Enfin la liberté
de Georges Viguier



Nina s’était réveillée de nombreuses fois, hantée par la crainte de ne pas entendre la sonnerie se son réveil matin. Cette nuit cyclothymique ne fut qu’enchaînement de rêves absurdes et d'insomnies obsessionnelles ; lacis indescriptible de félicités et d'angoisses passant sans transition ni discernement, de l'optimisme béat à la déréliction la plus grande. Elle se voyait tour à tour victime de maladies incurables ou bien la cible d'une machination judiciaire ou encore le corps déchiqueté dans une catastrophe aérienne. Au gré de ses pulsions intimes, Nina était Aphrodite au jardin des plaisirs en quête d'adonis, prête à tous les débordements sexuels pour assouvir ses irrépressibles désirs. Le rêve suivant la transportait nue au milieu d'une foule immense et immobile, empêchée de fuir ou de se cacher, tous les regards convergeant vers le bas de son ventre, cauchemar récurrent qui hantait souvent ses nuits d'angoisses.
Une série de bips la fit sortir de son apathie.
- Cinq heures ! Il faut que je me lève.
C’est précisément à cette heure si matinale qu’elle aurait aimé dormir tout son content. Une fin de nuit pénible, personne pour l’encourager, l'aider, la soutenir. Nina voulait profiter de la douceur de son lit quelques instants de plus.
- Encore une minute, après je vais être en retard…
Le temps s'écoula sans épaisseur, sans vraiment de réalité, instants ou la conscience encore endormie hésite entre le songe et la réalité, quand soudainement Nina se redressa brutalement sur son lit, brusquerie qui ne dérangea pas son mari bien trop appliqué à dormir du sommeil du juste. Compter sur lui était impensable, lui qui était devenu indifférent à tout, à elle, aux enfants, à la vie de famille, à sa profession même qu'il n'exerçait plus depuis de nombreux mois. Un insatisfait chronique, un paresseux lymphatique et alcoolique qui lui pourrissait la vie. Ce matin là ne laissait pas le temps à Nina de se plaindre. Il fallait qu'elle regagne l'aéroport au plus vite.
- Je suis en retard. Vite !
Elle se doucha, trop froid, trop chaud, à l’image de sa nuit, ne déjeuna pas tant elle était fatiguée de cette mauvaise nuit. Elle s’habilla à la hâte, filant son collant en tirant dessus trop rageusement, comme on casse un lacet de chaussure dans la précipitation, pour peu que les chaussures fussent la cause principale de nos impérities et de nos exaspérations. Sa veste d’uniforme était froissée, le chat l'avait trouvé vraiment confortable avec ses odeurs délicieuses, celles de Nina. En grattant ses puces il y avait laissé quelques touffes de poils bien encrées dans le textile. Elle chercha ces clés de voiture, finit par les trouver dans le réfrigérateur par hasard en voulant boire un verre de lait.
- Quel est l'idiot qui a rangé mes clés dans le frigo ? Ça fait plus d’une heure que je les cherche !
Nina referma violemment la porte dans un bruit de verre casé et de liquides renversés. Elle prit le parti d'ignorer les dégâts, les laissa à Roger, espérant qu’il s’en aperçoive d'ailleurs. Le chat se frottait aux douces jambes de Nina, miaulant avec vigueur pour réclamer sa gamelle.
- Je n'ai pas le temps de m'occuper de toi. Tu demanderas aux enfants.
C'était le chat de la famille. Un chat bien planqué dans une maison agréable et pleine de cousins moelleux, une maîtresse qui sentait bon et des gamins qui ne le martyrisaient pas de trop, sauf la petite dernière qui lui tirait parfois la queue, une gamine qui faisait des caprices pour un rien passant le plus clair de son temps à geindre.
Contrariée par ces petits contres temps, Nina parti avec la nausée et un petit mal de ventre, un peu inquiète mais aussi très exaltée par cette nouvelle vie qui commençait ce matin, Tout ce qui l'attendait, ce qu'elle allait découvrir. Etre en retard le premier jour n’était pas admissible. Il y aurait les remarques de ses chefs sur sa ponctualité. Voyant tout en noir, elle s’imaginait déjà être au chômage, renvoyée pour faute professionnelle. Il fallait qu’elle trouve une excuse valable à son retard, un bouchon ou un accident, une panne de voiture ?
- Quelle idiote je suis, ça commence mal !
Il faisait encore nuit et personne sur l’autoroute. Nina roulait vite, très vite, cent cinquante kilomètres heure peut-être quand un sanglier ou un gros chien traversa devant elle. Elle n’eut pas le temps de freiner, entendit un bruit mat, puis plus rien. La voiture n’avait pas dévié sa trajectoire d’un centimètre. Elle eut très peur, se sentit mal à l’aise. Il fallait qu'elle s’arrête, le temps de retrouver ses esprits, se calmer. Imaginer l’animal écrasé, le ventre éclaté, les intestins à l’air la dégoûtait.
- Je n'ai pas le temps de m’apitoyer sur le sort de cette bestiole.
Elle prit sur elle, se calma, retrouva un peu de sérénité, puis accéléra de nouveau, fit quelques appels de phares en direction d’un poids lourd qui roulait à cheval sur deux voies.
- Mais qu'est-ce qu'il fiche celui-là au milieu de la route ? Aller, pousse-toi !
Nina écrasa l’accélérateur, dépassa le camion en faisant hurler le "six cylindres" du coupé BM. Roger avait des goûts de luxe. Cette voiture était bien trop cher pour eux. D'ailleurs elle n'aimait pas le genre frime si peu pratique acheté à crédit, des traites bien trop élevées pour un ménage qui vivait en partie grâce aux indemnités du chômage. Roger qui ne retrouvait pas de travail ou qui ne voulait pas en trouver. Elle aurait préféré un monospace, plus adapté à la famille, et surtout plus économique. Les kilomètres défilaient rapidement, le carburant aussi.
Mieux réveillée, Nina avait maintenant envie d’un bon café. La faim lui déclenchait des gargouillements incongrus. Les nouvelles sur "France Inter", toujours les mêmes, depuis la veille. Les guères au moyen orient, la corruption des hommes politiques en France, la mafia italienne aux prises avec la justice, la Chine et les affaires avec les Américains, les grèves de la SNCF, la polémique journalistico-littéraire autour du livre de Houelbec, "Les particules élémentaires". Elle avait aimé ce roman, pas vraiment une lecture facile en période de déprime. Elle se rappelait certains passages épouvantables à donner d'abominables cauchemars. Ce livre l’avait marquée plus qu’elle ne l’aurait voulu, peut-être à cause de son sens aigu de la réalité qui s'en dégageait, sans complaisance ni far, la société tout entière en prenait pour son grade.
Un peu de pub, suivi d'une chanteuse genre fille à papa, magna du show business, une voix sans voix, sans charme, sans intérêt. C’était la pique du jour, la radio débitait son flot de paroles et musiques sans vraiment qu'elle y prête attention. La météo.
- Beau temps sur toute la France.
Puis une émission genre "People" sur la libido des femmes après dix années de mariage, des témoignages téléphoniques de mères de famille, d'employées de bureau de passantes, tout cela à une heure si matinale. C'était du très mauvais, trop complaisant. Nina changea de canal. Elle aussi était mère de famille et trouvait sa vie ordinaire, sans fantaisie. Elle aussi avait une libido qui s'étiolait avec touts ces années de vie conjugale, elle qui n’avait jamais connu qu’un seul homme, mari qui ne s'intéressait plus à elle. Elle aurait bien aimé vivre autre chose, avoir d'autres aventures, envisager l’amour différemment qu’en terme de conjugalités convenues où les rapports sexuels trop sporadiques n'étaient plus qu'un problème d'hygiène à résoudre, dénués de fantaisie, de passion et d'amour. Roger l’avait trompée à plusieurs reprise, elle en était convaincue mais n’en avait aucune preuve. Elle se sentait piégée, leurrée, bernée, si crédule qu'elle était. Il avait abusé de son innocence, de ses sentiments, elle qui avait eu en lui une confiance aveugle, du moins au début de leur mariage.
- Enfin la sortie !
Nina s'engouffra dans le parking réservé au personnel. Elle avait le ventre complètement noué par un trac grandissant, depuis des semaines qu'elle attendait cet instant, qu'elle n'avait cessé de penser à ce nouveau job, à ces voyages si lointains. Tout se précipitait, semblait irréel, si improbable. Sa vie allait être différente, très bouleversée par tant de contraintes, d'emploi du temps. Faire de nouvelles connaissances, de nouveaux collègues, des habitudes à changer aussi. Seul point noir à cette nouvelle vie, l'éloignement de ses enfants qu'elle adorait par-dessus tout et qu'elle voulait rendre heureux quel qu'en soit le prix à payer. Il y avait eu le stage, pas un vrai travail, une formation bâclée parce que trop coûteuse, un ou deux vols de courte durée, pour la journée et sur les lignes intérieures. C’était maintenant le baptême du feu, imminent, impossible de reculer. Elle avait une belle trouille. Plus le temps de se poser des questions, se demander si la décision qu'elle avait prise était la bonne en acceptant ce boulot. Elle n'avait plus le choix. Une opportunité inespérée aussi pour une femme de trente cinq ans, une chance qui ne se représenterait plus de si tôt, job mal payé mais en travaillant dur Nina pourra gravir des échelons, améliorer son salaire. Il y avait tant de filles qui auraient pris ce boulot pour moins que ça. Et puis revenir dans la vie active, la vraie vie, c'était sa bouffée d'air frais, c'était oublier tous ses tracas, les soucis du quotidien, les charges familiales si pesantes qu’elle devait assumer seule depuis trop longtemps. Nina n'avait plus ressenti depuis longtemps tant d'exaltation en si peu de temps, si jubilatoire, presque un bonheur d'enfant à l'approche des fêtes de Noël.
