Ombres des morts

L'année 1991 s'annonçait bien. Le 17 janvier, une quantité extraordinaire de neige s'était abattue sur la ville. Cela faisait des années, des siècles aurait-on dit, que la ville n'avait pas connu un amoncellement aussi important, les flocons étaient tombés toute la journée du ciel, sans interruption. Le lendemain, la neige était toujours aussi oppressante, sa présence devenait à chaque regard un peu plus étouffante. La fraîcheur de la température transformait ce paysage magnifique en un ghetto des plus sordides. Le blanc côtoyait les couleurs les plus prisées des façades ternes des immeubles. Certains beiges brisaient l'harmonie alors que des blancs, récemment peints, resplendissaient de lumière et de beauté.

Dans une maison d'un lotissement dernièrement construit, un homme regardait ce spectacle enchanteur. Son regard se posait sur la neige, se perdait dans une fenêtre voisine puis regagnait les vastes étendues enneigées. Son regard, admiratif envers la nature se noyant dans le béton, cachait un regret profond, une terrible contrainte de ce temps étrange : "Hors de question d'aller travailler aujourd'hui…"

Son soupire laissa une marque de buée sur la fenêtre et Monsieur Hoberrmann quitta le spectacle.

La maison neuve éclatait de beauté. Les murs, les parquets, les plafonds, rien n'y était inachevé. François s'installa dans son bureau et commença des calculs. Ces calculs, cela faisait au moins dix fois qu'il les effectuait. Le projet qu'il avait en tête coûterait assez cher et sa prudence le poussait à ne pas vouloir commettre la moindre petite erreur. Les comptes invariablement se recoupaient, il pourrait dès cet été commencer la cabane aménagée qu'il avait promise à ses enfants. Cet été, oui, quand enfin, cette neige immonde aurait disparu et qu'elle ne serait plus qu'un souvenir cauchemardesque. Mais, pour l'instant, cette satanée neige resplendissait de vie. Même les météorologistes ne savaient quand elle disparaîtrait enfin.

L'heure du soupé avait sonné, François s'assit à table. Les enfants étaient là, heureux de ces journées où l'on ne pouvait aller à l'école. La famille commença à manger, un œil plongé dans le téléviseur. Éliane, l'aîné, avait déjà dix ans. Son frère, Gaétan, était âgé de sept ans. Ils faisaient partie de ces enfants qui ne connaissaient que de très loin les problèmes de la vie. Leur singulière complicité les rendait inséparables. L'ambiance familiale baignait dans une harmonie de bonheur. François eut un regard vers Sandrine, sa femme. Les années avaient passé, mais il conservait encore la flamme du premier jour. Aujourd'hui, François était rempli de questions, des questions qui ne se posaient que rarement, au déclin d'un couple par exemple, mais, François se posait des questions mais y trouvait les réponses aussitôt.

En fait, ce n'était pas si mal d'être coincé à la maison et de regarder sa vie alors que chaque jour, les problèmes de la vie impose les œillères cachant la beauté d'une famille heureuse. François se sentait quelqu'un d'autre à la fin du repas. Une joie immense l'envahissait maintenant, sa prise de conscience sur ce que son mariage avait créé le rendait plus jovial que d'habitude. La journée se passa lentement, la famille entière réunie autour de la télévision qui amenait un peu de soleil et de rythme à ce jour morne et immobile. François jeta un dernier regard sur la neige.

"Demain, ça devrait aller mieux…" Souffla-t-il en perdant son regard dans la lueur de la nuit.

"Ne t'inquiètes pas, viens te coucher au lieu de ta tracasser pour ce temps, les caprices des saisons, ça arrive et puis, ça ne fait pas de mal… et en plus…"

Sa voix s'était tue lentement dans la pénombre de la chambre, François se retourna et esquissa un sourire : "Bonne nuit" lança-t-il doucement et il regarda une dernière fois le paysage avant de se coucher.

