Le Signe

Il y a un pays où le ciel ne revêt jamais de couleurs claires, où la nuit donne jour à la nuit. C'est dans ce pays, qui transforme les rêves d'enfants en cauchemars que se dirigeait Angèle. Seule à travers des brumes, seule à marcher autour des marécages, seule dans la nuit, seule. Recroquevillée dans son manteau noir, elle avançait à pas sûr vers sa destinée : cette cabane qui l'attendait depuis bientôt 15 ans. Enfin elle pourrait y retrouver ce que ses souvenirs de cauchemars lui avaient laissé. Peu d'habitations recouvraient le sol stérile de ces terres, mais la verdure sauvage transgressait la loi humaine et, tentait de reprendre, ci et là, quelques pouces de terrain. Mais, l'Homme veillait et la bataille sans fin continuait.

La brise démêla les cheveux sombres de la jeune fille tandis que la végétation devenait plus sauvage à chaque pas. Elle s'approchait toujours plus près, son instinct en était sûr : la cabane était là. L'oubli semblait habiter ces lieux aux vagues reflets apocalyptiques. La brise devint fœhn et le cœur d'Angèle haletait plus fort encore, bien plus fort que la crainte de la Mort.

Ses yeux, soudain, s'écarquillèrent : "C'est donc là ..."

Ses muscles se remirent en route pour gagner se cabane aux mille souvenirs. Elle était devant la porte, prête à entrer, mais elle se retourna une dernière fois vers ce mur de feuilles protégeant le frêle habitat. Son regard se perdit dans l'immensité, puis, elle se décida et poussa la porte. Lentement, les yeux figés vers l'intérieur, elle n'osait entrer, regardant minutieusement chaque recoin de la pièce. Elle resta ainsi plusieurs minutes pour enfin s'engouffrer dans l'étrange demeure.

L'intérieur était simple, lugubre mais, Angèle était heureuse, elle était enfin arrivée. La destination de ce long chemin à travers les souvenirs de ses rêves. Elle s'installa dans ce lieu d'oubli comme pour fuir la décadence infernale de la civilisation humaine. Elle se sentait bien, elle se sentait enfin vivre. Vivre enfin, loin de ceux qui l'avaient rejetée. De sa mémoire, déjà, s'effaçait les visages familiers de ses parents et de ses amis.

"À quoi bon s'en souvenir encore ?"

Lasse, elle s'allongea sur le lit pour s'endormir très vite, laissant à même le sol toutes ses affaires. Elle dormit et dormit encore, le cœur reposé de toutes ces oppressions supprimées à jamais.

Quand elle se réveilla, la nuit était déjà là, combien de temps s'était-il écoulé depuis son arrivée ? Elle ne le savait pas, mais son ventre revendiquait sa raison d'être. Elle prit quelques mets de son sac et les dégusta, lentement, le nez collé à la fenêtre, regardant le ciel, les arbres puis les arbres, le ciel. Son dîner achevé, elle se retourna dans l'unique pièce faiblement éclairée. Une énorme bougie allumée éclairait la pièce. Comment ne l'avait-elle pas remarquée depuis son arrivée ?

Intriguée, elle se dirigea vers la table où se trouvait la bougie. On aurait dit une bougie d'église, un cierge immense. Angèle distingua des inscriptions latines tout le long de la bougie. Les inscriptions noires semblaient jaillir de l'intérieur de l'étrange cierge.

Son regard fut attiré par un livre, posé sur la table. Il avait l'air ancien. Sa main se saisit du livre qui lui semblait si familier. Sur la couverture, un symbole était gravé. La dorure qui l'ornait s'était estompée avec le temps. Le signe était étrange, sans doute un symbole ésotérique. Elle finit par l'ouvrir ...

