Week-end à Rome
de Gaëtan Henskens



Depuis quelques heures seulement, la pièce baignait dans une douce obscurité que seul un filet blanchâtre provenant de l'éclairage public de la rue voisine venait légèrement troubler. Tout à coup, le silence, pourtant maître des lieux depuis la veille se déchira, cisaillé net par le hurlement répétitif du radio réveil. Le temps de comprendre ce qui m'ôtait des bras de Morphée et je stoppai d'une pression sur le bouton adéquat ce tintamarre infernal. La première chose que rencontrèrent mes pupilles une fois mes paupières entrouvertes furent les chiffres digitaux du même radio réveil qui m'indiquaient une heure que je jugerais indécente en temps normal pour quitter la douce tiédeur du lit conjugal : 3 heures 50. Mais de temps normal, il n'en était rien en ce poltron minet du 23ème jour de février. Il s'agissait en effet du point initial du court voyage que mon épouse avait organisé vers la capitale du pays de ses racines : Rome.

Premiers frissons en posant le pied hors du duvet et long chemin vers la salle de bain que j'ai déjà connue plus accueillante et qui, elle-même, m'a plus souvent vu me déshabiller à cette heure que l'inverse. Après ce passage, direction la cuisine où flotte dans l'air une odeur de café, breuvage dont ma moitié est déjà en train de se délecter. Pour ma part, il est bien trop tôt pour que mon estomac ne daigne laisser passer autre chose qu'un verre d'eau.

4 heures 15. Dans un quart d'heure, les 130 chevaux de la monture espagnole de mon beau-frère s'arrêteront devant le numéro 3 de la rue de l'Industrie afin de nous acheminer vers l'aéroport carolo rendu célèbre dans le monde entier grâce au bras de fer entre une compagnie irlandaise bien connue et l'Union Européenne. L'unique valise qui aura la chance de nous accompagner dans notre périple trône face au meuble à chaussures, près de la porte d'entrée que nous refermerons bientôt pour ne la rouvrir que 3 jours plus tard.

Les 3 dernières années passées à faire sa connaissance ne me rendaient guère optimiste quant à la ponctualité de mon beau-frère, mais force est de constater que je me faisais du mouron pour rien car à l'heure prévue, l'automobile noire s'arrêtait devant notre demeure.
Valise dans le coffre, épouse sur la banquette arrière et moi bien calé dans les sièges baquets, le turbo diesel pouvait faire ronronner ses cylindres et nous mener à bon port, ou plutôt bon aéroport. E42, ring de Charleroi, sortie Ransart et nous voilà devant le hall d'embarquement. Brève séance d'au revoir à notre chauffeur dont l'enthousiasme à l'idée de gagner son bureau tout proche à cette heure plus que matinale est inversement proportionnel à notre envie de quitter ce plat pays qui est le nôtre pour le berceau des César et autres Néron.

Une hôtesse d'accueil semble n'attendre que nous pour enregistrer nos bagages et nous tendre les précieux sésames qui nous permettront de quitter le plancher des vaches. Voici venu le moment de passer le portique de sécurité qui ne manque évidemment pas de tinter à mon passage et ce malgré le respect scrupuleux des consignes m'ordonnant de me délester de mes veste et ceinture. En récompense de cette prouesse, je me vis infligé un passage au scanner portable sur tous le corps. Cette manœuvre permettra au pandore de découvrir, ô stupeur, que l'état d'alerte de ses appareillages ne trouvait son origine que dans le bouton métallique de mon pantalon. Une fois convaincues que mon futal n'avait rien d'une dangereuse arme terroriste, les autorités aéroportuaires me laissèrent pénétrer dans la salle d'embarquement.

Après une petite attente, les portes s'ouvrirent sous l'injonction d'un membre du personnel. La mention « priority » apposée sur nos billets, due à la précocité de notre réservation, nous permit de fouler le tarmac juste dans le sillage des familles avec enfants et bien avant la meute des autres passagers qui n'auront pas l'opportunité de choisir leurs places comme nous l'auront fait.

La fraîcheur de la nuit finissante s'immisçait jusque qu'au plus proche de la peau, bien au-delà des premières couches de textile sensées protéger nos corps en cette période hivernale. Les
50 mètres qui nous séparaient de la carlingue de l'aéroplane furent franchis au pas de charge. L'idée d'observer l'aérogare du haut de l'escalier menant à la porte arrière de l'appareil ne nous traversa même pas l'esprit tellement l'envie de retrouver la sensation de tiédeur récemment quittée guidait tous nos sens. Une fois arrivés dans le cylindre, je suivis mon épouse jusqu'à la rangée de son choix, à hauteur de l'aile gauche, où je me glissai dans le troisième siège, côté hublot. Ceintures attachées bien avant les injonctions du personnel de bord, nous écoutâmes religieusement leurs recommandations en matière de gestes de survie. Dans mon for intérieur, il me fût impossible de ne pas imaginer une catastrophe identique à celles dont nous font part périodiquement les médias du monde entier. Mes conclusions tinrent en une ligne : gilet de sauvetage ou masque à oxygène, après une chute de 10 kilomètres enfermé avec des centaines de litres de kérosène, j'imagine mal comment je pourrais trouver le salut me permettant de continuer mes pérégrinations en ce bas monde.

J'en étais à ces réflexions morbides quand le Boeing 737-800 s'ébranla et prit la direction de Ransart. Je tentais de chasser mes idées noires et de me mettre en tête que les dés en étaient jetés, comme l'avait dit précédemment un illustre personnage dont je comptais bien rencontrer les racines, quand le mastodonte d'acier stoppa net en bout de piste. Mes rares expériences aéronautiques me rappelaient que le moment était venu pour mes tympans d'encaisser les décibels des moteurs à plein régime, mais à ma stupéfaction, il n'en fût rien. Un regard vers le hublot m'offrit une vue pour le moins insolite et pas trop rassurante : un homme encagoulé et casqué, perché sur une nacelle arrosait abondamment les ailes de notre appareil, sans doute dans le but de dégivrer ces dernières. Une fois cette tâche accomplie, le bruit assourdissant attendu se fit entendre avec un quart d'heure de retard. Collé dans le siège, je regardai passer à vitesse v v prime l'aéroport qui nous abritait il y a quelques minutes à peine.