- Arrivée sur place, elle en profiterait pour tout visiter, les musées, les monuments, déambuler dans les rues sans but, au gré de sa fantaisie, curieuse de tout. Faire de shopping à son rythme. Elle profiterait de cette liberté enfin retrouvée pour se laisser guider uniquement par ses envies. Dès son arrivée, elle prendrait le temps de revivre, de respirer, Elle contacterait Wu et ses collègues de vol, iraient ensemble voir la ville extérieure, aller déguster cette cuisine si réputée. Elle se souvient d'y avoir goûté dans les petits restos de la rue aux Chalons, derrière la gare de Lyon hélas maintenant disparus. On y servait des menus très honorables pour des prix dérisoires. Il fallait éviter les endroits à touristes, les restaurants pour occidentaux désabusés et trop gras, là où l'on vous sert de la nourriture insipide, conventionnelle, sans surprise. Elle irait dans les maisons de thé si pittoresques dont elle avait tant entendu parler. Le guide touristique recommandait les marchés nocturnes. C'était un spectacle à ne pas manquer, une foire permanente jusqu’à des heures tardives. On y trouvait de tout, tout pouvait y être acheté, consommé, vu, dégusté, goûté. Elle rapporterait quelques souvenirs pour ses enfants et peut-être un instrument pour Roger.
- Et puis, non. Il n'aura rien.
- Que dis-tu ? .
Nina sursauta. Elle avait parlé seule et se sentait prise en faute.
- Rien, Non, excusez-moi. Je parlais toute seule. C'est stupide, non ?
- Ce n’est que de rien. Moi aussi je parle seule quand pas d’ami. Jamais vu sur la compagnie. Tu es nouvelle ?
- Oui ! Mais je…
- Comment est ton nom ?
Impossible de donner un âge à cette fille. Elle avait une physionomie étonnante qui lui rappelait un peu celle de ces femmes asiatiques peintes sur des meubles laqués, figures emblématiques de l'extrême orient. L'ovale de son visage touchait la perfection. Elle avait des yeux effilés en amande légèrement bridés noir intense, une peau très fine presque diaphane d'un blanc ivoire magnifique, des lèvres rouge vermillon aux lignes parfaitement bien dessinées et des chevaux noirs de geai qui plongeant aux creux de ses reins. Elle était petite mais admirablement bien proportionnée, incontestablement belle et séduisante. Ses fautes de langage plaisaient à Nina. Elle garda le silence, l'hôtesse insista.
- Je m'appelle Wu Dan Hun Lian. Et toi ?
- Nina. Nina Charles.
- Charles c'est joli prénom.
- Charles est mon nom de famille. C'est Nina mon prénom.
- Excuse-moi Nina. Es-tu nouvelle ?
- Oui, je commence ce matin
- Soit courage ! Nous faire travail ensemble, j'aiderai toi. Tu comptes sur moi. Je suis heureuse de faire ta connaissance. Tu m'appelles Wu, tu prononces “ Who ” comme en anglais. Mon nom signifie Coquette servante au visage peint de couleurs vives.
Wu rit eut un rire retenue, presque une caricature de cinéma japonais des années cinquante. L'attitude, la spontanéité de la jeune femme déroutaient Nina.
- Tu ne connais pas le commandant. Je conseille porter Breakfast à lui. Toi faire bien voir de lui. Mieux pour carrière.
Nina trouva la suggestion acceptable. Toutes deux préparèrent un plateau avec du café, des croissants et un jus d'orange pressé. Nina traversa une grande partie de l'appareil, entra dans la cabine de pilotage sans frapper.
Sans se retourner, le commandant dit sur un ton de fausse amabilité.
- Je vous en pris, entrez donc !
- Bonjour Commandant, où poser plateau de vous ? Euh, pardon, où dois-je poser votre plateau Co-Commandant ?
Comme une imbécile, Nina s'était mise à parler comme Wu. Elle se trouva parfaitement idiote, rougit. Le commandant eut une légère contraction de visage, fit des yeux ronds d’étonnement, interrogateur et réprobateurs, la dévisagea sans la moindre amabilité.
- Où avez-vous appris à parler français ? Posez-le ici !
D'un signe de tête, il désigna la tablette du naviguant puis retourna à ses instruments de bord sans un remerciement, sans un regard pour elle. Le trouble de Nina augmentait. Pour une première approche c'était complètement raté. Elle passait pour une demeurée. Elle avait de plus en plus mal au ventre, certainement des petits tracas féminins sans importance. Nina avait oublié ce petit inconvénient. Il fallait qu’elle retourne au galet des hôtesses, faire un brin de toilette, se changer au plus vite avant l’arrivée des passagers. Il était hors de question de montrer le moindre désordre. En se retournant, elle fit un geste maladroit et renversa la tasse de café sur la veste du commandant. D'un bon, il se leva, fit front, se planta à trente centimètres du visage de Nina, puis hurla d'une manière très saccadée.
- Nettoyez cette merde et retournez à votre travail. Que je ne vous revois plus de tout le vol ! Bordel de dieu de pompe à merde, dit-il en martelant chaque syllabe.
- Oui. Euh, je ne voulais pas commandant, je suis...
L’homme écumait de rage.
- Vous êtes une vraie conne, Épargnez-moi s'il vous plait vos excuses spécieuses .
Estomaquée par tant de grossièreté, Nina ne put articuler un mot, resta planté devant lui, la bouche pendante. Elle tremblait de tous ses membres. Elle en aurait pleuré de dépit. Ça commençait mal, pour un premier contact ! Ce type était odieux, certainement un démon, un tyran dans le travail. Elle voulut nettoyer la veste du commandant, l'autre se rebiffa.
- Foutez-moi la paix une fois pour toutes, je ne veux plus vous voir dans MON poste de pilotage. Vous n'êtes qu'une empotée, une poufiasse de prisunic. Sortez et faite votre travail correctement sinon je vous flanque un rapport de merde dont vous vous souviendrez ! .
Jamais Nina n’eut à affronter une telle colère. Quelle douche froide ! Extrêmement contrariée, elle quitta la cabine. Elle avait les larmes aux yeux. Elle se demandait aussi ce que pouvaient signifier des excuses spécieuses. Elle croisa un stew qu'elle avait aperçu lors de sa formation. Tout le monde l'appelait Bill à cause de ses cheveux blancs et hirsutes.
- Nina ! Je ne savais pas que vous étiez sur ce vol. Quelque chose ne va pas. Vous ne vous sentez pas bien. Vous avez froid ?
- Non ! Je sors du poste de pilotage.
Nina lui expliqua sa maladresse puis la terrible colère du commandant qui en suivit.
- Lui ! Bof, ce n'est rien. Ne t'en fait pas. C'est un mec bien. C'est vrai qu'il est un peu rustre et pas toujours facile mais je préfère voyager avec lui plutôt qu'avec un autre. Je t'assure, je me sens en sécurité. C'est peut-être le meilleur pilote de la compagnie. Evidemment, c'est un type assez rustique, tu viens de l’apprendre à tes dépens. Tu auras tout oublié dans quelques heures.
Nina répliqua.
- M’insulter de la sorte. Me traiter d’empotée, de, de…. Quel mufle !
Oui c'est à peu près ça. C’est un vrai mufle. Ses colères sont légendaires. Tu es remontée contre lui. Va prendre un peu l'air, calme-toi, et revient dans une demi-heure avec un beau sourire, tu en auras besoin quand le service commencera. Nous partirons vers neuf heures, il y a un peu de retard ce matin. Je te remplace un moment en cabine. Au fait ! Je voulais te demander pour la grève de ce week-end, tu es des nôtres ? Et puis ce serait bien si tu venais nous rejoindre pendant l’escale. On se connaît presque tous dans l'équipage. On sort ensembles pendant les rotations. Seule dans ce pays de tordus, tu va te perdre. Tous les Chinois sont des commerçants doublés de fieffés voleurs, avec ton profil de petite occidentale bon chic bon genre, tu te feras avoir à tous les coins de rue. L'uniforme te va bien. Tu es très jolie..!
- Non ! Vous n'allez pas commencer sur ce chapitre ! Vous voulez me draguer ou quoi ?
Bill n’échappait pas à la médiocrité trop facile des hommes en quête d’aventures rapides. Ce jeu grossier de la séduction n’avait aucune prise sur Nina. La grève, elle ne savait pas. Les problèmes de syndicat ne l'intéressaient pas vraiment et puis la scène avec le commandant l’avait épuisée. Il ne fallait plus qu’elle se fasse remarquer, sous aucun prétexte. En se dirigeant vers le sas avant, Nina tomba nez à nez avec le Commandant. Son visage était redevenu normal, imperturbable, pas un mot sur sa maladresse comme si rien n’avait eu lieu. Il lui sourit même.
- Alors, ça va mieux ?
- Oui, oui, je vous remercie Commandant.
- Dites-moi. A quelle heure vous servirez les repas ? J'ai une de ces faims de loup mon p'tit canard. Dit-il au grand étonnement de Nina.
Nina retourna au galet, se changea rapidement, quitta l’appareil, prit le temps de passer au Duty-free, histoire de marcher un peu, se détendre retrouver son calme, enfin boire un café crème, manger un croissant et foin de son régime, elle avait faim, très faim. Cela faisait bien longtemps qu'elle n'avait pris un café au comptoir.
