La mare aux princes
de Guillaume Pipon



On le jeta dans la mare sans autre forme de procès.
Jehan était déconcerté. Quelques minutes plus tôt il était encore Jehan De Montségur, prince héritier du royaume de Silésie.
Désormais, il ne l’était plus.
Il fixa son regard jaune globuleux sur les alentours : il y avait là quelques plantes marécageuses, quelques nénuphars, des roseaux, de la boue et de l’eau. Une mouche bien grasse à l’aspect douteux virevoltait autour de lui. Il se surprit à tirer la langue et à la gober instantanément. C’était plutôt bon. Ce qui lui fit prendre conscience de ce qu’il était devenu. Une infinie tristesse l’envahit.
Mais Jehan n’eut pas le temps de se lamenter sur son sort. Déjà, quelqu’un l’appelait à l’autre bout de la mare.
- Hé ! Ho ! Par ici !
D’une détente inouïe, il sauta sur le nénuphar le plus proche puis se mit à nager jusqu’à son nouvel interlocuteur. C’était un autre crapaud, d’un vert légèrement plus foncé que le sien avec des taches noires entre les orbites.
- Tu es nouveau ici ? Je ne t’ai jamais vu…
- Je viens d’arriver. Mais je ne suis pas un crapaud, je suis un prince et je m’appelle Jehan.
- Enchanté, moi c’est Gilles. J’ai été prince également. Mais il faut se rendre à l’évidence, pour l’instant nous sommes tous deux des crapauds.
- Comment cela est-il possible ?
- La magie noire vraisemblablement, une sorcière ou un truc de ce genre, je suppose.
- N’y a-t-il pas un moyen de s’en sortir ?
- C’est compliqué. Théoriquement, si une jeune femme t’embrasse, alors tu redeviendras prince…mais il ne vient pas beaucoup de jeunes femmes par ici.
- Je vois. Ça peut durer longtemps.
Tout à coup, une angoisse le saisit :
- Combien de temps peut vivre un crapaud ?
- Je ne sais pas. Le dernier décès parmi nous remonte à deux semaines. Cela faisait 5 ans qu’il vivait dans la mare.
Une voix lui rétorqua de derrière les roseaux :
- ça ne compte pas ! Il s’est fait écraser par un 30 tonnes sur la nationale !
- Et alors ! Pour un crapaud, c’est considéré comme une mort naturelle !
- Je suis Fez, dit l’autre en ignorant la réponse de Gilles.
- Et moi Jehan.
- C’est un prince arabe, précisa Gilles. Il était de passage dans la région et pouf ! il est devenu un vulgaire crapaud.
- Hé, je peux raconter mon histoire tout seul !
Un bruit inhabituel vint les interrompre. Un groupe d’adolescents se dirigeait droit vers la mare. Il y avait là deux filles en âge de résorber le mauvais sort et trois garçons. Le plus grand semblait mener le groupe :
- Cherchez bien ! Il doit y en avoir par ici. C’est un bon coin.
- Là ! J’en ai trouvé 3 !, s’écria l’un des 2 autres garçons.
Il pointait un doigt vengeur vers les princes déchus.
Aussitôt ils furent empoignés les uns et les autres.
- Tu es sûr que c’est vrai ?, questionna la plus craintive des filles en tenant Gilles dans ses mains.
- Bien sûr !, répliqua le grand gaillard. Mon cousin a déjà essayé et ça a marché. D’ailleurs, c’est écrit dans le manuel, là !
Il avait un livre de biologie qu’il ouvrit à la page « batraciens » et tous purent voir les photos et les légendes qui les accompagnaient.
- Si c’est écrit ici, c’est que c’est vrai. Tu peux y aller.
Julie approcha lentement la créature de sa bouche. Les autres l’observaient avec attention. Affrontant son dégoût, elle se mit à lécher la peau suppurante du crapaud.
- Alors ?
- Je ne ressens rien de spécial.
- Pourtant le manuel est très clair : « Les crapauds communs sécrètent une substance psychotrope qu’ils libèrent lorsqu’ils se sentent en danger ».
- Peut-être que ce ne sont pas des crapauds « communs », suggéra l’autre fille.
Ils les comparèrent avec les photos.
- C’est possible, décréta le grand. Il y a une autre mare près du terrain de foot. Allons-y. On aura peut-être plus de chance.
Et ils repartirent, relâchant par la même occasion Jehan, Gilles et Fez.
- Je ne comprends pas, dit Jehan. J’ai passé mon temps à leur crier que j’étais un prince et qu’il fallait que l’une des filles m’embrasse pour briser le mauvais sort qui m’avait transformé en crapaud. C’est à croire qu’ils ne m’entendaient pas.
- Pour eux, tu ne faisais que coasser, lui répondit Fez. C’est comme ça ; ça fait partie du sortilège ; nous les comprenons mais eux ne peuvent nous comprendre.
- Mais comment faire, alors ?, fit Jehan dépité.
- Il faut attendre et attirer l’attention des jeunes filles dés qu’elles s’approchent de la mare en espérant qu ‘elles feront ce qu’il faut.
- Ça peut prendre TRES longtemps alors.
- Oui.
Cependant nous étions dimanche et un autre groupe de promeneurs s’aventuraient vers la mare. Il s’agissait cette fois-ci d’une fillette et de son grand-père.
- Papi ! Papi ! Est-ce qu’il y a des poissons dans la mare ?
Le temps qu’il réponde, Gilles et Jehan s’étaient déjà éclipsés derrière les roseaux. Mais pour Fez il était trop tard. Il venait d’être happé par une petite main potelée.
- Oh ! Une grenouille ! Dis Papi, est-ce que je pourrai la garder ?
- Ma foi, si tu t’en occupes, tu peux la prendre. On la mettra dans le bocal avec la tortue.
- Merci Papi !
Elle embrassa son grand-père, puis fit de même avec Fez. Mais rien ne se produisit car, bien sûr, elle était trop jeune pour rompre le sortilège.
- C’est la pire chose qui pouvait lui arriver, affirma Gilles.
- Pourquoi ?
- Tu t’imagines vivre toute ta vie dans un bocal ? Autant rester ici. Et puis il n’a pas plus de chances d’être embrassé là-bas qu’ici.
La nuit vint, ponctuée de lucioles qui firent office de somptueux repas. Il fallait bien ça pour remonter, ne serait-ce que légèrement, le moral de Jehan.
Le lendemain, au crépuscule, une jeune femme vint s’asseoir sur une vieille souche à l’entrée de la mare. Son ami venait de la quitter et son cerveau bouillonnait d’idées noires et de pensées morbides.
Les princes se mirent à chanter, mêlant leur désespoir à ses pleurs.
Fin.

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