Jamais Charleroi ne m'avait semblé si petit que cette nuit. Et plus les secondes s'égrainaient, plus la ville rapetissait pour enfin disparaître, noyée dans des volutes ouateuses. Après quelques minutes, le ciel se dévoilait à mon regard, bleu foncé en cette fin de nuit, orangé vers l'horizon, scintillant de mille étoiles et surtout, chose inhabituelle, pavé de centaines de nuages offrant un sol grisonnant au firmament.

Le temps passa rapidement entre somnolence et lecture légère de magazine l'étant tout autant. Ce vol m'apprit ainsi que Castaldi et Flament goûtaient aux joies de la paternité avec leur nouveau né Enzo et que Johnny s'était vu floué de sommes indécentes pour le commun des mortels que je suis par sa maison de disques. Bref, pas de quoi changer le cours de ma vie, mais bien d'agrémenter ce qui peut s'avérer être un moment monotone, car voler au-dessus d'une chape de nuages se révèle très vite être répétitif.

Au bout d'une heure trente, Jessica, sympathique hôtesse ryanairienne, nous invita à boucler nos ceinture durant l'approche de l'atterrissage. Un rapide coup d'œil vers le hublot me confirma l'imminence de notre arrivée en terre italienne. Je distinguais aisément les multiples piscines accolées aux propriétés ainsi que les non moins nombreux axes routiers forts encombrés. J'en étais à me préparer mentalement à cette manœuvre périeuse, du moins si j'en crois les statistiques parues dans mon quotidien favori en matière de crashs aéronautiques, quand les roues de l'avion heurtèrent l'asphalte de l'aéroport de Ciampino, en banlieue romaine. Trois minutes plus tard, je respirais l'air relativement frais de ce début de matinée à deux mille kilomètres de mon domicile pourtant quitté il y a peu.

A peine notre valise récupérée que nous étions déjà confrontés à un premier dilemme concernant notre mode de locomotion pour parcourir la quinzaine de kilomètres nous séparant du but ultime de notre périple. D'un côté les transports en commun, forts peu onéreux s'offraient à nous avec comme principal inconvénient de devoir prendre une correspondance au milieu du trajet dans un environnement totalement inconnu et d'autre part, une navette nous permettait, pour quelques deniers supplémentaires, de rejoindre directement la capitale avec, de surcroît, l'avantage non négligeable d'assurer le retour deux jours plus tard. C'est donc dans un bus de la compagnie aéroportuaire Angelo que nous gagnâmes la ville éternelle.

Notre première impression au regard des paysages défilant à la fenêtre de notre autocar nous laissa quelque peu dubitatifs. Les nationales et autres boulevards sur lesquels notre bronzé de chauffeur, Ray ban aussi bien fixées que l'étaient les cheveux par la gomina, se voyaient jalonnés de résidences mi maisons, mi cabanes ainsi que de quartiers recouverts de graffitis.

Dès l'entrée dans la ville même, ce sentiment se dissipa aussi rapidement qu'une meute de vespas lorsque le feu passe au vert. Des premiers édifices religieux nous avertissaient déjà de la splendeur à laquelle nous devrons nous attendre tout au long de notre séjour. Le car stoppa à côté de la Stazione Termini, la gare centrale de la capitale. Le site internet de notre hôtel mentionnait fièrement que 600 petits mètres seulement le distançaient de ce point névralgique et ô combien stratégique pour les touristes que nous sommes. Il ne s'était pas trompé. Le quartier n'était pas des plus typiques, mais se composait de nombreux hôtels, dont le nôtre que nous découvrîmes après avoir traversé une petite cour intérieure. Le réceptionniste nous informa que la chambre ne serait prête qu'à partir de 14 heures, mais qu'il était disposé, d'ici-là à garder un œil protecteur sur notre valise. C'est donc plus légers que nous quittâmes le Milo et ses trois étoiles pour rejoindre la gare afin d'y acquérir un passe journalier valable dans tous les transports en commun de la cité. C'est là aussi le point de départ, et par extension d'arrivée, de la plupart des bus romains. Nous avions donc l'embarras du choix pour débuter notre prise de connaissance avec la ville. Nous décidâmes de traverser la métropole de part en part vers l'ouest pour nous rendre en terre vaticane. Le bus affichant San Pietro au-dessus de son pare-brise nous mena donc à la Via Cavalieggeri. Sur le chemin, mon regard fût attiré par quelques noms de rues telles que Via Nazionale, Via del Corso ou Largo Argentina qui deviendront, et je l'ignorais encore, très familières quelques heures plus tard.

Nous descendîmes donc de notre bus, accompagnés de plusieurs hommes et femmes en soutanes, aux abords de la place Saint Pierre sur laquelle nous pénétrâmes par la gauche de la basilique du même nom. Un obélisque se dresse au beau milieu des pavés, bien gardé par deux monumentales fontaines, le tout bordé de part et d'autre par une multitude d'arcades donnant au lieu sa forme circulaire. Surplombant l'esplanade, d'une blancheur éclatante au soleil de cette fin d'avant midi, se dresse fièrement la basilique surplombée d'un colossal dôme visible à des kilomètres à la ronde. Nous passâmes un portique de sécurité, qui, au contraire de son homologue carolo se tût malgré une tenue vestimentaire identique. Suivant le flot humain, composé d'un mélange de touristes et de pèlerins, nous entrâmes dans l'édifice religieux où une impression de grandeur glorieuse vous assaille dès les premiers pas. Entre la Pietà de Michel-Ange et le baldaquin on ne peut plus baroque, le défi était de se frayer un chemin parmi les touristes japonais mitraillant tous les recoins de ce lieu de culte au numérique.

