GUIDU ANTONIETTI

Le vingt-six de la rue des quatre Mais

Pour Catherine, ces débris
De connivences, avec, après
Le triomphe, cette tendance à sourire.




Il vient de retrouver "le Joueur" de Dostoïevski qu'elle a acheté le matin même au marché aux puces. Elle l'a oublié dans son départ précipité pour Mexico. Il ne le lira pas et décide de le lui renvoyer intact. Pourtant en guise de lettre d'accompagnement, il songe à rédiger quelques lignes affectueuses, mais il n'y parvient pas.


Quelques jours passent. Heureux d'accompagner son envoi de quelque chose d'elle, il se décide enfin à recopier simplement les définitions qu'un soir elle a données à propos du jeu du dictionnaire. Parmi d'innombrables feuillets qu'il collectionne, il retrouve quelques lignes au crayon noir ; elles laissent, pense-t-il deviner quelque chose d'elle. Mais dans la confusion des graffitis de cette mémoire calligraphiée il n'est plus tout à fait sûr de reconnaître son style, il se résout donc à ne rien écrire, il ne lui expédiera rien. Son départ éclaire tout, elle a fui l'Europe, elle va refaire sa vie.


Plusieurs semaines après, il reçoit deux lettres d'elle et leur contenu est déroutant. Il déchire les pages de garde jaunies du "Joueur" et avec fièvre recopie cette étrange définition : - TOLUENE : adjectif, de lu et de haine, qui signifie qu'une action n'a pas besoin d'être lu pour être aimée… - Il met les pages ainsi raturées dans une enveloppe et l'expédie. Puis il va au cinéma, boit un Perrier doré après la séance et rentre se coucher. Bien calé contre l'oreiller, il fume une cigarette, et il lit une revue de tauromachie. Le téléphone sonne, c'est elle. Il dit – Je ne suis pas seul –, elle, ne comprend pas ce refus de dialogue, il raccroche.


Cela fait déjà cinq jours et une demi-journée qu'il a raccroché. Il fait nuit, il pleut averse. Elle est assise à sa table, elle écoute des gouttes sur les tuiles et il lui revient un début de lettre qu'il y a longtemps elle écrivait : - Je suis seule dans ma maison tranquille, il fait nuit, il pleut des milliers de sons secondes qui se chevauchent comme ces plusieurs de moi à n'y plus rien comprendre, à ne plus s'y retrouver… - Là, elle ne peut se souvenir, la suite lui échappe. Elle se demande si elle va écrire ce qu'elle voit par la fenêtre : un noir d'encre, et dedans, les rectangles lumineux des fenêtres d'en face. Bien cadré dans l'un d'eux, un homme joue du violon, malgré la distance, son archet scie nerveusement la nuit comme un rayon de lumière. Elle fume une cigarette, prisonnière entre une légère urgence et un sentiment d'inexistence. Elle repense aux photos, ils s'y regardent. Elle se souvent de ses promesses, l'urgence se précise. Elle a accepté. Pourquoi a-t-elle attendu ces longues semaines pour l'appeler ?


Arrivée de Mexico un mardi après-midi, elle n'a de cesse que son courrier. Parmi quelques lettres, une enveloppe beige d'Aix-en-Provence. Elle n'est pas surprise mais rassurée de n'être pas déçue. La lettre est légère, elle l'avait imaginée lourde. Elle l'ouvre et sait, avec même de le vérifier que les feuilles jaunies proviennent du "Joueur". L'écriture est difficile à déchiffrer, elle les remet dans l'enveloppe. Là ses mains se suspendent sur sa machine, elle est à la porte de l'inextricable, à la porte du dire, et il manque quelque chose.


Les heures passent, banales et vides d'inconséquence. L'urgence pourtant ne la lâche pas. Elle y voit l'ultime chance de l'y retrouver. Lui y est déjà. Soudain elle ose penser à ce quelque chose qui manque ou plus exactement à ce qui résiste : ses promesses impliquent une contrainte d'écriture, une contrainte affective donc, alors alliance ? Pour accepter l'horizon courbe d'une relation épistolaire, pour prendre le risque de déplaire, de marcher à découvert, il faut oser l'aventure, et c'est à partir de ces termes que l'aventure en effet devient possible. Il y a une crise de décision, mais il est temps désormais de se ressaisir sur ce qui importe : satisfaire ses engagements.


La veille chez le Passeur qui lui remet le "Joueur", elle sait l'irrévocable de leur pacte, mais elle n'en parle pas. Le lendemain elle restitue les pages de garde déchirées et son écriture enfin, devient claire, elle comprend cette calligraphie qui ne ferme pas les rondeurs des A et des G, pour le reste elle y va au sentiment. Ces pages de garde griffées sont un bond acrobatique et assuré qui s'échappe dans l'espace de ce qu'elle tait : l'impression fugace qui allume la rampe de juillet jusqu'à l'avant scène de ce début d'Automne. Les lignes écrites sur le "Joueur" la font éclater en un rire secret comme le garant d'une alliance matérialisée par son écriture sur un objet magique : un livre confié au Passeur.