Elle ne pouvait s’empêcher de penser à ce voyage, certes un travail fatigant et qui ne lui laisserait pas une minute de repos mais quel changement dans sa vie ! Il fallait que tout soit prêt avant le décollage, le service commencerait par l'accueil des passagers puis leur placement, les aider à ranger leurs bagages dans les racks, enfin appliquer les consignes de sécurité. Elle aurait à faire les gestes de sécurité qu'elle avait répété des dizaines de fois, pantomime devenue presque un rite et que personne ne regardait plus. Attendre le décollage. Elle avait passé son enfance à se dire qu'un jour elle serait hôtesse et c’est aujourd’hui. Nina ressentait une grande satisfaction, elle réalisait son rêve de jeune fille.

Quelques heures passées en la compagnie de Wu les avaient rapprochées. Elles sympathisaient l'une pour l'autre, s'aidant mutuellement. Wu était de mère sino-indienne et de père japonais. Toutes les deux étaient affectées à la zone centrale. Il n'était plus question de voyages tant les conditions avaient changé en un demi-siècle d'aviation civile. Il s'agissait aujourd’hui de faire du transport de masse avec toutes les servitudes et les corvées que cela comportait. Les passagers trop nombreux étaient en majorité issus des couches populaires de la société, conséquence directe d'une démocratisation des voyages, ce qui avait pour conséquence la disparition des premières classes et la baissé de qualité des prestations et du service à bord. Les repas servis étaient devenus presque immangeables, une nourriture bas de gamme pour voyages bradés par les agences de voyage des Hypermarchés. En quelques années, le tourisme de masse était devenu la première ressource économique pour les pays pauvres qui ne comptait plus que sur cette manne inespérée pour les sortir de leur misère endémique, pourvu que les maffieux de la pègre ne vienne pas tout pourrir. Il fallait réceptionner et ranger des centaines de plateaux repas recouverts de plastiques. Tout était en plastique, même l'insipide fromage de hollande qui plaisait tant aux anglo-saxons dépourvus de bon goût et qui constituaient la plus grande partie de la clientèle, numéro un du tourisme international. Les passagers faisaient une consommation ahurissante de boissons alcoolisée. Certains allaient jusqu’à boire vingt doses de whisky par voyage, sans compter le mauvais vin de Bordeaux qui accompagnait la boustifaille, terme peu élégant et dénué de saveur mais qui était en parfaite adéquation avec la qualité de la nourriture servie. Juste après le décollage, en pleine phase ascensionnelle, quand l'appareil accusait parfois un angle de plus de trente degrés, les hôtesses avaient pour consigne de passer avec les chariots. Ils pesaient très lourd, chargé de paquets de cigarettes, de bouteilles, de bonbons et chocolats, distribuer les journaux, vendre, vendre le plus possible. EN cours de vol, il fallait donner des couvertures à ceux qui voulaient dormir, avec le sourire et gentillesse. Chaque hôtesse avait un poste bien déterminé et quiconque du personnel naviguant n'avait de temps à perdre. L'avion ferait escale au Qatar, à Bombay, Hong Kong et enfin Pékin sa destination finale, pas vraiment un vol direct.
Quatre heures de vol s'écoulèrent. Nina se sentait déjà au bout de ses forces. Ses pieds la faisaient souffrir, ses chaussures à talon n’étaient pas vraiment adaptées à la fonction de femme de ménage de l’air, véritable marathon de couloir avec uniforme et sourire commercial. Elle entra dans le galet pour se reposer un instant. Wu était assise sur un coin de table, le visage impassible.
- Je suis vidée, je n'imaginais pas que ce travail était si épuisant.
- Ce n'est que de rien. Tu vas t'habituer. Nina, tu fais quoi à Pékin ?
- Je ne sais pas au juste, dormir certainement. Ensuite j’irai visiter la ville et un peu le pays. Je suis impatiente d’être arrivée.
- Tu pas connaître mon pays ?
- Non, mais j’avais un grand-oncle qui avait vécu une partie de sa vie à Shanghai. Il travaillait pour un comptoir français à la fin du dix-neuvième siècle. Je me souviens de ses récits si enthousiasmants quand il voulait bien nous en parler.
Nina se tue, épuisé par trop d'épreuves en si peu de temps. Elle pensait à son arrivée, un monde composé uniquement de gens à la couleur de peau jaunes comme des citrons, dangereux et prêts à tout pour survivre.

- Wu, est-ce que les gens sont violents en Chine ?
- C'est plus moyen age Nina. C'est un pays très moderne. Les villes c’est comme l’Amérique, avec des tours immenses et des avenues aussi larges que les Champs Elysées. Si tu veux, j'accompagne toi dans les bons endroits. Tu parles notre langues. Pour les occidentaux, c'est impossible lire les indications dans la rue. Je pourrais t'aider si tu le veux ? J'aimerai qu'on devienne des amies.
Nina était touchée, surprise aussi par la proposition spontanée de Wu. Elle ne sut quoi répondre, chercha un prétexte acceptable pour différer sa réponse.
- Peut-être, oui, pourquoi pas, cela me ferait très plaisir, donne-moi ton numéro de téléphone, je t'appellerai quand je me serai reposée. Par exemple demain ou après demain. D’accord ?
- Ok ! Nous aller voir beaucoup magnifiques shopping ensemble, aller aux musées ou manger cuisine royale. Je passe à l'hôtel de toi. Mon oncle prête la Toyota. Il a beaucoup d'argent. Il importe du Cognac et des vins australiens.
L'avion venait de faire sa troisième escale. Une dispute éclata peu de temps après le décollage. Il fallut que Nina intervienne, puis fasse venir le chef de cabine. Wu avait maille à partir avec une vedette de spectacle télévisé, genre cheveux jaunes trop long qui frisaient dans le coup, le visage un peu mou, un type qui se croyait être le nombril du monde à qui tout lui dû. Il occupait une place de première avec un billet de seconde. Wu l'avait prié de changer de place. L’homme l'avait insultée, prétextant que sa notoriété lui donnait le droit d'occuper cette place et pas une autre. Finalement le présentateur télé accepta de se déplacer, criant au scandale pour ne pas perdre la face. Il but une bonne dizaine de vodkas, se saoula copieusement, puis s'endormit. L'équipage retrouvait une tranquillité relative lors de la projection des films. On passait un franco-italien mal terminé comme on en voyait si souvent à la télé. Puis c'était au tour d'un film américain, ultra violent au scénario trop facilement prédictible. Les passagers semblaient apprécier ce genre de divertissement cinématographique, du moins les producteurs et la compagnie le croyaient. Nina en profita pour prendre un peu de repos, elle ne comptait pas ses efforts et n'avait pas observé la pause légale. Une nuit blanche et puis toutes ces heures de service debout avaient eu raison d'elle.
Dehors, la nuit était réapparue très vite. Il était peut-être vingt heures local. L'avion avait amorcé sa descente depuis une vingtaine de minutes, en phase d'approche. Nina distinguait maintenant les lumières de la ville, c'était magique son cœur battait la chamade. Elle allait poser le pied en Chine, pays rêvé, civilisation magique et terrifiante, attirante et si différente de la sienne. En sortant de l'appareil, Nina et Wu se quittèrent, promettant de s'appeler le lendemain matin. Wu avait pris connaissance de l'hôtel où résiderait Nina. Elle s'embrassèrent, puis chacune sauta dans un taxi. Celui de Nina se rendit à l’hôtel que la compagnie lui avait indiqué. Le chauffeur évita le circuit direct, celui qu'il empruntait à l'ordinaire. Certaines avenues étaient interdite à la circulation, la grande place était impraticable à cause d’une manifestation de jeunes gens qui commémoraient bruyamment les événements de mai. C'était une ville étonnante, à vous coupé le souffle quand on la traverse pour la première fois, surtout la foule des piétons si importante. Tout le monde marchait, courait même. Elle savait que les Chinois étaient nombreux mais à ce point là, jamais elle ne l'aurait imaginé. Le régime avait changé aussi. Le culte de la personnalité des dirigeants avait pratiquement disparu, jugé désuet, rétrograde. Toyota, Panasonic ou Coca-Cola se disputaient les espaces publicitaires. La chine avait basculé vers un capitalisme effréné qui allait à l'encontre de ses idées reçues. Arrivé à l'Hôtel, Nina entra dans un vestibule d'accueil gigantesque, envahi par des centaines de touristes américains, anglais et canadiens, quelques français aussi. C'était assommant tant cette foule était bruyante. Elle se présenta à l'accueil, dut attendre un long moment, puis vint son tour. Elle présenta son fax de réservation. Le maître d'hôtel, un homme visiblement marqué par les années, en prit connaissance. Il frappa quelques caractères hiéroglyphiques sur son clavier, chercha peut-être une réponse sur son écran puis décrocha le téléphone. Ses paroles étaient incompréhensibles. Elle se demandait pourquoi il fallait attendre si longtemps, pour une simple chambre. Elle était épuisée, voulait prendre un bain, dormir le plus longtemps possible. Le maître d'hôtel posa le combiné, s'adressa à Nina dans un jargon qu'elle ne comprit pas.
- Vous n'êtes pas enregistrée. Vous ne pouvez pas rester ici.
- Sorry, Could you speak English.
- Vous n'êtes pas enregistrée. Vous ne pouvez pas rester ici.
Visiblement agacé le maître d'hôtel continua de déverser des flots de paroles incompréhensibles. Nina s'impatienta. L'employé aussi.
- Nobedrom. Nobedrom.
C'est à peu près les seuls mots d'anglais qu'il connaissait. Nobédrom,
- Ok You say no bedroom. Why not ?
Le vieux ne dit rien, Il y avait une difficulté. Un autre homme, genre jeune cadre dynamique sorti tout droit d'un institut américain pour futurs Traders, rembarra violemment le vieil homme, prit sa place et dit dans un anglais parfait.