"Une nuit de brouillard tomba, soudain, Elle s'arrêta, un long hurlement se fit entendre, en quelques secondes, la horde avait rejoint leur compagnon. Le loup blanc se mit face à la jeune louve. Il la fixa longtemps et, d'un bond rapide et puissant, entama la mise à mort. La jeune louve ne comprit ce qu'il se passait et fut laissée pour morte par les siens. Son sang coulait abondamment sur le sol humide. Ses forces lui permirent de marcher lentement vers un ailleurs plus sûr. Elle s'arrêtait souvent pour reprendre un peu de courage. Son exil l'emmena vers un lieu interdit. La louve noire prit place dans un baraquement en bois d'où personne n'osait s'approcher. Les quelques vivants du secteur n'osaient parler de la louve vivant dans la demeure maléfique de Matago. Matago, le sorcier qui avait fini par payer pour avoir transformé le pays en un immense cratère inhabitable. Et, c'est en le brûlant qu'ils avaient crus le purifier mais, ce n'était pas pour cela que le cratère incultivable se transforma en un jardin d'Eden. Tout stagna dans un morbide chaos. Et, aujourd'hui, la louve noire avait fait son apparition, pour le venger, sans doute. La Terre recommencerait à saigner, comme au premier jour. Et, un jour, la louve noire sortit enfin de son logis pour se venger, pour le venger : TU ES LA LOUVE ..."

Les autres feuilles étaient toutes rouges écarlates, Angèle, les yeux fixaient sur ces dernières, ne comprenait pas, ne voulaient comprendre qu'elle était maintenant la plus forte. Tout concordait. Elle se souvenait de cette nuit de brouillard où elle avait été surprise par l'arrivée subite d'une nuit d'encre. Elle se souvenait de ses pleurs. Elle se souvenait de sa famille. Elle se souvenait de son père venu, le croyait-elle, pour l'aider. Et elle se souvenait du reste. Et elle réentendait la phrase que prononça son père en la laissant pour morte : "Moi, c'était un gars que je voulais !"

Et, elle les entendait encore rire, tous complices d'un acte délibéré de barbarie. Ces rires allaient enfin se payer. Angèle referma le livre, le gardant serré dans mains, esquissant un sourire ironique tout en regardant le vide de la maison. Ses pensées cherchaient le meilleur moyen de savoir si, oui ou non, tout lui était possible. Mais, elle le savait déjà, ce livre, elle en avait rêvée. Elle savait que faire pour savoir ...

Lâchant le livre, elle posa ses mains au-dessus de ses bras tendus. Soudain, le livre disparut dans une flamme scintillante. Comme pour étreindre un petit être, elle serra ses bras contre elle. Et, l'esprit chargé des maux les plus terrifiants, elle se mit à sourire. Un sourire d'une beauté macabre, sordide.

L'aube se lèverait dans quelques heures. Une aube qui serait bien animée et qui, peut-être, rendrait un peu de couleurs au ciel maussade. Angèle se leva et saisit la Baguette de sorcier qui se trouvait sur la table. Elle savait combien elle lui serait utile. Pour la dernière vengeance du Sorcier Noir, elle devrait être cruelle, sans cœur, sans âme. Elle enfila son manteau après avoir opéré à un premier appel aux démons. Elle sortit de la cabane et se dirigea vers une direction qui lui semblait dictée.

Des bruits étranges bourdonnaient dans toute la forêt. Angèle savait que les Hordes Infernales étaient là. De sa baguette, elle dessina sur le sol un cercle rempli de symboles étranges. Une nouvelle évocation trancha le brouhaha de la forêt encore endormie. Une deuxième légion de démons étaient maintenant à ses ordres.

"Esprit, je vous ordonne d'aller chercher les coupables, qu'ils se présentent d'eux-mêmes à leur chemin de pénitence ..."

La légion disparut dans un nuage de fumée, tous disparurent, il n'y avait plus qu'à attendre ...

En quelques minutes, les humains se retrouvèrent marchant dans la nuit au travers de la forêt. D'un pas lourd et monotone, ils avançaient anarchiquement, les yeux clos. L'ouvrage de la première légion était à peine fini lorsque le premier humain franchit l'orée de la forêt.