Bien qu'étant en possession de notre laisser passer pour tous les modes de transports en commun, c'est à pieds que nous quittâmes le lieu saint en direction du Castel Sant' Angelo. La Via della Conciliazione qui nous y mena offrait une vue imparable sur le Vatican pour peu que l'on optait pour un demi-tour. Dans l'autre sens, on peut apercevoir le château qui abrita jadis certains papes. Honnêtement, nous ne nous sommes pas attardés face à cette forteresse qui n'impressionnera aucun Ecaussinnois habitué à bien plus majestueux au-dessus de la place des Comtes. Nous traversâmes donc le Tibre. A côté de ce cours d'eau, la Sennette a des allures d'eau cristalline. Notre balade nous conduisit sur le Corso Vittorio Emanuele II, sorte d'avenue Louise romaine. A ce moment, mon estomac me rappela qu'il n'avait encore vu passer qu'un verre d'eau depuis son réveil et qu'il était grand temps de lui fournir quelques mets plus consistants. Un bref regard sur la montre suisse ornant mon poignet donna plus de crédit encore à la requête stomacale. Il était largement passé 13 heures et nous ne nous en étions pas rendu compte. Les premiers choix qui se présentèrent à nous furent un mac do, omniprésents dans la capitale italienne, et quelques établissements que je jugeai douteux présentant des panini que je suspectais attendre depuis un bon bout de temps l'éventuel aventurier gastronomique qui aurait eu le cran de les avaler. D'un commun accord avec mon épouse, mais en totale contradiction avec nos corps, nous prîmes la décision de continuer notre chemin qui nous mena en direction du Panthéon.

Ce temple datant de 27 avant JC est parfaitement conservé et reste, 2000 ans plus tard un lieu de culte. Face à ses colonnes classiques, on trouve la sympathique et très pittoresque plazza de Rotonda dont les terrasses entourent une fontaine. Visiblement, l'appétit de ma femme était plus aiguisé que le mien, car elle me proposa de profiter d'une de ces terrasses, je lui concède bien accueillantes. Malheureusement pour elle, mon esprit avait programmé un dîner sur le pouce et je déclinai donc, au grand dam de ma moitié, l'invitation. Chemin faisant à travers ruelles et petites places, je réservai le même sort à plusieurs endroits jugé forts attrayants par ma femme, m'attirant ainsi les foudres de cette dernière.

Au détour d'une petite rue piétonne, un spectacle magnifique lui fit perdre toute forme de colère. Sans y être préparés, nous nous retrouvâmes face à la fontaine de Trévi. Cette merveille mérite à coup sûr à elle seule le déplacement. Pas étonnant que Fellini l'ait choisie pour y baigner Anita Ekberg dans la Dolce Vita. Ne résistant bien évidemment pas à la tentation, en bons touristes que nous sommes, nous jetâmes chacun une pièce de monnaie dans le bassin. Après un bon moment à contempler cette œuvre du baroque finissant, nous reprîmes notre quête de nourriture. Après de nouvelles tractations, je pris le pli de suivre mon épouse dans un petit snack où nous goûtâmes plusieurs variétés de pizzas, vendues au poids et découpées en morceau de la taille choisie.

Ayant terminé notre dîner par un café dont la taille était inversement proportionnelle au prix et dont la vertu première, bien avant le goût était sa capacité à réveiller n'importe quel Italien en pleine heure de sieste, nous reprîmes plan dans une main et appareil photo dans l'autre pour repartir à la découverte de la Ville Eternelle. Suivant au pied de la lettre les désirs de mon épouse, par honnêteté intellectuelle je me dois d'ajouter que je n'avais plus trop le choix depuis mes nombreuses hésitations quant au lieu du repas, nous remontèrent la Via Veneto, un bon kilomètre de palaces en tous genres, jusqu'au parc entourant la villa Borghèse sur les hauteurs nordistes de la ville. Ce poumon vert composé d'une multitude de pins parasol sied parfaitement comme échappatoire temporaire au tumulte romain. Le point final de cette digression oxygénée tient en une esplanade panoramique offrant une vue sans pareil sur le nord de la capitale. D'un regard circulaire de gauche à droite, nous embrassions la coupole de la basilique Saint Pierre, le Castel Sant Angelo pour terminer par l'obélisque de la piazza del Popolo qui s'étendait quasiment sous nos pieds. C'est d'ailleurs vers cette dernière que nous nous dirigeâmes, empruntant un petit sentier à flanc du Pincio, colline dont le nom trouve son origine au quatrième siècle avec la famille Pinci qui y créa ces magnifiques jardins.

La Piazza del Popolo est entièrement circulaire avec en son centre un magnifique obélisque qui s'élance vers le ciel. Cette place, complètement dévolue aux piétons est empruntée par une multitude de touristes flânant au son d'un saxophoniste, mais aussi par des Romains pressés de gagner la Stazione Roma Nord pour rejoindre leur domicile banlieusard en cette heure de fermeture des bureaux. C'est aussi à ce moment que la Via del Corso se voit interdire la circulation de tout engin motorisé à l'exception des minibus électriques de la société de transports ATAC, sorte de TEC romaine (nous n'avons vu aucun jet de pavé). C'est dans cette principale artère commerçante de la ville et peut-être même du pays que nous nous engouffrâmes, non sans s'être convaincu au préalable de résister à toute forme de tentation mercantile. Nous fûmes à la hauteur de notre vœu, mais grande fût la difficulté à surmonter tant chaque vitrine semble hurler après vous. La tentation se mua en rêve inaccessible pour mon épouse dès que nous prirent à main gauche la Via Condotti, véritable Faubourg Saint Honoré romain. Dolce Gabana succède à Cartier qui lui-même fait face à Dior dont le plus proche voisin est Louis Vuitton, situé non loin de Versace avant d'arriver chez Gucci et j'en passe de plus belles. Cette allée où se côtoient touristes admiratifs, curieux envieux, pétasses bcbg et mémères « enfoururées » débouche sur La Piazza di Spagna dont le fond est occupé par l'escalier de la Trinité-des-Monts sur lequel les passants slaloment entre la foule assise sur chaque marche pour arriver à l'église du même nom.

