortir, de belles fringues, de te balader au soleil de combler Masha, de t'offrir un tas de petits plaisirs ?
- Mais si, évidemment !
- Alors, tu vois, tu en as autant envie que moi. D'accord, tu veux bien apprendre en même temps que moi ?
- Oui, j'ai très envie.
- Plus tard, Laure, je te le promets, tu seras P.-D.G. de ta propre boîte...
- D'accord pour P.-D.G. ! s'esclaffa de joie Laure, pleurant presque.
Laure avait répondu dans un éclat de rire et de bonheur. Le bonheur, effectivement, avait souvent rendez-vous pur elle et s'appelait toujours Julien la hargne qui pousse, Julien la volonté. Comment la lui reprocher ?
Leur vie, forte de ces engagements s'égrena lentement. Julien montrait toujours autant de volonté à vouloir réussir. Laure, quant à elle autant de passion à apprendre.
Masha était âgée maintenant d'un peu plus de trois ans. Son petit frère, Simon, nouveau-né, la rendait un peu jalouse. Les questions allaient bon train. Les situations rigolotes ne manquaient pas non plus. Un esprit de famille très fort s'était imprégné au fil des mois. Parfois les événements durs et inopportuns auxquels il avait fallu faire face. A d'autres moments, des scènes éminemment tendres et amoureuses de complicité s'installaient dans la maison.
Julien avait eu le privilège d'être exempté du service militaire pour cause de soutien de famille. Depuis le départ de son propre chef, trois mois auparavant, il avait hérité du service. Il en était fier. Laure avait reconduit son contrat au journal pour un an. Son écriture passait bien. Elle préparait même pour le moyen terme un nouveau journal, new look. Ce serait pour plus tard. Ses idées, neuves et jeunes plaisaient qui augmentaient sensiblement les ventes.
Une nouvelle fois, en prévision de la naissance de Simon, ils avaient rendu l'appartement, trop exigu pour en louer un autre. Celui-ci ne se situait plus dans une ZUP, mais en plein centre ville. Plus cher à la location, certes, mais tellement plus agréable à vivre. Le propriétaire venait de remettre tout à neuf, des serrures aux boutons électriques en passant par la moquette. L'entourage était calme. A vrai dire, Laure et Julien étaient seuls habitants sur le palier. Un locataire au-dessus, c'est tout. Il s'agissait même d'un étudiant pour qui l'on avait arrangé les combles. Les murs épais à droite et à gauche les isolait parfaitement des autres habitants. Dans le garage auquel ils avaient droit, une vieille Peugeot 204 sommeillait. Laure, après Julien avait passé son permis. Avec deux enfants, cela était devenu indispensable. Julien, lui, avait passé le sien un peu par obligation. Son métier exigeait de plus en plus de déplacements et il devenait impossible de se faire conduire tout le temps par les autres. Masha allait à l'école maternelle. Elle s'y plaisait bien.
Pour vivre au quotidien, quelques meubles supplémentaires avaient égayé la maison. Bien qu'aucun de ceux-ci n'ait représenté l'idéal aspiré. Un salon d'angle moderne, une télévision couleur d'occasion, une chaîne Hi-Fi, également d'occasion, une table de ferme longue et six chaises, quelques reproductions de tableaux, des photos de Masha embellissaient un peu plus leur environnement.
La garde-robe de madame et de mademoiselle s'était étoffée.
Simon pour l'instant, se contentait de vire heureux, de biberons, d'affection et de tendresse. Il aurait sa part.
Les Lovonte étaient toujours aussi studieux. Ils n'apprenaient pas pour les examens. De cela ils se moquaient. Ils ingurgitaient pour leur propre avenir. Depuis trois ans, ils avaient beaucoup emmagasiné et espéraient bien encore faire mieux. Chacun stimulait l'autre. Ils se retrouvaient parfois complémentaires l'un de l'autre, parfois de même niveau. Le sujet apportait la différence.