Au dos de la photo qui n'a pas quitté son sac, elle note cette phrase de Borges : "Les mots sont des symboles qui postulent pour une mémoire partagée." Postuler à toujours était un mot administratif à son oreille, mais ce détournement de sens la fait hésiter à trouver la phrase bouleversante ou banale. Comment peut-elle être si indécise ? Il lui semble qu'elle ne s'arrêtera jamais de reprendre son souffle, très vite il se transforme en un halètement pur, cette fois pourtant, elle se sent tenace, surtout qu'Aix revient à sa mémoire et toujours de la même façon. La place des Quatre Dauphins, comme les mots de Borges symbolise une histoire, et elle a ce souvenir puissant d'une surface de mur aveugle qu'un trompe l'œil habille d'un simulacre de fenêtre close. Le silence, l'absence, le vide la hantent, elle n'a rien à dire, rien à ajouter à cette peur qui la paralyse.
Quelques jours passent encore, et la répugnance à parler de ses naufrages lui impose un silence lourd. Elle ne se manifeste plus, et pourtant elle commence à comprendre que, dans leurs échanges, elle ne doit pas être trop pudique, car, à l'encontre d'une nécessité d'exactitude et de vérité, il est nécessaire d'inventer le jeu de la distance, le mensonge vrai. Jusqu'à maintenant elle a usé les mots, exploité les négriers de ses limites, accepté l'absence, désormais elle doit pouvoir dire, - Je ne peux plus, je trahis le pacte pour pouvoir l'honorer. – Elle revoit la cage d'escalier rose et tout en haut une petite porte où elle hésite, alertée soudain par l'extraordinaire d'être là. C'est elle qui vient lui ouvrir, elle est nue et trébuchante de sommeil, l'appartement dort encore, c'est dix heures du matin. Elle bat en retraite, se promettant de revenir quand le soleil sera plus haut dans l'incroyable azur du ciel. Elle marche du pas de ses appréhensions au milieu du marché, elle découvre un vieil exemplaire du "Joueur", achète une paire de lunettes noires et se perd dans les ruelles comme une étrangère.


Lui se reprend comme il s'est laissé la veille, il est en but aux terribles chambardements des heures, il écrit, sa peine est plus diffuse. Elle revoit volontiers une voiture sur laquelle se referme la nuit, et cela ne se confond pas avec ce qu'elle sait d'Aix, mais plutôt avec le Caire et le danger. Lui acrobate agile chancèle, elle, sait qu'elle est spectatrice, même dans les coulisses. Depuis qu'un visage observe les méandres de son écriture, elle ne se sent plus réelle, elle devine la perte de ses possibles dans sa vie de femme, elle dessine des signes, des lignes une défaite d'elle-même, elle risque de se répandre, elle est tentée par les doutes qui flottent au seuil de sa pensée, puis une sorte de nausée lui fait fermer les poings. Elle se lève brusquement et arpente la pièce avec rage. Pourquoi ne pas lui dire enfin qu'elle a essayé de l'oublier, qu'elle veut l'envoyer au diable avec cette histoire de "Joueur", qu'elle n'accepte pas de ne pas vivre en entier, qu'elle ne supporte plus d'être flouée de ses fragilités comme de ses invraisemblances. Curieusement, dans le même temps, cette violence lui semble confortable et traîtresse à sa logique interne, elle a accepté l'échange et il y a longtemps qu'elle l'a signé de son nom. Puis elle s'affole à l'idée qu'une trop longue attente de sa lettre le fasse douter d'elle, et décide de ne pas y revenir, et de s'abstenir de tout commentaire, elle en fait un voyage dérisions. Elle continue d'écrire, elle se laisse faire, elle ose penser qu'il sera peut-être déçu ou qu'il comprendra le fait de ses pages.


Est-il sur un chantier ou à sa table à dessins, d'où vient le propos de sa nouvelle, comment vivent-ils ensemble ? Il s'est amorcé doucement un dédoublement de sa personne, et celui à qui elle écrit n'est plus tout à fait celui à qui elle pense. Comment se passerait leur prochaine rencontre ? L'un serait-il sacrifié à l'autre ? Non probablement pas, ce serait simplement différent. Elle pourrait continuer à tourner en rond longtemps dans l'écriture pour l'écriture car elle s'y sent dans une humeur de défi, comme si elle désirait l'emmener d'ennui jusqu'à regretter d'avoir attendu quelque chose.
Ce soir elle postera la lettre, ce sera plus sûr.


Il vient de raccrocher et retourne à sa table à dessins, mais il a perdu la logique de son plan, le séjour ne communique plus avec le coin repas, et cela n'a plus d'importance. Ce qui importe d'avantage c'est ce sur quoi ils se sont mis d'accord : entamer la fusion de deux fictions à distance, écrire une histoire entrecoupée de conversations téléphoniques transposées parles journées, les semaines à se consacrer à leur activité principale : tenter de vivre en dépit des jours. Pourtant écrire, ployer sur du papier une histoire entrecoupée de conversations téléphoniques transposées par les journées, les semaines à se consacrer à leur activité principale : tenter de vivre en dépit des jours. Pourtant écrire, ployer sur du papier une histoire page à page n'est pas à leurs yeux une activité secondaire, mais un moyen de recueillir ensemble le murmure des sous-entendus, les arrières plans des paysages dits, les couleurs en noir et blanc des cathédrales du dedans.
Parler à l'autre en dépit des distances suppose une précarité qu'ils n'ont encore jamais mesurée. Ils décident pourtant de l'arpenter ensemble en prenant le risque d'une rupture d'échelle quitte à s'accorder un jour sur les faux pas au bord du précipice, l'un tendant à l'autre le bras de la démesure. Et il lui semble même, alors qu'il l'a proclamé qu'il renoncera à la dactylographie. La mise en caractères par personne interposée pourrait faire de cette fiction qui s'élabore un trop long flux de sentiments impossibles à partager.


Il se souvient de leur conversation en auto cette nuit d'été bordée de platanes rapprochés en voûte dense, les phares qu'ils croisaient, avaient été de détestables intrus. Il relit les pages qu'elle s'est appliquée à écrire à la machine et se dit que sa graphie à lui est bien plus confuse que ses pensées à elle. Inventer une histoire par défaut suppose de vivre une fiction par correspondance, alors au diable les inhibitions, ce qui est vrai, est toujours lisible. Souvent d'ailleurs les lectures difficiles avaient donné des résultats satisfaisants, comme une sorte d'incantation insoupçonnée qui jaillissait par la suite.
Il lui parle d'écriture, il la convainc, non pas d'écrire, elle écrit déjà, mais de lui donner à lire ce qu'ils écrivent ensemble, et ensemble déjà ils caressent un enfant imaginaire, un livre ouvert. Elle introduit un personnage étranger : le Passeur. Comment fera-t-il pour l'intégrer à son tour ? Peut-être même qu'il… Il entend sa voix un peu distante lire le texte qu'il n'a reçu que cinq jours après, elle prononce le nom du personnage et hésite, elle dit le passeur et sa voix s'arrête un instant, lui apprécie ce nom épithète, car il préfère en effet qu'il ne fasse que passer. D'ailleurs, entre leur dernière conversation téléphonique et réception de sa lettre, le Passeur passa et jamais il ne fut question d'elle, enfin presque… Il regarde les lunettes noires qu'elle a achetées au marché, il les essaie et demande si elles lui vont bien. Peu à peu ils arrivent à l'essentiel, leur conversation leur procure un intense vertige et c'est au présent qu'ils vivent ce roman à écrire. Étrange attitude que celle proclamation à l'avance d'un début achevé, d'une fin recommencée.

