Songaë’ ombaé, le dernier guerrier
de Gilles Gourmelen


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Texte écrit par gilles GOURMELEN le 01/06/2004- 2 -


Je m’appelle Bret Garron, je suis devenu le créateur de « Survie des derniers hommes » à la suite de l’histoire que je vais vous conter.

« Survie des derniers hommes » est le nom d’une association humanitaire qui dénonce toutes les atrocités, faites par les soit disant grands penseurs de notre planète. Cette minorité, sous prétexte de rendre les peuples heureux, décide de moderniser les infrastructures territoriales en détruisant l’ensemble des ressources forestières sans penser aux conséquences que peuvent entraîner ces inepties.

Cette histoire est arrivée il y a vingt cinq ans, je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui.

La veille de cette aventure qui changea mon existence, les rues, les avenues, même les ruelles étroites étaient décorées de mille et une guirlandes. Un énorme sapin avait été érigé au milieu de la grand place, les enfants étaient émerveillés par ce spectacle féerique. Des myriades de lumières scintillantes clignotaient à un rythme fou, les passants se pressaient dans les magasins illuminés, les vendeurs couraient dans tous les sens, les clients s’agglutinaient les uns derrière les autres avec des chariots plein de victuailles et de jouets, de longues files se formaient devant des caissières souriantes. L’euphorie des grandes fêtes battait son plein, nous étions à quelques jours du nouvel an.

C’était le vingt trois décembre mille neuf cent quatre vingt. J’avais passé ma soirée en compagnie de quelques joueurs de poker, ce jour là, les parties tournaient toujours à mon avantage et les verres s’étaient un peu plus accumulés qu’à l’habitude.
Mes jours de chance se comptent sur les doigts d’une seule main et ce soir là c’était le cas, les cartes gagnantes se retrouvaient comme par hasard dans mon jeu et je voulais en profiter.Les parties se terminèrent faute de combattants et je fus contraint de rentrer dans ma modeste demeure avec dans les poches un bon paquet de billets. Une fois arrivé dans ma chambre, je me suis écroulé comme une masse sur mon lit. Les bras de Morphée venaient de m’enserrer quand Je fus réveillé par mon ami, John Dawson. C’est le patron d’une agence de presse très connue dans le Missouri, Je compris dans une demi brume qu’il se passait des choses étranges à des centaines de kilomètres d’ici.

* Objectif-Planet *, c’est le nom du journal pour lequel John travaille. Depuis cette histoire insolite, les ventes n’ont pas cessé de s’améliorer. Toutes les informations concernant la nature et ceux qui la détruisent sont divulguées sans aucune censure. Le poids de ce journal a fait changer d’opinion beaucoup de nos compatriotes et peu à peu leur comportement vis-à-vis de l’écologie s’est considérablement amélioré.

John venait juste de rentrer d’une mission sur laquelle il avait été informé. Déjà, à l’époque, il enquêtait sur les méfaits du modernisme et de la stupidité des hommes. Il avait, pendant des jours entiers, survolé une grande partie du territoire des indiens.
C’est un pilote émérite, les missions effectuées par John, sont incroyablement nombreuses et toujours ponctuées de succès.

Cette fois ci, il était revenu avec le plus profond dégoût pour l’homme et ses fameuses priorités. Il venait d’arriver dans sa chambre quand il décida de m’appeler au téléphone.

John et moi, sommes amis depuis l’enfance. Nous avons fait les quatre cent coups ensemble, je me souviens, c’était toujours moi qui décidais et lui qui suivait, les bêtises que nous inventions, il les faisait, uniquement pour être avec moi. C’était un élève plutôt rêveur. Un peu plus tard à l’université, lors de nos escapades, il me parlait souvent de l’attrait qu’il portait à la nature, il pouvait passer des journées entières à regarder un paysage puis il partait dans des explications très poétiques et se lançait dans de longues phrases pour exprimer ce qu’il ressentait. À cette époque là, il voulait déjà changer le monde. Sa mère, et ça je l’ai su à ce moment là, était de descendance indienne, il avait un demi frère qui vivait encore en autarcie dans les forêts les plus belles et les plus grandes du monde, John rêvait de faire sa connaissance.