*
* *

La sonnette retentit. Laure ouvrit la porte pour laisser sa sœur Estelle entrer. Elle larmoyait.
- Ah ! Salut ma grande, entre. Tu pleures ?
Estelle tenta de sortir quelques mots de sa bouche, mais ceux-ci restaient totalement incompréhensibles pour sa sœur. Laure emmena Estelle du couloir vers le salon sur lequel elle la fit s'asseoir. Laure lui offrit quelques gâteaux et un verre de jus de fruit. Estelle avala la boisson, refusant les gâteaux. Elle se calma, soufflant un grand coup puis déchargea tout son chagrin vers Laure...
- Laure, je suis malheureuse. J'ai couché avec un garçon !
Laure obligea sa sœur à se lever, la prit dans ses bras et en termes très optimistes lui dit
- Mais c'est merveilleux ! Je suis heureuse, tellement heureuse pour toi. Alors, dis-moi, tu as fait l'amour avec un gars ?
- Oui, justement, j'ai peur.
- Peur de quoi, peur de qui ? N'es-tu pas prête à nouveau à faire l'amour. Tes sens de femme sont sortis de toi, et tu n'es pas contente ?
- Bien, sûr que si, c'était pas mal, mais j'ai quand même peur.
- Je ne comprends pas ta peur ?
- Peur de devenir enceinte, comme toi, lorsque tu as connu Julien...
- Heureusement, on ne tombe pas enceinte, comme ça, par miracle, parce qu'on fait l'amour...
Laure, tout en prononçant cette dernière phrase, s'aperçut soudainement qu'elle se trouvait en flagrant délit de mensonge, puisque c'était exactement l'infortune qui lui était arrivée. Estelle avait un peu plus de seize ans. Laure jugea que sa petite sœur était trop jeune pour se préoccuper de cela. Laure pensa trouver le mot juste pour Estelle.
- Il ne faut pas que tu penses à cela. Tu es absurde. Si tu as envie d'aimer, et je le comprends mieux que tu ne pourrais l'imaginer, prends la pilule, c'est si simple. Ainsi, tu seras totalement rassurée. Si tu hésites, viens me voir, je te la procurerai, en échange de quoi tu ne le diras à personne. Tu vois, ça va mieux maintenant ?
- Oui, tu es gentille Laure. Pourquoi donc es-tu si gentille avec moi ?
- Parce que tu es ma sœur, ma petite sœur et que je t'aime.
- Dis-mo, Laure, comment cela s'est-il passé ? Je veux dire, comment as-tu deviné que Masha allait venir, enfin, raconte-moi tout ?
- Tu vois, Estelle, tu me sembles un peu jeune. Ce n'est pas un compliment, mais ce n'est surtout pas un reproche. Non, on ne devine pas qu'un enfant va venir. On le sent. On le sait. Le plus évident, bien sûr, ce sont les règles, mais il n'y a pas que cela. Il y a tant de choses qu'une femme ne dit pas et que pourtant elle ressent profondément. Tout cela ne s'explique pas. Cela se vit...
- Essaie de me dire quand même ?
- D'abord, il y a l'amour que tu fais. Et puis, on est femme quand on sait que l'on devient femme. Ne crois surtout pas qu'il faille attendre l'opinion des autres, des "on dit".
- Tu crois ?
- Tu viens d'avoir seize ans, n'est-ce pas ?
- Mais oui, tu sais bien. Je crois que tu va me dire comme papa : "Tu es trop jeune encore pour comprendre tout cela". Non, ne me dis pas cela. Pas toi, Laure, ne me dis pas cela !
- Si. Estelle, je ne sais pas comment t'expliquer...
- Vous êtes tous pareils les adultes. Vous dites toujours "tu es trop jeune pour comprendre". C'est toujours pareil à la fin. J'en ai marre. On dirait que le monde n'est fait que pour les grands et pas pour les plus jeunes. C'est dégueulasse. Partout j'entends la même chose. Même maman, elle m'a dit la même chose.
- Ne t'énerves pas, Estelle. Comprends. Essaie, tout au moins. Ne veux-tu pas me faire confiance au moins cinq minutes, à moi, ta sœur ?
- Si. J'ai pourtant l'impression que tu deviens comme les autres.
- Tu as raison, Estelle, je suis devenue adulte. Enfin, je l'espère. Tu sais, depuis Julien, comme tu dis, j'ai eu des enfants avec lui. Deux. Un neveu et une nièce pour toi. Ne les aimes-tu pas ?
- Je les adore. Je voudrais qu'ils soient à moi !
- Hé là ! Comme tu y vas. J'aime Masha et Simon autant que j'aime Julien. Cela n'est pas peu dire.
- Tu l'aimes vraiment autant que tu le dis ?
- Comment ça, si je l'aime beaucoup. Imaginais-tu un instant que j'aurais eu deux enfants avec lui si je ne l'aimais pas à fond.
- Masha, tout de même, c'était un accident...
- Non ! Mais ça va pas dans ta petite tête !
Laure avait rougi. Bien sûr, il s'agissait de la pure vérité. Mais était-il vraiment utile que Estelle sorte crûment cette vérité. N'était-il pas exact non plus que Laure et Julien avait délibérément choisi de donner un frère à Masha. N'était-il pas vrai que tout l'amour que Laure portait à Julien restait entier et sincère. Décidément, Estelle n'était plus une enfant mais une adolescente troublée. Laure calma ses éclats de voix, elle chassa son amertume et affirma à Estelle sur un ton faussement serein.
- Tu es malade, Estelle.
- Malade, moi ! Je ne vois vraiment pas de quoi je serais malade. Tu racontes n'importe quoi.
- Tu as mal à ton adolescence et c'est ce qui te rend si hargneuse envers moi. Allez, on fait Pax ?
- D'accord, on fait pax !
"On fait pax", cette expression plutôt étrange remontait à quelques années lorsque, un jour, Laure étant elle-même en pleine crise d'adolescence et s'ennuyant de l'ennui, elle ouvrit le dictionnaire aux pages centrales des locutions latines. Elle lisait, lisait, relisait encore et s'arrêta subitement sur ce mot. Laure venait de se fâcher avec sa sœur pour des futilités. Elle trouva ce mot chouette. Elle décida d'expliquer la signification de ce mot à sa sœur et de lui demander la bise. Depuis, entre elles deux, c'en est devenu le geste qui rassure. Chaque fois que l'une des deux invoquerait cette expression, il s'ensuivrait la bise et la paix.
- Décidément, tu ne changeras pas, tu seras toujours ma sœur vivante.
- Arrête, Laure, je vais finir par rigoler.
Julien arriva, trouvant Laure et sa sœur en pleine complicité. Il s'assit également au salon et durant quelques minutes, essaya de comprendre les jeux de mots qui fusaient de part et d'autre. Il tenta lui aussi, quelques jeux de mots ratés. Sa belle-sœur lui lança gentiment:
- Allons, Julien, n'insiste pas. Tu vois bien que tu n'es plus de la famille. Tous éclatèrent de rire.
Familialement, c'était toujours le point mort. Impossible à Laure d'aller chez ses parents pendant que son père était présent. Masha ne connaissait, pas plus que Simon, son grand-père. Quand il y avait des repas de famille, cela se passait souvent chez les parents de Julien. Il arriva même que la mère de Laure et ses enfants vinssent déjeuner avec Julien, sa femme et ses enfants chez les beaux-parents de Laure. Claire était devenue une amie pour la mère de Julien. De temps à autre, Léa venait voir Laure. Elle avait soudain porté une grande admiration pour Laure. Chaque fois qu'elle visitait Laure, c'est les mains pleines de petites gâteries. Un jour pour Laure, l'autre pour Masha et maintenant pour Simon.
Laure et Julien aimaient la vie de famille. Leur propre vie de famille en tout premier lieu, mais aussi la vie de famille en général. Masha allait à la maternelle et semblait apprécier de retrouver ses petits camarades chaque jour de la semaine.
Simon grandissait gentiment mais sûrement. La vie passait son chemin. Calme et sereine parfois. Brutale et mouvementée d'autres fois.
Laure avait, en accord avec Julien, pris la décision de travailler, ce qui permettrait de mettre un peu de beurre dans les épinards. Tout naturellement, c'est au journal qu'elle trouva son emploi.
La conjugaison de femme, de mère, de secrétaire et de chroniqueur lui donnait l'avantage d'une meilleure adaptation à la vie de tous les jours. Bien que cela fut très difficile au départ, Laure s'adapta. Sa volonté d'entreprendre lui amenait tous les mérites qu'elle acceptait et tous les honneurs qu'elle n'avait pas prévu.
La vieille auto avait craqué. Laure et Julien, se doutant bien qu'elle ne vieillirait pas beaucoup plus longtemps avaient arrangé les affaires à leur sauce. Ils avaient mis cette poubelle, ainsi qu'ils voulaient bien le dire à la casse et l'avaient remplacée, non pas par une voiture neuve, mais par deux voitures similaires et d'occasion. Ils avaient même eu la chance, le hasard aidant, de trouver deux Renault Supercinq de même cylindrée et blanches toutes les deux. Seuls les numéros minéralogiques et une aile froissée permettaient de les distinguer.
Les vacances venues, Laure et Julien décidèrent de quitter la maison huit jours. Masha était grande, Simon n'était plus vraiment un bébé. Bonne occasion pour profiter du soleil. Ils choisirent la Bretagne et l'hôtel.

