En machine !
de Guillaume Pipon



Comme à mon habitude, je me dirigeai vers la rue Saint Flour, mon sac à la main. Il était plutôt lourd et ma vieille carcasse avait de plus en plus de mal à soutenir l’effort au fil des années. La rue était sombre, si bien qu’on pensait toujours s’y faire agresser. La laverie s’y trouvait dans un des recoins les moins éclairés, à l’endroit même où un lampadaire avait dernièrement rendu l’âme. En cette après midi de décembre où les commerces du centre ville étincelaient de vitrines éblouissantes pour les fêtes, le contraste était saisissant. A l’intérieur, personne. Ou presque. Il y avait toujours Mme Marthe. Elle semblait vivre ici, impassible, dans l’odeur de poudre lavandée des charlatans du vingtième siècle, observant les allées et venues des clients. Ou plutôt en les écoutant, car Mme Marthe était aveugle. Ce qui ne l’empêchait pas de distinguer chaque entrée et chaque sortie, et de reconnaître les habitués au simple déplacement d’air qui suivait leur démarche.
Ce fut elle qui me salua la première :
- Monsieur Léon, comment allez-vous ? Toujours le jour précis à l’heure précise à ce que je vois !
- Tout va très bien Madame Marthe. De bonnes nouvelles ?
- Oh, vous savez il ne se passe jamais grand-chose par ici. Tout juste quelques vols, quelques histoires de famille et quelques célibataires qui se rencontrent sans se rencontrer. La routine, quoi.
Elle soupira l’air rêveuse.
Je m’installai devant une machine et commençai à déballer mon linge.
A ce moment-là, un homme entra sans dire un mot. A son costume et à son teint basané, je devinai qu’il devait être mexicain. Il me salua d’un sourire respectueux puis se dirigea vers une machine qui venait de s’arrêter de tourner. De nombreux habitants du quartier préféraient ainsi s’absenter et vaquer à d’autres occupations pendant que leur lessive s’effectuait ici. Cependant, après 5 minutes d’efforts acharnés, il n’était toujours pas parvenu à ouvrir la porte malgré le peu de boutons disponibles et un mécanisme assez simpliste. Visiblement, ce n’était pas un habitué. Lassé, il finit par aller voir Mme Marthe pour lui demander de l’aide. La scène qui se déroula alors devant mes yeux me parut digne du cinéma comique des années trente. Le type se mit à mimer tant bien que mal ses déboires avec la machine, se battant virtuellement contre un monstre à la technologie poussive qu’il n’arrivait pas à maîtriser.
- Que voulez-vous ?, demanda Marthe qui avait senti sa présence.
L’autre continuait de gesticuler, exagérant encore l’amplitude de ses mouvements de manière à mieux faire passer son message. Un bras tournait, les mains s’agrippaient à une barre invisible et tentaient d’ouvrir on ne savait quoi. De nombreuses grimaces agrémentaient le tout, exprimant la souffrance et un certain désespoir.
- Et bien ?
Je restai éberlué. Visiblement, l’homme était également muet ! Afin de mettre un terme à ce dialogue impossible, je lui proposai mon aide tout en expliquant la situation à la vieille dame. La machine fut difficile à manœuvrer mais j’arrivai à mes fins en donnant un bon coup de pied dans le bac principal. La secousse fut si violente que les vêtements atterrirent en partie directement sur le sol. Subitement affolé, le mexicain les recouvrit immédiatement de son corps et les enfourna dans un grand sac de toile. Il me remercia rapidement et partit sans plus attendre comme s’il avait eu un rendez-vous urgent. Ce que j’avais vu me parut étrange. Les habits qu’il avait voulu préserver de mon regard étaient tous noirs, et il me sembla avoir distingué une sorte de cape. Je retournai vers la machine, espérant bien l’utiliser pour mes propres affaires. Un bout de tissu était resté coincé dans le tambour. Je le retirai. C’était un bandeau, noir lui aussi, percé de deux trous vraisemblablement pour les yeux.
Je ne pouvais le croire ! En attendant que mon linge soit lavé, je réfléchissais à ce qui venait de se passer sous mes yeux, assis sur l’une des rares chaises disponibles. Ce mexicain muet, ces habits noirs, cette cape, ce bandeau comme un masque…c’était impossible ! et pourtant…pourtant...

Habituellement, la laverie était un endroit plutôt calme et c’était l’une des raisons pour lesquelles je l’appréciais. Ma femme me disait toujours d’aller au « Lavomatic » du centre ville au lieu de « risquer ma vie » dans les « ruelles sombres » de la banlieue. Mais je ne suivais jamais ses conseils. Le « Lavomatic » était une véritable usine et il y avait toujours un monde fou. Je n’ai jamais aimé me mêler à la foule. On y suffoque.