Le réveil sonna, François sortit d'un bond du lit pour regarder dehors, ses yeux se remplirent de joie. Les rues étaient dégagées, enfin les routes étaient praticables… enfin.

Le temps semblait s'améliorer. Les jours passèrent, les semaines et, après le temps neigeux, vint le soleil torride, exterminant les éphémères flocons. Aussi brusquement qu'était venue la neige, elle disparaissait. Le cauchemar n'en n'était pas pour autant fini. Comme pour montrer sa plus vive opposition, la neige se transforma en eau. La fonte rapide faisait jaillir de partout des mares qui rapidement se gonflaient, s'amplifiaient. L'eau venait de partout, des caniveaux, des champs, des toits. Les météorologues se perdaient en explications incompréhensibles et, une crainte devenait, peu à peu, l'angoisse collective : le gel.

Monsieur Hoberrmann avait eu, lors des inondations, sa cave entièrement ravagée et, chose étrange, il avait été le seul sur tout le lotissement à connaître pareille mésaventure.

"La neige, l'inondation, pourquoi pas le gel ! ! ! !"

Les poings serrés, François regardait les trente centimètres d'eau de sa cave. Et, le lendemain, le gel avait bel et bien sévi. Les routes étaient impraticables, l'année s'annonçait comme une suite de catastrophes naturelles incroyables. Pendant une semaine, le gel empêcha la moindre circulation et, enfin, la température aidant, les routes furent dégagées.

Déjà le mois d'avril s'avançait sur les calendriers. Les mois passèrent sans plus d'incidents, les souvenirs commençaient à s'embrumer dans les discutions. L'année, mal commencée, se rattrapait par un soleil radieux. Chaque jour, le soleil envahissait le ciel un peu plus, comme pour l'écraser dans son immense grandeur.

Comme pour beaucoup, le mois de juillet amorçait la période des vacances : François était de ceux-là. Et les travaux programmés depuis si longtemps commencèrent sous un soleil de plomb. Le travail devenait de plus en plus dur, la chaleur décourageait les plus acharnés. La terre, devenu un bloc de ciment, épuisait les forces que François mettait tant de mal à mettre en œuvre. Mais, le travail avançait peu à peu, François avait promis et, il tiendrait parole.

L'immense terrain jouxtant la maison laissait une place considérable pour la cabane. L'endroit qu'il avait choisi était le meilleur du jardin, car une légère pente tentait d'emporter le terrain et seule une petite parcelle semblait vouloir retenir le tout.

De sa parcelle, François voyait les grandioses terres qui s'enfonçaient dans l'horizon. Du côté de sa demeure, l'Homme avait implanté des chaumières autour de la ville. François avait l'une de ces maisons frontières, perdue entre civilisation et nature, mais, il savait qu'un jour, les maisons envahiraient un peu plus profondément la nature et ce serait à son tour d'être perdu au cœur de la vie grouillante de la civilisation.

La journée déclinait, pour aujourd'hui s'en était fini, François se dirigea vers sa maison où, après une bonne douche, il s'installa devant la télévision avec une bière bien fraîche. Les enfants commencèrent leur questionnaire devenu habituel, François aussi excité que ses enfants à l'idée de cette cabane, leur fit un long discourt sur les futures étapes. Encore deux semaines de travail et ce serait enfin fini. La nuit suffocante fut soudainement troublée, la maison entière vibra durant quelques secondes. François sauta de son lit aussitôt et plongea les yeux dans la profondeur de la nuit. Dehors il n'y avait rien d'anormal, mais des voisins eux aussi s'étaient précipités dehors. Les discussions allèrent bon train avant que la nuit ne repose son voile de silence et que la petite foule regagne leur profond sommeil.