*
* *

Deux Noëls suivirent...
Julien, la tête sur l'oreiller et les casque sur les oreilles pour écouter un disque, ôta ce dernier de sur sa tête et dit à Laure :
- Cette chanson de Paul Simon, "Cecilia", a une particularité, en effet, bien avant le début de la chanson, en voix off, on entend Paul Simon dire "Jingle to my true" !
- Quoi, que dis-tu ?
- Je disais que la voix off de la chanson signifiait "Accorde-toi à moi !"
- Ah ! Mais c'est tout à fait charmant... Et si nous nous accordions tous les deux cette nuit ?
- Tu crois, ma bichette ?
- C'est une proposition faite en son temps !
- C'est une proposition honnête.
- Oui, et peut-être l'équilibre serait renversé...
- L'équilibre ?
- Oui, nous avons un gars et une fille n'est-ce pas ?
- Oui. Alors, c'est possible !
- Non seulement c'est possible, mais c'est le moment.
- Pourquoi pas...
- Ne trouves-tu pas que ce serait formidable ?
- Je suis complètement pour.

*
* *

Laetitia naquit un jeudi du mois de septembre pour le plus grand bonheur de ses parents. Une fois encore, il leur avait fallu prévoir l'appartement un peu plus grand. Les meubles de chambre devenaient important. Les revenus de Laure et Julien s'étaient très nettement améliorés et étaient même devenus confortables. Laure et Julien n'étaient pourtant encore qu'un jeune couple mais leur volonté de réussir les avait menés un peu plus loin dans l'échelle de leur réussite. Laure était devenue responsable de service au journal. Julien s'apprêtait à passer dans la maîtrise de son entreprise avec force encouragement monnayé. Mais pour eux, ce n'était qu'un éternel début.
Afin de fêter dignement la venue de Laetitia, ils décidèrent d'organiser en son honneur ce que leur porte-monnaie ne leur avait pas permis jusque-là. A la mi-octobre, ils avaient organisé un méchoui pour toute leur famille et quelques amis. Ce fut l'occasion idéale pour baptiser Laetitia que déjà beaucoup surnommaient Laétie.
Les parents de Charles Déau avaient très gentiment mis un champ sur lequel se trouvait un bâtiment vieux à la disposition de Laure et Julien.
Outre bien sûr Laure et Julien ainsi que leurs trois enfants, étaient présents les parents de Julien et leurs enfants, dont la sœur de Julien et son fiancé; les parents de Laure et leurs enfants et y compris le père de Laure; Charles Déau, sa femme et ses parents. Les collègues de travail de Laure lui avaient fait le plaisir de venir également. Un invité surprise était aussi présent. Il avait juré qu'il ne serait pas question de travail durant cette journée. Il s'agissait du directeur de l'entreprise de Julien. Contre toute attente, il s'était invité tout seul et Julien, surpris autant que gêné, avait accepté. Peu importe, la joie était de mise aujourd'hui.
Beaucoup de monde, beaucoup de rires, beaucoup d'appétit, beaucoup de joie. Beaucoup d'amitié surtout.
La petite Laetitia fut bien la seul à ne pas en profiter !
La matinée et le début d'après-midi avaient eu le déplaisir de la pluie. La fin de journée avait gardé les promesses du monsieur de la météo de la télévision. Des blagues, il y en avait eu et Laure ne fut pas en reste de raconter quelques anecdotes, quelques papiers, quelques échos, quelques éveils ! Il faut dire que les "coups de gueule" de Laure avaient été nombreux depuis un certain temps. Pourtant, Laure sortit de son vase une rose et la tenant par la tige, haut en l'air, s'exprima
- Je vais vous citer deux ou trois phrases qui sont pour moi celles que je préfère : "La rose est superbement belle. La femme l'est encore plus. C'est parce que la femme est trop belle pour la rose que la rose est au premier plan de la photo. On a caché la femme pour ne pas trop abîmer la rose.
Tu n'es pas sur la photo parce que la femme et la rose eussent été beaucoup trop laides par rapport à toi. Fusses-tu très loin en arrière-plan.
Les roses sont les fleurs que j'adore.
Les roses, à mes yeux, sont excessivement belles.
Certain jour, pourtant, j'ai connu femme plus belle que mes roses... et tu es là...!". Ne trouvez-vous pas cela très joli ? Cette citation n'est pas de moi, forcément. Mais elle est de quelqu'un que vous connaissez bien : Julien, l'un de ses jours de tristesse.
L'assistance ne sembla pas trop envahie par cette citation. Seule, la femme du directeur de Julien s'avança près de son auteur et lui demanda très courtoisement :
- Ce petit texte vous appartient, Julien ?
- Oui. Je ne pensais pas que Laure eut la mémoire si violente de s'en souvenir!
- Mon mari m'a énormément dit de bien de vous? Certains jours, il ne parle que par votre bouche. Je me rends compte aujourd'hui qu'il a totalement raison. Félicitations. D’ailleurs, au risque de trahir ses pensées, je vous accorderais qu'il a beaucoup d'ambitions pour vous. Je vous les laisse découvrir. Il s'approche. Ayez la sympathie de ne pas me désavouer et encore félicitations.
- Le patron de Julien effectivement, s'approchait à pas prononcés.
- Julien, pouvons-nous discuter deux minutes, tranquillement ?
- Oui. Ce n'est pas le moment, mais nous allons le créer !
Il se dirigèrent plus loin, vers le bâtiment. De loin, on pouvait apercevoir quelques gestes d'ampleur.
- Julien, il y a combien de temps que tu es dans la maison ?
- Six ans, bientôt sept, monsieur !
- Avec toi, parce que tu es arrivé jeune et d'une autre mentalité, nous avons appris à nous bousculer un peu. Toi-même, tu as fait chez toi, tout seul, les efforts qui méritaient notre confiance. Non. Ne dis rien. Tu as dans la tête, emmagasiné un tas de choses qui ne te servent à rien par ce qu tu n'as aucun diplôme qui les valide. Passe tes examens, réussis-les, et moi je te promeus directement dans l'encadrement ! C'est honnête, non ?
- Je crois que cela vaut la peine d'y réfléchir sérieusement.
Très tard dans la soirée, Jérémy, le fiancé de la sœur de Julien, retint celui-ci un dernier instant.
- Je m'excuse. Je suis un peu gêné parce que je ne te connais pas encore trop bien. Tu me reconnais ? Je suis le fiancé de ta sœur. Voilà. Moi et ta sœur, on voudrait bien se marier, mais dans la boîte où je suis, je gagne pas pépète. Alors on s'est dit tous les deux que comme tu étais bien placé dans ta boîte, tu pourrais peut-être me trouver quelque chose en rapport avec toutes mes compétences ?
- Tu as quoi déjà, comme diplômes...
- J'ai eu mon BEPC du premier coup, mais surtout, je voudrais pas trop me faire chier, tu vois, enfin, ça m'ennuie un peu de te dire ça, mais on est dans la famille, hein !
- Oui. Je vois. Je vois même très bien. Ecoute, je te signalerai la prochaine embauche, c'est promis. Si tu as la chance d'être le meilleur, tant mieux. Si tu es à égalité, je m'arrangerai. Si tu es trop loin, mon vieux, tu ferais comme moi, tu te feras chier un peu...