C'est un soir de novembre paisible et gris qui évoque un été lumineux et tendre. Lui, aime le bleu de l'automne, elle en été l'automne anticipé.


Il regarde longtemps son étrange collage : elle sur un escalier roulant la tête découpée en forme de fenêtres qui laisse voir en dedans ses initiales et en haut de la feuille, son visage en timbre-poste avec un feston tracé au stylo encre, le tout relié par un texte évoquant les modalités aléatoires de leurs échanges, une intrigue soumise aux aléas de l'administration des postes. Au téléphone, ils parlent de villes inventées, elle en dessine une sur un fond de ciel ou de collines très noires, tout en blanc, ponctuée de coupoles, d'escaliers, de remparts. Ils parlent d'inventer des villes, et la sienne ressemble au Caire. Dans un roman précédent, ils sont au Caire, lui l'a écrit, elle l'a lu, depuis ils décident d'en écrire un autre ensemble, lui pour oublier qu'il l'a écrit, elle, parce qu'elle n'est pas vraiment dedans.
Il relève la tête pour s'étirer, au-dessus de lui la verrière en plafond, reflète la table, la lampe de bureau projète sur les feuilles un cercle jaune, du cendrier s'élève des volutes qui font un brouillard, dans le reflet de la vitre, et à cause de l'ombre au-dessus de la lampe il ne reconnaît pas son visage, il pense qu'elle fera son portrait dans un prochain chapitre lui n'y parviendra pas. Il se mettra en scène, mais elle le fera exister en tant que personnage, il se contentera d'être le lecteur de la fiction de l'autre et l'auteur de leur fiction ensemble, pour ce qui est de son travail personnel, il en est au point mort. Sur les a-plats au charbon de son plan en gestation, il écrit "regarder une esquisse au fusain et se dire qu'elle est là pour anticiper des lieux où des gens vont vivre d'intenses moments. Avoir pour activité sociale la prise en charge des humeurs des utilisateurs, en espérant favoriser pour eux des états d'âmes insoupçonnées. Ainsi, raconter une fiction Architecturale, dessiner avec plaisir ce qu'on aime, l'Architecture est une activité narcissique, mais ce n'est pas la seule…"
Fumée de cigarettes, traces noires d'encre sur feuilles quadrillées, ce sont son seul décor réel, il lui reste à inventer les personnages, décrire les situations, évoquer les sentiments, elle, le fait avec élégance, il se résout donc à la laisser poursuivre. Elle parle sans cesse du temps qui passe, lui, hait les accélérations des jours, partout c'est ensemble qu'ils font s'accélérer l'urgence.


Quelques jours plus tard, le soleil revient enfin par la lucarne au plafond, assis à la même place, il poursuit leur histoire, elle les poursuit. Il décide qu'ensemble ils vont aller voir une corrida au Mexique, lui avec un foulard rouge autour du cou, elle avec des santiags et un jean large. C'est l'automne, la dernière corrida de la Temporada s'est achevée par la mort de Manuel Funentes "El Retana", les aiguilleurs du ciel font grève, et le Mexique est trop loin. Il lui propose de décrire un Mexique imaginaire, il n'y est jamais allé, elle en revient. Il se souvient de leur promenade dans les jardins de la Fontaine, il lui montre la gratuité formelle de l'espace du jardin parcouru par un canal géométrique. Elle aime l'Architecture, lui en vit à peine. Dans son roman précédent, des personnages visitent un chantier, ensemble ils l'arpentent une fois achevé, elle ne sait plus très bien s'il s'agit des mêmes lieux et décide même que s'en sont d'autres, lui laisse cette ambiguïté s'installer, comme si les retours en arrière étaient une approche singulière de l'après. Son présent à lui est cette histoire qu'ils inventent, mais pour elle qui est-il ? S'il est autre, comment en parle-t-elle, comment le vit-elle ?


Le soleil est monté très haut dans le ciel, le mistral fait défiler dans le rectangle bleu au-dessus de la table des traînées blanches, il y reconnaît sa chevelure bouclée et se dit que l'absence parfois revêt d'étranges formes. Ils sont assis à l'ombre sur les gradins de pierres, le sable dans l'arène à une blondeur énigmatique, le premier toro entre, la traînée qu'il laisse après la mort leur fait regretter l'instant d'avant son arrivée, il montre en quelque sorte le sillage obligé par lequel le deuxième toro entraînera le troisième et ainsi jusqu'au sixième quand l'ombre partout aura envahi le cercle de la piste. Il en est ainsi de leurs échanges, des sillages irréels s'inscrivent en vrai sur une piste de poussière.
Sont-ils le toro ? Sont-ils le public ? Ils sont le soleil, ils sont son ombre, ils sont l'arène, ils sont innombrables. Le Mexique elle veut l'oublier, lui ne désire plus le connaître.


Aix, Mexico, Arles, Nîmes, Paris, arènes ensoleillées, sable taché de sang, pluies de novembre, mistral provençal, compas d'Architectes, claviers de Romanciers, ils sont tout à la fois.
Elle s'appelle Florence, il l'appelle elle, lui s'appelle Julien, elle l'appelle-il, il a trouvé le Joueur, elle a trouvé le Passeur, il y en a quelques autres et ils décident qu'il n'y en aura guère plus. Jeux d'ombres et de lumière, silence et vacarmes, solitudes éperdues, multitudes grégaires, un gigantesque collage confié aux employés des postes. Le monde à leurs yeux ne tient qu'à un fil, un fil torsadé comme au bout d'un téléphone.