- So sorry Madam, we don't have any track of your reservation. My hotel has been fully for several days. I suggest you contact our fellow-members. Here are some address. Have à nice stay in China.
Nina prit le dépliant. Elle était interloquée. L'homme s'éclipsa sans rien ajouter de plus. Elle s'adressa de nouveau au vieux maître d'hôtel qui lui répondit invariablement la même phrase Nobédrom, Nobédrom, affectant un air de constriction forcé. Furieuse, Nina prit sa valise, renversant un fauteuil de bar, sorti de l'hôtel puis héla le premier taxi venu, présenta une adresse prise au hasard sur son dépliant, adresse à laquelle il devait se rendre et dit sur un ton peu aimable.
- Go at this adress.
- Yes Madam, yes Madam.
Ils s'y rendirent, en silence. Elle se présenta à la réception, et à sa grande déception, le même problème se présenta. Pas de place, l'hôtel était complet, comme le précédent. Nina repris son taxi, firent trois ou quatre autres établissements, complets eux aussi. Désemparée, elle ne sut plus que faire. Elle demanda au chauffeur de rouler un peu, où il voudrait, il fallait qu'elle retrouve son calme, réfléchir. Elle n'avait pas parlé anglais depuis son séjour aux USA, elle parlait avec quelques difficultés, cherchait ses mots à chaque phrase. Celui du chauffeur était encore plus mauvais que le sien.
- Drive me to a hotel where there might be free rooms, even of more modest category ?
Le chauffeur répondait invariablement Yes Madam à toutes les questions qu'elle posait. Nina se demandait s'il comprenait bien. Le compteur tournait vite, la note serait élevée. Les rues étaient embouteillées de milliers de vélos, de scooters, des voitures américaines et japonaises et quelques grosses cylindrées allemandes, des camions civils et des convois militaires. L'air y était irrespirable et le niveau sonore assourdissant, des klaxons des pots d'échappement libre, la rumeur de la foule si intense. Cette ville était conforme aux mégalopoles des pays en voie de développement, toutes identiques, trop de monde, trop de deux-roues. Le touriste qui s'attend à trouver une ville typiquement chinoise est déçu. Pékin ressemble aujourd'hui plus à une cité occidentale qu'au "Pékin" des livres d'histoire dont Nina se souvenait. Les contrastes étaient saisissants entre les nouveaux riches, des jeunes gens habillés très fashion et les anciens vêtus de vieux costumes bleu col Mao. Le temps était maussade, la pluie tombait doucement, le fond de l'air était un peu frais pour cette fin de mai. Le chauffeur voulu lui faire comprendre qu'il y avait une exposition internationale à pékin cette semaine et qu'il serait très difficile de trouver de quoi se loger.
- Yes Madam, Exibition, exibition. Hôtels full, No room, full Madam.
Ce qu'elle voulait dans l'immédiat, était de pouvoir enfin se reposer, retrouver un bon lit et dormir douze heures de rang. Nina ne se découragea pas. Elle se fit conduire dans un quartier plus populaire, trouva là aussi que des portes closes, des hôtels complets. Impatienté par toutes ces allées et venues, le chauffeur présenta à Nina le montant de sa course.
- Pay me Madam, pay me, now.
- Ok, ok !
Dit-elle avec agacement. Elle prit le billet, trouva la note salée, quarante dollars. Quand brusquement elle se souvint d'avoir oublié de prendre des devises, des dollars surtout.
- Qu’elle sotte je fais. Sorry, I don't have any money. Where is a bank ?
- Yes Madam, Yes Madam.
Le chauffeur souriant comme un imbécile heureux désignait l'immeuble de la Chess M. Bank.
- Yes Madam, Here bank for you, américan bank. Ok.
Nina sortit précipitamment du taxi, traversa la rue, se dirigea vers un distributeur de billets de banque. Il y avait quelques personnes qui attendaient, des touristes, des Chinois. Nina patientait, sous la pluie, sans parapluie ni imperméable. Elle avait quitté la France sous un magnifique soleil d'été, et avait eu l'imprudence d'emporter trop peu de vêtements chauds. Quand vint enfin son tour, Nina voulu prendre son portefeuille. Elle ne le trouva pas. Il n'était pas dans son sac de sport, rien, pas même ses papiers, son passeport, sa carte Visa. Dans ses poches non plus, rien. Derrière elle, les clients s'énervaient. Elle renversa rageusement son sac sur le comptoir. Rien, puis soudain elle se rappela avoir laissé le reste de ses bagages, son porte-cartes, sa petite valise sur le siège arrière du taxi. Il devait l'attendre en face. Elle le chercha d'un coup d'œil, une Toyota blanche et bleue. Il quittait le stationnement, trois clients étaient à son bord. Elle courut après, en pleine rue, lui faisant des signes désespérés, le héla de toutes ses forces.
- Hé ! Arrêtez, arrêtez. Stop !
La Toyota avait filé dans une rue voisine, disparu. Poussé par la surprise et la peur, Nina continua de courir derrière lui, en pure perte, puis s'arrêta, complètement essoufflée éberluée par ce qui lui arrivait, posa son sac à même le sol. Elle était en plein milieu de l'avenue, des klaxons l'invectivaient. Très rapidement, un policier arriva sur elle, la prit par le bras et la conduisit rudement sur le trottoir. L'homme agitait un carnet sous son nez. Elle compris qu'elle devait présenter son passeport. Elle essaya en vain de lui faire comprendre qu'elle ne l'avait plus.
- I lost my passport, Sorry, désolée. Lost ! Comprenez-vous ? To lost, espèce de sal type.
Ignorant les explications de Nina, le policier insistait avec le même entêtement. Elle essaya d'imiter les gestes de quelqu'un qui se faisait voler son sac. L'agent toujours aussi buté, ne voulait rien entendre de ses explications. Excédée, elle tourna le dos au fonctionnaire et partit. Celui-ci la rattrapa. Nina insista grossièrement en lui disant en anglais, en français puis en espagnol qu'elle avait oublié papiers et bagages dans le taxi et qu'elle ne pouvait pas les lui montrer.
- Espèce d'idiot, vous ne comprenez donc pas ce que je veux dire, plus de portefeuille, plus de papiers, tout à disparu. Passport, Goodbye, salut, adiós.
L'homme montrait quelques signes d'impatience, ulcéré par tant d'irrespect et d'arrogance de la part d'une touriste et d'une femme de surcroît. Il la prit par les épaules et la secouant violemment. Fatiguée, à bout de nerf, Nina perdit tout contrôle d'elle-même. Elle le gifla, le coup claqua sec. L'incident avait provoqué un attroupement de curieux. Les hommes riaient et se moquaient de Nina. Les femmes, plus discrètes, l'observaient avec l'air de dire qu'elle avait du caractère, mais qu'elle allait le payer cher, très cher. En chine, on ne défit pas l'autorité, on s'y soumet sans réserve, on la respecte et on la craint. Parce que le policier ne voulait pas perdre la face devant ses congénères, il sortit son arme de service, la braqua face à Nina, lui fit des signes de se coucher à terre. Nina était subjuguée, elle qui venait de perdre ses papiers, son argent, ses affaires dans un pays qui n'était pas le sien, avec une langue qu'elle ne connaissait pas et cet ignoble flic, ce crétin en service qui lui ordonnait de s'allonger sur un sol trempé, c'était plus qu'elle ne put endurer. L'instant d'après, Nina avait le nez cloué contre le pavé mouillé et froid, deux militaires la maintenaient plaquée fermement, les badauds riaient de plus belle.
On lui menotta les mains et les jambes. Les deux soldats la hissèrent à l'arrière d'un camion bâché sans plus d'attention qu'ils auraient eus pour un condamné à mort. Assise à l'arrière, deux fusils braqués sur elle, ils traversèrent ainsi des kilomètres de rues, d'avenues, de voies parfois bituminées, parfois de terre battue, jusqu'à un bâtiment gigantesque sorti tout droit d'une l'époque stalinienne. La situation s'aggravait de minute en minute sans qu'elle put y remédier.
Au poste de police, Nina du attendre un très long moment, assise sur un banc de bois, immobile peut-être deux heures ou davantage. Elle était menottée comme une vulgaire voleuse, ce qui augmentait terriblement son mécontentement et son angoisse. Elle avait faim et froid, elle était trempée, sale et fatiguée. Une femme en uniforme lui fit signe de se lever, de la suivre. Ses jambes entravées ne lui permettaient pas d'aller aussi vite que l'aurait souhaité la garde qui la fit entrer dans un bureau, la plaça devant une chaise et lui cria un mot incompréhensible. Nina devina qu'il fallait qu'elle s'assoit. Un homme lui adressa la parole en Français.
- Bonjour Madame. J'espère qu'on ne vous à pas maltraitée.
Il avait une allure athlétique, un regard intelligent. Cet homme était cultivé et courtois. Il portait des petites lunettes cerclées de métal. Il s'inclina poliment devant elle, lui présenta quelques excuses convenues, puis se mit à hurler en direction du couloir. Nina sursauta, quelqu'un entra aussitôt en claquant des talons, fit quelques courbettes, délivra Nina de ses menottes. Il se redressa prestement, partit à reculons jusqu'à la porte de verre en saluant toujours humblement.
- Veuillez excuser la conduite de notre agent de la circulation. C'est un jeune fonctionnaire un peu trop zélé. Il sera puni pour sa brutalité et son absence de discernement envers la touriste que vous êtes.
Nina voulut parler, expliquer sa situation mais l'homme l'en empêcha d'un geste bref. Son sourire était large, dégageant de magnifiques dents blanches, rangées comme un collier de perles fines.
- Nous n'ignorons pas que vous êtes française Mademoiselle. D'ailleurs pourquoi aurai-je parlé français à une américaine ou une allemande ?