IV


A CHACUN SA REUSSITE


Naît and see !




- Penses-tu que les banques me suivraient si je leur proposais mon idée ?
- Tu as fait un dossier en béton et ton étude de marché est un modèle du genre. Je ne penses pas, Laure, j'en suis sûr !
- Et si cela ne marche pas ?
- As-tu déjà raté quelques chose, Laure ?
- Ce n'est pas gentil, ce que tu me dis, car c'est pire ou mieux qu'un encouragement ! Tu m'aideras ?
- Si tu me le demandes, tu sais bien que oui, Laure.
- Chouette alors. Tu es la première personne à qui j'en parle. Tu ne connais pas grand chose à mon travail et déjà tu me dis de foncer. Je te reconnais bien en cela, toi. En fait, c'est aussi pour cela que je t'aime. Mais puisque tu veux bien me donner ton avis, donne-le moi jusqu'au bout. Voilà, si je veux vraiment mettre au point toute seule et lancer ce magazine, il serait bon que j'essaie de voir comment les autres travaillent pour préciser dans ma tête la physionomie, le squelette, la structure, etc. Tu vois ce que je veux dire ?
- Bien sûr. Puis-je me permettre de te donner un conseil : surtout, ne copie pas, mais invente, innove et fais mieux que les autres. D’ailleurs, aux Etats-Unis, j'ai la certitude qu'ils font des choses terriblement meilleures que celles qui existent sur notre hexagone.
- Tu crois ?
- En Californie, il doit exister ce qu'il faut.
- Ah !
- Cela ne te dirait rien d'aller une dizaine ou une quinzaine de jours là-bas. Tu pourrais travailler un douzaine de jours à ton job et il te resterait deux ou trois jours pour rencontrer "papa" !
- Tu es génial, Julien. Mais oui, tu es vraiment génial. Je pourrais enfin voir mon père. Mon vrai père.
Le visage de Laure s'éclaircit. Ses yeux s'humidifièrent. Ils reflétaient l'humidité des yeux aux jours trop heureux pour être prononcés. Laure entrevit celui qui avait toujours paru irréalisable. Bien sûr qu'elle aimerait rencontrer son père, son vrai père. Ce type qu'elle avait si souvent récemment en elle-même de pur salaud. Mais soudain, il lui apparaissait comme son petit papa. Son petit papa d'Amérique ! Il devenait alors celui que sa mère avait aimé un jour qu'elle avait eu le même âge qu'elle. Il lui vint à l'esprit que sa mère ayant eu son âge avait très probablement eut les mêmes envies, les mêmes sortes d'amour. Il ne lui était pourtant pas facile de resituer tout cela dans son contexte d'origine. Quand on a sa vingtaine, comment imaginer, dans un saut en arrière d'une génération ce que le monde pouvait être. Sa mère devait être belle en jeune fille. De cela elle était sûre. Ce type, elle avait dû beaucoup l'aimer puisqu'elle en avait eu un enfant. Probablement le même amour que celui qu'elle portait, qu'elle offrait à Julien. Elle revint à elle.
- Tu m'aimes toujours, Julien ?
- Tu parles d'une question idiote !
- Heureusement, parce que sans toi, que deviendrais-je ?
- Laure, tu sais, quand on parle de ses parents, si on ne veut pas tomber dans n'importe quelle idiotie de sentiments éternels, il faut se persuader qu'après tout ils ne sont que nos géniteurs !
- Tu n'y vas pas par quatre chemins, toi. Tu es un peu limite, non ?
- Peut-être, mais trouves-tu normal qu'un père ou qu'une mère en arrive à dire à son enfant : "Après tout ce que j'ai fait pour toi !" est une réflexion bête et méchante. Ce que eux appelle ingratitude n'est que le résultat de leur propre égoïsme. Regarde, nous, avec Masha, si nous réfléchissons bien, quand nous l'avons faite, nous pensions à nous, pas à elle. C'est normal, nous sommes faits ainsi. Il n'y a pas d'exception.
- Oui, mais il y a parfois des moments où ils se gênent, ou se privent pour...
- Non, ne t'inquiètes pas, ni tes parents, ni les miens, ni ceux des autres ne feront ou n'ont jamais entrepris que ce qu'ils leur plaisait de faire. Tu en as d'autres qui préféreraient te laisser crever plutôt que de te donner un coup de main. D'un autre côté, c'est quand même génial de ne pas avoir à dire merci quand on sait qu'on ne remercierait pas de bon cœur.
- Tu es très dur dis donc, subitement.
- Crois-tu que les autres n'ont pas été durs avec nous. Quand nous avions besoin des autres, personne ne voulait être au courant.
- Mais nous deux, Julien, oui, nous en avons enduré beaucoup de choses, mais avoue que nous tirons bien notre épingle du jeu. C'est chouette, non ?
- J'espère que tu ne comptes pas t'arrêter là. Je veux qu'on s'en mette à nous-mêmes plein la vue afin de ne rien regretter. Nous étions malheureux, mais nous nous aimions tellement...
Julien s'approcha de Laure qu'il caressa et embrassa. Bientôt les mots et les simples gestes ne leur suffirent plus.