Ainsi ils ont chacun leur mort, elle, repense au sien dans le tunnel sous Mexico. Elle l'aperçoit par-dessus la banquette qu'elle surplombe de sa hauteur, il est encadré dans cet angle de journal et son portrait s'impose comme une prémonition de mort. Trop loin pour voir précisément, elle est poursuivie par le sourire étincelant du Torero, vaguement absent, mais parfaitement triste. La sublime et terrible limite de cette absurdité, la tentation de cette fatalité organisée dans l'arène, se réduisent à ce portrait en noir et blanc, comme une réduction en aplat dramatisé à l'extrême par le regard raisin mûr du matador. Puis défaite de ces excès, elle se rétrécit sous l'âpreté du choc, le toro ne chancèle même pas, il affale d'un bloc ses cinq cents kilos, les gradins s'embrasent, le sable n'est plus que cendre, et la mort déception sans mystère. Que fait-elle dans ce souterrain ? Qui cherche-t-elle ?



Le lendemain sur la table ronde de la grande pièce en parquet, un journal traîne, elle le déplie et retrouve le portrait. Ils restent yeux dans les yeux un temps infini, mais lui ne la regarde pas vraiment, il ne regarde plus rien.
30 anos en la plaza de Linarès, terribles cinco de la tarde, jueves, dia 28 agosto de 1947.
Elle hurle sans bruit : rendez-moi, refaites-moi ce mort chatoyant, je ne le veux que dans les règles de sa danse macabre. Je hais le métro de Mexico, et tout déferle de ce qu'elle ne veut se souvenir. Alors comme à chaque fois sa tête se met à osciller doucement, puis plus fort pour n'être plus qu'une agitation violente.
Elle et lui donc, ont chacun leur mort en costume de lumière, échancré, répandu, écarlate, bleu perdido et or sur le sable blond fait pour être souillé. Les ballerines vernies pointent le ciel et cette féminité gracile soudainement laisse entrevoir sa barbarie perfide.


De nouveau assise, elle se demande pourquoi elle avait été tant aimé et pourquoi elle en avait tant souffert. Ses paupières fermées, elle fait le vide peu à peu, celui-là même qui jusque-là l'avait neutralisée et qui lui était si nécessaire aujourd'hui. Avec certitude, elle perçoit que pour que le vide soit, il suffit qu'elle, soit, qu'elle existe simplement. Mais ce vide naissant de son contraire, lui impose d'être là, il est presque son ombre, presque une fusion entre sa peur et sa hantise de le vaincre. Derrière ses paupières, le vide enfin, est cerné par sa métamorphose et elle devient lui, assise à sa table, prisonnière de l'image, troublée de son visage dans le reflet de la verrière, lui, les regarde marcher dans les jardins de la Fontaine, ils se sont égarés avec insolence dans l'ordonnance sophistiquée de ce lieu. Ils avancent comme dans un désert qu'ils auraient habité en entier avec leurs paroles, jusqu'à refaire intérieurement le même bruit que la cascade. Mais il est de nouveau à sa table, tout cela n'est pas vrai et pourtant…


Qu'il s'appelle Julien et elle Florence n'est que le filigrane, le lien invisible et infiniment extensible de leur liaison, elle y renonce autrement que dans le secret. Maintenant, elle est au bord d'entendre ce qui signifie la troisième personne, elle ne peut plus rien retenir, leur histoire ne lui appartient plus. Elle et lui pressés de leur départ lui échappent au point qu'ils ne se nomment plus, qu'ils ne se saisissent plus, que leurs souvenirs répondent à une exactitude différente. Auront-ils seulement un regard pour ceux qu'ils laissent sur place ? Le retour n'est plus possible !



Au carrefour, le feu rouge arrête un autobus. Elle court vers l'opportunité, frappe à la glace. La porte s'ouvre – Merci Monsieur – Elle le dit avec une reconnaissance véritable. Le chauffeur sourit d'un air amusé. Elle traverse cette nef de fous instables. Ils la regardent diversement, mais elle n'y prend pas garde et s'assoit tout au fond. Où va-t-elle ? Elle s'en moque tout à fait, l'important est cette prise en charge, cette remise de sa personne à la circulation urbaine sans plus de cas que le déplacement pour lui-même. Elle écrit ainsi, avec les gestes particuliers du harcèlement de la ville. L'autobus, elle l'aime comme les bras qui ne l'entourent pas, comme le corps contre lequel elle ne se vautre pas ! Posant son front contre la vitre, elle sent les vibrations du moteur et le froid tout au long de ses vertèbres.
Gare de l'Est, elle descend précipitamment, sa longue écharpe grise la suit sur les marches, elle la rattrape d'un certain coup d'épaule. Elle s'agace : - Ce serait si facile pourtant de dire des choses terre à terre, d'avancer à pieds joints dans l'effet de la cause, mais quelle cause, quelles choses ! Comment pourrait-il la rencontrer au comptoir de cette trop grande brasserie, dans cette trop grande tristesse. Il ne lit pas l'avenir dans les fonds de verre de vin blanc. Elle, ses épaules s'alourdissent, sa nuque pèse, mais sa cigarette est aérienne. Quoi de ce poids ou de cette légèreté la fait se retrouver à la terrasse du Terminus Nord, quoi de son humeur inconsistance et fragile la fait commander un gros plan ?


Un petit garçon est assis près de sa mère, ils prendront un train dans un moment. Il demande et redemande encore, sa mère dit non et non encore, un non surtout à elle-même, que l'enfant reçoit avec violence. Alors, il lui prend de la voir, de la regarder avec la même violence reprise à son compte, et à son tour il la voit avec des yeux d'homme et elle des yeux de femme. Il ne demande plus rien ou autre chose, il est là au seuil de la forteresse maternelle. Par enchantement ordinaire la mère cède et le tire par la manche, elle perd l'enfant et garde l'homme qui ne l'oubliera jamais.
Dehors, elle longe la gare, l'endroit est sombre et glacial, elle pleure sans raison vraiment personnelle. Elle joue sans joie sa résistance instinctive à l'appréhension de l'obstacle.


