Damoclès
de Gaultier Bès de Berc

Gaultier a 17 ans, c'est son premier texte. Il aimerait avoir votre opinion sur sa nouvelle

Première partie

Il en était presque sûr à présent.
Le doute n’était déjà plus permis.
C’était bien, selon toute vraisemblance, à lui qu’en voulait ces types en costume noir, qui le suivaient depuis trente minutes, alors qu’il rentrait comme d’habitude chez lui, dans un de ces tristes quartiers composant la zone périphérique de la capitale.
Après une longue journée de labeur, enfermé dans un bureau rectangulaire aux vitres fumées, il n’aspirait plus qu’à une soirée calme et presque solitaire en compagnie de son perroquet coloré, bavard, et qui -ironie du sort- imitait de manière surprenante la voix rocailleuse de son patron hystérique…

Mais ce soir là, sans que rien n’ait changé dans sa routine quotidienne, une voiture élégante s’acharnait à le suivre dans les longues avenues bordées d’arbres aux couleurs mauves et orangées, caractéristique de cette saison, où le vent semble vouloir déstabiliser la nature et les feuilles ensanglanter les pelouses… De brefs coups d’œil dans le rétroviseur lui apprirent qu’il ne connaissait pas ses fileurs.
« Allons, réveille toi, bon sang ! T’es pas dans un roman policier et t’es pas non plus un dangereux psychopathe! ». Depuis sa plus tendre enfance, cet être au tempérament pourtant égal avait une curieuse tendance à s’imaginer toutes sortes de choses incroyables dès qu’un événement, aussi léger soit-il, venait modifier ses sacro-saintes habitudes. Une autre particularité de ce célibataire endurci était de haïr le doute, qui remettait en cause toutes les évidences, les préjugés et les conclusions hâtives de l’opinion commune que facilité et médiocrité lui avaient fait accepter au fil des ans. Toutefois, la crainte ressentie l’emporta sur le désir de certitude et il se gara donc comme chaque soir de la semaine le plus près possible de la porte de son domicile, au lieu de tenter de vérifier si ces types lui voulaient véritablement quelque chose.

Feignant de n’avoir rien remarqué, il rejoignit donc prestement son appartement, dont il ferma en haletant bruyamment la porte à double tour. Le moindre évènement extérieur aux rites inviolables d’une existence mécanique demandait en fait à cet individu des efforts physiques surprenants ainsi que le courage de briser l’immuable tradition d’actions habituelles. Il lui fallut alors plusieurs longues minutes pour retrouver son souffle, un rythme cardiaque raisonnable et l’usage de sa pensée…
Qui étaient ces hommes dans la voiture ? Dans quel but le suivaient-ils ? Quel était son rôle ? Que devait il faire ? Son esprit simple était subitement submergé d’énigmes insolubles, lui dont l’activité intellectuelle se bornait la plupart du temps à appliquer des méthodes, à reproduire des modèles, à répéter dix, cent, mille fois par jour la même tâche… Il tenta bien de se raisonner, de se dire que ce n’était peut-être qu’une bête coïncidence, qu’il n’avait rien à se reprocher, mais au fond de lui subsistait le souvenir d’une culpabilité lointaine, qui lui revenait parfois, lorsqu’au cœur même de sa solitude maladive il n’avait plus aucun repère ancré à la réalité. Il était alors semblable à une frêle embarcation tentant de rejoindre la côte salvatrice totalement perdue au milieu d’un océan à la surface illimitée. Sans phares, sans carte, sans étoiles, sans sextant, et surtout sans réserves… Mais ce ne pouvait être cela, qui se souvenait de ces évènements ? Ils dataient déjà de quinze ans (il en avait alors vingt-huit) et la mémoire des hommes, de ceux-là surtout, ne s’effaçait-elle pas au fur et à mesure du temps qui passe et panse les blessures, onguent naturel et inconscient? Il lui était impossible d’imaginer qu’ils seraient capables de se venger après quinze années de silence pénible. Il devait se tromper. C’était proprement inconcevable! Epuisé par tant d’incertitudes, il s’écroula lourdement sur la carpette du salon…

Il fut expulsé brusquement de sa torpeur, par des coups énergiques frappés à la porte… Et si c’était eux ? « Laissez-moi vivre, ne me faites pas de mal !!! Je vous en supplie… » ne pût-il s’empêcher de crier, comme interrompu dans un violent cauchemar.
« Mais c’est,… c’est moi, madame Grabier ! » lui répondit-on d’une voix mal assurée. Madame Grabier était la concierge du lotissement, une femme sympathique et toujours prête à rendre maints services aux locataires. « Des messieurs m’ont laissé un mot pour vous, ils ont dit que c’était urgent »
« Mer…Merci, glissez le sous la porte, s’il vous plaît ! » implora-il.