Après ces quelques kilomètres à pieds et cet amas de beautés multiples que nous avions accumulé en quelques heures seulement, nous décidâmes de monter dans le premier autobus susceptible de nous ramener dans le quartier de notre hôtel afin de nous rafraîchir quelque peu avant de faire connaissance avec la Rome nocturne.

Carrelage gris tacheté façon marbre, plafond blanc très net, meubles modernes en bois relativement foncé et vaste salle de bain, telle nous apparut notre chambre d'hôtel dominant l'immeuble, perchée au sixième et dernier étage. Après un lever à des heures inconcevables, deux heures passées dans un avion, une autre dans des bus et quelques kilomètres à pieds, il est impossible de ne pas résister à l'appel de la douche. Je n'en n'avais d'ailleurs aucunement l'intention et moins de quelques minutes après la découverte de notre nouvel environnement, je me profitais des bienfaits d'un jet d'eau d'une tiédeur bienvenue. Durant ce moment de bonheur simple, ma moitié entreprît un rapide zapping et constata avec satisfaction que nous captions France 2. C'est donc en compagnie de la bande de Friends que nous prîmes un peu de repos aussi bien mérité que nécessaire.

L'obscurité avait enveloppé la Ville Eternelle lorsque le bus nous déposa Largo de Argentina. C'est maintenant en pays connu que nous évoluions puisque nous décidâmes de marcher sur nos pas de l'après-midi afin de rejoindre, pour la grande satisfaction de mon épouse, la piazza de Rotonda et ses sympathiques terrasses. A notre grand étonnement au vu de la petite dizaine de degrés de température nocturne, pas mal de tables extérieures était occupées. Ma stupéfaction fût dissipée à la vue des canons à chaleur disposés sous les parasols. C'est donc au pied d'un de ces derniers que nous nous installâmes afin de déguster, ô surprise, une pizza. Ma riche expérience en la matière me pousse à donner plus de crédit au cadre idyllique, face au Panthéon, qu'au contenu de mon assiette. Non pas que mon repas fût mauvais, non, mais j'emploierais plutôt le qualificatif surprenant pour un habitué que je suis aux pizzas de notre région du centre. La pizza romaine est plus consistante et plus épaisse que son homologue italo-belge. Ma 4 fromages tenait plus de la tarte al d'jote, sans toutefois nuire au plaisir gustatif. Faisant abstraction d'un dessert, mais surtout d'un café, car nous avions quand même le dessein de profiter quelque peu de la nuit pour rattraper un peu de sommeil perdu entre Ecaussinnes et Charleroi, nous reprîmes notre marche nocturne vers la fontaine de Trevi. Cette fois, nous pensions éviter l'effet de surprise, mais la vision de cet édifice savamment éclairé au beau milieu de l'obscurité nous souffla une nouvelle fois. C'est peut-être très fleur bleue comme réflexion, mais au bord de cette merveille, on se sent amoureux.

Après ce splendide spectacle et un passage devant la résidence du président de la république dont j'avoue sans honte ne connaître ni le nom ni l'apparence, la pluie fit son apparition soudaine accompagnée aussi soudainement d'une armée de vendeurs de parapluies. En bon belge, j'avais bien évidemment embarqué un tel ustensile dans mes bagages, mais de nouveau à l'évidence, comme souvent dans ces cas-là, c'est dans la chambre d'hôtel qu'il trônait lorsque son besoin se fit ressentir. Trempés en quelques secondes et après en avoir rabroués plusieurs, je me résignai à m'enquérir du prix demandé par un de ces marchands ambulants. Quelques minutes plus tard, je déployai au-dessus de nos têtes un parapluie acquis deux euros de moins que les cinq initialement fixés. C'est donc l'ego flatté par la sensation d'avoir réalisé une bonne affaire que nous retournâmes à l'hôtel où la vision de mon parapluie belge me rappela que ma distraction m'avait plutôt coûté 3 euros.

Rien de ce qui se serait déroulé durant cette première nuit romaine passée au Milo n'est susceptible, je pense, d'intéresser aucun lecteur de ce récit. C'est donc au petit matin du mardi que je vous convie dans le paragraphe suivant.

Les apparences peuvent parfois être trompeuses. J'aurais juré en ce petit matin du deuxième jour que la douce lueur dans laquelle baignait notre chambre provenait de l'intrusion du soleil italien au travers des battantes de nos fenêtres. C'est donc le cœur léger à l'idée de découvrir Rome dans une clarté ensoleillée quasi printanière que j'entrepris de repousser les volets de bois vers l'extérieur. A ce moment précis, la déception prit le pas sur mon entrain matinal. De soleil, il n'en n'était nullement question, mais bien d'une fine pluie donnant un air triste à la mer de tuiles rouges visible depuis mon poste d'observation. Les premiers instants d'abattement passés, je décidai de faire contre mauvaise fortune bon cœur, voyant-là une occasion de rentabiliser mes 3 euros investis la veille dans un parapluie et m'attelai à me redonner un aspect humain aidé pour ce faire par tous les ustensiles de la salle de bain.