Je venais juste de me réveiller. Après une trop courte nuit, agité sans cesse par un vieux cauchemar récurant. Et ça, c’est à chaque fois que je bois un peu plus que d’habitude, que ce rêve réapparaît. J’ai l’impression que la terre explose d’un seul coup et que, par la force de la déflagration, je suis propulsé vers le firmament comme un boulet de canon, rien ne peu m’arrêter, je file à une vitesse vertigineuse à travers des milliards d’étoiles et je finis ma course folle dans les tourbillons virevoltants d’un trou noir.

J’étais en sueur, ça dégoulinait de partout. Le radio réveil marquait cinq heures moins le quart, quand j’entendis la sonnerie retentir.

Surpris par le bruit strident, les paupières collées par trop peu de sommeil, je fais un bond dans mon lit, j’ouvre les yeux d’un coup, je me tourne sur le côté droit du plumard et j’empoigne le téléphone d’une main hasardeuse. Au moment où je crois le tenir fermement, j’ai à peine le temps de dire-« Allo » d’une voix caverneuse, que ce foutu téléphone me glisse entre les doigts et se retrouve à valdinguer au milieu de la pièce, je saute à pieds joints sur le parquet, je ramasse le combiné d’un geste rageur et à l’instant ou je commence à vouloir m’asseoir dans mon fauteuil favori, je reconnais la voix angoissée de John.

-« Allo, Bret, ici c’est John, il faut que tu rappliques sur le champ au journal, c’est très important », me dit-il d’un ton rapide et fébrile, puis il rajoute avec plus de détermination,

-« il en va de la survie des derniers hommes »


Je n’ai jamais entendu John avec cette voix là. Interloqué, je reste suspendu dans le vide, comme une statue. D’ailleurs, ce jour là, mes fesses n’atteignirent jamais le bord du fauteuil.

-« qu’est-ce qui se passe, calmes toi » lui répondis-je, sur un ton rassurant.

Il me réplique d’une façon autoritaire,

-« je ne peux pas te raconter au téléphone ce que je viens de vivre, il faut que tu viennes illico, je te donne un quart d’heure, sinon je passe le message à quelqu’un d’autre » et il me raccroche au nez.

Sa première phrase avait fait tilt dans mon cerveau « il en va de la survie des derniers hommes » ces mots résonnaient dans ma tête comme un leitmotiv. « Survie des derniers hommes » « des derniers hommes » cela devenait obsessionnel, je n’arrivais pas à oublier. Ces paroles et le ton angoissé de John resteront graver longtemps dans ma mémoire. D’ailleurs c’est le nom que j’ai donné à mon association quelques mois plus tard en souvenir de cette expédition.

Voulant en savoir davantage sur ce coup de fil étrange, je jette le téléphone sur le plumard, je file dans la salle de bain, je ne prends pas le temps de me raser, je passe rapidement sous la douche, puis après m’être séché succinctement, je fouille dans l’armoire de la chambre et je m’habille rapidement sans choisir mes vêtements. Ce qui fait que je suis parvenu dans le parking de l’immeuble où je réside, sans avoir pris soin de me coiffer ni de regarder comment j’étais fringué, et surtout, sans avoir manger quoi que ce soit.

Mon estomac, qui n’avait pas reçu d’aliments depuis la veille, réclamait sans doute quelques nourritures substantielles, les gargouillis et autres manifestations stomacales se faisaient sentir à moments réguliers. J’étais bien trop préoccupé par ce coup de fil étrange que, malgré les petites douleurs, je pensais tout haut -« le café et les petites biscottes croustillantes, çà sera pour plus tard ».

Arrivé devant ma voiture, je m’aperçois, en regardant mes pieds, que je suis sorti de chez moi avec deux chaussettes de couleur différente, un pantalon bleu clair délavé et pas repassé, une chemisette hawaïenne aux couleurs flamboyantes et mon panama bien vissé sur mon crâne mal réveillé.
-« Tant pis !» Me dis-je -« je n’ai pas le temps, ni l’envie, de retourner me changer, les affaires avant tout ».

Je m’engouffre dans ma superbe Chevrolet jaune citron, je tourne la clef de contact, le vrombissement du moteur se fait entendre dans les méandres du sous sol et me revient en écho ronronnant dans les oreilles. Cette voiture, elle est réglée comme horloge suisse. C’est un beau bijou auquel je me suis attaché.