Seul. Il était une fois de plus seul, totalement seul. A la différence notable que cette fois, c’était face à une menace dangereuse, dont il sentait l’ombre inquiétante l’encercler lentement mais inéluctablement, comme un piège diabolique aux rouages sans failles, et non plus face à la bassesse et à la médiocrité de sa propre existence, qu’il était désespérément, inexorablement, immanquablement, inévitablement seul. Seul et désemparé.

Debout, face à la porte. Devant lui, une enveloppe dorée, marquée à son nom. Sentiment de nausée: dégoût, absurdité, non-sens, pourquoi ? Les genoux vacillants, de grosses gouttes perlant le long de son front ridé par l’émotion, il avança sa main tremblante vers cette enveloppe, dont le contenu, il en était à présent certain, le replongerait fatalement dans ce sombre passé, qu’il avait jour après jour tenté d’enterrer à tout jamais. Enfouir ces histoires au plus profond du néant, les ensevelir au fin fond de l’abîme ; oubli tant désiré d’un jadis abhorré, amnésie salutaire d’un passé exécré… Il la tenait maintenant dans ses mains crispées.

Fuir. Légitime tentation de la fuite. Fuir une réalité, qui tel un fléau manié d’une main experte, revient s’abattre inlassablement sur un présent qu’il croyait naïvement à l’abri depuis déjà de nombreuses années. Fuir une réalité, une réalité qui, férocement, rattrape et mord une sérénité à peine acquise au prix de douloureux sacrifices. Une réalité qu’on refuse mais qui pourtant s’impose à vous implacablement, qui détruit tous vos espoirs et tout ce qui vous faisait survivre jusqu’alors. Car après tout l’existence humaine n’est-elle pas qu’une suite de cycles ininterrompus que nul ne peut briser, de fatalités auxquelles nul ne peut échapper, de destins heureux ou malheureux qui conditionnent l’état de votre âme ? Il l’apprenait à ses dépends ce soir d’un jour quelconque, perdu au milieu de milliers d’autres soirs, d’autres jours, se répétant les uns après les autres depuis près de quinze ans…


Deuxième partie

Il resta longtemps devant cette enveloppe, les yeux fixés sur ce mince rectangle de papier mais vides, égarés dans un cosmos absurde et étranger, qui s’imposait à lui. Subitement, il la déchira et lut ces quatre lignes écrites au feutre noir :

QUAND LE PASSE RATTRAPPE LE PRESENT,
CHACUN DOIT PAYER SA DETTE.
NUL N’A OUBLIE CE QUE TU DOIS.
TU SAIS CE QU’IL TE RESTE A FAIRE !

Une violente sensation lui traversa tout le corps et lui arracha des sanglots. Ainsi, quinze ans n’avaient pas suffit, ils n’avaient pas oublié, ils ne l’avaient pas oublié ! Il les avait sous-estimés. Que faire à présent ? Suivre ce message, dont l’identité des auteurs ne faisait plus de doute, et perdre le peu qu’il avait réussi, tout ce qui n’avait pas été trop médiocre dans sa misérable existence, vouée hélas à être maudite, ou résister, cause nécessairement perdue mais au moins ne retomberait-il pas dans leurs mains aux griffes acérées ! Insupportable dilemme, impitoyable diktat ! Il ne contrôlait plus ses membres ankylosés par la tension qui s’emparait de lui, sa conscience était écartelée, son esprit torturé par des démons effroyables, bourreaux de la repentance, et il sentait presque le couperet, dont dépendait sa vie, disposé, menaçant, au dessus de son cou fragile et las...