7 heures et demie. Appareil photo en poche, 2 parapluies dans le sac à dos, avant d'attaquer une nouvelle journée romaine, nous décidâmes de commencer logiquement par le petit déjeuner. La question qui nous tarauda alors fût de savoir où se trouvait la salle de repas. Aucune odeur de café susceptible de nous guider dans les couloirs de l'hôtel ne vint taquiner nos narines. Dès lors, nous interrogeâmes le réceptionniste afin de trouver le restaurant et ainsi la solution à notre problème. Quand j'écris nous, je devrais plutôt avoir l'honnêteté d'avouer que, depuis le début de notre séjour, je profitais amplement de la parfaite maîtrise de la langue de Dante par mon épouse, car si ma compréhension de l'italien a atteint un niveau respectable, il m'est encore impossible de soutenir une conversation avec les indigènes. Pour toute réponse, notre hôtelier nous convia à le suivre. A notre stupéfaction, alors que nous nous attendions à traverser un ou deux couloirs, c'est vers la sortie que notre homme nous invita. Une fois arrivés sur le trottoir, il nous indiqua un petit bar de l'autre côté de la rue. C'est là que sont servis les petits déjeuners du Milo. Etonnés et quelque peu dubitatifs, nous pénétrâmes dans l'établissement où l'accueil fût des plus chaleureux. Sympathie du personnel, qualité de la nourriture et propreté de l'environnement firent de notre premier repas de la journée un bon moment avant de reprendre notre découverte touristique. Une petite sorcière de cinq ou six ans, nez crochu, chapeau pointu et balai rangé à côté de la chaise dévorait un croissant à notre droite. Pas de doute, on fête également le mardi gras en Italie.

Une fois nos estomacs bien calés, nous prîmes la route à pieds vers le sud de la ville, empruntant la Via Cavour, embouteillée en cette heure de pointe, après avoir admiré la Basilica di Santa Maria Maggiore, très proche de notre lieu de villégiature. Au bout d'un ou deux kilomètres sur cette artère importante de la capitale, mais sans grand intérêt urbanistique, nous bifurquâmes dans la Via Annibaldi au bout de laquelle on pouvait déjà apercevoir les arcades aussi typiques que majestueuses du Colisée. Trois minutes plus tard, nous faisions face au plus grand amphithéâtre jamais construit par l'empire romain. Avant d'atteindre l'édifice, un problème épineux se posait à nous. Nous devions encore traverser le boulevard à quatre bandes ceinturant l'ancestrale arène. Un passage pour piéton doté de feux de signalisation était supposé nous faciliter cette tâche, mais à Rome, cela n'offre aucune garantie quant au respect des usagers motorisés du code de la route. S'aventurer, même au vert, dans la circulation reste une mission plus que périlleuse. De plus, aucun excès de confiance n'est permis dans ce genre de situation, car si un premier véhicule marque un arrêt, vous ne pouvez jamais être certain qu'un autre ne le doublera pas et si c'est le cas, c'est encore vous qui vous prendrez une volée d'injures italiennes que même un novice de la langue assimilera facilement.

Enfin parvenus au pied du mur vieux de plus de deux mille ans, nous pûmes admirer ce vestige de l'empire en toute sécurité.

Nous hésitions à entrer dans le Colisée, non pas vraiment par manque d'intérêt, mais plutôt de temps. Nous étions en effet conscients que vingt quatre heures plus tard, c'est déjà le sol de notre mère patrie que nous serons en train de fouler. D'un autre côté, la peur de manquer une visite primordiale nous taraudait. En fin de compte, c'est le vendeur des tickets d'entrées qui nous réclamait la somme de seize euros pour pénétrer dans l'enceinte qui nous mit fin au dilemme. Nous décidâmes d'investir cette somme dans un présent à offrir à notre fiston resté au pays et d'ouvrir notre Guide Michelin à la page 157 afin d'y admirer les images de l'intérieur de l'édifice. Par dépit, nous profitâmes de sa gratuité pour faire trois fois le tour de l'Arc de Triomphe de Constantin voisin.

Laissant le Colisée derrière nous, nous empruntâmes la Via San Gregorio qui longe le Palatino, véritable berceau de la cité, pour rejoindre le Circo Massimo ou du moins son emplacement. Aujourd'hui, on est bien loin des courses de chars de Ben-Hur et consorts qui sont plutôt remplacés par la promenade pépère des toutous du sud romain et quelques joggeurs en manque de verdure dans cette partie de la ville. Alors que la plupart des sites archéologiques sont composés de ruines parfois très bien conservées, il n'y a plus ici qu'une grande esplanade herbacée. Au bout du Cirque, nous débouchâmes sur la piazza Bocca della Verità où, selon la légende, les menteurs qui s'y aventuraient y laissaient une main. Etant donné mes antécédents lors de mon parcours scolaire chaotique aussi bien envers mes professeurs que mes parents, je ne m'attardai pas à cet endroit. On n'est jamais trop prudent.

Mon plan m'indiquait que nous n'étions pas loin du Campidoglio, situé au Capitole, la plus haute colline de Rome. Et c'était bien là le hic, car notre manque d'entraînement conjugué aux efforts déjà fournis en moins de quarante huit heures réduisait notre courage à peau de chagrin, surtout dans l'optique de s'élever par rapport au niveau de la mer. Nous montâmes donc dans le premier bus qui passait et comblâmes ainsi les 450 mètres qui nous séparaient de notre but. Après tout, nous avions de nouveau investi dans un ticket journalier de transports en commun, ce n'était pas pour le laisser au fond du sac à dos.

Derrière la piazza del Campidoglio, sur laquelle se situe l'hôtel de ville et qui n'est accessible qu'en montant un bon paquet de marches (bien fait pour nous, je sais), nous profitâmes d'une vue splendide sur le forum romain. Après avoir de nouveau fait chauffer l'appareil photo et visité la basilique Santa Maria d'Aracoeli, nous descendîmes sur la piazza Venezia au fond de laquelle trône le Vittoriano, monument gigantesque inauguré en 1911 et élevé en l'honneur du roi Victor-Emmanuel II qui fit, en 1870, de l'Italie un royaume unifié avec Rome pour capitale. Au pied de cet énorme édifice, on trouve la flamme du soldat inconnu, gardée par trois carabinieri. Trois gaillards pour veiller sur une flamme et une couronne de fleurs, j'imagine que c'est un des moyens qu'a trouvé Berlusconi pour lutter contre le chômage. Du haut du monument, nous pûmes admirer la Via del Corso avec, pile poil dans notre alignement, l'obélisque de la piazza del Popolo pourtant distant de plusieurs kilomètres.