Je conduis à allure modérée jusqu’à la sortie du parking. La grande porte métallique commence à se déployer, laissant passer l’éclat éblouissant des lumières synthétiques de la grande artère. Je cligne des yeux, pour m’habituer, puis m’étant assuré qu’il n’y avait personne dans l’avenue, j’appuis sur le champignon. Je franchis le premier carrefour à une vitesse folle, la vitre avant grande ouverte sans me soucier du temps qu’il fait. Quand soudain, un souffle glacé vient me gifler les oreilles et me remet directement les idées en place. Je suis sur qu’à l’extérieur il faisait moins quatre degrés.

Je ne vois pas la plaque de verglas au sol, ma voiture commence à partir en vrille, on aurait cru une toupie. J’ai beau essayé de braquer, contrebraquer, rien à faire elle continue à tourner et malgré tous mes efforts, je ne peux pas la retenir. « La valse va bien s’arrêter à un moment où un autre » pensais-je en fermant les yeux.

Heureusement l’avenue était très large et surtout par chance, elle était déserte.

Après quelques tours sur cette patinoire, ma belle Chevrolet s’arrête net, juste à deux ou trois centimètres de la voiture du sheriff Barnett. Je le vois qui descend par l’autre portière, met sa casquette sur sa tête et vient vers moi d’un pas rassurant.

-« Ça va monsieur Garron », me dit-il d’un ton bonhomme, « Je me demandais bien si vous alliez vous arrêter, surtout quand j’ai vu votre bolide s’approcher aussi rapidement de ma voiture de fonction. » Puis il enchaîna avec sa voix de basse, « Vous n’auriez pas du sortir par un temps pareil, c’est dangereux et je vous préviens, à la météo, il viennent d’annoncer que ça va se gâter, alors moi, à votre place, je retournerais me coucher »

-« Merci shérif, » lui répondis-je en grelottant « mais je dois absolument me rendre à *Objectif planet* le plus rapidement possible, c’est John qui vient de m’appeler. » En fermant la vitre de ma voiture, je rajoute avec un sourire à peine dissimulé, « Je serai prudent je vous le promets ». Et je redémarre sans qu’il ait le temps de répondre quoi que ce soit, le laissant pantois au milieu de la chaussée.

Une fois arrivé devant le bureau de l’* Objectif-planet *, je suis totalement réveillé et surtout, j’ai hâte de me réchauffer et de savoir pourquoi John était si pressé de me voir.

Je descends de ma voiture, je m’engouffre dans l’immeuble en courant, je prends le premier ascenseur venu et j’appuis sur la touche vingt-quatre. C’est l’étage du journal. Je tremble de partout, je regarde dans le miroir de l’ascenseur, j’ai les lèvres devenues violettes. Le froid de ce matin, je ne l’oublierais pas de sitôt.

Quand il me vit comme ça, John, se mit à éclaté de rire, il a un rire tellement communicatif que l’ensemble du personnel le suivit dans sa joie. Je ne sais plus ou me mettre, je voudrais être transparent, mais finalement je me prends au jeu et je me mets à rire à mon tour.

Il me dit dans un langage entrecoupé de gloussements sarcastiques,

-« Qu’est-ce qui t’arrives mon vieux ? Ha ! Ha ! Tu pars en vacances, t’es fringué pour une expédition aux Antilles ou quoi ? T’as pas vu qu’on était en hiver ? Ha ! Ha ! » Et le voilà reparti à se plier en deux.

Cette attitude joyeuse qu’il arborait, était en réalité faite pour cacher sa détresse.

Il se jette d’un seul coup dans mes bras et son rire si communicatif vint se transformer, dans la seconde qui suivit, en une avalanche de sanglots.

Interloqué par ce revirement inattendu, je reste tétanisé, ne sachant quoi faire, je le console comme je peux avant de prononcer d’un ton inquiet :

-« Qu’est-ce qui t’arrives John ? Tu m’inquiètes, je ne t’ai jamais vu dans un état pareil. Allez, reprends ta respiration. »

Il ne cessait de pleurer, je finis par l’écarter de moi d’un geste amical et je lui dis paisiblement, en le regardant droit dans les yeux,

-« Allez, calmes toi et raconte moi tout »

Il réussit à dire entre deux sanglots

-« Je suis désolé de t’avoir dérangé, il est sans doute trop tard, retournes chez toi.»

Ni une ni deux, je me mets à le secouer et d’un ton sec :

-« ça suffit, je ne me suis pas levé si tôt pour repartir chez moi dans ce froid glacial et me choper une pneumonie ou je ne sais quelle saloperie, alors tu vas m’expliquer ce qui se passe et pourquoi je suis là ! » et je le lâche subitement puis je m’assois dans son fauteuil en croisant les bras, je m’installe en posant mes deux jambes sur son bureau, et j’attends qu’il daigne reprendre ses esprits.

