La nuit du gros tarin

Une voix rauque et sèche s'éleva plus forte que les cris juvéniles. Les enfants se mirent en rang et, quelques insultes volèrent encore. L'une d'elles plus forte que les autres surprit le maître de classe :
"Gros tarin, fait gaffe ! ! ! !"

L'enfant au corps frivole et aux os prépondérants retint ses larmes devant ses camarades. En classe, il s'assit et, comme à son accoutumé, il resta hermétique au monde extérieur, broyant ses idées de vengeance.

Au bout de quelques minutes, il imagina un fervent chevalier sauveteur administrant une correction méritée à ses oppresseurs mais, très vite, la voix du maître lui remit les idées face à la réalité. Le maître, ayant vu "gros tarin" rêver, avait haussé la voix pour le sortir de son pays imaginaire.

Sans mot dire, il se remit à faire sembler d'écouter, rêvant toujours à sa vengeance. Se venger d'Eux tous, les faire payer...

Durant une quinzaine d'année, il fut le centre des blagues stupides et des rigolades faciles de ses amis. La vengeance serait toujours pire, l'idée omniprésente de se venger le hantait. "Gros tarin" semblait déjà savourer le fruit de sa vengeance ultime. Le Mal envahissait son esprit alors que des rivières de larmes creusaient son cœur.

Sa jeunesse l'avait complètement transformé : l'enfant gentil et gai avait laissé la place à un esprit morne et méchant. Mais, ses transformations ne se voyaient pas de l'extérieur, tout se passait dans les méandres de son cerveau fatigué de tant d'injustice. Le bouc émissaire de toutes les plaisanteries le rendait si sympathique.

Sa rancune n'avait jamais diminué, le nombre d'ennemis non plus, il revoyait ceux de l'école primaire et les autres, il se souvenait de tous les noms, de tous les prénoms. Son corps, son esprit, son cœur réclamaient vengeance devant la porte incandescente de l'Enfer.

Cette année-là, "Gros tarin" avait atteint le summum de la haine.

Tout débuta une nuit de février. C'était dans la nuit du vendredi, au plus bas de la lune...

"Gros tarin", comme soumis à une force imperceptible, se mit à trembler de tout son corps. La puissance qui l'animait ne semblait pas intérieure. En quelques secondes, son lit se mit à trembler aussi, tout se retrouva sans dessus - dessous. Rien ne pouvait plus contrôler les événements présents.

Son corps semblait frigorifié. Ses yeux fixaient le vide. Le goût amer de la colère irritait sa gorge. Son esprit savait ce qui se passait...

Ses bras se remodelaient, sans douleur, sans peur, la métamorphose s'opérait, enfin ...

Durant une demi-heure, la force invisible forgea son œuvre, le regard vide semblait s'animer enfin.

"Gros tarin" pouvait se rendre au rendez-vous de tous ses cauchemars, de toutes ses envies morbides.

Il passa par la fenêtre du troisième étage et se retrouva en bas, intact, comme miraculé, comme possédé...

Sa démarche n'était plus ... humaine... Qu'était-il devenu ? La douleur de son cœur et la vive colère de son esprit semblaient l'avoir défiguré à tout jamais.

"Gros tarin" était devenu un animal au service de son esprit, de son instinct : les ordres étaient simples : TUER.

Ses proies : ses amis, ils étaient disséminés sur environ vingt kilomètres à la ronde, mais rien ne pouvait plus l'arrêter. L'heure était à la vengeance, l'heure était à la revanche.

La nature ne lui avait pas donné d'arme pour se défendre face à la cruauté du monde, aujourd'hui, il s'en était constitué une. L'arme suprême, l'arme de la nouvelle vie.

Ses yeux désorbités fixaient le vide, sa démarche s'accélérait sous le stimulus de sa colère. La nuit guidait ses pas au travers de ses sombres idées. Un lendemain sanglant s'annonçait, les journaux en auraient de quoi rassasier leurs avides rubriques nécrophiles.

Il était arrivé au rendez-vous du premier condamné. Le sang allait couler. Enfin.

En quelques secondes, il se retrouva face au lit de l'être inférieur. Comme tout semblait si simple, comme il semblait ridicule lové dans ses draps. Son bras se leva, l'air siffla sous la pression du rapide mouvement qu'il effectua. L'adolescent sorti peu à peu de son sommeil, les yeux mi-clos s'ouvraient de plus en plus.

Sa bouche s'ouvrit :
"Gros tarin ? ? ? ! ! !"
"Et oui, Gros Tarin ! ! ! !"

Et, en prononçant cette phrase, il effectua un mouvement circulaire du bras, le premier sang était versé, la tête de son premier condamné roula sur l'oreiller. La tête sans vie affichait encore la peur et l'horreur de ses derniers moments de vie. Le rouge du sang inonda rapidement le blanc immaculé des draps. " Gros tarin " restait là, les yeux baignant dans la grosse flaque de sang. Merveilleux moment d'extase. Quelques minutes s'écoulèrent et, il reprit son chemin, ses yeux affichaient la joie, enfin, le bonheur...

La nuit resplendissait d'un sombre éclat pourpre : la mort avait rendez-vous ce soir avec la jeunesse sordide et, partout son odeur, sa présence envahissaient l'atmosphère.

Comme un loup, " Gros tarin " poussa un hurlement, le Cri. Le hurlement n'avait rien d'animal, rien d'humain. La Rage, la Mort jaillissaient du fond de ses cordes vocales pour surgir en un immense cri de démence et d'horreur.

La quête sanguinaire continuait dans la nuit. Le Cri retentissait dans la nuit alors que partout la vie semblait suspendue, comme pour échapper au terrible destructeur qui rodait rien ne semblait plus vivant.

La bêtise édénique de l'humain primate avait rendez-vous avec son bourreau. Le second coupable allait payer. Rien ne pourrait plus sauver sa misérable vie de la terrible sentence. Sorti de ses rêves, l'adolescent ne fut pas terrorisé par la présence étrange de son ami :

"Putain ! Comment t'as fait pour te mettre ces faux aux bras ? Ça à l'air tellement vrai ..."

Dans un sifflement strident, l'arme de mort s'abattit sur le coupable. La tête rebondit quelques fois sur le sol pour s'immobiliser lentement.

"C'est vrai ..." murmura "Gros Tarin" en contemplant cette scène qui lui redonnait un peu d'honneur.

Devant la demeure ensanglantée, son cri déchira le silence pétrifié. La nuit s'écoulait dans un long fleuve de sang.

"Gros tarin" en avait bientôt fini. La revanche prenait fin. Le compte était bon, les coupables avaient presque tous payés.

Il ne restait plus qu'une victime, moi.

Je m'explique, réveillé par un terrible cauchemar que je viens de vous raconter, je vais retourner me coucher car le monde de la nuit est un excellent débordement de l'imaginaire mais le sommeil me reprend. Demain, je raconterai tout ça aux copains, et surtout à notre "Gros tarin" national. Et d'ailleurs, "Gros tarin" s'appelle en fait :

Fin

sommaire