*
* *
Le premier réflexe de Julien fut de regarder son réveil lorsque la première, puis la deuxième sonneries retentirent. Il était environ cinq heures. A la troisième sonnerie, complètement réveillé, il rouspéta ainsi que Laure tout en décrochant le combiné mural posé non loin de la table de chevet.
- Mais qui peut bien venir nous emmerder à cette heure du matin ?
Au bout de quelques secondes, il changea de tête, ne disant mot. Laure, ne comprenant pas bien ce silence, interrogea Julien ?
- Alors, vas-tu enfin dire quelque chose ?
- Dépêche-toi, Laure. Lève-toi et va chez tes parents. Je t’y rejoindrai. Ton père est très gravement malade, d’après ta mère.
Laure resta interdite, coite, puis d’un air étonné ?
- Mais enfin, que se passe-t-il ?
- C’est ta mère qui appelait. Ton père a dû faire une crise cardiaque hier soir très tard. Il a à nouveau eu une crise dans la nuit et d’après le médecin, ce serait de la plus grande gravité.
- Mais il n’a jamais été malade du cœur que je sache !
- Je ne sais pas, Laure, mais ta mère te réclame, alors soit gentille, dépêche-toi. Je vais demander à mes parents de prendre les enfants et je te rejoins aussitôt.
Laure ne compta ni une ni deux, et en quelques minutes, elle fut habillée et partit. Durant ce temps, Julien s’étant vêtu, il avait appelé ses parents et il préparait les enfants qui ne comprenaient pas bien ce qui leur arrivait.
Lorsque Laure arriva chez ses parents, elle trouva sa mère qui pleurait. Une question traversa son esprit : depuis combien de temps n’avait-elle pas officiellement franchi le seuil de cette maison ? Cette maison qu’après tout elle considérait comme la sienne. Cette maison qu’un jour on l’avait sommée de quitter pour cause de chiffon en tiroir-caisse. Tout cela paraissait bien peu important en cet instant. Pour l’heure elle faisait face à un médecin dont le regard trahissait ses conclusions. Ce médecin qu’elle connaissait bien, puisqu’il avait toujours été celui de la famille s’adressa à Laure.
- Tu sais Laure, je préfères franchement te demander de ne pas vous faire d’illusions. La matinée qui vient va vous décevoir. Il s’agit d’un cas rare, mais son accident cardiaque a été d’une extrême violence. D’ailleurs, il a rechuté. Un transport vers l’hôpital eut été tout à fait inopportun, voire même dangereux. Je ne me rappelle pourtant pas qu’il se soit jamais plaint du cœur. De toute manière, j’aurais été totalement impuissant. J’ai consulté dans la soirée plusieurs de mes collègues et nous sommes tous arrivés aux mêmes conclusions.
La désillusion s’installait dans la maison. Laure gardait son sang-froid, mais pleins d’émotions traversaient tout dans sa tête. Elle demanda au médecin, dans un dernier espoir
- Vous pensez qu’il va mourir ?
- Tu sais, il devait quand même être bien malade pour en arriver là.
- Il s e plaignait parfois, reprit Claire, de petites douleurs au côté, mais pas au point de nous inquiéter.
- La moindre secousse qu’il aura lui sera maintenant fatale, je suis désolé. En dehors de ces crises, je sais qu’il ne souffre pas.
Le médecin quitta la maison d’un pas précipité . Claire s’adressa alors à sa fille.
- Laure, si je t’ai appelée, c’est parce que c’est lui qui t’a réclamée. Va le voir, et s’il est réveillé, je t’en prie, sois gentille avec lui.
- Bien sûr.
La mère de Laure s’effondra littéralement en s’asseyant sur une chaise de la cuisine. Elle retint ses sanglots. Dieu que cela était dur. Que sommes-nous. Où allons-nous. Nous sommes si peu de choses. Tant de réflexions passaient dans sa tête. Elle ne voulait toujours pas croire au pire. Que deviendrait-elle s’il lui arrivait quelque chose d’irrémédiable. Elle savait puis elle ne savait plus. Tant de moments de leur vie de couples se bousculaient dans sa mémoire. Des mages belles, des images, et encore des images et toujours des images parfois floues.
Laure entra discrètement dans la chambre où son père était allongé sur le lit conjugal. Claire la suivit presque immédiatement.
Son père avait dû pressentir leur présence. Il tourna la tête, laissant apparaître un visage livide.
- Viens t’asseoir près de moi, Laure et donne-moi ta main.
Laure s’exécuta à son ordre et, s’asseyant sur le rebord du lit, tendant une main tremblotante que son père avait saisie maladroitement dans la sienne, moite.
- Comme tu vois Laure, je ne vais pas fort du tout. Le tobe dit que c’est une histoire cardiaque. A mon âge…
- Ce n’est rien, voyons. Un peu et même beaucoup de repos et il ne s’agira plus que d’un mauvais souvenir.
- Oui, mais tu vois, c’est avant que j’aurais dû en prendre. Mais je ne pouvais pas deviner que ça m’emmènerait là… J’ai mal tu sais.
- Oui, je vois que tu as mal, papa !
- S’il te plaît, demande à ta mère qu’elle nous laisse tous les deux quelques instants, je voudrais te parler seul à seule.
Claire Mauttier avait entendu les paroles faiblement prononcées par son mari et quitta la pièce avant même que Laure ait eu le temps de faire le moindre geste.
- Je voulais te dire, Laure… Je ne suis pas ton vrai père. Mais probablement tu le savais déjà. Ta mère te l’aura dit déjà depuis longtemps ?
- Oui, je le sis depuis quelque temps maintenant, mais je ne sais pas beaucoup plus que cela, alors dis-moi ?
- Au début que nous nous sommes connus, ta mère m’a dit franchement, sans essayer de me tromper, qu’elle était enceinte d’un type qui venait de partir aux Amériques et qu’elle ne le reverrait sans doute jamais. Elle n’avait pas voulu le lui dire de peur qu’il ne se sente obligé de rompre avec une carrière prometteuse. Au tout début, je l’ai laissée. Je ne pouvais pas admettre qu’un enfant puisse naître d’elle et qu’il ne soit pas de moi. Mais j’aimais tellement ta mère que je n’ai pu me résoudre à l’abandonner. C’est pour cela que j’ai décidé de reconnaître son enfant. Aimes-tu ton prénom ?
Laure fut un peu surprise par la question de son père. Face à un homme, son père, qu’elle avait qualifié de tous les noms, elle se posait maintenant la question de son prénom. Les yeux dans les nuages, elle se demandait ce que vaut la vie et ceux qui la vivent. Comment aurait-elle pu, en ce moment haïr quelqu’un qui souffrait physiquement. Comment renvoyer une personne face à sa moral quand la douleur l’atteint. Elle répondit tout simplement :
- Oui, j’aime bien mon prénom.
Subitement, il lui sembla q’un vide profond venait d’envahir la pièce. Elle dirigea à nouveau son regard vers son père. Il ne répondait pas. Il ne répondrait plus. Une larme chaude tomba des yeux de Laure. Sans faire aucun bruit, elle se leva et rejoignit dans la salle sa mère. Celle-ci, constatant la triste mine de sa fille comprit immédiatement le grand malheur qui venait de frapper son foyer. Elle se précipita et s’enferma dans sa chambre. Aucun son n’en sortit qui soit audible.
Julien arriva, prenant soin de ne pas actionner la sonnette. Il entra dans la maison. Laure alla aussitôt vers lui.
- Mon père est mort ! Ma mère a besoin qu’on la soutienne. Va la voir, s’il te plaît.
- Je suis désolé pour toi, Laure…
- Ne dis rien, Julien, et va.