Ça a du lui faire un électrochoc, car, d’un pas déterminé, il s’approche de moi, pousse mes jambes d’un coup sec du dessus du bureau, me saisit fermement par un bras et me fait lever du fauteuil en me disant :

-«Tu es mon seul ami, tu es le seul sur qui je peux compter, alors, tu vas regarder dans cette armoire, tu vas prendre les fringues que tu veux, mais pas de costume, pas de fioritures non plus, tu choisis plutôt treillis et rangers, je te donne exactement dix minutes pour te changer, je t’attends en bas dans ma voiture.» Et le voilà qui sort du bureau en claquant la porte, me laissant planté comme un idiot devant son armoire.

Je regarde vivement ce qui pourrait m’aller, heureusement, John et moi somme du même gabarit. Je me dessape en un rien de temps, je sens le regard intéressé des employées sur moi mais je n’en tiens vraiment pas compte, je n’ai pas de temps à consacrer pour la frime, une fois n’est pas coutume et puis ce n’est pas vraiment désagréable de se sentir épié. Je les laisse me mater derrière la porte en verre, j’enfile rapidement le pantalon et la chemise kaki, je lace les pompes, je passe le blouson camouflage. Je me regarde dans le miroir, j’ai l’impression en me voyant ainsi que je redeviens un vrai mercenaire il ne manque plus que le maquillage et le tout y sera. Je passe furtivement ma main dans mes cheveux, les filles me regardent toujours. Je jette mes autres affaires en vrac au fond de l’armoire, je ferme la porte et je file d’un pas soutenu rejoindre mon ami John en disant avec un sourire large jusqu’aux oreilles :

-« Salut les filles, j’espère que vous allez vous en remettre, sinon, dès que je reviens je vous promets un autre strip-tease mais cette fois ci, façon chippendales. »

Elles me répliquent toutes en chœur :

-« whouaaa ! Génial, reviens vite Bret Garron, et la prochaine fois, fais nous tout voir ! » J’entends à peine les dernières syllabes que déjà les portes de l’ascenseur se referment.

Arrivé dans le parking, j’entends le moteur rugir par à-coups m’indiquant une certaine impatience de mon ami. John avait déjà démarré, J’ai à peine le temps de monter dans sa jeep, qu’il appuie sur le champignon, me clouant le dos contre le dossier du bolide.

Il avait eu le temps de se changer, dans sa voiture il a toujours son équipement de prêt. Quand il est comme ça, c’est un vrai baroudeur, son visage reste de marbre, je connais bien son attitude dans ces moments là, rien ne peut l’arrêter.

-« Direction l’aérodrome » me dit-il prestement. Ses deux mains gantées de cuir sont serrées sur le volant, et ses mâchoires n’arrêtent pas de mastiquer nerveusement un morceau de réglisse. D’un seul coup, je ne sais pas ce qui lui prend, à peine étions nous arrivés à la porte du parking,qu’ il stoppe net sa voiture, enclenche la marche arrière , fait crisser les pneus et nous ramène au point de départ. Ne comprenant toujours pas se qui se passe je lui dis d’un ton ironique :
-« çà y est la ballade est terminée. »

-« arrêtes tes plaisanteries, me réplique t’il, j’ai simplement oublié mon appareil photo et la caméra, j’en ai pour deux minutes, pendant ce temps là, regardes la carte qu’il y a sur le siège arrière. ». Il saute de la Jeep, file vers la porte et s’engouffre dans l’ascenseur.

Je me retourne et j’empoigne la carte d’un geste rapide en pensant : « je vais enfin savoir ce qui se passe. » Je la déplie fébrilement, c’est un plan très détaillé d’une partie de l’Amazonie et au centre de celui-ci, il y a un grand cercle rouge tracé au feutre avec l’indication suivante ((ici il n’y a plus rien))
John arrive au moment où je commence à replier la carte et m’interpelle :

-« Alors ça y est t’as pigé »

-« Non pas vraiment » Lui répondis-je au moment ou il redémarre son engin « et il va falloir que tu m’expliques un peu plus en détail tout ça, parce que là, tu vois, je patauge.