Un autre homme entra, la trentaine, distingué. Il portait un costume et des petites lunettes rondes. Bizarrement, il me rappelait quelqu’un. Je le dévisageai le plus discrètement possible. Il introduisit son linge en machine, s’assit sur une chaise et commença à lire un journal qu’il avait apporté. De temps en temps, il jetait des coups d’œil de côté dans ma direction et semblait aussi intrigué par moi que je l’étais par lui.
Une heure plus tard, son programme était terminé. Quelqu’un de pressé sans aucun doute. Il ne prit même pas la peine d’utiliser un sèche-linge. Cette carrure impressionnante... Il fallait que j’en aie le cœur net. Feignant de vérifier l’avancement de mon propre programme, je m’approchai de façon à voir ses vêtements. Une fraction de seconde. Une sorte de maillot de corps bleu orné d’un immense S rouge au milieu d’un triangle jaune. Et la taille était trop grande pour être un déguisement d’enfant ! Voyant mon manège, il me lança un regard glacial.
Tout à coup son téléphone portable se mit à sonner.
- Oui. Je suis à la laverie. Et…
Il s’éloigna pour que je n’entende pas mais j’avais gardé une ouïe assez fine pour mon âge et je réussis à décrypter quelques bribes de conversation.
- Tu ne vas pas me croire mais il y a un type ici qui…Tu es dans le coin ? Tu peux…Oui ça semblerait logique mais j’ai l’impression que…Je vois…Comment ça ? Je comprends…A tout de suite.
Il raccrocha et s’avança vers moi.
- Bonjour, Je suis journaliste au « Daily Planet » et j’aimerais…
Il fut interrompu par une jeune femme qui fit irruption dans la laverie complètement essoufflée. Elle avait l’air affolée et cria plus qu’elle ne parla :
- Clark, il faut que tu viennes ! On a besoin de toi tout de suite !
Il parut hésiter un instant.
- Voilà ma carte. Rappelez-moi.
Puis il disparut à la suite de son amie.

Désormais tout me semblait irréel. Et pourtant je tenais entre mes mains cette carte de visite et j’avais dans ma poche ce bandeau noir. Une hallucination. Ou un canular. Oui, c’était la seule explication. Je regardai Mme Marthe. Elle était toujours impassible. Comme s’il ne s’était rien passé. Je scrutai les environs, derrière la porte vitrée. Rien. Le monde continuait de tourner, aussi régulièrement qu’une machine à laver.
Ma lessive était terminée. Je pouvais m’en aller, partir de ce lieu étrange, m’enfuir dans la réalité.
Je décidai de rester encore un peu.

Sur les coups de 19 heures, un jeune homme à la peau mate fit son entrée dans la laverie. C’était encore un adolescent et il portait des vêtements orientaux traditionnels. Il n’avait avec lui aucun sac, aucune valise, aucune malle mais un tapis enroulé sur lui-même de sorte qu’il le transportait sans effort.
Il déroula le tapis. Nul doute qu’il avait été finement tissé par le meilleur artisan de Bagdad (mais pourquoi pensai-je à cela ?). Bien que de couleurs ternes, il resplendissait littéralement d’une mystérieuse aura et on devinait au sein de la trame des fils d’or et d’argent.
Le jeune homme introduisit une poudre de savon parfumée dans le bac destiné à la lessive, tourna la mollette sur le programme « linge délicat » et entreprit de mettre le tapis dans le tambour.
Contre toute attente, ce dernier sembla se rebeller. La carpette s’accrochait au bord de la porte et essayait de nouer ses franges autour des vis rouillées de l’antique machine à laver.
Le jeune homme ne céda pas et empoigna son bien comme s’il voulait lui tordre le cou. C’était maintenant un affrontement totalement décousu entre un tapis qui voulait étrangler son propriétaire et ce dernier qui voulait l’enfourner dans le ventre de la technologie domestique.
Finalement, le tapis prit le dessus et réussit à s’enfuir en planant par la fenêtre. Le jeune homme le poursuivit dans la rue.

Je ne savais plus quoi penser. Certes, la réalité dépassait parfois la fiction mais la fiction pouvait-elle infiltrer la réalité ?!...
Il se faisait tard et je décidai de rentrer chez moi.
Je dis au revoir à Marthe qui me répondit imperturbable :
- Parfois, ça se passe aussi comme ça …
Elle me sourit énigmatiquement. Etait-elle réellement aveugle ? Voyait-elle des choses que les autres ne voyaient pas ?
Peu importe. Je n’avais plus le temps d’y penser. Il fallait que je rentre. Un rendez-vous important m’attendait ce soir là.
Encore quelques étages. La porte de l’ascenseur s’ouvrit enfin. Le petit écran numérique affichait le numéro 55. Il ne pouvait pas aller plus haut.
Ma femme m’accueillit sur un ton où l’agacement l’avait emporté sur l’inquiétude.
- Qu’est-ce que tu fichais ? Tu devrais déjà être en route à cette heure-ci !
- J’étais à la laverie et…
Je lui racontai tout : le mexicain muet, le journaliste du « Daily Planet », le textile revanchard…
J’exhibai mes preuves : le bandeau, la carte de visite, un bout de frange perdu dans la bataille…
- Toi et tes histoires à dormir debout ! C’est toujours la même chose ! La prochaine fois, tu iras au « Lavomatic » ; là-bas, au moins, tu ne feras pas de mauvaises rencontres et ton costume sera tout aussi propre.
Je l’enfilai sans perdre plus de temps.
Puis, après un dernier baiser, je partis travailler tout de rouge vêtu. Je montai aussi rapidement que possible les quelques marches d’escalier qui menaient au toit et retrouvai mon véhicule toujours aussi vaillant.
Alors que le traîneau partait au vent, mon ouïe très fine me permit d’entendre la remarque désobligeante de notre voisin du dessous qui était à sa fenêtre :
- Quel vieux schnock ! Y travaille un jour par an et y s’ permet d’être en retard !

Fin.

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