- Madame.
- Pardon, Madame. Nous ne vous poursuivons pas pour l'agression sur notre agent de la circulation. Il s'est montré stupide et aurait dû vous aider plus que vous importuner. Je ne me souvenais plus que vos manières typiquement françaises, votre sens abouti de l'ordre avait atteint un tel degré de finesse. Une femme chinoise n'aurait jamais oser gifler un homme en public, encore moins un policier en uniforme et en service. Par cette petite hardiesse, vous avez montré beaucoup d'indiscipline. Ainsi, vous n'avez pas respecté nos usages, nos coutumes que vous jugez certainement archaïques. N'est-ce pas ?
Nina voulu apporter quelques réponses, s'excuser même. De nouveau, son interlocuteur l'en empêcha.
- Combien vous êtes impressionnante et rayonnante de beauté quand vous vous montrer stupidement arrogante.
- Pardon ? Excusez mon attitude mais...
- N'en dites pas davantage. Vous aller aggraver votre cas, certes mineur mais n'en dite pas plus. Vous aurez à payer une amende forfaitaire et ensuite vous pourrez repartir très vite. Je suis infiniment désolé pour vous, c'est la loi et personne ici ne peut la transgresser.
- Monsieur, moi aussi je suis confuse. Je ne peux pas payer cette amende forfaitaire. Je vous ai déjà dit avoir oublié mes papiers, toutes mes affaires, dans un taxi blanc, une Toyota je crois. Je n'ai plus d'argent, plus de passeport. Que voulez-vous que je fasse maintenant ?
- Si vous ne payez pas nous serons obliger de doubler son montant ou de vous garder à vue, comme vous dites en France, seulement quelques heures ou quelques jours, le temps de régler votre dette, accomplissement quelques travaux collectifs, ce qui est une autre loi dans notre pays. Nous ne faisons pas attendre les sanctions, les châtiments, vous avez du le voir sur vos écrans de télévision. Quand un homme est condamné à mort en Chine, il est exécuté sur le champ. Ainsi il n'a pas le temps de souffrir. C'est mieux pour lui et moins dispendieux pour nos contribuables.
L'homme s'exprimait avec un petit accent qui étonnait Nina, peut-être l'accent du sud de la France, oui c'était l'accent de Marseille, ce qui était curieux en cet endroit si éloigné de la France. Ses paroles glaça Nina. A certains moments il pouvait être d'une politesse trop révérencieuse et à d'autres d'un cynisme froid. Il ne semblait pas comprendre le problème de Nina, du moins c'est ce qu'il voulait lui faire croire.
- Monsieur l'agent de police, je vous en prie.
- Pardon Madame, je ne suis pas policier. Je représente seulement le gouvernement de la Chine Populaire. Puisque vous ne pouvez pas payer cette amende, alors connaissez-vous au moins quelqu'un qui pourrait s'en acquitter ?
- Non, malheureusement pas. Je ne connais personne.
Nina se reprit. Elle avait oublié sa collègue, Wu, peut-être sa planche de salut. Whu la sortirait de cette minable affaire. Nina se ressaisit rapidement, s'adressa au fonctionnaire avec un sourire presque triomphant.
- Pardon Monsieur, j'avais oublié Wu, une collègue de ma compagnie, une hôtesse chinoise. Elle a de la famille dans votre pays, à Pékin je crois. Je vais vous donner son numéro de téléphone où je peux la joindre.
L'homme afficha un air entendu, petit sourire insolent qui ne laissait aucun doute au peu de fois qu'il apportait aux propos de Nina. Elle chercha dans ses poches de veste. Rien, elle ne retrouva pas trace du petit morceau de papier que Wu lui avait remis dans l'avion. Elle chercha ailleurs, dans toutes ses poches. Rien, rien. Elle l'avait perdu.
- Je suis désolée Monsieur, je ne retrouve pas ce numéro de téléphone. Elle me l'avait pourtant donné dans l'avion. Je ne sais pas où elle habite, peut-être chez ses parents. Elle s'appelle Wu DanuLi, un nom comme ça, approchant, ou Wu Dan in, je crois.
- Ce n'est pas un nom d'origine chinoise. Et puis, il y a tellement de gens qui pourraient avoir se nom là. C'est regrettable que vous ne sachiez pas où elle habite. Dans ce cas, je ne peux pas vous laisser libre de sortir sans papier, sans argent, c'est impossible ici. Vous comprendrez que nous avons des lois strictes mais des lois bien faites et valables pour tout le monde, y compris les étrangers, même les jolies petites françaises, hôtesse de l'air de surcroît, c'est du moins ce que vous prétendez être, n'est-ce pas ?
- Mais, enfin. Vous êtes impossible avec votre rigueur et votre manque de compréhension chronique. Si je vous dis que je suis hôtesse de l'air, que je m'appelle Nina Charles. Vous n'avez qu'à téléphoner et vous verrez ce qu'ils vous diront.
Nina était hors d'elle. Elle avait affaire à un type de mauvaise fois, buté, zélé, obtus. Il fallait qu'elle adopte une autre stratégie, qu'elle fasse autre chose et surtout qu'elle ne l'insulte pas. Une gifle, c'était déjà beaucoup. Elle décida d'user de ses charmes. Apparemment, l'homme n'y était pas insensible, les femmes le devinent aux premiers regards. Elle croisa ses mains dans son dos, respira à fond, retint son souffle puis expira très doucement en regardant le type droit dans les yeux. Elle se redressa pour faire ressortir sa poitrine, affecta le plus joli sourire qu'elle se connaissait, croisa les jambes en remontant légèrement la jupe de son uniforme et dit d’une voix la plus charmante possible à la limite de la caricature Hollywoodienne.
- Cher Monsieur le représentant du gouvernement de la Chine populaire, je vous en prie, soyez gentil, téléphonez à ma compagnie à l'aéroport.
- Je constate pour mon plus grand plaisir que votre compagnie sait recruter des éléments de valeur. Je veux bien essayer, uniquement pour vous être agréable, uniquement parce que c'est vous.
- S'il vous plait Monsieur le représentant du gouvernement.
Nina en faisait un peu trop ce qui n'échappa pas à ce fonctionnaire Il se leva, posa ses lunettes, prit un dossier, se mit à hurler à l'adresse du garde. L'homme de faction entra, se figea dans un garde-à-vous impeccable. Tous deux échangèrent quelques mots incompréhensibles pour Nina, puis la laissèrent seule. La porte du bureau resta entrouverte. Un autre homme, un militaire très jeune entra, s'approcha de la fenêtre en fumant une cigarette qui empestait le tabac de mauvaise qualité, se retournant de temps en temps vers Nina, la dévisageant avec un petit regard effronté ne laissant aucun doute sur ses pensées. L'homme chauve à lunette revint, fit un signe au subalterne, s'assit derrière son bureau.
- Désolé. Il n'y a que le répondeur de votre compagnie qui diffuse le même message. Il faudra rappeler dans trois jours, à cause de votre grève. Vraiment les Français vous êtes étonnants. Vous avez la liberté, la richesse, des professions très protégées et des salaires vingt fois supérieurs aux nôtres et vous faites la grève. Vraiment, quel luxe !
Nina se rappelait du préavis de grève déposé ce matin même. C'était exact, Bill lui en avait dit deux mots avant le décollage. Elle demanda.
- Et bien, il ne vous reste plus qu'à téléphoner à mon Ambassade. Il doit y avoir des gens de mon pays vous répondre et pour m'aider.
- Non, Madame, je ne leur téléphonerai pas. En revanche j'appellerai le service consulaire dont vous dépendez, si vous le voulez bien.
Il faisait de l'humour, du très mauvais humour. Cet homme énervait Nina avec ses manières excessivement polies et son air arrogant. Il rappela l'homme de faction, s'éclipsa quelques minutes puis revint avec la mine victorieuse. Nina était contente, enfin elle allait être libérer. Le fonctionnaire se rassit tranquillement. Ses gestes étaient d'une lenteur qui exaspéraient Nina. Il chassa son subordonné, remit ses lunettes puis repris la conversation. Nina l'aurait embrassé tant elle était contente que prenne fin cette vilaine aventure.
- Alors, je suis libre ? Ils ont du vous confirmer ma présence ?
- Désolé Madame, le service consulaire est fermé pour le week-end à cause de votre fête religieuse de la Pentecôte. Je dois vous garder ici jusqu'à mardi. Vous verrez, ce n'est pas long et vous serez très bien traitée, je vous le promets. Vous aurez tout loisir d'apprécier notre système de petit travaux rendus à la collectivité, Peine très allégé, vous verrez.
Nina n'avait plus de voix. Elle s'effondra sur son siège. Dans l'Affolement, elle essaya de trouver une solution. Oui, faire une proposition d'argent. Tous ces sales types sont corrompus jusqu'au cou, lui aussi, certainement.
- Monsieur, s'il vous plait, je vous en prie, vous ne pouvez pas m'emprisonner trois jours. C'est impossible. Enfin je n'ai rien fait de mal, et puis, on aura peut être retrouvé mes papiers et mon sac. Enfin je ne sais pas. Vous devez respecter ma liberté. Je suis française et je pourrai me plaindre à votre gouvernement pour séquestre abusif d'une étrangère.
- Pardon, Madame, vous faites erreur. Le gouvernement de Chine Populaire, c'est moi qui le représente en ces lieux. Si vous avez une plainte à formuler, je la prendrai par écrit et je la transmettrai à ma hiérarchie. Je vous écoute à ce sujet. Qu'avez-vous à dire ?
L'homme ouvrit un classeur à tirette, sortie une liasse de papiers machine bleu pale, rose pale, vert pale, tout était pale. Nina aussi d'ailleurs.