Il ne nous restait plus, pour avoir fait presque le tour complet de la ville, qu'à nous rendre dans le quartier nommé Trastevere, recommandé par les guides pour son côté typique. Nous traversâmes donc le Tibre à bord d'un de ces bus orange désormais bien familiers.

11 heures. Le bus orange se rangea sur la droite du Viale Trastevere, grand boulevard du sud-ouest de la ville. La porte du milieu s'ouvrit devant nous. Quelques secondes plus tard, nous foulions les pavés de cette grande avenue, reprenant notre chemin en sens inverse. Rien, sur les trois ou quatre cent mètres que nous parcourûmes ne nous sembla digne d'un grand intérêt. Nous bifurquâmes donc à main gauche dans la via della Lungaretta, petite rue piétonnière nettement plus pittoresque. Malheureusement, nous ne pûmes apprécier à sa juste valeur ce quartier typique tant ma vessie d'une part et les intestins de mon épouse d'autre part réclamaient une pause de toute urgence. Comme souvent dans ces cas-là, notre salut mît du temps à venir. Il se présenta enfin sous la forme d'un accueillant petit bar où nous pûmes nous soulager et, accessoirement déguster un chocolat chaud.

Le quartier était truffé de pizzerias en tous genres. Chaque décamètre de trottoir nous apportait son lot de menus tous plus attrayants les uns que les autres. Il n'était pas dans notre intention de nous restaurer si tôt, mais midi approchant et la diversité des pizzas couplée aux prix les plus bas que nous ayons vus depuis le début de notre séjour nous incitaient à passer à table. Nous avions presque jeté notre dévolu sur un établissement au charme racoleur quand un rongeur vînt bousculer tous nos plans. Ce fût en effet le moment choisi par un rat aussi imposant qu'un chat pour surgir d'on ne sait où, traverser la ruelle juste devant nous et s'engouffrer sous la terrasse de notre choix, plongeant ma femme dans un désarroi qui n'avait d'égal que son profond dégoût. Effrayée et écœurée, elle me somma de quitter le quartier sur le champ. Nous sautâmes donc dans le premier tram qui passait et rejoignîmes le centre ville, oubliant par la même la faim naissante et attisée par la lecture de tous ces plats.

Une petite balade nous mena de Largo d'Argentina à la via Nazionale où ma moitié plongea dans un grand magasin entièrement dévolu aux besoins vestimentaires des bouts d'choux de zéro à douze ans. Je ne sais pas si c'est le fait de ne plus avoir vu notre fils depuis deux jours qui joua inconsciemment, mais nous tombâmes amoureux de tous les habits que nous rencontrions au détour des rayons. Tels Julia Roberts et Richard Gere dans Pretty Woman (comparaison plus qu'osée dans mon cas, je le concède), nous emportions tout ce qui nous plaisait pour notre fiston, mais aussi pour notre filleule qui verra le jour dans quelques mois. Notre engouement prît du plomb dans l'aile lors de notre passage à la caisse où les chiffres digitaux s'affolèrent au fur et à mesure que le faisceau infrarouge s'activait sur les nombreux codes barres. La machine donna son dernier mot et la caissière adjugea l'ensemble de nos achats pour la somme de 234 euros. Cela faisait longtemps qu'une telle somme n'avait plus quitté notre compte en banque, où elle ne faisait pourtant pas tache, en si peu de temps. Nous tentèrent de nous déculpabiliser en invoquant le proche anniversaire de notre bonhomme, mais c'est quand même avec un nœud à l'estomac que nous rejoignîmes notre hôtel afin d'y déposer notre butin.

Après cet onéreux épisode, notre recherche de plat typique pour le repas de la mi-journée s'estompa et c'est dans un Super Burger plus proche de « Taxi Driver » que de « La Dolce Vita » que nous comblâmes le petit creux qui commençait à nous tirailler.

Une fois notre Big Cheese Burger avalé, nous nous rendîmes compte que les émotions et les kilomètres de la matinée associés à la digestion de notre repas plus lourd que savoureux nous incitaient plus à faire une sieste qu'à arpenter de nouveau les rues animées de la capitale italienne. Cette idée sembla particulièrement plaire à mes pieds dont les plantes souffraient le martyr depuis quelques heures. Nous prîmes dès lors la direction du Milo et nous octroyâmes un bon moment de repos bénéfique. Vers quinze heures trente, mon épouse me tira du lit me faisant remarquer qu'il était plus judicieux de profiter de nos dernières heures romaines à l'extérieur plutôt que de paresser sous l'édredon. Bien que pleins de bon sens, il ne me fût pas aisé de mettre en pratique ses propos, mais à force de persévérance de la part de ma moitié, nous nous retrouvâmes quelques minutes plus tard dans un bus en direction du centre-ville.

Nous optâmes pour la piazza Venezia comme point de départ de l'une de nos ultimes balades. Notre but était la via del Corso et sa multitude de magasins. Etant donné notre dernier coup de folie à la boutique pour enfants, nous nous jurâmes mutuellement de rester sage, quelque soient les tentations qui s'offriraient à nous. Et de tentations, il en fût bel et bien question et en grand nombre tant chaque vitrine était accueillante et nous invitait à sortir notre portefeuille. Malgré nos bonnes résolutions, je succombai à l'appel d'une boutique Puma et plus précisément du sac à dos qui y trônait. C'est donc nantis d'un sac flambant neuf et délestés de trente euros que nous continuâmes notre périple dans l'artère commerçante, de plus en plus fréquentée en cette fin d'après-midi. A force de croiser des indigènes dégustant leur glace tout en flânant, il me fût impossible de ne pas craquer pour un petit pot de stracciatella. Bien m'en prît tellement elle me goûta. Nous quittâmes le flot de magasins emportés par la vague humaine qui s'échouait sur la piazza del Popolo dont le charme était doublé dans le crépuscule naissant. Après quelques photographies, nous traversâmes le Tibre par le ponte Régina Margherita complètement bloqué par la circulation en cette heure d'embouteillage pour prendre la via Cola di Rienzo qui n'avait rien à envier à la via del Corso en matière de boutiques. Le sens de l'orientation n'étant pas des plus développé chez mon épouse, elle ne se situait nullement en ce début de soirée. Je pris d'ailleurs un malin plaisir à la laisser dans l'expectative sachant pertinemment qu'elle désirait hardiment assister au spectacle qui allait s'offrir à nos yeux dans quelques minutes. Le point que je cherchais à atteindre n'était autre que la place Saint Pierre du Vatican que j'imaginais magnifique à la lumière des éclairages nocturnes. La beauté du site fût à la hauteur de notre attente. Les arcades entourant la place formaient une barrière lumineuse dont le centre était occupé par la Basilique sur laquelle un jeu d'ombres et lumières savamment réfléchi donnait à l'ensemble un aspect mêlant majesté et sérénité.