Le lendemain, François regarda avec attention sa maison pour s'assurer que la petite secousse sismique n'avait occasionné aucun dégât. Il jeta un œil dans le jardin et, sans boire son café, il se précipita dehors. La terre avait bougé et, un peu dans le contrebas de la cabane, une crevasse béante laissait apparaître une sorte d'énorme pierre. Cette pierre semblait avoir été travaillée avant de finir enfouie dans le sol. La pelle à la main, François déblaya ce qui rendait la pierre intouchable dans sa totalité. Bientôt, la pierre fut dégagée, à chaque coup de pelle, son cœur se resserrait un peu plus, était-ce bien ce qu'il croyait avoir découvert ?

La pierre avait environ deux mètres sur un, une épaisseur de six ou sept centimètres et, elle recouvrait sûrement quelque chose. François était persuadé que l'ensemble était une sépulture ancienne. La dalle de pierre avait des inscriptions étranges :

Avant de poursuivre ses investigations, François se dit que l'aide de son ami Christophe lui serait utile pour déchiffrer cette langue inconnue et, pour l'aider à soulever la dalle. Après un coup de téléphone, le rendez-vous avait été pris, quatorze heures.

La famille fut interdite de passage dans la zone de la dalle car François craignait un glissement de terrain et il ne voulait pas prendre le risque qu'un accident arrive à l'un de ses enfants. De plus, il ne voulait pas qu'ils aperçoivent l'étrange dalle.

Christophe arriva enfin. Après quelques explications, ils arrivèrent à la fameuse dalle.

"J'ai déjà vu ce genre de symboles, c'est une sorte de langage sacré utilisé dans les vieux grimoires, je crois savoir où trouver un livre contenant les éléments qui pourront nous permettre de déchiffrer mais, pour l'instant, que dirais-tu d'ouvrir ce tombeau ?"

François, impatient de savoir ce que cachait cette dalle, accepta bien volontiers, sans avouer qu'il mourrait d'envie de savoir ce qui se cachait en dessous. La dalle n'était pas scellée et leurs efforts eurent raison de l'énorme plaque de pierre. Les yeux terrifiés regardaient l'intérieur de la sépulture. Le travail qu'il venait de faire aurait dû les amener au cœur du mystère mais il n'en était rien car un cercueil gisait au fond de la cavité. Leur courage semblait s'être envolé mais après une dizaine de secondes, ils se décidèrent à extraire le cercueil et à l'ouvrir. Le cercueil était en plomb et sur sa partie supérieure, un énorme pentagramme y était gravé. À l'ouverture du cercueil, une fumée étrange s'en dégagea laissant une odeur délicate envahir l'air. Les deux amis se regardèrent très surpris, le couvercle fut dégagé entièrement. Tous deux eurent un moment de panique qui les fit reculer. Leur surprise atteignait le summum du dégoût et de la peur. L'être qui avait été enterré n'était toujours pas décomposé et cela malgré tout le temps qu'il avait séjourné au fond de cette terre. On aurait pu croire qu'il dormait, la couleur de sa peau, les cheveux, les yeux, tout semblait en parfait état de fonctionnement. La chaleur devenait un peu plus étouffante encore, la crainte, les efforts, les deux amis transpiraient à grosses gouttes lorsqu'un vent léger se leva et caressa leurs visages humides. L'homme avait une plaie béante en pleine poitrine, il avait été enterré dans sa dernière tenue. Ses habits attestaient de l'âge de l'individu. Ses chaussures étranges, le long habit rituel recouvert de symboles, cela semblait si irréel qu'ils s'attendaient à tout moment de voir ce mort se dresser hors de son cercueil.

