Allongé à la gondole
de Guillaume de Longeaux



Léonard voguait affalé au fond d’une gondole. Le soleil l’accablait. Le « ploc » régulier du bâton du gondolier berçait son indolence avec une telle régularité qu’il en oubliait sa présence et se croyait seul. Au-dessus de lui, le front ourlé et torsadé des palais et des églises inclinait fenêtres et balcons comme les yeux indulgents d’une assemblée d’aïeuls bienveillants.

La splendeur qui l’entourait depuis quelques jours avait cessé de le stupéfier et de l’intimider. Comme un cousin éloigné accueilli dans sa famille jusque là mal connue, il se laissait aller sans parti pris, ni intention précise autre que de savourer ce sentiment de bien-être et de familiarité. Les fondations des édifices rongées d’humidité, aux piquets de bois décatis, ne l’attristaient plus mais l’attendrissaient, comme la vue d’une arrière-grand-tante à demi-paralysée, ou n’ayant plus toute sa tête. Les pylônes des appontements pouvaient bien se désintégrer dans la vase, et certaines façades, aux loggias condamnées, paraître sur le point de s’effondrer par pans entiers dans la lagune, Léonard ne tenait qu’à ce que sa promenade ne cessât de suivre l’enfilade des canaux.

Arrivant sous un pont, une silhouette solaire le fit cligner des yeux. Il leva la main à son nautonnier, qui cessa de pousser, et la barque poursuivit son erre à une allure bientôt nulle.

Une dame enjambait le pont ocre qu’il venait de passer. Brune, la quarantaine resplendissante, aux jambes bronzées et luisantes, telles les branches d’un élégant compas arquant l’ombrelle de sa robe blanche à simple volant, elle lui parut la promesse, l’envoyée du destin, initiatrice possible et rêvée d’un plaisir généreux et insouciant.

 Non vedrai molto la Serenessima cosi », lui lança-telle d’un ton narquois, l’apercevant au fond de sa gondole. « Tu ne vas pas profiter beaucoup de la Sérénissime, ainsi ! »

_« Non ho bisogno altro che d’una guida accompliciata », lui répondit-il avec son accent français. « Je n’ai besoin que d’une accompagnatrice accomplie »

Dimanche 14 septembre 2008, Scriptorium du Val-de-Grâce

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