Le moment était venu de nous interroger quant à notre lieu de restauration. La conclusion ne se fît pas attendre. D'un commun accord, nous décidâmes de repartir en direction du Panthéon, séduits par le charme de ce quartier. Pour la première fois depuis notre arrivée, notre bus mît plus d'un quart d'heure avant de stopper à notre arrêt.

La cité du Vatican s'éloignait au fur et à mesure que le bus s'enfonçait dans le dédale des petites rues menant au centre-ville. Notre trajet fût égayé par les prouesses séductrices d'un Romain, nous prouvant, si besoin en était que la réputation italienne en la matière n'était pas usurpée. Il aura suffi de cinq ou six arrêts de bus au jeune homme installé à côté de nous pour connaître, en vrac, l'âge, le nom, l'adresse, le numéro de téléphone, la profession, le lieu de naissance, les convictions politiques, le nombre d'amis et le nombre de personnes cohabitantes de la jolie et séduisante américaine qui lui faisait face. Le tout dans un anglais digne de Jean-Paul Gauthier ce qui facilita grandement la compréhension pour l'ancien brosseur des cours de langue que je suis. La conversation était tellement passionnante à suivre que mon épouse fût déçue lorsque je lui indiquai que nous avions atteint notre point de chute. Le bus venait de nous déposer Corso Rinascimento, artère voisine de la Piazza Navona sur laquelle nous débouchâmes peu après. Nous admirâmes cette place rectangulaire où se côtoient touristes et artistes peintres dont toutes les œuvres ont en commun la fontana dei fiumi, pièce centrale de l'ensemble baroque. Bien que charmantes, nous ne jetâmes pas notre dévolu sur les terrasses des pizzerias avoisinantes, déterminés que nous étions à retourner nous restaurer face au Panthéon que nous rejoignîmes sans tarder, pressés par nos estomacs.

Comme la veille, nous nous installâmes face à l'antique lieu de culte, mais aux tables de l'établissement voisin. La guitare d'un troubadour résonnait contre les murs délimitant la piazza della Rotonda. Nous prîmes comme prétexte le fait qu'il s'agissait de notre dernier repas pour choisir un premier plat. Je dégustai donc une délicieuse lasagne en entrée avant de m'attaquer à une pizza quattro fromaggi, histoire de pouvoir comparer avec celle avalée vingt quatre heures plus tôt. Même repas, mêmes conclusions. Je n'étais définitivement pas fait pour les pizzas romaines. De plus, le vin du patron justifiait aisément les trois euros de moins que les autres sur la carte. Nous payâmes donc notre pingrerie au prix d'un vilain goût vinaigré au fond de notre gosier. Mais ces mésaventures gustatives n'enlevaient absolument rien au plaisir éprouvé à passer un agréable moment en tête à tête dans un lieu mythique. Privilégiant le romantisme à l'originalité, notre balade digestive nous mena une nouvelle et ultime fois à la fontaine de Trévi. Ensorcelés par l'ambiance unique baignant le site, nous restâmes enlacés quelques minutes, muets d'admiration devant tant de poésie se dégageant de l'ensemble d'eau et de pierres. Nous quittâmes cet endroit magique, enveloppés d'un foulard mélancolique, conscients que nous tournions les talons à notre périple romain et que le trajet vers notre hôtel mettrait un point final à ces deux jours merveilleux. Nous abandonnâmes donc la douce nuit romaine sur le pas de la porte de notre chambre.

Comme prévu lors de son règlement la veille, le téléphone portable de mon épouse nous tira de notre sommeil à 5 heures 40. Inutile de préciser que ma motivation à quitter les plumes de mon lit romain était nettement moindre que celle qui m'avait animé deux jours au préalable. La navette démarrait une heure plus tard des abords de la Stazione Termini. Il nous restait à faire un passage par la salle de bain, nous vêtir et empoigner notre valise bouclée depuis quelques heures par ma prévoyante moitié. L'ascenseur mît fin à sa descente à hauteur du premier étage où siégeait la réception. Bien qu'il nous avait assuré veiller toute la nuit, nous surprîmes notre employé assoupi dans un des cossus fauteuils censés accueillir, au même titre que lui-même d'ailleurs, la clientèle. Les yeux mi-clos et la chevelure ébouriffée, il murmura quelques mots que nous prîmes pour des excuses et réceptionna notre clef. Il est vrai qu'à six heures à peine passées, il n'avait certainement pas encore vu passer grand monde.