- Je vais lui proposer de l'argent, oui, cents dollars. Il acceptera j'en suis sûre, pensa-t-elle.
- Ecoutez-moi, Monsieur, j'ai de l'argent en France, beaucoup d'argent, plus que vous n'en gagnerez dans toute votre vie de fonctionnaire. Vous me libérez sur parole et je vous apporte cent dollars. Cela vous convient-il ?
- Désolé, chère Madame, mais le dollar c'est américain. Notez que si vous me proposez trois cent mille yens, c'est préférable pour moi. Je vous ferai remarquer aussi que vous essayez de corrompre un agent d'état. Je n'ai pas besoin de votre argent, mon gouvernement me paye très bien et j'ai tout ce qu'il me faut ici.
Nina blêmit. Elle s'en voulait d'une telle méprise à l'encontre de cet homme. Que pouvait-elle faire maintenant, lui proposer davantage. Il fallait y mettre le prix.
- Pardon Monsieur, je ne vous ai pas proposé assez. Je double, non je triple la somme, je la multiplie par dix. Vous rendez-vous compte de ce que représentent mille dollars pour un chinois comme vous ?
- Vous faites une grave erreur, Madame. Je vous ai déjà dit que je ne suis pas achetable. Vous aggravez votre cas. Multipliez par dix mille et je vous promets que je vous libère sur le champ.
L'homme souriait, calme et imperturbable, certain de son effet. Sa proposition dépassait l'entendement de Nina. Il se mit à écrire quelques mots puis leva la tête, hurla vers le garde de faction. Il devait être quatre ou cinq heures de l'après midi, elle n'avait rien mangé ni bu depuis son arrivée. Précipitamment, le soldat entra, se mit au garde-à-vous, salua et pris la liasse de papiers. Tous deux se levèrent, face à face, puis se saluèrent en s'inclinant. L'autre fit demi-tour et parti. Le fonctionnaire reposa ses lunettes, rangea son bureau, le ferma à clé. Ensuite il se leva, prit son vêtement bleu, sa casquette de cuir marron, s'inclina respectueusement devant Nina, lui faisant un baisemain surprenant et s'en alla sans plus d'explication en lui souhaitant seulement un bon week-end. Nina voyait fondre ses espoirs en un instant. La panique s'empara d'elle. Affolée ,elle s'adressa au garde. Imperturbable, il ne bougea pas, ne comprenant probablement rien à ses propos. Elle se leva, immédiatement l'homme la fît s'assoire avec brutalité.
Quelques minutes s'écoulèrent, deux femmes en uniforme entrèrent dans le bureau. L'homme de faction s'éclipsa. La plus grande s'adressa à Nina en chinois, unique lange qu'elle devait connaître, évidemment. Nina ne comprit pas un mot.
- Pardon, je ne comprends pas le chinois, parlez français ou anglais si vous...
Nina n'eut pas le temps de finir sa phrase. Elle reçut un coup de poing à l'estomac qui la fit se plier en deux, le souffle coupé de douleur et d'étonnement. Une des deux gardes la redressa par les cheveux, lui parla, probablement la même phrase, les mots semblaient les même, du moins Nina le pensait.
- Je vous en prie. Je ne vous comprends pas, qu'est-ce qui vous autorise à me frapper, Je vous int..
Nina reçut un deuxième coup, plus violent que le premier, puis une gifle sur la lèvre inférieure. Elle se mit à crier, puis du sang envahir sa bouche. Tout devenait trouble, vague, tout était rouge autour d'elle, les deux matrones redoublant de cris et de coups. Enfin tout devint noir et immobile. Nina s'écroula massivement sur le plancher en s'ouvrant l'arcade sourcilière sur le coin d'un bureau.

Quelques heures s'étaient écoulées. Nina ne savait pas où elle était. Pourquoi souffrait-elle de la tempe. L'endroit où elle se trouvait était plongé dans une obscurité quasi totale. Elle avait mal au nez, à la lèvre. Elle sentit quelque chose de mou dans sa bouche, mou comme du foie de veau mal cuit et froid. Dans un gémissement de dégoût, Nina recracha un gros caillot de sang, le toucha de la main et le trouva énorme. Brutalement elle se souvint, les deux femmes qui l'avaient battue, le taxi, le flic dans la rue, les soldats, ses papiers que le taxi avait embarqués, le bureau avec cet homme chauve aux lunettes. C'était un cauchemar, un horrible cauchemar, il fallait qu'elle se réveille au plus vite. Nina restait là, inerte, incapable de se relever tant elle souffrait de son corps tout entier. Mal au ventre, mal à sa lèvre, une énorme bosse au cuir chevelu. En reprenant conscience, Nina ressentit une forte envie d'uriner. Il devenait urgent qu'elle soulage sa vessie. Elle se mit à tâtonner le sol, à repérer les lieux, peut-être trouver une porte et partir d'ici au plus vite. Elle avança toujours à tâtons, sans rencontrer d'autres obstacles que quatre murs poussiéreux et collant. La pièce était complètement vide. Il y régnait une odeur âcre et nauséabonde. Etait-ce une prison, un cachot, une cellule de garde ? Elle ignorait tout de cette détention forcée. Pourquoi l'avait-on enfermé ici, pour quel motif valable, quel crime qui aurait pu justifier une telle punition. Elle ressentait le poids de l'injustice, le besoin de nourrire sa haine envers Chinois maudits. Elle se plaindrait au gouvernement de Chine et de France, elle les poursuivrait en justice, par la voix diplomatique. Elle ferait intervenir un vieil ami, un avocat new-yorkais, un jeune stagiaire avocat avec qui elle avait partagé un petit appartement de la quarante septième rue presque une année entière. Un type très curieux, un bûcheur de première, un brillant élève, un compagnon avec lequel elle n'eut que des rapports platoniques tant il s'était montré distant à son égard. Il n'avait jamais osé faire le premier pas, rien tenté ne serait-ce qu'un geste qui aurait pu changer leurs destinées, peut-être parce qu'elle avait eu trop d'ascendance sur lui, elle qui se croyait être son inférieure. Elle se souvient bien de lui, avec regret et nostalgie ? Elle aurait du faire les premiers pas, le sollicité, lui sauté dessus, le demander en mariage. Elle aussi avait été très réservée, peut-être trop timorée d'ailleurs. Elle vivrait peut-être aux Etats-Unis, dans une maison spacieuse à une heure de route du centre de New York ou de Washington. Elle leur ferait un procès retentissant, mais lequel au juste ? Les problèmes d'une petite française n'intéresseraient personne excepté peut-être son entourage immédiat. Qu'importe, elle ameuterait la presse, la télé, les magasines à scandales. Elle frapperait aux portes des O.N.G., des associations pour la défense des droits de l'homme et de la femme. Il fallait qu'elle sorte de cette galère infernale. Nina se mit à appeler, à crier au secours. Personne ne vint. Son envie d'uriner grandissait de minute en minute, lui comprimait douloureusement le bas ventre. Il fallait qu'elle aille se soulager au plus vite tant la douleur devenait intolérable. Nina ne pensait plus qu'à son bas ventre, sa vessie prêt à éclater tant elle devait être distendue. Nina se retenait autant qu'elle pouvait quand une puissante lumière jaillit du plafond. Aveuglée, elle se protégea les yeux comme elle put immobile, sans pouvoir deviner ce qui allait se passer, sans envisager avec calme la suite des événements. La porte s'ouvrit brutalement, deux gardiennes se tenaient dans l'embrasure de la porte, deux tortionnaires, des caricaturales de bandes dessinées en tenues de combat, bottes noires et ceinturons serrés autour de la taille. Une tenue faite pour accentuer les formes des deux cerbères. Elles criaient et cognaient leur matraque sur la porte de la cellule. Nina ne savait plus quelle attitude prendre. Il fallait éviter une autre raclée. Elle se leva péniblement puis se dirigea vers la porte. Elle eut le réflexe de baisser la tête en signe de soumission ce qui lui évita une autre raclée. Elle fut projetée hors de la cellule ex abrupto, menottée, puis conduite sans ménagement vers un endroit qui ne laissait aucun doute sur ce qu'on était censé y faire tant l'odeur qui s'en dégageait était nauséabonde. Nina se retrouva au milieu d'autres femmes, certaines à moitié nues, toutes accroupies et trop occupées par la nécessité première de la défécation. L'endroit n'offrait aucune intimité, de simples trous dans la céramique, l'eau ne coulant que trop faiblement pour espérer un peu de propreté. Il y avait huit places par deux vis-à-vis, une était libre. Une des femmes accroupies lui fit signe de s'asseoir à côté d'elle. Elle lui souriait gentiment. Nina ne pouvait se dévêtir, ses menottes l'en empêchaient. Elle se retourna vers les gardes. La plus petite s'approcha d'elle, lui releva sa jupe. La surprise fut générale, toutes les femmes rirent à la vue de ses sous-vêtements d'occidentale nantie bien trop cher pour une chinoise qui n'avait que quelques dizaines de yens par mois pour vivre. La plus grande lui fît signe de lever les bras, l'autre lui ôta sa petite culotte d'un geste rageur. Elle fourra la culotte de Nina dans sa poche, ce qui la révolta mais bien trop morte de peur pour oser élever le ton. Elle finit part s'accroupir mais ne put se relaxer suffisamment pour uriner. On pouvait tout voir, tout entendre. C'était répugnant, très inconvenant, Faire ses petits besoins devant tout le monde ressortait de l'exploit pour Nina qui était si pudique. A sa grande surprise, la vielle femme d'à côté lui dit quelques mots en Français ?
