Flamme du monde
de Guillaume de Longeaux



Lohengrin ! Lohengrin ! Comme l’écho oublié d’un cor prodigieux, ton nom puissant résonne encore au-dessus des berges herbues du Rhin immense, accrochant des lambeaux de brumes à ces rives escarpées qui virent passer et sombrer tant de rêves de victoire, de fortune et de gloire !

Flamme du monde

A la recherche de sa flamme de vie

Je plongeai mon regard dans les soyeux reflets du lac Hoan Kiem, tranquille, à l’aube, entre ses rives touffues d’effilés bambous. Mon œil glissa sous le dos du pont arqué de laque rouge, s’arrêta entre les piliers de chaque pagode enfumée d’encens, chercha parmi les silhouettes des fidèles, des adeptes matinaux du tai-chi et des joueurs de dominos. Son image ne s’y réfléchissait pas.

Beaucoup plus loin, je franchis les épaisses portes aux panneaux de bois cloutés du Rajasthan. Je gravis la longue montée dallée, écrasée de chaleur, aux marches presque effondrées. Je tournai mon regard là-haut, vers les balcons ciselés, cils suspendus aux fières murailles séculaires. Je  scrutai par les étroites fenêtres aux verres multicolores, perdis ma vue sur la masse indistincte des maisons bleutées, emboîtées jusqu’à l’orée de l’horizon, puis l’abaissai parmi le lacis des ruelles aux trajets bruyants mais elle, si travailleuse et studieuse, ne s’y trouvait pas.

M’appliquant mieux, je parcourus un entier palais de roche rose sculptée, aux sourcils gracieusement arqués au-dessus du lobe de vastes fenêtres embrassant tout l’ocre roc, mais ils n’accentuaient pas de leur finesse son visage frais, juvénile et intelligent.

Plus près, je contemplai la Plovdiv moderne et ses vastes avenues, rayonnant depuis le théâtre de la colline antique. Là se pelotonnaient les maisons de bois de l’Ancien Régime. Je humai le parfum suave et sucré des figuiers, me tordis les pieds sur les pavés inégaux, entre lesquels filaient les chats, soulevai chaque volet de la maison de Lamartine, mais son parfum ne s’y mêlait pas.

Sur un autre continent encore, je dévalai les virages fleuris de la rue au macadam pourpre et me laissai amener vers le port et l’îlot fortifié au large. Je m’ébahis devant les limousines et luxueux 4x4, me perdis entre les rails des cable cars. Je suivis des yeux le vol ovale des mouettes dont elle partageait l’humeur légère, mais, changeante comme le Pacifique, elle ne se trouvait déjà plus parmi elles.

J’abordai à l’Ile Parfumée, où myrte, pins laricio, embruns, alpages, cédrat, bruyère et lavande me prodiguèrent des caresses si riches et si douces que j’en fermai les yeux, mais sa peau ne tiédissait pas contre la mienne.

Parcourant les jardins ordonnés et les terrasses embaumées du parc, tout en damiers et bosquets, de ce château de Touraine, je reposai mon esprit et me laissai emporter au temps des menuets et de la viole de gambe. Je restai à rêvasser bien après que le gardien et le soleil se fussent couchés, dans la tiédeur d’une tardive après-midi d’été. Parmi les ondes de l’étang, nul éclat qui n’approchât celui de ses brillantes pupilles. Parmi les symboles du jardin de l’Amour, aucun buisson taillé qui rappelât son menton en pointe de cœur.

Entre les haubans de l’élégant pont suspendu, la vue portait jusqu’à l’horizon, où le miroir de la Manche se fondait dans l’étincelant reflet du ciel, porté à blanc par le soleil d’été. Chacun plus petit que le précédent, les magnifiques voiliers d’un autre temps s’égrenaient en un vaste arc de cercle jusque dans le lointain. Rang après rang, le lent collier de perles appareillait dans le ciel argenté. A cette théophanie de lumière ne manquait que l’auréole légère de ses cheveux dorés si fins.

Au crépuscule, je m’arrêtai à la terrasse d’un relais de pisteurs du Parc National, au milieu de la brousse. Repue de chaleur, l’Afrique s’endormait dans un camaïeu de couleurs fauves, puis pourpres. D’étroites silhouettes balançaient leur cou gracile et leur tête naïve au-dessus des ombres de la lisière qu’elles venaient de quitter. Quelques temps, je demeurai immobile, saisi, tandis que les grands quadrupèdes parcouraient la vaste prairie ombreuse. Je me laissai caresser par la tendresse de l’instant. Hélas, le calme de la nuit qui descendait ne s’accompagnait pas de sa sereine présence.

La nuit m’emporta au firmament.

Traversant la lune en songe, je m’accrochai en volant à la pointe du croissant. Il glissa jusqu’à former un sourire d’argent éclatant, en plein ciel, mais ce n’était pas sur ses lèvres.

***

De longs et sinueux virages emmènent ma voiture de location, louée sous les toits de la longue gare de la cité gaillarde. Je gagne la campagne environnante et franchis la Roanne, dont je suis le cours sinueux, le long des champs. Peu à peu, les blés laissent place aux bois, juchés sur les flancs des coteaux. La route commence à monter à partir de la petite ville. Les boqueteaux se succèdent, où s’étagent les noyers chargés de gangues roussies, presque cuites, par l’automne. Au sommet de la colline, le panorama s’élargit à nouveau sur les champs de céréales qui la couvrent et entourent la bourgade de l’Ecureuil espagnol.

J’arrête le moteur du petit bolide, et vais m’asseoir sous un platane. Une fleur réfléchit sous son chapeau de paille.

Non loin, les contreforts des hauteurs environnantes s’étaient de fins troncs bruns qui semblent me cligner de l’œil. L’éclat noisette de ses yeux espiègles, flammèches vivides, est leur cousin.

***

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