Angèle, toujours au milieu du cercle, avait les bras levés au ciel soudain, un éclair déchira la nuit suivi d'une averse comparable à un déluge. L'eau qui s'abattait du ciel était incroyablement salée ...

Le premier cri résonna alors dans la brume épaisse des feuillages. Le premier humain venait de terminer sa longue marche de somnambule. Il venait de sortir de son sommeil suite à une douleur insupportable : des clous meurtrissaient sa chair à chaque membre. Du haut de sa croix, il apercevait les Marcheurs des Ténèbres et qui, malgré ses hurlements, continuaient leur marche silencieuse. Les cris se succédèrent et, très vite, la forêt ne fut plus qu'un vaste concerto pour râle. La pluie continuait de tomber sur les crucifiés.

Le dernier Exécuteur avait atteint sa croix, Angèle pouvait enfin partir.

L'aube allait se lever. Angèle aperçut le soleil de la cabane. Le soleil était superbe, comme s'il venait pour la première fois, comme pour, enfin, inonder la contrée de ses merveilleux rayons. Il était l'heur de partir, Angèle avait une autre vengeance à exécuter. Ses instincts les plus sauvages remontaient du plus profond de son être. L'heure approchait ... Les bruits roques qui émanaient encore de la forêt ne faisaient qu'exciter un peu plus sa soif de sang.

Le pays des nuits s'effaçait lentement derrière elle, ses pas ne cessaient de marteler le sol et, inlassablement, Angèle continuait sa route. Plus elle avançait, plus ses yeux s'écarquillaient et plus sa démarche se voûtait. Les kilomètres défilaient et, le dernier jour de marche, elle avait subi une métamorphose complète. Elle courait à quatre pattes sur le sol immaculé de sa naissance.

Ses pas l'emmenèrent dans un sous-bois, juste à côté du lieu de son meurtre, de son exécution. Allongée, elle s'endormit dans la verdure moite de la nuit humide.

Le soleil était déjà au zénith quand Angèle se réveilla. Encore ankylosée par la nuit de sommeil, Angèle parvint, lentement, à se dresser sur ses pattes. Elle courut jusqu'à l'endroit où elle était tombée, il n'y avait pas si longtemps. Une nuit de brouillard tomba, venue de nulle part.

Angèle appela dans des pleurs inhumains. Les oreilles pointaient, elle attendait, sur ses gardes. Tout à coup, une voix traversa l'épaisseur imperceptible du brouillard : "Angèle ?..."

Et, Angèle, la voix pleine de larmes répondit : "Oui, papa ..."

Les pas se rapprochèrent et la voix, quasiment silencieuse de son père traversa une dernière fois la nappe de brouillard : "Mais, tu es ..."

Angèle discerna enfin une ombre se détacher dans la brume, puis une autre, et encore une ... Toute la famille suivait le père dans son avance hésitante. L'image devint plus nette et tout le groupe s'arrêta net, stupéfait.

"Alors, papa, on a peur de sa gentille petite fille ?"

"Mais c'est une malédiction ! Tu n 'es pas ma fille, tu n'es pas humaine, c'est impossible ..."

Angèle, la gueule bavante répondit doucement : "Ah oui ? ! ! !"

Et, d'un élan, elle se retrouva sur ses pattes, la salive rouge qui sortait de sa bouche descendait lentement le long de sa mâchoire. En quelques secondes, elle massacra le petit groupe familial et dévora les cadavres encore chauds. En quelques minutes, Angèle avait décimé les Infâmes, et, sur le sol, il ne restait plus qu'une magnifique famille unie dans le sang.

Le brouillard se dissipa suivi d'une explosion qui entoura le corps sanguinolent d'Angèle. Un gros halo lumineux l'entoura et la fit disparaître.

Sur le sol, il ne restait plus qu'une marque inconnue parmi quelques débris humains ...

Fin

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