- Dépêchez-vous. Dans deux minutes tout devra être terminé et vous ne pourrez plus revenir ici avant plusieurs heures, ce qui est très long quand on est pressé. Vous vous êtes retenue depuis trop longtemps. C'est mauvais pour votre corps. Ils font systématiquement cela les premiers jours, uniquement pour vous humilier, pour vous faire souffrir. Elles sont terribles dans ce centre, surtout les deux salopes de gardiennes qui vous ont accompagnée. Elles prennent un malin plaisir à voir vous tortiller de douleur, malheur à vous si vous faites vos besoins dans la cellule, elles vous marquent au fer rouge sur les épaules, comme les bovins.
- Je, oui, merci. Qui êtes-vous pour parler aussi bien le français ?
- Voilà plus de quinze ans que je suis dans ce trou de misère. Je suis chinoise mais j'ai vécu en Belgique presque vingt ans, mon mari était diplomate. Ils l'ont tué puis m'ont emprisonné, sans motif valable, sans jugement. J'attends d'être libérée dans quatre mois. Quatre mois ce n'est rien quand on a fait dix neuf ans de captivité. Vous verrez, ça passe plus vite qu'on ne le pense, seulement si vous avez la chance d'en réchapper. Allez, dépêchez-vous, il faut que vous uriniez rapidement sinon vous retournerez en cellule avec votre envie de pisser. Dépêchez-vous. Ici tout le monde se fiche bien de vos humeurs, de vos bruits. Nous sommes logées à la même enseigne. On fait et puis on s'en va. C'est tout.
Le visage de Nina s'inonda de larmes. Avec réticence, elle put enfin se libérer, se soulager. Apparemment, l'autre femme n'avait plus ce genre de préoccupations pudiques et ne semblait pas gênée par ses incongruités qu'elle faisait bruyamment. Elle se retourna vers Nina, et dit.
- Vous devriez faire comme moi. Ce n'est pas facile mais vous y arriverez très vite. Et puis si vous êtes constipée, vous vous mettrez un petit morceau de savon noir dans l'anus. Vous verrez, c'est très efficace. Le seul inconvénient ici, c'est le manque d'hygiène. Pas d'eau, pas de papier toilette, il faut se débrouiller avec les moyens du bord. Vous ramasserez quelques cailloux pendant la promenade, c'est très pratique et ça nettoie très bien, comme font les Africains.
Nina était dégoûtée, désespérée. Elle ne comprenait pas pourquoi une gifle à un agent pouvait entraîner une situation si désastreuse. C'était inimaginable. Elle fut reconduite dans sa cellule, toujours sans ménagement. La porte claqua brutalement derrière elle, puis l'obscurité. Nina s'assit lentement et se mit à appeler, à crier son innocence.
- De quel droit m'enfermez-vous ? Je veux sortir d'ici, entendez-vous, bande de chiens galeux ?
La voix de Nina n'avait pas d'écho, aucune réponse. Elle pensa à ses enfants qu'elle adorait plus que toute chose, sa maison si confortable, son frigo bien rempli, rien que des produits bien français, du camembert et de la crème fraîche, des fruits et des légumes, des tomates bien rouges et juteuses, un gigot d'agneau.... Nina salivait tant la faim la taraudait, tant elle avait souffrait de contractions stomacales. A bout de fatigue, elle finit par trouver le sommeil, à même le sol, humide et froid, sans rien avaler.

Quelques heures passèrent. Nina sortit très difficilement de sa torpeur. Il faisait jour dans la pièce, la lucarne laissait passer un peu de ciel bleu. Dehors il faisait grand soleil, le temps revenait au beau fixe. Elle reçut un coup de pied dans le dos, sans avertissement. Elle se retourna en sursautant, deux gardiennes lui firent signe de ce lever immédiatement. Nina se plia rapidement aux ordres, puis fût de nouveau menottée et conduite à travers d'interminables couloirs aux odeurs de saleté et de mauvaise cuisine de cantine, des vestibules sans fin. Ses gardiennes avançaient vite, très vite. Celle de devant ouvrait la marche en hurlant, celle de derrière la poussait avec sa matraque à petits coups, dans le creux des reins. Nina souffrait de partout. Une porte à double battant s'ouvrit. Sans réfléchir, elle s'avança. On lui désigna un panier, une sorte de vestiaire en plastique rouge et crasseux, les mêmes qu'on pouvait trouver dans les piscines parisiennes devenues trop vétustes. Un homme d'apparence âgé, un ancien détenu ou un fonctionnaire lui ordonna quelque chose qu'elle ne comprit pas. Il s'approcha d'elle et tira violemment sur sa veste de tailleur, lui déchirant quelques boutons. Elle comprit qu'il fallait qu'elle se déshabille. Elle se dévêtit avec empressement, plaça ses habits sur le vestiaire. Elle n'osa retirer sa jupe, elle se savait nue dessous. Le vieil homme lui fit signe de l'ôter, une garde lui administra une gifle, une de plus, d'ailleurs Nina ne les comptait plus tant elle en avait reçu en quelques heures. Inutile de lui faire un dessin. Elle ôta le dernier rempart à sa nudité, se trouva complètement dévêtue. Elle se cacha comme elle put, un bras sur ses seins, l'autre main devant son pubis. Elle se sentait couverte de honte. L'homme lui pris son vestiaire, lui fit un clin d'œil lubrique. Par pur reflex Nina lui crachat dessus. L'homme maugréa mais ne répliqua pas. A sa grande surprise, les deux femmes rirent en le montrant du doigt. Elle se surprit à rire elle. Le vieil homme quitta la pièce. Une détenue lui apporta un paquet de vêtements. Elle compris qu'il fallait qu'elle s'en vêtît sans tarder. Elle s'exécuta de peur d'être battu. Ils étaient un peu trop grand pour elle. Ils ne ressemblaient à rien de civilisé, totalement inélégant. Une culotte trop grande en toile rêche, sans élastiques, une sorte de chasuble sentant fortement la transpiration, un costume bleu nuit en toile de coton matelassé. Ses nouveaux habits étaient humide et sentaient la moisissure. Elle avait tout l'air d'une vraie chinoise, une pauvre chinoise. Elle avait faim et soif. Quand allait-on lui donner à manger ?

On vint la chercher, puis, après un interminable périple de couloirs, Nina pénétra dans une immense salle haut de plafond rappelant un hangar d'usine. Il y avait des centaines de femmes assises devant leur bol de riz, mangeant en silence, une musique nasillarde et propagandiste sortait de quatre haut-parleurs datant de la seconde guerre mondiale. Son arrivée ne passa pas inaperçu. Toutes les têtes convergèrent vers elle, la dévisagèrent. Elle ne savait plus ou se mettre tant elle voulait se cacher de ces femmes. Une détenue obèse lui désigna une place. Elle s'assit puis baissa la tête. La table était sale, collante de crasse. Un chariot genre popote s'arrêta à sa hauteur. On lui tendit une assiette remplie de riz collant surmonté d'un morceau de poison noir, des baguettes, un car en aluminium rempli d'une boisson qui aurait pu être du thé sur laquelle nageaient des ronds de graisse comme les yeux d'un pot au feu. Nina eut un haut le cœur. Elle ne put rien avaler tant cette nourriture la dégoûtait. Depuis combien de temps n'avait-elle rien mangé ? Elle ne sut pas répondre. Il fallait pourtant qu'elle avale quelque chose, qu'elle boive surtout. Sa voisine, le nez dans son bol se gavait de cette nourriture infecte, presque à s'en étouffer. Nina reconnut la femme des toilettes..
- Dépêchez-vous de manger. Mélangez le thé à votre riz, ça passe plus facilement.
Elle hésita un instant de trop. La musique cessa, un coup de sifflet strident retenti. Sans comprendre ce qui venait de se passer, Nina se retrouva seule assise, toutes les autres femmes étant debout, au garde à vous.
- Je vous avais prévenue. Maintenant il est trop tard. Levez-vous vite, sinon elles vont vous faire ramasser le sceau.
Nina n'eut pas le temps de réagir qu'elle reçut en pleine figure un sceau d'ordures infectes et collantes. Personne ne bougeait. C'était la sanction pour celle qui n'avait pas obtempéré.
- Baissez-vous et ramassez les vites. Sinon nous resterons debout toute la nuit et elles vous forceront à manger cette pourriture.
Nina se baissa, prit les déchets à pleines mains, les replaça du mieux qu'elle put dans le sceau. Ses mains puaient, les débris glissaient entre ses doigts. C'était écœurant. Elle était punie pour n'avoir pas assimiler suffisamment vite un règlement qu'elle ne pouvait apprendre que par l'expérience. Elle se dépêcha autant qu'elle put. Malgré cela une des gardiennes se dirigea vers elle, abattit sa matraque sur son dos qui n'était plus qu'un hématome. Elle hurla de douleur.
- Assez, je vous en prie ? Arrêtez, arrêtez ! Je vais tout ramasser.
Un deuxième coup la fit hurler, l'écho lui renvoya en pleine figure sa détresse. Nina s'écroula à terre puis perdit connaissance.

Un cri de terreur la fit sortir de son demi-sommeil. Elle avait le dos en feu. Chaque mouvement n'était que torture, supplice inutile.
- Que se passait-il ? Mon dieu !