Bien que tourmenté, le ciel se gardait bien de se lamenter en quelque pluie que ce soit comme je le craignais pourtant. Nous traversâmes en diagonale toute la Piazza dei Cinquecento qui faisait face à la Stazione Termini d'où sortaient déjà à intervalles réguliers quelques romains cravatés qui tranchaient violemment avec les nombreux clochards encore bien endormis aux quatre coins de la place. Nous ne dûmes pas attendre plus de cinq minutes que le bus à double étage se rangeait devant nous. Nous nous installâmes en bas et fîmes, en pensée, nos adieux à la ville éternelle. Un quart d'heure plus tard, notre chauffeur, qui profita de la levée du jour pour chausser ses indispensables lunettes Christian Dior, lançait son imposant véhicule sur les boulevards banlieusards tout aussi peu accueillant que deux jour auparavant. Notre arrivée à l'aéroport de Ciampino se fît sans encombre et en moins de temps qu'il ne le faut pour l'écrire, nous faisions file pour enregistrer notre valise et prendre possession de notre billet de retour. Une fois cette formalité remplie, l'odeur de café mêlée à celle de viennoiseries nous rappela que l'heure matinale de notre départ nous avait privé du petit déjeuner à notre hôtel. Nous nous empressâmes de combler cette lacune en avalant un petit pain au chocolat qui emplît rapidement le petit creux laissé par la digestion de la pizza de la veille.

Suite à cette halte gustative, nous pénétrâmes dans la zone d'attente réservée aux passagers tout en se pliant aux obligations sécuritaires. Visiblement, ma ceinture et mes boutons de pantalons avaient perdu toute leur dangerosité en arrivant en Italie, car le portique resta muet à mon passage. Loin de moi l'idée de m'en plaindre, mais cela jette un doute sur mes convictions rassurantes en matière de protection des passagers dans les avions. La salle que nous découvrîmes était remplie de chaises sur lesquelles trônaient déjà pas mal de monde aux accents teutons. Un rapide coup d'œil vers les nombreux écrans m'informa qu'un vol pour Frankfurt suivait le nôtre. Mais à y regarder de plus près, il s'avéra qu'il précédait plutôt notre vol en raison de l'heure de retard qui venait de s'afficher pour celui-ci. C'est donc résignés que nous nous assîmes perpendiculairement à la piste de manière à pouvoir surveiller cette dernière tout en profitant du spectacle que donnait cette foule humaine où chacun réagissait comme s'il était enfermé dans sa propre bulle au milieu de dizaines d'autres. Les uns lisaient un livre ou un magazine, les autres sirotaient un café les yeux dans le vide tandis que d'autres encore tentaient de percer leur bulle en dialoguant avec le voisin. Je me dis qu'avec une telle diversité, mon côté voyeur d'amateur de télé réalité se voyait comblé et qu'une heure d'attente passerait bien vite. En effet, peu de temps après avoir assisté à la migration des allemands vers leur appareil, ce fût à notre tour de monter dans un de ses bus d'aéroport dont on se demande pourquoi ils n'officient pas également au centre ville tellement ils sont spacieux, afin de rejoindre notre avion.

Le steward qui nous accueillit à la montée dans l'avion était le même que deux jours auparavant. Nous nous installâmes à l'arrière de la carlingue, du côté droit de l'appareil. Fidèle à mes habitudes, j'optai pour le siège proche du hublot. Il ne fallut pas attendre longtemps pour que la masse d'acier ne s'ébranle en direction du bout de la piste. Pendant sa pérégrination au sol, les hôtesses se livrèrent à leur traditionnelle chorégraphie à imiter en cas de catastrophe. Je ne reviendrai pas sur mon opinion quant à l'inutilité de ces gestes en situation réelle. Je préférai imaginer le tube que ferait cette « danse » dans les discothèques durant l'été. C'est peut-être là une idée à creuser.

Une fois les gilets de sauvetage rangés et les ceintures bouclées, le mastodonte prit son envol avec une facilité qui me déconcerte à chaque fois. Ciampino s'éloigna rapidement, au point de n'être très vite qu'un trait grisâtre dans l'étendue du paysage. Mon observation de la campagne italienne tourna court en raison de la chape nuageuse que nous perforâmes, cantonnant mon champs de vision à une masse brumeuse sans intérêt aucun. Je me replongeai donc dans les magazines de mon épouse, consterné d'apprendre que le rôle de Castaldi dans la « Nouvelle Star » s'était vu réduit à peu de chose et que Alizée se voyait boudée par sa maison de disque. J'allais attaquer une nouvelle revue du genre quand un spectacle magnifique me tira de mon importantissime lecture. Le ciel s'était totalement dégagé laissant apercevoir les sommets enneigés des Alpes qui déroulaient leur relief blanc sous les ailes de l'avion. Pour peu, nous aurions pu distinguer les quelques refuges et autres tire-fesses fort utilisés en cette période de congés. Je profitai durant quelques minutes de cette vision unique et magnifique, mais également éphémère. En effet, un signal sonore suivi d'une annonce nous invita à boucler notre ceinture durant la traversée de petites turbulences. Le plaisir éprouvé quelques temps auparavant s'estompa rapidement. Je me surpris même à maudire ces montagnes, cause des soubresauts de l'appareil qui me plongèrent dans un état de stress dont les accoudoirs du siège, presque transpercés par mes doigts, pourraient témoigner. Heureusement pour moi et pour le mobilier de Ryanair, cette mauvaise passe ne dura pas et je décompressai en piquant un petit somme qui s'acheva en même temps que notre descente vers Charleroi. C'est sous un ciel plombé et quelques flocons de neige que nous foulâmes le sol de notre pays natal.

En attendant notre valise à côté du tapis roulant, je pris conscience du fait que notre beau voyage prenait fin ici. Ce court instant de mélancolie dura le temps de traverser le hall jusqu'au parking où nous attendait, dans la voiture de ma belle-sœur, notre petit bonhomme. Le bonheur de nous revoir était évident et au moins égal au nôtre tant son sourire éclairait son petit minois. Il nous accueillit par quelques mots choisis dans son répertoire déjà bien fourni malgré ses deux ans pas encore atteints avant de partir dans un rire sonore et communicatif dont il a le secret. De toutes les beautés que nous avons pu admirer ces dernières 48 heures, loin derrière le Colisée, le Vatican ou même la fontaine de Trévi, ce rire d'enfant, de notre enfant, est sans conteste la plus merveilleuse et la plus précieuse.


FIN.



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