Les deux hommes eurent, au même moment, un geste de recul, leurs regards se croisèrent et ils comprirent qu'ils avaient eu la même sensation. Une sensation malveillante que "quelque chose" les avait touchés. Soudain, un bruit incroyable se fit entendre dans la maison, les deux amis se précipitèrent alors qu'un calme morbide régnait à nouveau dans la chaleur pétrifiante. À pas feutrés, ils entrèrent dans la maison, le plafond s'était écroulé sur le living. La poussière commençait à se dissiper et leurs yeux terrifiés découvrirent l'effroyable carnage. Sandrine et les enfants qui regardaient la télévision n'avaient pu échapper à la catastrophe soudaine. Le trou dans le plafond formait un cercle inexplicablement parfait. François sortit pour ne plus voir, ne plus comprendre la fatalité qui venait de le frapper. Christophe sauta sur le téléphone. Les secours, la polices, les voisins, tous les rats du malheur des autres furent bientôt réunis devant la maison. La presse ne fut pas déçue, toute une famille décimée d'un seul coup par un étrange éboulement et le tout arrosé d'un cadavre maléfique.

Les rumeurs ne furent pas longues à attendre : la mort avait frappé les incultes et chacun espérait que cela s'arrêterait là. Les jours qui suivirent furent, pour François, des chaos d'état d'âme, la colère, les remords, les pleurs, la tristesse, la démence, tout se succédait dans sa tête si vite. La haine prit bientôt le dessus. Et si la malédiction, tant utilisée par les médias, était vraie. Et si ... il en aurait le cœur net.

Son ami accepta de l'aider dans ses recherches. Le mystère de ce mort planait toujours au-dessus de leurs têtes, mais ils parviendraient, ensemble, à trouver une réponse, la réponse.

Le déchiffrage des symboles gravés sur la dalle fut laborieux mais concluant. Le message était clair :
"Ne viole ce lieu en aucune façon
La mort plane avec ce Démon
Loin des villes, il repose
Malédiction à tous, si tu oses."

La malédiction prenait peu à peu son sens et bien plus quand François fit remarquer "loin des villes" or, maintenant, le tombeau se trouvait, non pas en pleine ville, mais depuis des siècles d'expansion, le tombeau touchait la ville et, d'où on l'avait éloigné, il en était à nouveau proche, réveillé et libéré pour perpétrer ses maléfiques pouvoirs.

Il était vrai que ces derniers jours, les policiers n'avaient pas chaumé, les meurtres, les vols, les viols semblaient s'augmenter chaque jour. La recrudescence de ces macabres activités ne laissait aucun doute, l'Esprit Maléfique rodait dans la ville. Les deux hommes savaient, ils devaient passer à l'action, vite, très vite avant qu'il ne soit trop tard. La gangrène devait être stoppée, ils devaient le faire.

Que pouvaient-ils contre ce genre de puissance ?

Après avoir tout essayé, des exorcistes aux messes étranges, ils savaient qu'ils n'avaient pas le choix, qu'ils ne l'avaient jamais vraiment eu en fait. Ils savaient que le prix de cette ultime combat contre le Mal les anéantirait sûrement mais il le fallait.

Le vol du corps à l'institut de recherches ne fut pas chose aisée, mais bien vite, il fut emmené dans le lieu où les deux amis avaient décidé de réinstaller le tombeau. L'endroit était très éloigné de la civilisation, ici, il ne pourrait plus nuire, plus jamais. Une cérémonie accompagna l'enfouissement du corps et enfin les dernières mottes de terre recouvrèrent le tombeau.

Pourquoi l'esprit ne les avaient-ils pas arrêté ?

Tout avait été si simple que les compères quittèrent l'endroit maléfique avec un sentiment de supériorité totale. Arrivés à leur voiture, les deux amis se retournèrent une dernière fois dans la direction de la sépulture.

Enfin sauvés, la route défilait dans le silence et seul le bruit étouffé des pneus envahissait l'habitacle de la voiture. Un orage se préparait, rapidement il se déclencha, juste au-dessus d'eux. Les yeux tournés vers les cieux sombres, les compères regardèrent s'abattre la foudre sur un énorme poteau électrique situé à quelques mètres devant eux. Le poteau s'ébranla dans toute sa hauteur avant de commencer sa chute vertigineuse, mais il était déjà trop tard pour l'éviter .....
Fin

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