Un vent frais s'était levé sur l'aurore. Les feuillages des immenses arbres immortels s'animaient peu à peu. Le soleil pointait sur cette mélodie qui sortait du calme nocturne. Couchée aux pieds des arbres, il y avait une bâtisse. Sa taille imposante semblait pourtant si dérisoire devant la splendeur de ces massifs verdoyant. Une lumière s'était allumée, un volet s'était ouvert, puis deux, puis trois : la vie s'annonçait avec le jour.

Un homme vêtu de d'un long suaire noir apparut sur le palier. Il se dressait devant le jour qui arrivait. Il se tendit puis se courba comme pour saluer ce jour nouveau. Ses cheveux et sa barbe en broussaille laissaient deviner le caractère usé par la vie d'un homme déjà fatigué. Il rentra pour s'affairer comme d'habitude à son Oeuvre. Artisan confirmé, il créait chaque jour, et parfois la nuit, des objets en bois dont sa dextérité était le seul secret de réussite.

Aujourd'hui, il s'affairait sur l'œuvre de sa vie. Face à une poutre de bois, d'un mètre de diamètre, il taillait, creusait, travaillait, ciselait à ne plus savoir ce qu'il entreprenait, à en perdre les notions de proportions mais, comme guidé, il continuait, le coup de couteau net, le coup de lime précis.

L'œuvre de sa vie, le travail le plus fou qu'il n'avait entrepris depuis sa venue au monde : rêve dérisoire de s'affirmer, rêve illusoire de satisfaction. Ce soir, il l'aurait fini, enfin. Après tant de mois de travail acharné, après tant de nuits éveillés, ce soir, il pourrait quitter cette terre l'âme en paix. L'excitation se mêlait à la précision et, sans relâche, il avançait sur ce terrain de bois. Les copeaux jonchaient le parquet, le bois se mêlait au bois.

Soudain, il s'arrêta, l'oreille pointée vers la porte, quelqu'un frappa. Il laissa ses outils et se dirigea vers la porte. C'était un homme du village voisin, son vendeur. Ce dernier lui amena victuailles et argents : fruit de la vente de ses objets.

" Ah, mon bon monsieur NIDECK, si vous pouviez parler comme j'aimerais vous écouter me conter le récit merveilleux de votre vie ... Mais, Dieu en a décidé autrement ! ... "

Les mains de l'artisan se levèrent au ciel et, aussitôt après, il montra ce qu'il avait préparé pour la vente. Le marchand prit les divers objets et salua l'artisan.

Les heures passèrent et l'œuvre se formait, s'affinait. Soudain, le marteau mal guidé vint s'écraser sur sa main, un hurlement roque s'échappa de ses cordes vocales. Il lâcha le marteau et s'assit pour contempler son œuvre tout en frictionnant son doigt. Son regard ne pouvait se détourner du spectacle qui se déroulait sous ses yeux ; les quelques rayons de soleil illuminaient la pièce en bois, des reflets dorés sortaient des angles marron. Une dimension que jamais il ne pourrait avoir sans cette lumière merveilleuse. Mais, rapidement, le soleil disparu derrière les crêtes et, le regard triste, il s'installa pour dîner. Il avait perdu beaucoup d'heures à regarder le jeu du soleil et du bois, mais il avait encore une belle nuit pour finir. Le repas englouti, il se remit au travail, les heures passaient sans qu'il ne s'en aperçoive. Demain, à la première heure, tout serait fini. Alors que la terrible angoisse nocturne régnait sur la vie, NIDECK défiait la loi, il continuait son œuvre, sans peur de cette obscurité capricieuse. Il ne lui restait plus que quelques coups de lime et, enfin, il aurait fini.

Soudain, son regard se figea, ses gestes s'arrêtèrent nets. Il pointa l'oreille vers le rideau noir de la nuit. En un éclair, il fut devant la porte, humant l'air, épiant chaque bruit, fixant chaque secteur. Son regard se figea dans la direction des bois, juste devant lui. Une voix en surgit : "Et oui, c'est bien moi, tu croyais m'échapper mais, tôt ou tard, tout se paye, et, cette nuit, nous réglerons pour toujours notre différend ..."

NIDECK commença à grogner puis, il poussa un long hurlement.

La voix reprit : "Pourquoi fuir ton passé, pourquoi renier les tiens ? Nous sommes une race à part, rappelle-toi nos ancêtres ..."

Durant un instant NIDECK eut le film de son passé : A cette époque, il avait une famille, une grande demeure, des habitudes, mais sa vision de la vie le repoussait toujours plus loin des siens. Il ne supportait pas cet enfer dans lequel sa famille se complaisait. Vivre au nom d'une suprématie sur la race humaine était au-dessus de ses forces. Aveuglés par leur échec, ils le transformaient en une miraculeuse réussite : "On a réussi là où toutes les peuplades ont toujours échoué ...."

Mais, lui, il savait qu'ils se trompaient et que leur échec n'était qu'une réussite sanguinaire. La copulation contre-nature de ses ancêtres avec des loups l'avait plongé dans un cauchemar.

Deux cents ans après, il payait le lourd tribut d'une bêtise familiale. Mais, il avait décidé de fuir tout cela, de se retirer de tout ce sang qui coulait sur son nom.

Son frère l'avait pourtant retrouvé et, ce soir, il savait que ce serait le moment de la sentence.

"Notre famille t'a condamné à mort pour ta lâcheté, et après ces quelques années de recherches, enfin je te retrouve, enfin je vais pouvoir procéder à ton exécution. Prépare toi car le moment est venu ..."

L'ombre du loup sorti du bois et se dirigea vers la maison. L'aube allait bientôt se lever, le combat commença. Au bout de plusieurs longues minutes, l'agitation se calma autour de la maison. L'homme avait eu raison de l'animal, une longue plainte se fit entendre.

NIDECK, meurtri, retourna dans sa demeure. Il saisit son outil et commença à limer les quelques imperfections de son œuvre. Le soleil allait pointer à l'horizon et lui, dans des gestes épuisés, fignolait.

Le dernier coup de lime fut donné et, au même instant, alors qu'il croyait son frère mort, ce dernier lui trancha la gorge d'un seul coup de gueule. Les deux corps s'écrasèrent sur le parquet de la maison. Les descendants d'une race supérieure s'étaient donnés la mort pour ne laisser derrière eux qu'une vieille légende et une œuvre témoignant de la véracité de ces hommes loups.

Fin

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