La Mort ! Y avait-il déjà pensé? Avait-il seulement tenté d’imaginer cet instant où, sans qu’il n’ait rien à dire, cette puissance naturelle mais diabolique viendrait sournoisement le saisir et le jeter cyniquement dans le néant abyssal ? Que laissera t-il sur cette planète ? Il imagina furtivement son enterrement : quelques collègues de bureau, Madame Grabier peut-être, sûrement une ou deux vieilles tantes oubliées, quelques fleurs bon marchés, des mots creux, vides et faux, pas de larmes. Aucunes de ces larmes chaudes, élans de sincérité retrouvée qui réchauffent l’âme qui part, l’âme qu’on pleure, l’âme qui reste à jamais dans les cœurs… Il n’aura donc rien marqué de ses qualités particulières. L’ignoble complicité partagée avec la Faucheuse et dans laquelle il se sentait désormais condamné à vivre le rapprochaient paradoxalement de la Vie, de l’immense Chance offerte à coté de laquelle il était passé sans même s’arrêter, de cette Aventure unique qu’il avait dédaigné, méprisé, négligé, trop occupé aux préoccupations superficielles de son temps.
De sinistres souvenirs lui revinrent soudain à l’esprit, images morbides de sa jeunesse reniée qui l’avaient si souvent hantées lors de nuits désespérément longues… Ce qu’il avait enduré en ces temps là était gravé dans sa mémoire, marqué du fer rouge de la violence, dans sa chair et dans sa conscience, trace indélébile de la cruauté des hommes ; mais la victime qu’il avait été s’était substituée en coupable, et avait à son tour fait souffrir. Un passé insoupçonnable au vu de cet homme à l’air tranquille et à l’apparence nonchalante. Il avait mené jusque là une vie scindée entre la violence et le remords, entre l’inhumanité et la culpabilité, entre la barbarie et la honte ; et à présent il était déchiré par un diktat affreux, se rendre à l’agresseur ou lui résister, coûte que coûte, quitte à abandonner tout espoir de vie calme et paisible?
« Tu sais ce qu’il te reste à faire !» Cette phrase résonnait dans sa tête, sinistre écho, auquel on ne peut échapper, tragique appel à l’issue, hélas, tacite mais fatale. Bien sûr qu’il savait ce qu’il lui restait à faire ! Bien sûr qu’il savait la manière dont ces tortionnaires tout droits surgis du passé espéraient qu’il réagisse ! Mais allait-il pour autant se laisser faire, tomber, courber la tête et ployer le genou, tel un poltron sans volonté, sans fierté, sans honneur, tel le lâche qu’il avait souvent été au cours de sa vie, couard et peureux ?

C’est alors que se produisit soudain chez lui une réaction d’une extrême violence : fulminant, il rassembla promptement quelques affaires, s’installa à son bureau et se mit à écrire avec avidité, fureur, rage, passion… Cela dura une trentaine de minutes, ensuite se levant, il disposa, après avoir mis une première feuille dans la poche gauche de sa chemise, son parchemin dans une enveloppe, qu’il cacheta et sur laquelle il inscrivit :

« À la première personne qui pénétrera ici »

Puis, il endossa son long pardessus beige, saisit la cage de son perroquet, attrapa son cartable en cuir élimé, et sortit de son appartement. Il déposa son vieux compagnon, qui l’interrogeait d’un air perplexe, devant la porte de la loge de Madame Grabier. Il savait qu’elle en prendrait soin, elle avait toujours eu en effet un geste affectif pour cet oiseau peu commun dès qu’elle pénétrait chez lui. Il ne se retourna qu’une fois pour voir les vives et chaudes couleurs s’évanouir et les yeux aux expressions presque humaines du vieux perroquet semblèrent lui reprocher de partir, de l’abandonner à une agonie certaine, inévitable résultat d’une solitude inconsolable…

Une violente averse lui fouetta le visage, dès qu’il fut sorti du lotissement. Il démarra sa voiture et prit la direction du centre de la capitale. La pluie s’abattait agressivement sur le pare-brise et limitait dangereusement sa visibilité, comme lorsque, lors d’une tempête, les trombes d’eau formant un mur épais et infranchissable bouchent l’horizon et vous isole du reste du monde. Les essuies-glaces s’avéraient insuffisants pour limiter l’aveuglement des chauffeurs furieux et il dut ralentir pour éviter un accident plus que probable. Le jour cédait lentement sa place à l’obscurité menaçante et il put voir, l’instant d’une brève accalmie, la lune presque parfaitement ronde se dessiner à travers de sombres nuages, reflets célestes de la noirceur terrestre. Les longues avenues à présent désertes défilaient, alternant sinistres hlms gris, immeubles de bureaux aux vitres rectangulaires et pavillons individuels, où s’étalaient les fruits pourris de cette société ivre et frustrée. Les doigts crispés nerveusement sur le volant, il haletait et malgré ses yeux rivés sur la chaussée glissante qui disparaissait à vive allure sous le capot, son attention était concentrée sur ce qui allait se produire quelques minutes plus tard…

Il gara sa voiture sous la lumière blafarde d’un réverbère fatigué, en sortit le visage baissé et releva le col froissé de son pardessus. Il marcha alors quelques mètres d’un pas pressé avant de descendre l’escalier profond au dessus duquel était écrit en lettres capitales sur fond bleu : Châtelet-Les Halles...