Vingt six, son chiffre, c'est un bistrot, elle ne sait jamais quelle sorte de présage annonce vingt six. Entrée, elle tourne le dos au bar, s'assoit derrière un pilier, tourne sa chaise pour pouvoir plonger dans la salle par la glace inclinée et être devant la vitre sur la rue. Elle est rivée à la pancarte :
AUX QUATRE DAUPHINS
FRUITS DE MER
ARRIVAGE DIRECT

Arrivage direct de sa nuit précédente, cela lui revient. D'abord le gigantesque dauphin qui chevauche un si joli petit singe au milieu des eaux tumultueuses, elle se débat dans l'écume. Au-dessus tournoient d'immenses oiseaux, peut-être des mouettes. L'un d'eux, comme le dauphin est chevauché par un torero bois de rose et or qui défait d'un geste lent et emphatique son chignon qui se déroule en une longue mèche noire. La mèche frôle la crête des vagues déchaînées, la houle est effroyable. Elle va l'attraper pour ne pas couler tout à fait mais à l'instant du contact une goutte de sang tombe sur ses doigts. Sa main brûle et devient transparente.


Place des Quatre Dauphins l'eau de la Fontaine est rouge, les dauphins crachent un liquide vermeil, la rue maintenant s'appelle, rue des Quatre mais. La foule se presse et c'est la guerre.
A l'autre bout de la rue, un port. Après ce ne seront plus que goûts amers. Elle commande un blanc sec, et sur son carnet sans le savoir dessine un dragon d'un seul trait, paie et sort. Personne et surtout pas lui ne sait où elle est.


Elle lâche l'enveloppe dans la boîte, reste immobile un instant, ça n'a fait aucun bruit. A-t-elle fait le geste ? Au tabac, elle achète des cigarettes et voit un café fort. Oui l'enveloppe est tombée, elle la sent à l'intérieur. Pourtant, il manque quelque chose. Il fait nuit depuis longtemps, il n'est pas très tard, et trop tard pourtant pour revenir en arrière. La lettre ne la lâche pas. Elle s'obsède de l'impossible à tenter pour la reprendre, il ne faut pas qu'il la lise, il ne faut qu'il sache, alors une idée folle s'installe. Elle téléphone, demande les horaires. Il lui reste une heure pour prendre un train avec changement à Marseille, arriver au passage du facteur ou bien forcer la boîte en bas de la cage d'escalier rose. Reprendre ce morceau poisseux qui saigne sale. Un sac rouge, une culotte blanche, le carnet avec ses pages en moins, un taxi. Elle a dix minutes d'avance qui ne la font pas reculer.
22h30, elle regarde le quai glisser lentement, elle entre dans une grande nuit, reste allongée dans sa veste en cuir jusqu'à 7h40.
Marseille 7h45.


Au bout du quai derrière la verrière sale et immense de la gare Saint-Charles, le vieux port se réveille. Appuyé sur le madrier qui relie deux butées d'acier prêtes à bondir sur la course folle du train disloqué, un fou exhorte la foule. Ils l'ont reconnu c'est le nain de la place du Forum d'Arles qui mimait des scènes épiques dans l'étonnante lumière de cet après-midi d'été. Il était un conquérant tragique troublé par la corrida qui devait suivre. Dans la salle des pas perdus maintenant ce n'est plus qu'un égaré pitoyable avec un regard macabre. Ils le regardent mais en parlent à peine, ils ne veulent plus considérer ce retour en arrière, leur partage de solitude est une ultime tentative pour dévoyer l'indicible, ils sont las des invraisemblances.


Elle arrive au milieu de la foute grise d'une allure nonchalante, son sac pèse lourd. Elle apporte un projet avorté, la difficulté à être eux, il le comprendra plus tard. Plus tard les défaillances seront absolues, les confidences sincères, sa gorge se serrera, il cachera ses larmes. Consterné, il assistera anéanti à un saccage suicidaire, une mise en charpie d'un élan singulier. Devant lui, défaite de ses excès elle déchirera des pages, elle cherchera un consentement, elle provoquera un discours cisaillé. Elle voudra recommencer, il le sait, car elle écrit comme elle saigne, lui cédera, c'est sa dernière chance.
Dans le contre jour poussiéreux de la gare elle s'efforce de sourire pourtant, mais ce faux-semblant sonne dur. Lui attentif mais hautain par orgueil relève le col de sa gabardine et sourit en retour, il doit à tout prix célébrer une suite, il n'accepte pas cette mort sans rémission, le tunnel sous Mexico n'appartient qu'à elle.


Elle a compté les heures de cette nuit pénible dans le train de l'hiver, mais il s'est arrêté à 7h45 devant un fou conquérant. Elle entend encore l'enfant demander à sa mère ce qu'elle ne peut lui donner. Le bonheur d'être une femme hébétée par la vue d'une mère lui renvoie quelques brides de regret, la résignation lucide d'un échec terrible. Elle sait qu'elle peut recommencer encore, mais les risques à courir pourraient faire rejaillir les effets de la cause, la violence qui s'en suivrait, briserait la trop grande fragilité de son humeur, la légèreté si fortement désirée comme une caresse anodine est trop lourde à son regard sensible. Dans le grincement des essieux sur la voie, elle entend une plainte et elle ne sait plus qui de l'enfant ou du Torero crie assez fort l'urgence d'arriver au 34 de la rue des Quatre Mais, alors que c'est au 26 qu'elle a failli s'arrêter. Lui plonge dans les poches de sa gabardine et trouve un paquet de cigarettes, il s'en allume une pour l'accueillir dans un style cinéma américain, puis elle arrive et c'est de nouveau l'été en décembre. Ils n'iront plus aux corridas, mais ils vont se jouer un paséo sans musique pour composer une figure baroque.