*
* *

Durant les semaines qui suivirent, Laure et Julien se retrouvèrent très fréquemment chez la mère de Laure. Ils n’avaient pas accepté de l’abandonner brutalement. Le désespoir de la mère de Laure était suffisamment grand pour ne point qu’on la lâche. Les jours qui avaient suivi l’inhumation semblaient si longs que Claire Mauttier avait le sentiment de ne pas voir le jour se terminer. Elle recevait beaucoup de visites. Les uns s’inquiétaient, les autres attristaient la situation, d’autres hypocrisaient, d’autres encore, mais plus rares, remontaient le moral.
Il fallait aussi s’occuper des enfants. Si les plus grands avaient compris leur douleur, les plus petits ne se rendaient pas encore vraiment compte que l’absence de leur père serait définitivement longue.
Fréquemment, Laure et Julien invitaient Claire à dîner, à déjeuner ou à passer un dimanche après-midi en leur compagnie.
Un jour, un samedi soir, plusieurs mois après le décès de son mari, alors que tous dînaient, Julien émit l’idée un peu risquée qui lui passait par la tête.
- Vous savez, Claire. Ou plutôt non, vous ne le savez certainement pas puisque ce n’est encore qu’un projet qui nous traîne derrière la tête depuis de nombreux mois. Laure va nous quitter bientôt pour faire un séjour de deux ou trois semaines aux Etats-Unis afin de se documenter sur la façon dont travaillent les Américains…
- Dans quel but Laure ?
- Hé bien moi et Juliens sommes tombés d’accord sur l’idée de monter un magazine. Une petite entreprise quoi !
- Oh ! Là là !, vous n’avez pas peur, avec tous les risques que cela comporte ?
- Non Claire. Nous pensons qu’il faut savoir prendre sa chance quand elle passe et surtout ne pas la rater. En fait, vus savez, Claire, je crois que la chance n’existe pas. C’est seulement un hasard qu’il faut avoir le culot de provoquer.
- Vous êtes responsables, mais tout de même, à votre place…
- Oui. Enfin, Claire, je voulais… Enfin, ça me passe comme ça dans la tête, mais ne serait-ce pas une bonne idée que vous ne la laissiez pas partir toute seule ?
- Je ne vous comprends pas bien Julien ?
- Oh si !
- Mais si, maman. Julien essaie de te demander de m’accompagner en Amérique.
- Quoi ? Vous n’y songez pas. D’abord, c’est impossible. Non, non, ce n’est pas possible, voyons. Il me faudrait tout quitter, comme ça, de but en blanc. Et puis Laure, tu sais bien que j’ai beaucoup de mal à trouver du travail et ce n’est pas en partant à l’autre bout de la terre que cela me sera facilité. Non.
- Mais Claire. Tout peut tellement s’arranger facilement. L’Amérique n’est pas le bout du monde. Il ne s’agit pas d’une expédition de longue durée, mais de quinze jours ou trois semaines, tout au plus. D’autre part, notre propre décision n’est pas encore prise et ce sera long à mettre en route. Quant à vos enfants, je m’en arrangerais bien tout seul durant ce court laps de temps. Ils sont grands maintenant et peuvent se débrouiller un peu tout seuls, non ?
- Et puis Julien, vous êtes gentil, mais vous n’imaginez pas, et toi non plus Laure, le prix qu’il faudrait mettre rien que pour le voyage.
- Sauf que ça, Claire, ce n’est pas votre problème. C’est moi qui propose, donc c’est moi qui solutionne ce détail et nous verrons cela avec Laure.
- De toute manière, les Etats-Unis, je ne tiens pas tellement à y mettre les pieds.
- Là, Claire, vous vous trompez. Vous vous trompez d’autant plus que j’ai volontairement conseillé la Californie à Laure. Comme vous vous en doutez, ce n’est pas un hasard. Ainsi, elle pourrait enfin voir le visage de son vrai papa. Ne serait-ce pas merveilleux pour elle ?
- Maman, tu sais pertinemment bien que papa, enfin… mon père me supportait ma depuis beaucoup de temps, sans que tu aies pu faire quoi que ce soit. Moi, je voudrais savoir, maintenant, comment, où, de quelle façon j’aurais pu vivre avec un père qui m’aurait choyée, aimée, adorée comme toutes les autres petites filles qui ont vécu normalement.
- Ne me le reproche pas, Laure !
- Je ne te reproche rien, maman. Je souhaite seulement savoir. Tu peux quand même bien admettre cela.
- Oui, certainement. Mais mets-toi à ton tour à ma place. Ou tout du moins, essaie de t’y mettre. Et en ce moment, je trouve la conversation plutôt déplacée.
- Et pourquoi donc ne le reverrais-tu pas ?
- Ah ! Non. Certes non, je ne pourrais pas.
- Pourquoi ?
- Il a fait sa vie. J’ai fait la mienne. C’est tout.
- Alors, viendras-tu avec moi aux U.S.A.
- Non. Cela ne me dit rien qui vaille.
- Moi, je vous ferai changer d’avis, Claire. Voulez-vous parier avec moi ?
- Essayez toujours Julien, mais vous avez déjà peine perdue.
Sur ces derniers mots, prononcés devant un café, Claire exprima le désir de regagner son domicile. A leur expresse demande, Laure et Julien gardèrent à la maison la sœur de Laure.
La nuit était très noire, le froid s’installait partout alentour. Les rues étaient tristes, seulement transpercées par quelques néons pas toujours régulièrement allumés. Lorsque Julien, reconduisant Claire passa près de l’église, vingt-trois coups de marteau retentirent au clocher.

