Ordures
de Guillaume Pipon


Je regardai au-dehors. Il faisait déjà nuit. Quelques réverbères épars baignaient la cité d'une faible lueur jaune et brumeuse. Un vandalisme ciblé avait eu raison de ceux qui jadis procuraient encore un peu de réconfort par leur éclat presque solaire. Les seules véritables lumières provenaient du HLM opposé, formant une gigantesque mosaïque de carrés jaunes représentant autant d'appartements où les occupants s'affairaient. Le soir, on voyait tout. Aucune intimité. Les ombres humaines y jouaient inlassablement le théâtre de leur vie sous les regards incommodants des curieux. Le quotidien sentimental des habitants alimentait ainsi les interminables commérages des concierges en mal de romance.
Dans la cour, un groupe d'adolescents occupait un banc meurtri recouvert de tags. Ils étaient postés juste à côté de l'entrée. Leurs visages sombres, qui se dévoilaient à peine sous leurs casquettes, faisaient naître un sentiment d'insécurité chez ceux qui franchissaient le seuil du bâtiment. Cela les amusait et leurs rires cristallisaient l'angoisse des passants. Aucune fille ne les accompagnait. Elles préféraient rester chez elles car…
Le générique des informations régionales me fit tourner la tête.
" Madame, Monsieur, Bonsoir.
La tension monte dans le quartier des Saules où la petite Yasmina n'a toujours pas été retrouvée. La police pense de plus en plus à un enlèvement et n'exclut pas le fait que… "
J'éteignis le poste. Tout le monde connaissait l'histoire. La police n'excluait pas le fait qu'elle avait pu être assassinée. Deux semaines plus tôt, une jeune femme avait été égorgée alors qu'elle rentrait chez elle après avoir effectué ses courses à l'épicerie des Saules. Le meurtrier courait toujours et la peur s'était emparée des esprits les plus confiants. Les flics soupçonnaient quelqu'un du quartier. La disparition de la fillette n'arrangeait rien.
Il était 19h30. Il fallait que je descende les poubelles. Je regardai le sac en plastique bleu opaque. Une odeur nauséabonde s'en dégageait, mélange de détritus de toutes sortes, de trognons de pommes et de viande pourrie. Je le fermai à l'aide d'une ficelle orangée que je nouai solidement à son embout. Les sirènes de police hurlaient au loin, me rappelant les dangers que je risquai en m'aventurant à l'extérieur. J'eus un frisson. N'aurais-je pas dû plutôt sagement attendre le lendemain matin pour porter le sac jusqu'à la benne à ordures ?
Après tout, la benne ne se trouvait qu'à 200 mètres de l'immeuble. Je décidai d'y aller.
J'habitais au cinquième et, l'ascenseur étant constamment en panne, j'entrepris d'emprunter les escaliers. L'odeur qui sortait du sac m'était de plus en plus insupportable et j'accélérai mon pas alors que je m'engageai sur la première volée de marches. À mi-chemin entre le troisième et le deuxième étage, j'aperçus un peu plus bas que moi dans la cage d'escalier quelqu'un qui descendait également, tenant lui aussi à la main un sac en plastique bleu fermé par une ficelle orangée. Je m'arrêtai un instant et m'aperçus qu'il s'agissait de mon voisin de pallier. Ce type était étrange. Personne ne le connaissait vraiment dans l'immeuble. Il ne participait jamais aux activités proposées par l'association des Saules et ne parlait à personne. Il portait toujours des lunettes munies de verres très épais ainsi qu'un imperméable qui le recouvrait entièrement par toute saison. Son air mystérieux intriguait et, ces temps-ci, tout le monde prenait soin de l'éviter car le mystère commençait à prendre le goût du danger pour quiconque tenait, ne serait-ce qu'un peu, à sa vie.
On entendit une sirène plus proche. Ces derniers jours, les flics sillonnaient le quartier en long et en large à la recherche d'éventuels témoins. L'allure suspecte de mon voisin ne manquerait pas de les interpeller : son regard vous glaçait littéralement le sang.
J'avais peur, mais il me vint tout à coup une idée salvatrice. Je repris ma route en gardant un rythme soutenu et, au moment de le dépasser, je le bousculai au contraire, lui faisant perdre son sac et ses lunettes. Profitant de l'instant où il ne pouvait plus rien y voir, j'échangeai habilement son sac contre le mien. Puis je ramassai ses lunettes et les lui rendit en lui demandant de bien vouloir m'excuser.
Je continuai alors mon chemin, libéré de l'affreuse odeur. Je sortis sans encombre et déposai à l'endroit approprié le sac de mon voisin.
Lorsque je revins, une certaine agitation emplissait l'atmosphère. Plusieurs véhicules de police avaient investi l'entrée principale et la cour de l'immeuble. Leurs gyrophares illuminaient le béton d'un rouge épileptique. Des appartements alentour, des gens avaient ouvert leur fenêtre et observaient la scène avec intérêt. D'autres, déjà alertés, criaient des insultes dans le vide. Je slalomai entre les curieux et découvris alors mon voisin, le visage perdu, entouré de deux agents qui lui avaient passé les menottes.

Le lendemain, lorsque je sortis de chez moi pour aller travailler, je trouvai dans le hall de l'immeuble un petit groupe constitué de Mmes George, Villemin et Martinez. Elles commentaient le journal local, déployé dans les bras de Mme Martinez, se félicitant de la capture de cet assassin qui, Dieu soit loué, n'avait pas touché à leur famille. Les gros titres étaient évocateurs : "Le boucher des Saules enfin arrêté", "En petits morceaux", "L'horreur une fois de plus". Le corps de Yasmina avait été découpé en sept morceaux à l'aide d'un couteau de boucherie. L'assassin, qui avait vraisemblablement attiré la gamine chez lui par on ne savait quel moyen, l'avait étouffé sur place puis avait tranché la chair et les os afin de se débarrasser du cadavre plus facilement. Comble de l'horreur, il avait déménagé les morceaux un à un, dans des sacs-poubelles, feignant de porter ses détritus quotidiens jusqu'à la benne à ordures, insolemment, au nez et à la barbe de tous les autres locataires. Le dernier reste de l'enfant, un petit bras potelé dont la photo apparaissait dans toute la presse avait causé sa perte. Il avait été pris sur le fait par la police alors qu'il le transportait comme d'habitude dans un sac d'ordures. Mme Villemin se souvenait l'avoir déjà croisé alors qu'il portait son sac plastique bleu. Elle se sentit tout à coup très mal. " Une chance qu'il ne vous ait pas étranglée dans les escaliers ! " " Et si vous aviez remarqué quelque chose ? " " Qui sait ce qui vous serait alors arrivé ? " " Vous l'avez échappé belle, M'dame Villemin, moi j'vous l'dit "… Mme Villemin paraissait toujours aussi bouleversée et, malgré les paroles de réconfort, elle éclata en sanglots.
" Allons, allons, Madame Villemin, n'y pensez plus. À l'heure qu'il est, ce type est en prison. "
" Tiens, voilà Monsieur l'instituteur ", lança Mme Martinez à mon adresse.
Je lui souris et la saluai.
Les trois femmes me regardèrent quitter l'immeuble avec bienveillance.
" Heureusement qu'il reste encore des gens en qui on peut avoir confiance. "


G. P.
Le 8 Mai 2001

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