Sur sa table à dessin un message l'annonce, elle sera en gare de Marseille à 7h45. Il décide qu'ils traverseront le vieux port avec le Ferry Boat. L'eau noire ne troublera pas leurs propos démesurés, son métier pourtant implique un sens certain des proportions et il s'en moque parfois, surtout s'il décide de s'asseoir à sa table pour que la déraison l'emporte. C'est ce qu'il lui a confié un jour et elle s'enrage à cette provocation.
Ils se retrouvent sur l'autre quai à l'ombre, le froid de l'hiver avec l'immensité que la cascade des jardins de la Fontaine. Elle lui dit qu'elle a mal dormi, il le sait déjà. Elle lui donne un dessin, ils vont s'asseoir au soleil pour prendre un café fort, ils cherchent à renouer un vertige, mais le bonheur simple l'emporte, ils se savent chacun à leur table, éloignés par écrit et proche en tête-à-tête.


Devant elle, les feuilles s'accumulent et se déchirent aussi, elle couvre avec désinvolture le carroyage bleu de graffitis serrés. Elle relève la tête, devant sa fenêtre sur le mur aveugle elle voit la pluie qui tisse son récit, elle s'y reprend du mieux qu'elle sent puis se lève pour marcher un peu dans la pièce et regarde sa machine. Il est encore trop tôt pour y glisser son texte, une fois encore mais ce sera la dernière elle est aux portes de l'inextricable.


A la terrasse ensoleillée du café, ils se regardent longtemps, ils ne trouvent pas leurs mots. Ils écrivent leur histoire et s'acceptent de vouloir en vivre une autre, leur téléphone n'est plus en dérangement. Ils s'appellent les week-ends car il leur est plus facile d'employer les mots juste à distance, dans le noir de leur chambre, dans le silence de l'appartement, en entrouvrant les lèvres devant l'appareil blanc. La communication est coupée, peut-être une fausse manœuvre, ils se rappellent simplement, elle lit avec le calme nécessaire ce qui s'est inscrit sur son clavier, il écoute les phrases qu'ils y ont inscrit ensemble, ils découvre dans le souffle magnétique un murmure intérieur, une obsession de lui-même, elle parle d'amour et de ses impossibles, de la stratégie qu'ils induisent, ils s'y révoltent et s'y résignent aussi. L'amour absolu implique paraît-il la mort de l'autre, le durable en découle, l'éphémère l'alimente.


Ils marchent sur le vieux port avec le soleil en face, elle sait que ce n'est pas habitude. Lui fronce les yeux il préfère regarder le soleil de l'ombre. Des gens endimanchés se font prendre en photos, ils viennent de se marier à la mairie d'en face, cela réveille chez elle un étrange pressentiment, une drôle de guerre, un avant-goût d'émeutes. Le Ferry Boat accoste sur l'autre rive, les pneus ficelés sur son avant aplati s'écrasent contre la pierre du quai, lui n'attend pas que la manœuvre cesse, il enjambe le vide, il la regarde dans sa patience, elle, attend calmement, elle veut dire quelque chose. En ralentissant le Ferry fait gargouiller l'eau noire en une mousse blanche, c'est un air de fête à leur retrouvaille, un champagne abondant, une joie cérémonieuse. Il la prend par la main, ils marchent côte à côte, elle lui parle de ses dessins, lui de ses plans, de chantiers, de maisons, elle dit – L'encre de chine sèche très vite sur mes porte-plume, comment peut-on faire autrement ? – Il lui répond – Achète du solvant spécial pour encre de chine ! –


Il ouvre sa boîte aux lettres, l'enveloppe vient de Paris, il regarde la date, elle a été postée depuis plus d'une semaine, il tempête contre la grève des postes. Le dessin est abstrait, des formes étranges parlent de Florence et Julien en filigrane comme un fil tendu à l'extrême, ils se parlent à la troisième personne, car leur histoire est autre. La serrure de la boîte aux lettres est inversée, il faut fermer pour ouvrir, il se trompe à chaque fois surtout quand elle est vide. Il lit sa lettre, elle est arrivée avec elle, mais elle l'annonce pour 7h45 en gare de Marseille. Une page de carnet s'est glissée dans l'enveloppe, c'est encore un dessin mais à la sanguine terre de Sienne, avec un feutre noir il y a inscrit – L'écriture comme le reste est solitude. Ne se réclamer seulement que d'un cœur oppressé qui cogne trop fort et qui saurait bien se faire silencieux. – La rue des Quatre Mais est éventrée, les canalisations du téléphone ont fait une hideuse cicatrice dans l'asphalte devant le 34, les tuyaux de plastique pourtant n'offrent plus de résistance à l'appréhension de l'obstacle, les tranchées s'arrêtent devant un amas de lettres, elles sont toutes destinées à Julien. En haut sous la verrière il écrit, le téléphone à sa droite, devant lui il regarde la feuille du carnet parcourue des aplats de sanguine, et des photos de vacances, la chaise en face est vide. C'est à cette même place qu'elle a déchiré les pages, elle les lui a passées, il les a mises à la corbeille.


Dans l'auto, elle parle de l'été à Mexico, sa mine est radieuse, son sourire enfin lui-même. Lui se dit qu'elle a du mal dormir dans sa veste en cuir allongée sur la couchette, mais que les traces du pénible sommeil se sont effacées grâce à l'air curieux sur le vieux port. Il s'est levé très tôt pour être à la gare, il a même mis une cravate rayée sur une chemise à carreaux.
Et elle lui dit – Tu as vu ma chemise, écossaise aussi – Il sourit lui caresse la joue. L'embranchement pour Aix-en-Provence est déjà là. Le soleil est monté très haut au-dessus des bateaux, les Ferry Boat se croisent à la même place au milieu de l'eau noire, les habitués des trajets matinaux se regardent encore au travers des vitres sales et s'indifférent, l'auto roule vite, ils fument chacun une cigarette et parlent d'eux.


Ils s'arrêtent enfin devant la maison, le cyprès géant devant l'arche de la Bastide crève le ciel bleui artificiellement par le mistral de l'hiver, il descend le premier, elle le suit. Il ouvre la boîte aux lettres, de l'enveloppe surgit un dragon, et sur la feuille du carnet une auréole souligne le monstre, c'est la trace d'un verre humide, elle a dessiné l'animal mystérieux sur le zinc du bistrot, devant l'arrêt de l'autobus de la garde de l'Est.