Nina perçut un second cri, celui d'une femme qui rallait sous la torture. Puis un long gémissement et plus rien. Le plafonnier inonda la cellule de lumière. Elle ne comprit pas le message diffusé par haut-parleurs. Nina se leva péniblement, lourdement. De nouveau sa lèvre saignait. La porte s'ouvrit, Nina sursauta de peur d'être encore battue. Les deux grades étaient plantées devant elle, l'air encore plus mauvaises. Il fallait qu'elle se déshabille encore et encore. Dans l'immédiat, il fallait qu'elle se plie aux ordres. Le plus dur à supporter, plus que les mauvais traitements qu'elle recevait, était cette détention arbitraire, sauvage sans la moindre explication. Elle n'avait rien fait d'aussi terrible pour être punie de la sorte, mérité un châtiment si dur. Chaque heure qui passait augmentait sa détresse. Que pouvait-elle faire sans contact extérieur, sans quelqu'un à qui se confier, sans aide possible. Elle se retrouva nue et au milieu d'autres détenues nues elles aussi, des jeunes et des vieilles, des grosses et des maigres, certaines encore belles, le visage marqué par la souffrance. Elles étaient une trentaine peut plus. L'air était chargé d'odeurs irritantes, suffocantes. Nina passa devant deux femmes portant une sorte de masque à gaz, très impressionnant quand on s'attend au pire, les mains gonflées et rouges d'irritation qui lui projetaient une sorte de poudre blanche sur tout le corps. C'était une sorte de désinfectant genre DDT. Nina en reçut dans l'œil. Elle souffrait mais ne dit rien, de peur d'attirer une fois de plus l'attention sur elle. Ensuite, le groupe de détenues se dirigea vers une autre salle, apparemment des douches. L'eau se mit à pleuvoir du plafond en jets puissants et froids. Nina n'avait pas de savon. Les femmes se précipitaient sous les jets. Il n'y en avait pas pour tout le monde. Elle n'eut pas le temps de se laver, l'eau fût coupée. Une grosse boite de morceaux savon noir passait entre les rangs, chacune en prenait une poignée et s'en frottait le corps à la hâte. Nina fit la même chose. Ce savon sentait la graisse d'atelier. Elle se rappelait les recommandations de la femme des toilettes, en garder un petit morceau. L'eau revînt. Dans un cri unanime, toutes les détenues se précipitèrent sous les jets d'eau, se bousculant parfois durement pour avoir la meilleure place. Les corps enduits de mousse glissaient les uns contre les autres, les vieux corps contre les jeunes, sans pudeur, sans ostentation, comme au bains turcs. Il fallait jouer des coudes, chacun pour soi. C'était peut-être le seul instant de douceur que ressenti Nina, presque un plaisir inavouable de se frotter contre ces femmes. L'eau froide coulait sur son corps. Une eau bonne et agréable tant elle se sentait lavée des souillures, nettoyée des coups, débarrassée de cette saleté de poudre si urticante. Elle put se rincer, ce qui lui sembla un luxe inouï. L'eau cessa de couler, quelques gouttes trop lourdes vinrent s'écraser contre un ciment délavé, un ruisseau d'eau savonneuse s'écoulait à travers la bonde d'évacuation. Les femmes grelottaient de froid, se serraient les unes aux autres. Nina était au milieu de toutes ses Chinoises. Elle était la curiosité du jour. Chaque détenue semblait détailler le corps de Nina, le commenter à voix basse en un long chuchotement qui enfla rapidement laissant place à des voix claires et aiguës puis à des rires joyeux et fort. Nina se savait être le point de mire de toutes ce qui la troubla sans vraiment l'affecter. Cet instant de calme, presque de réconfort ne pouvait pas durer. Une gardienne siffla, mit fin instantanément à la scène. Ramassée sur elles-mêmes, les détenues se dirigèrent vers une autre salle. Il n'y avait pas de serviettes pour s'essuyer. Elles se mirent à former une longue fille d'attente silencieuse. Nina prit place, sans comprendre, sans réfléchir qu'allait elle faire maintenant ? Une autre bastonnade, aller aux toilettes, passer devant un peloton d'exécution ? Il ne fallait plus qu'elle réfléchisse à tout cela. Qu'elle agisse uniquement par réflexe, sauver sa peau, éviter les coups, se fondre dans la masse des prisonnières. Chaque femme passait devant un infirmier et un médecin. Nina ne pouvait voir leurs visages, ils lui tournaient le dos. Deux hommes les ausculter une à une, aussi rapidement qu'on jette un vieux kleenex à la poubelle. Pour chacune d'elle, un des deux hommes prononçait une courte phrase, toujours la même. Chaque femme répondait la même réponse. Le tour de Nina approcha. Elle se dépêcha d'apprendre la réponse par cœur, sans savoir ce que cela voulait dire. Il ne fallait pas qu'elle se distingue des autres, se taire, éviter les coups. Quand vint son tour, Nina se campa devant le médecin. A sa surprise, c'était l'homme qui l'avait reçut dans le bureau, l'homme à lunettes cerclées de métal. Elle essaya de cacher sa nudité, la présence de ce type était terriblement gênante. L'homme lui parla en français, les gardiennes voulurent intervenir, matraque à la main, deux infirmiers s'interposèrent, les rembarra violemment.
- Madame Charles Nina ! Quelle surprise de vous revoir ! Vous êtes ....si peu vêtue en cet endroit ! C'est impardonnable de ma part. Au fait, ce n'est peut-être pas le lieu ni le moment de vous faire ce compliment mais je vous trouve particulièrement belle aujourd'hui. Je suis navré pour ce qui vient de se passer. Mes subordonnés ont certainement fait une erreur. J'avais laissé quelques consignes. Qu'on ne vous garde qu'une petite heure après mon départ et qu'ensuite on vous libère. Ces idiots n'ont rien compris ou n'ont pas voulu comprendre. Depuis la mort de notre guide, tout va mal en Chine. Nous allons réparer cela très immédiatement.
L'homme se leva, retira ces lunettes, dit quelques mots en chinois, se rassit. Le petit homme des vestiaires arriva en courant, portant ses vêtements, son sac à main, son sac de voyage. La vue de ses effets lui provoqua une émotion terrible. Nina sentit ses jambes mollir sous elle. Son cœur battait à tout rompre. Ses yeux déversèrent lentement un flot de larmes ininterrompu. Toutes les autres femmes la dévisageaient avec envie, presque avec rage. Elles aussi auraient aimé être reconnue, puis libérées. Elle eut une seconde d'hésitation, ne savait pas ce qu'il fallait faire, remerciez l'homme à lunette, ne rien dire, continuer de pleurer, se plaindre, se rhabiller. Elle prit le parti du silence, empoigna son vestiaire, suivit le petit homme sans un mot, la tête dans les épaules. Une porte s'ouvrit, ils la franchirent, puis se referma bruyamment derrière eux. L'homme avait disparu. Nina perçut quelques bruits de bousculade, des cris de femmes puis des coups de feu et des gémissements enfin un silence de mort. Nina eut une terrible envie de fuir, d'appeler au secours. Elle pressa le paquet de ses habits contre son visage, cria de toutes ses forces jusqu'à ce que la gorge lui fasse mal. Dans quel monde était-elle tombée ? On tuait encore des gens, comme ça, sans procès, sans jugement. Elle eut bien trop peur qu'on l'enferme, qu'on la maltraite. Elle attendit debout, sans osé le moindre geste, espérant qu'on n'irait pas l'enfermer. Elle se retrouva seule dans une petite pièce sans fenêtre. La lumière s'éteignit, Nina sursauta, son angoisse augmentait terriblement. Son corps fut pris d'un tremblement insupportable. Son ventre lui faisait très mal. La porte s'ouvrit. Devant elle un couloir sombre, apparemment vide. Elle osa s'y aventurer, fit quelques pas, derrière elle la porte claqua en un tonnerre de ferraille et de grincements de gonds mal graissés. Nina jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Personne ne la suivait. Inquiète, elle avança droit devant elle, sans plus se poser de question, avec la terrible impression d'être suivi de près par quelqu'un. Elle rencontra une autre porte en métal, sans serrure, sans savoir ce qui l'attendait derrière. Seule une barre métallique en barrait l'accès. Nina ne voulut pas y toucher. Inconsciemment, elle attendait d'en recevoir l'ordre, qu'on lui dise d'avancer, que c'était la sortie. Elle était là, sans savoir, à presser ses vêtements contre sa poitrine, attendre était la meilleure stratégie du moment. Qu'allait-t-elle devoir subir après toutes ces violences ? Une irrépressible envie de courir l'envahie. Nina osa poser la main sur la barre de fer. Elle entendit comme un bruit de pas, une conversation de personnes derrière la porte, un bruit de voiture, de rue, peut-être de liberté. Poussée par l'irrésistible envie de fuir, Nina enfonça cette barre qui s'abaissa très doucement dans un petit grincement dont elle se serait bien passée de peur d'attirer l'attention, l'attention de qui ? Elle n'en savait rien, puis la porte céda d'un seul coup, une forte lumière l'aveugla, le soleil brillait de mille feux. L'air sentait bon la foule des rues, l'air des fumées des gaz d'échappement, des petites gargotes qui vendait une cuisine savoureuse et très épicée, qui dégageait une odeur délicieuse de poisson frit, de viande grillée et de beignet de crevette à la sauce de soja. Elle sentit une violente poussée dans le dos, Nina se retrouva au beau milieu de la rue. Elle avançait d'abord prudemment, puis ce mit à courir droit devant elle, comme une folle, heureuse de pouvoir respirer, de voir des hommes et des femmes normaux, sortir de cet univers concentrationnaire digne des camps de la mort, endroit de cauchemar qui n'avaient pas disparu. Etre enfin libre. Les gens la regardaient un peu étonnés, faisant un cercle autour d'elle, une rumeur montait de la foule. Elle n'avait pas eut le temps de s'habiller, se retrouva nue au milieu d'une masse compacte de gens qui se moquait d'elle. Deux policiers se dirigeaient vers elle quand une sonnerie puissante se mit à retentir.
- Déjà cinq heures ! Il faut que je me lève....


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