-« Je n’ai pas le temps de t’expliquer, notre avion nous attend »

Et nous voilà partis en trombe sur la route glacée vers l’aérodrome.

-« L’avion ? C’est ça l’avion ? » Lui demandé-je en voyant le vieux coucou tremblant devant moi.

-« Oui, tu n’as rien à craindre, il paraît usé mais je le connais par cœur » me dit John d’un air rassurant.

Les moteurs pétaradaient, les ailes n’avaient plus de couleur, le pilote était un homme corpulent, aux cheveux gris cendrés, attachés à l’arrière de sa tête par un catogan, il ressemblait un peu à John. C’est à ce moment précis que je compris que John était de descendance indienne et pourquoi il tenait absolument à être là.

Quand nous fûmes dans l’avion, il commença à m’expliquer avec des mots saccadés -« Tu vois cet homme, c’est un de mes ancêtres, ma mère était de sa tribu, il faut que je retrouve mon demi-frère, il l’ont peut-être déjà tué »

-« Quel demi-frère, tu ne m’as jamais dit que tu avais un frère, et depuis quand ? Réponds moi ? Depuis quand ? » J’insistais, quand il me répliqua.

-« Plus tard, je te le dirai quand la mission sera terminée »

-« Quelle mission ? John, quelle mission ? » Dis-je d’une façon soupçonneuse. Il faut dire que, vu les conditions dans lesquelles il m’avait emmené, je commençais sérieusement à m’inquiéter. Il se tu pendant tout le trajet, puis une fois l’avion posé, nous primes une embarcation et nous commençâmes à remonter l’Amazone quand il se mit à parler.


Il me raconta que des hommes étaient en train de bousiller notre terre ou plutôt, qu’ils étaient en train de détruire l’un des derniers territoires des hommes libres, sous prétexte de vouloir y planter des denrées alimentaires de grand rendement, comme le soja ou le maïs ou tous autres aliments génétiquement transformés et que pour arriver à leur fin, ils avaient décidé de détruire une grande partie de la forêt.

La mission était de retrouver l’endroit qu’il avait survolé afin d’éviter un massacre et surtout, il fallait impérativement retrouver la trace de son demi-frère.

Nous avons remonté le fleuve sur des dizaines de kilomètres, puis, d’après le plan, nous avons commencé à parcourir ce qui restait de la forêt. Je me sentais mal, mes jambes ne soutenaient plus mon corps, je vivais un traumatisme incroyable. Les arbres, les gardiens de l’histoire, les poumons du monde jonchaient le sol par centaines, les géants n’étaient plus que des amas de bois. Ils avaient été abattus sans ménagement, sans distinction, la désolation régnait, pas un bruit ne venait troubler cette vision d’apocalypse.

Le vieil indien se mit à genoux et implora le ciel par un chant plaintif, les larmes coulaient le long de ses joues, puis il s’arrêta de chanter, il s’écroula dans un cri indescriptible. Nous n’avons rien pu faire pour le réanimer, il venait de nous quitter. La mort du vieil homme nous a affecté pendant plusieurs jours. Mais il fallait continuer notre mission et retrouver le demi-frère de John.

Après une longue marche à travers cet enchevêtrement de géants couchés,et quelques kilomètres de désert artificiel, nous venions de le découvrir, agonisant, le corps à moitié nu, la tête pendante, penchée sur le côté, il était attaché avec deux lourdes chaînes contre cet arbre tricentenaire. Les chaînes en acier étaient l’une au dessus de l’autre. La première, faisait le tour de l’arbre et lui enserrait le torse, ses bras étaient pliés devant lui, comme en prière. La seconde lui tenait les mains jointes. Le tout était maintenu fixé avec deux gros cadenas. Nous avions dû nous approcher de lui avec la plus grande prudence, il fallait surtout ne pas le réveiller, les mèches en fibre de chanvre étaient reliées les unes aux autres, et toutes rejoignaient le détonateur qu’il tenait serré au milieu de ses mains.

Tout autour de lui, régnait la désolation, aucune trace du moindre gibier, même l’herbe avait disparue, le sol était vierge, tondu, rasé, sur des dizaines de kilomètres alentour, il n’y avait plus rien, tout était dévasté. Un cyclone n’aurait pas fait pis, et pourtant aucun cataclysme, aucun ouragan. Non, tout cela était dû à la cruauté de l’homme.