Plus tard, ils sont avec d'autres, elle lit un roman qu'il lui a offert, au milieu d'un chapitre il a rajouté quelques lignes avec un crayon jaune, elle les lit mais ne dit rien, lui la prend en photo en contre jour alanguie dans le grand fauteuil en cuir, la lumière est très faible, l'obturateur fait un bruit qui lui fait lever les yeux, elle pourrait sourire car elle vient de lire la phrase rajoutée, mais, elle mime l'indifférence, elle se joue des complicités, l'écriture et l'image l'invitent au silence.



La photo est développée, son portrait est en noir et blanc, elle est assise au premier rang de l'arène absorbée par le travail de la muleta, elle existe en plein soleil, elle est aimée et cela la fait souffrir. Il lui faut faire le vide autour d'elle, cerner son contraire, neutraliser la reconnaissance absolue de ses limites, mais la foule hurle olé pour ne pas dire à mort, et ces clameurs raisonnent dans les couloirs du métro de Mexico.


Ils ont reprit l'autoroute c'est elle qui conduit. Il lui semble qu'il neige, le brouillard blanchit les collines, les rochers de craie font des tâches claires dans le gris lointain. Elle rehausse de couleurs ses dessins à la plume, elle décide de peindre à nouveau. Elle invente des teintes pour le paysage qui défile, ce regard sur elle l'implique, elle se sent renaître.



Là-bas, les autres les attendent, ils vont fêter ensemble l'année qui commence. Ils ne se disent presque rien, la chaleur dans l'auto les berce, mais lui s'obsède du silence, il pense à la démesure, aux faux pas au bord des précipices, il sait la précarité de ses dires, il se hante de chefs d'œuvre. Venise s'enfonce, mais dans sa mémoire les fondations sont indestructibles. Elle, refait le travail de Canaletto quelques siècles après, elle fait du maniérisme moderne elle aime le double jeu de leur miroirs convexes, elle voudrait s'y perdre, et ils gagnent en fait.
Ainsi ils ont chacun leur œuvre et elle n'existe que parce qu'ils les fusionnent. Il la sent maternelle, elle s'y refuse et l'exècre, tout pourrait revenir de ce qu'elle exclut de ses souvenirs, il se sait enfantin, elle l'y refuse et l'exhorte à sa condition d'homme, lui anticipe l'état d'abandon du monde adulte, le chef d'œuvre à inventer ne saurait cesser par pure démission, il lui faut proclamer, sa reconquête.
Elle conduit l'auto comme sa vie, avec désinvolture et douleur aussi, la bande jaune se déroule simplement, le calme est absolu, le silence cruellement ordinaire, il lui allume une cigarette en même temps que la sienne, elle dit – Crois-tu que notre voyage soit dérision, - il répond – Attend je vais regarder sur la carte on est presque arrivé. Dis ? As-tu pris "Matador" de Garland Jeffreys, elle répond – Oui, - mais je n'aime pas danser sur ce rythme.
Elle fume sa cigarette et repense à sa lettre, elle en a pleuré toute une journée et il ne le sait pas. Il lui a envoyé à cause du vide qui se jouait sur sa table, au-dessus par la verrière depuis son départ le ciel est resté immuable, un plâtre gris où aucune mouette n'y tire ses ailes, c'est ce qu'il lui a écrit et elle ne l'accepte pas. Il s'est repris depuis, il récuse les incessants retours en arrière. Elle dirige l'auto, ils acceptent de ne se rien dire d'essentiel, se laisser faire, ne plus croire tout perdre en voulant tout jouer, c'est un sens comme un autre, à leur existence dans le fond heureuse.


Il fait nuit maintenant, cela fait longtemps qu'ils roulent, ils empruntent le chemin de terre qui mène à la maison, la lumière jaune derrière les petits carreaux éclairent l'esplanade, les platanes bi-centenaires ont la peau cloquée, la voiture s'arrête, elle coupe le moteur, il ouvre le coffre et prend les bagages.
Il revoit la gare de Marseille, son sac rouge qu'il avait mis dans le coffre, le haillon arrière qu'il a claqué, il la voit marcher, seule dans la ville, oublier les noms de rues, ne plus retrouver ses trajets habituels, il a peur de ses errances, il a peur de lui-même, les autres les attendent. Il la voit assise contre la vitre du taxe, elle regarde Paris se mouiller de crachin, il est assis au fond d'un café, il l'attend en lisant le journal, il rêve.


Ils ont quitté Gibraltar ce matin, il fait une chaleur insupportable. Lui a repris leur roman, elle, lit à côté sur la couchette les chapitres précédents et corrige des passages entiers. Il vient d'écrire : - Un immense paquebot est à quai, la foule grouille et s'agite comme un troupeau au pied d'une montagne. Le parfum du large se mélange à l'odeur infecte du mazout, le départ approche. La haut sur le pont supérieur, tête nue il ne sait pas ce qu'il laisse, il a sans doute oublié pourquoi il part, il ne comprend pas quelle histoire le fait se tenir là appuyé au bastingage à contempler les montagnes et la ville agrippée à la falaise blanche.
Est-ce une femme, une trop grande lassitude ou simplement l'irrésistible appel des confins. Il ne sait même pas qu'il cherche à reconnaître un visage qui lui parlerait du large. Ce qu'il sait c'est que tout redeviendra calme, enfin à la nuit tombante lorsque la sirène retentira, lorsque la passerelle se sera relevée et que plus aucune circulation ne sera possible entre la terre et le navire. Seule l'idée, que la nuit tombera peu à peu habite ses pensées, il éprouve un sentiment fort, une sorte de vide. Depuis qu'il a tout mis en œuvre pour s'en aller, pour disparaître, il ne vit rien d'autre qu'un certain bonheur du vide, une légèreté inédite.