*
* *

Les semaines avaient passé. Tout s’était précisé. La période de congés, les rendez-vous pris sur place pour les visites et les hôtels retenus. Le charter pour aller et celui pour revenir. La maman qui avait cédé aux incessantes pressions de son gendre.
Puis ce fut le grand départ. Laure était très organisée. Elle ne sembla pas trop paniquée. Sûre d’elle-même, elle voyagea de magazines en journaux et de monstres de presse en quotidiens locaux. Pratiquement à chaque fois sa mère l’accompagnait, redoutant de rester seule dans une ville trop étrangère et dont elle ne comprenait mot de la langue. Bien que son anglais soit loin d’être parfait, au fil des jours, Laure commençait à saisir un peu mieux cet accent nasillard auquel elle n’était pas habituée. Les jours, les nuits passèrent bon train. Laure découvrait. Elle emmagasinait un tas de particularités dans chaque maison. Une ambiance tout à fait différente aussi, mais qui reflétait pour chacune d’elle l’esprit entier de ses occupants.
Il ne restait plus à Laure que trois jours sur place. Elle pénétra dans le hall d’un mini building. Le nombre de plaques désignant des sièges sociaux était impressionnant.
A l’accueil, on la dirigea vers un ascenseur, seizième étage à droite, puis au fond, tout au fond du couloir.
Laure était seule à cette visite. Sa mère n’avait pas voulu, comme d’autres fois, l’accompagner. A l’endroit indiqué, elle s’adressa à l’une des secrétaires du bureau d’accueil.
- Please, is mister Nis here ?
- Yes.
- Would you like to tell him that Laure Mauttier is here please !
- No, I can’t.
- Well : my name is Laure Mauttier and I ask you to pronounce this name on his telephon. I am a French girl !
- Oh ! Well, a French girl. Mademoiselle, bonne jour.
- Oui, bonjour. Please. Only my name on hi telephon ! O.K. ?
- But… Hello, Mr Nis, misses Laure Mauttier is here. Do you want to see her ?
- Mauttier ? You have said Mauttier. Ask her if she’s a French girl.
- Yes Mr. She is, from France.
-O.K. Tell her that I’m a French man and that I am coming in a few minutes.
- Mr Mauttier said you… vous faisse dire à toi mademoiselle vous pour que tu lui viennes biennetôt. Did you understand ?
- Yes. I’m waiting for him.
- Oh ! France, Parisse, tour Eiffel, Litedo, Mouline rose, biyou quartier…
- Ouais, t’inquiètes. Tu me barbes !
- Perdon ?
- I said yes, very well France !
- O.K.
Loïc Nis, après quelques courtes minutes entra dans le bureau d’accueil et exprima sa surprise.
- Mais… mais vous n’êtes… You aren’t Miss Mauttier ? What is this…
- My mother is Claire Mauttier.
- Mais alors tu es… tu es… tu serais sa fille ?
- Sa première fille, en chair et en os… Je voulais…
- Mais c’est impossible… Je l’ai vue il y a…
- Je voulais voir mon père !
Ses mots avaient sonné comme le glas. L’un et l’autre se turent brutalement. Une poignée de secondes s’égrena. Loïc Nis, d’un geste très exceptionnel et presque méchant fit signe à sa secrétaire de s’occuper de ses affaires. Il esquissa alors un pseudo bras tendus. Après tout, l’incroyable ne pouvait-il pas être un mensonge. Sa fille vint vers lui. Toute sa volonté et sa ténacité, son mordant et sa vengeance s’étaient tout à coup enfuis d’elle. Elle se retrouvait à cœur nu devant un homme à qui elle en voulait horriblement.
- Je sais. Je pouvais mentir et me faire passer pour quelqu’un d’autre mais… mais on m’a dit que je vous… que je te… que je vous… papa.
- My girl. Oh ! No ! My dear, my love, my darling, ma fille… Je n’ai jamais su… Il était déjà bien trop tard.
- Je sais.
- Mais tu es ravissante. Wonderful woman. Ah ! si j’étais jeune…
- Mais tu es grand-père…
- Oh ! Non ! qui est le… Qui donc a pris cette belle jeune femme.
- Le, comme tu dis, est un type formidable et c’est déjà une longue histoire entre lui et moi. Je l’aime autant que j’ai pu te détester.
- Alors tu es bien ma fille, car ta mère parlait ainsi, et je l’aimais autant qu’elle-même m’a détesté lorsque j’ai quitté la France. Après c’est moi qui l’ait détestée quand j’ai appris ton existence. Peut-être sais-tu que je me suis marié et que j’ai été très malheureux.
- Pourquoi, j’ai été ?
- Parce que la pauvre, Dieu ait pitié d’elle, s’en est allée il y a deux ans. J’adore mes enfants qui me le rendent bien.
- Oui. Je comprends. Accident ?
- Cancer.
- Désolée.
- Non, c’est mieux ainsi pour elle, car elle a physiquement souffert. Je rends hommage tout de même à la mère qu’elle fut pour nos petits.
- Et la mienne, alors ?
- Elle n’est pas là, et pourtant, la dernière fois, je…
- Elle est à l’hôtel, ici.
- Ne me fais pas souffrir plus que j’en ai besoin.
- Si. Elle est là. Son mari est décédé il y a huit mois.
- Ce n’est pas possible. La vie est atroce. Tu vois, je ne te demande même pas de me la présenter. J’ai toujours, dans un coin de ma tête, ses yeux qui se promènent avec moi. Je me rends compte à l’instant que tes yeux à toi sont semblables aux siens.
- Nous l’avons suppliée de m’accompagner.
- Mais elle est venue ?
- Oui.
- Alors j’ai peur.