Troisième partie

Un métro passa sans s’arrêter dans un vacarme apocalyptique. Les longs boyaux souterrains qui courraient sous les artères palpitantes de la capitale névrosée restaient désespérément sales, désespérément glauques, peuplés chaque jour par des millions d’anonymes, qui têtes baissées, fonçaient à travers ces interminables couloirs aux réclames aguichantes et à l’indifférence reine. Dans cette infâme sinistrose, combien déjà n’avaient pas trouvé l’ultime main tendue, qui sauve du vide, et s’étaient alors jetés sous une rame, poids du non-sens et fardeau de l’absurde ?!

Est-il permis à l’être de se délivrer par le suicide? Factice échappatoire, échec absolu dans un domaine relatif, cuisante mais inévitable défaite sur un terrain étranger, il nie l’Homme, assassine tout espoir de Liberté et étrangle sa vocation première, vivre et vivre heureux selon ce qui est vrai, bon et beau. Tentation déraisonnée d’une condition inconnue et mystérieuse, voilà ce qu’est le suicide, dernière issue et évasion artificielle d’une existence, dont on n’a goûté que l’amertume et le vice. Mais comment ne pas être déçu, rebuté, écœuré par le fiel abject de sociétés suréquipées en vanités, par la fadeur de relations humaines à l’honteuse et coupable superficialité ?!

Assis sur un mince strapontin, le cou fléchi, les mains entre les genoux, il réfléchissait à ces questions. Seul dans la foule aveugle et sourde à la misère d’autrui, foule dont il se sentait désormais exclu, victime involontaire et marginale d’une cruauté invisible aux motifs impalpables. Les stations défilaient les unes après les autres sans évoquer dans son esprit endolori le moindre souvenir agréable. Il finit par se lever, descendit du métro et se retrouva quelques instants plus tard dans l’immense hall d’une immense gare parisienne, face aux nombreuses voies de chemin de fer, inextricable réseau aux interminables tentacules d’acier. Il s’installa à bord du train le plus proche, dans un wagon aux vitres sales, étendit ses jambes lasses et n’entendit même pas le bref coup de sifflet annonçant le départ. Le train s’ébranla fébrilement et quitta rapidement le centre de la ville. Son regard vide s’attarda quelques secondes sur les grandes bâtisses grises, qui furent les lieux de travail de millions d’ouvriers aux mains calleuses et à l’esprit usé par les aliénantes tâches d’une activité automatisée. Les ternes façades des usines désaffectées semblaient être le miroir fidèle de l’état présent de son esprit, reflets sincères de la grisaille humaine, annonciateurs d’une sobre noirceur et témoins d’une folie aux origines écarlates. Le train s’engageait à présent de plus en plus souvent dans des tunnels obscurs, qui formaient d’irréguliers pointillés, alternant avec la lumière grise du soir, léger manteau de soie s’étendant sur les campagnes et les villes. Et ce vieux train, dans lequel les lumières ne fonctionnaient plus déjà depuis longtemps, continuait malgré tout à rouler et les quelques voyageurs éparpillés craignaient qu’il ne s’engouffrasse définitivement dans des ténèbres souterraines et menaçantes. Chacun était perdu dans ses pensées, occupé à rêver ou à se morfondre, dans les hauteurs de l’imagination ou dans les combes de la mélancolie, joyeuse ou angoissante divagation de l’esprit…