Il regarde les mouettes et pense à la densité de l'eau sale dans le port, à l'énorme coque métallique dans la mer interrompue par le quai de pierre, à l'ultime tentation de la chaîne d'ancre qui retient le transatlantique blanc.
Le jour décline peu à peu, le ciel rougeoie par capillarité, chaque silhouette, chaque ligne ne noie dans le bleu liquide, lumineux par endroit. L'horizon devient une ligne phosphorescente parcourue de lueurs tristes, le soleil disparaît et les vagues au loin sont des éclats dorés. Il ne réalise le fonctionnement de la machinerie qu'aux vibrations et à la chaleur sous ses semelles de crêpe. Les coups répétés de la sirène le surprennent pourtant comme si on prononçait son nom derrière lui. L'eau se boursoufle entre le quai et la coque dans l'annonce d'un incompréhensible mouvement du bateau, pour gargouiller enfin d'écume étonnamment blanche. Les mains plaquées sur le bastingage poisseux, sans déplacer ses pieds il avance son bassin contre les montants métalliques du garde corps, renverse la tête sur ses épaules rente ainsi immobile à entendre les cris des mouettes grises. Sa gorge se serre et dans sa poitrine silencieuse l'appel des oiseaux résonne encore plus fort que dans l'immensité du ciel au-dessus. Avec précaution, il se redresse et se cambre même jusqu'à s'accouder en collant son menton contre sa poitrine, il regarde ses chaussures en toile bi-colore. Le vertige est immense, il éprouve une nécessité, une urgence même à se rassembler. Il s'accroupit enfin et entour ses jambes repliés de ses bras fort serrés, il se balance doucement pour éclater en sanglots mais c'est un fou rire qui se déploie et qui se perd dans le lointain comme le littoral qui s'éloigne maintenant. –
Il s'arrête d'écrire pour boire une gorgée de thé glacé. Par le hublot, il ne voit qu'une vaste surface bleue encre, presque noire, et la ligne de l'horizon disparaître parfois, les glaçons cognent contre le verre. Il poursuit : -l'air fraîchissant, la force des choses, tout le ramène peut à peu à l'invraisemblance d'être là. Que fait-il accroupi sur ce pont désert riant avec les mouettes ? Il sait qu'il aime les situations sans qualificatif et qu'il serait mieux à déambuler sur le tapis du bar cherchant des cigarettes et un alcool fort. Le bar est encore vide, peut être qu'il vient simplement de se vider. Le temps continue sa course sans avertir. Il avance dans la pénombre et se rapproche d'un pas élégant vers le bar.-



Il pose son stylo, s'allume une cigarette et dit – Ca y est ça m'échappe de nouveau, ce personnage en costume de lin blanc mode in Lahore ne me dit rien qui vaille, il ne m'inspire pas confiance, il me trompe… - Elle, lève les yeux des feuilles dactylographiées et répond – Peut-être que sur ce bateau qui grouille de monde, il trouvera bien un moyen de s'esquiver de tout sans pour autant s'opposer à personne, qui sait ? Mais ne t'arrête pas… -


Il reprend – En a-t-il envie ou cherche-t-il à supprimer le silence autour de sa personne ? – Maintenant, il est appuyé nonchalamment contre le bar en cuivre et commande un whisky. Il demande au barman – Il me semble vous connaître depuis longtemps non ? – Le barman relève les yeux en fronçant les sourcils d'un air de dire, je ne sais pas, je ne crois pas, et se met à le surveiller discrètement comme s'il trouvait extraordinaire d'avoir connu un jour un homme aussi raffiné qu'il ne reconnaîtrait pas. – Ah, décidément il me dérange, je ne peux pas en faire ce que je veux, il faudrait qu'on trouve un autre personnage pour lequel nous aurions des projets, et puis je ne sais plus que faire, de ce bateau, de ce bar, de ce bouquin, merde ! – D'ailleurs s'il n'a plus de souvenirs, s'il en a envie d'être ailleurs qu'est-ce que je peux faire d'autre que le décrire, il me trouble au point de n'être qu'un regard, un regard qui recouvre…



Elle ne répond rien, elle poursuit sa lecture. Lui, après s'être levé un instant pour marcher un peu sur le plancher vernis de la cabine, se réinstalle à sa table et écrit : - Il pense à celle qu'il a laissée, elle se cognait dans lui sans cesse, il ne savait que faire de ses entêtements, elle a eu raison de ses indécisions. Son départ l'intrigue et son âge aussi, que pouvait-elle faire d'autre sinon le suivre sans être vue. Mais le paquebot, est au large maintenant, la nuit est claire, les étoiles immobiles, la machinerie ronronne, il boit son whisky. –


Ils écrivent leur histoire sur un paquebot. Ils sont partis en croisière pour écrire cette histoire qu'ils ne parvenaient pas à écrire à terre. Ils ont déjà posté les deux premiers chapitres pour l'éditeur, mais il ne les recevra que la semaine prochaine à la prochaine escale. Elle, est allé voir le préposé de bord pour qu'il lui restitue le paquet, elle veut modifier quelques passages. Mais étrangement il a disparu. Elle réprimande le préposé, ensemble ils cherchent et retrouvent enfin l'enveloppe de kraft brun. Elle a été ouverte, elle relit les premières pages et ne reconnaît rien, le personnage qu'ils décrivaient a rédigé une note à leur intention :


A CEUX QUI CROYAIENT ME CERNER

Escales aux tropiques d'un bateau éventré, peuvent parfois susciter des visions oniriques, des paroles couleur de briques, de figurations elliptiques, des comparaisons ensorcelées. Mais escales, au figuré, de magiciens lézardés, peuvent aussi envoûter les mandarins charismatiques des cours emmuraillées, car aux confins asiatiques de leur destin exalté, ils se sont embarqués sur un transatlantique qui finira bien par sombrer… Les haut-parleurs déjà annoncent la prochaine escale, la côte est encore minuscule, mais le voyage a pris un autre contour. Rendez-vous un jour, au détour d'une page, dans la mer très creuse, dans un courant violent. J'ai en effet réécrit les deux premiers chapitres, je n'étais pas conforme à ce que je suis, vous le recevrez en temps utile.

- L'homme au costume de lin blanc –



Elle ne sait que faire et demeure immobile devant le préposé interloqué par cette substitution. Lui, dans la cabine s'est endormi.


La houle est effroyable.




- AIX-EN-PROVENCE JUILLET 1980 -

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