Quelques jours avant sa mort, cinq jours exactement, cinq jours de sursis, qu’il avait choisi, avant de faire le grand saut vers les dieux. Dieux qu’il vénérait avec une telle ferveur, une telle croyance que le plus infidèle, le plus impie, le plus athée des hommes se serait mis à croire en l’un d’eux.

Pendant ces cinq jours, il nous a raconté son combat et pour quelles raisons il était revenu ici.Il n’avait pas l’air de souffrir. Non, sa blessure était morale, il nous disait qu’il n’avait plus de goût, de force ni d’envie pour continuer à vivre dans ce désert.

Il nous dit que désormais, il s’appelait Songaëe Ombaé et qu’il était le dernier guerrier de la tribu kound’aî. Il venait juste d’avoir vingt cinq ans mais il en paraissait dix de plus. La faim, la soif lui avaient creusé le visage, ses yeux clairs étaient devenus gris, ses longs cheveux de jais étaient la seule partie de son corps qui reflétait encore un peu de jeunesse et de beauté.

Il devait être un guerrier magnifique, il nous expliquait ses combats avec les animaux de la jungle. Oui, cela peut paraître invraisemblable, mais à l’endroit où nous sommes aujourd’hui, il y avait une des plus belles forêts de l’Amazonie.

Les hommes de la compagnie workworld étaient arrivés avec d’énormes machines. Des moyens gigantesques avaient été acheminés en quelques jours seulement sur le territoire. Les premiers sur les lieux étaient des hommes blancs ils étaient venus voir les habitants de la forêt avec, dans les mains, des plans soit disant d’aménagement du territoire, plans dictés par le gouvernement central.

Ils avaient tout volé, tout détruit, sauf son arbre, un des plus gros et des plus beaux arbres que je n’avais jamais vu, il y avait un énorme trou percé dans le tronc. Dans ce géant de bois, on aurait pu y mettre une famille entière. Ce vieil arbre, c’était toute son existence. Il l’a défendu, pendant des heures et des heures avant de s’attacher lui même avec ses chaînes.

Pour que personne ne puisse s’approcher, il s’était fabriqué une ceinture d’explosifs. Des centaines de bâtons de dynamite jonchaient le sol autour de lui, sur une trentaine de mètres, il se les était procurés sur le chantier. Songaë’ ombaé n’avait pas toujours vécu dans la forêt, c’était un expert en explosif, il avait fait sa formation au sein des unités spéciales avant de revenir dans sa jungle natale pour essayer de la sauver. N’ayant pas réussi à convaincre les autorités, il tenait coûte que coûte à préserver son arbre de vie, l’arbre des mémoires

Les bourreaux, n’avaient pas osé s’avancer. Pour eux, songaë’ ombaé était une sorte de gourou, ils étaient persuadés que ce sorcier était responsable des malheurs survenus pendant toute la période des travaux et plutôt que de détruire le dernier arbre et de risquer de tuer le dernier kound’aî, ils avaient préféré l’abandonner, et abandonner le chantier.

Là ou ses ancêtres étaient nés, sa forêt, son sanctuaire.c’était à l’endroit même ou nous l’avions découvert.

Je regardais John. Sans dire un mot il s’était accroupi près de son demi-frère, et doucement il avait pris songaë’ ombaé dans ses bras, puis, il l’avait écouté patiemment en lui passant la main sur le front. Songaë’ ombaé avait levé la tête, ses yeux, autrefois magnifiques, devinrent livides, le regard resta fixe et absent. John se rendit compte que l’ultime souffle de vie du dernier des kound’aî venait de s’évader vers l’éternité

Son demi- frère venait de nous quitter.John le garda un moment contre lui en le berçant comme un enfant puis le posa délicatement sur le sol en lui fermant les yeux.

Nous avons enterré Songaë’ ombaé, le dernier guerrier, au centre de son arbre en lui promettant que nous ferions tout ce qui est en notre pouvoir pour alerter la population, que notre terre, celle de nos ancêtres et celles de nos enfants, était en sursis.

Je pensais en m’éloignant de la stèle : « si personne ne fait rien, mon cauchemar, celui qui me hante depuis si longtemps risque de devenir réalité » C’est pour cette raison, en souvenir de Songaëe Ombaé, qu’il y a vingt cinq ans, j’ai crée l’association « Survie des derniers hommes » et John le journal** Objectif planet**

Depuis, la terre est toujours en sursis, mais heureusement, les consciences se réveillent peu à peu.
Fin


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