Mais lui ne pensait pas, ne pensait plus. Incapable d’organiser ses idées, il sombrait dans un délire dégénéré, aux horizons indéfinis. Perdu dans l’immensité de son inconscience, il errait à travers les ruines de ses souvenirs, s’isolait au milieu d’un univers menacé et divaguait dans le labyrinthe de ses perceptions… Une secousse inhabituelle et violente le réveilla brutalement de la somnolence dans laquelle cet être traqué s’était réfugié. La cause de ce soudain soubresaut était l’entrée du train dans un profond tunnel, à la longueur inconnue et à l’incertaine issue. Les quelques instants d’obscurité totale lui parurent interminables et lorsque le train en sortit, il poussa un involontaire mais bruyant soupir de soulagement. Nulle réponse ne se fit entendre, aucun bruit ne couvrit le ronflement continuel de la locomotive, tirant à sa suite cinq ou six wagons aux angles ébréchés. Ce relatif silence était plus pénible à supporter qu’un vacarme assourdissant, car il le plaçait face à lui seul, face à ce coriace ennemi que l’on est alors pour soi-même, sournoise et insupportable présence. N’y tenant plus, il se leva pour pouvoir tout raconter, tout expliquer, tout avouer à quelqu’un, au premier inconnu qu’il rencontrerait et qui ne pourrait être autre chose qu’attentif, compréhensif et compatissant. Il traversa un, deux, puis trois wagons. Personne. Il prit sa tête entre ses mains, tirant avec une force incontrôlée sur ses cheveux ébouriffés. Devenait-il fou ? Il épongea son front trempé, essaya de rassembler ses idées. Il n’était pourtant pas seul à avoir pris ce train, pas seul à être monté dans son wagon, et il n’y avait pas encore eu d’arrêt…
« Où sont-ils, mon Dieu, où ?! » hurla t-il d’une voix brisée.
Le train fonçait à travers la campagne endormie, où seules quelques lumières éparses dans la plaine, faibles foyers à la flamme vacillante, rappelaient la vie dans cet espace apparemment vide d’humanité. Une voix murmurait dans le vent : « Au royaume de l’éphémère, l’imperceptible est roi ; dans l’empire de l’impossible, l’éternité est loi… ». Il s’affaissa, épuisé, sa tête heurta le sol. Il s’évanouit et lorsqu’il se réveilla après une minute, une heure, une vie d’inconscience, sa situation lui parut encore plus obscure. Emergeant avec peine des brumes épaisses dans lesquelles il était plongé bien malgré lui, il tenta de comprendre. Leurs pouvoirs étaient pourtant limités, ils étaient peut-être en mesure de le contrôler, lui, mais certainement pas cette machine, pas tous ces voyageurs innocents, pas cette réalité qui semblait perdre pied et dégringoler dans les crevasses de sa folie… Fou ! Ce mot revenait incessamment frapper à la porte de sa conscience déréglée. « Fou ! Fou ! Je suis fou ! » hurla t-il dans un éclat de rire nerveux, saisi par les tenailles de la soumission et happé par la gueule rageuse d’un destin destructeur.

Le train poursuivait sa course effrénée, abandonné du monde, envahi par la folie, déserté par la raison, et accaparé par la vengeance…

Fallait-il être sot pour garder de l’espoir, fallait-il être fou pour tenter de s’enfuir !


Epilogue

Le lendemain, surprise de trouver un perroquet sur le seuil de sa porte, Madame Grabier courut à l’appartement de son propriétaire. Elle frappa et appela en vain à plusieurs reprises…
Quelques heures plus tard, la hache d’un agent de police fracassait la porte de l’appartement clos à double tour. Ils trouvèrent l’appartement vide. Incrédule, la brave concierge s’approcha craintivement du bureau, où avaient été laissés de nombreux documents. Le sol était jonché de papiers hâtivement froissés et la corbeille, pleine à craquer, avait été renversée, sans doute par quelque mouvement trop brusque...
Madame Grabier tomba sur l’enveloppe cachetée :
« Là, sur le bureau… Quelque chose, une lettre ! »
Un des policiers s’approcha et lut la dédicace :
« Ouvrez la, Madame, ce doit être pour vous. »
Elle s’exécuta, déchira délicatement le cachet et sortit de l’enveloppe brune une feuille, tâchée d’encre et de sueur. Inspirant profondément, elle commença avec peine à lire d’une voix tremblante le contenu de…, de… Pourquoi ?

« Car ce poids exécrable sur mes frêles épaules,
Telle une masse inerte, dangereuse menace ;
C’est le choix de la vie, risque de l’existence,
Signe de l’absolu et péril du destin ;
C’est le refus du vice, dérisoire résistance,
Qui subit et supporte, tentation du néant… »


Gaultier Bès de Berc
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