- Peur ? Peur de quoi. De recommencer ? Tu vois, ta fille, elle n’est pas si moche que cela. Elle n’est quand même pas ratée comme il semble que tu le dises. Je croyais pourtant rencontrer un père heureux et j’en étais moi-même heureuse, alors que je réalisais réellement ce que depuis longtemps je rêvais…
Loïc prit Laure dans ses bras, contre son épaule.
- Pourquoi tortures-tu ainsi ton père sans comprendre alors que tu le vois pour la première fois ?
- Je ne le torture pas. Je voudrais l’aimer comme un vrai père.
- Alors sois ma vraie fille !
- Comment peux-tu donc dire cela ?
- Est-ce un mensonge ?
- Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander !
Les mots avaient été cinglants mais ils n’avaient été que des mots qui partent et qui ne peuvent que s’oublier. Jamais pour Laure, depuis son arrivée, l’appréhension, mais surtout la joie ne lui avaient permis d’aller si loin dans un sursaut de haine paternelle.
Laure, sans bien même comprendre elle-même ce qui lui arrivait et au grand étonnement de Loïc, tendit ses lèvres et embrassa très fort la joue de son père. Elle s’était soudain sentie non plus comme une étrangère qui rencontre un homme dont elle n’ignore plus qu’il est son père mais comme une fille qui n’aurait que très peu connu celui-ci et qui le retrouvait enfin.
- Ma fille, embrasse-moi à nouveau comme tu viens de le faire. Je t’ai sentie si près de moi par ton cœur. Pourquoi le destin nous a-t-il séparés avant même que nous nous soyons rencontrés ?
- Le destin s’appelait Loïc Nis et aussi Californie et Claire…
- Et Laure…
- Oui, sans doute un peu.
- Maintenant, dis-moi tout, ma fille. Quel âge ça te fait par exemple ?
- Quel âge me donnes-tu ? Cela ne doit pas être trop dur pour toi ?
- Je n’ai pas envie de calculer. Vingt-huit ans peut-être ?
- Vingt-sept très bientôt.
- Tu m’as dit que tu étais mariée ?
- Oui. Julien est un garçon merveilleux avec lequel je m’accorde parfaitement. Nous avons eu Masha, puis Simon et enfin Laétitia. Nous nous sommes mariés à cause de Masha puisque j’étais enceinte alors que je n’avais pas encore dix-huit ans. C’est à cette époque seulement que j’ai appris ton existence. Mon père, enfin celui qui m’a élevée m’ayant prié de quitter la maison pour ce déshonneur. Tu vois, c’est encore ça la France.
- S’il n’était pas mort, je lui casserais la gueule…
- Mais ça aussi, c’est français…
- Quoi donc ?
- Casser la gueule. Tu n’as donc pas perdu le langage du pays.
- Non, bien sûr et cela prouve au moins que je ne suis pas resté indifférent à mes origines paysannes.
- C’est une façon de penser, évidemment.
- Cesse donc de parler avec tous ces sous-entendus de reproche.
- Ce n’est pas de ma faute…
- Oui, je sais, c’est de la mienne, mais…
- Je t’en supplie, papa, n’en parlons plus.
- Tu te rends compte, Laure !
- De quoi donc ?
- Tu m’as appelé papa à l’instant. Il y a encore une heure, tu devais me haïr et…
- En fait, c’est la deuxième fois. Et puis peut-être que tu ne m’as pas déçue ainsi que je l’aurais presque souhaité.
- C’est merveilleux.
- Oui. Encore « peut-être ».
- Non ? Tu ne trouves pas cela merveilleux ?
- Si. Raconte-toi plutôt, c’est ce qui m’intéresse.
- Moi. J’ai si peu de choses à dire.
- Raconte-moi Loïc Nis. Ne te fait pas prier.
- Comme ça, de but en blanc, je ne peux pas. Par contre, je peux vous emmener toi et ta mère dans un petit resto très tranquille…
- Maman ne viendra pas. Pas tout de suite. Tu la verras, mais au moment du départ, seulement.
- Elle ne peut pas me faire cela ?
- Elle le fera. Et estime-toi heureux que je l’ai suppliée de te dire un petit bonjour. Alors, ce soir, n’en parle pas du tout, s’il te plaît. Je veux bien un resto, mais à la française. La cuisine de chez moi me manque. J’avoue que celle-ci est vraiment ignoble et qu’il faut avoir l’estomac solide.
- J’ai ce qu’il te faut. Ce n’est pas un resto mondain, loin de là, mais c’est excellent. Ils ont des coins près du feu très tranquilles et agréables. Qui plus est, j’y ai mes habitudes. Ils sortiront le bon vin pour nous. Mais jusque ce soir, tu ne me quittes plus, d’accord ? Nous ne nous quittons plus jusqu’à ce que nous nous soyons dit l’essentiel. Rien que cela devrait nous mener dans l’autre matinée ?
- Non. Tu me retrouves à vingt heures à mon hôtel. J’ai beaucoup de choses à raconter à maman. Tu comprends cela ?


VOUS AVEZ AIME LE DEBUT ?

VOUS SOUHAITERIEZ CONNAITRE LA FIN DE CE ROMAN ?

JE VOUS PROPOSE DE VOUS L’ENVOYER PAR MAIL…

Il vous manque plusieurs pages de texte car la fin se trouve page 96

Dans ce cas, faites votre demande sur le mail suivant :
c.gustave@wanadoo.fr
et je me ferais un plaisir de vous envoyer la fin tout aussi gratuitement

et si vous le demandez, je peux même vous faire une dédicace personnalisée !

merci de votre compréhension car c’est seulement comme ça
que je peux avoir un meilleur suivi des pièces qui sont montées !
Gustave

FIN


Et puis restent alors
pleines dans l’esprit
toutes ces idées
qui vous vivent !


jean luc
ou bien Jean-Luc Pecqueur
ou même Jean LUC
ou encore Gaston
ou encore Gustave…
ça dépend des moments de ma vie …



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