La main passe
de Frédéric Manche



Il se réveilla au milieu de la nuit. Pas un souffle d’air dans l’obscurité profonde ; une chaleur moite, un air immobile, épais, à couper au couteau. Son vieux coeur malade battait à tout rompre : - mauvaise pour lui, cette canicule ! Pris par une soudaine angoisse il se leva, mais le couloir n’était pas plus frais. Il se prit à regretter le ventilateur refusé la veille au soir. Comme beaucoup de gens de sa génération il avait peur des courants d’air, mais en l’occurrence..
Dans la maison de son petit-fils où il était venu passer quelques jours, espérant trouver un peu plus de fraîcheur qu'en ville, tout le monde roupillait. En quelques pas traînants, il eut vite fait le tour des chambres, ouvrant les portes de la façon la plus indiscrète : certes le grand âge a ses privilèges, mais en vérité il n’était pas loin de demander de l’aide. Dans le brassage léger d’un ventilateur, Julien, son petit-fils, et Evelyne, sa femme, dormaient l’un contre l’autre. Il avait la main posée sur le ventre fertile qui avait donné le jour à trois beaux petits. La nuisette légère était remontée jusqu’à la taille, découvrant l’ombre du pubis, à peine perceptible dans l’obscurité. Juste à côté d’elle il y avait Philippe dans son berceau ; il eut grande envie de s’aventurer jusque là pour contempler son arrière petit-fils endormi, mais jugea tout de même inconvenant de pénétrer plus avant dans l'intimité de la chambre.
En face, un autre ventilateur pour Raphaëlle et Sidonie dont il épia un temps le souffle, contraignant au silence les sifflements de sa propre respiration. Pas besoin de lumière pour voir les joues rosies par le sommeil profond, les douces lèvres entrouvertes, les petits pieds aux orteils dodus. Il était satisfait, la vie était transmise, l’avenir était assuré, sauf accident, bien sûr, mais chacun avait fait son devoir.
Dans la nuit noire, il descendit chercher un peu de fraîcheur au rez-de-chaussée. Il dut se forcer à mettre un pied devant l'autre pour parcourir les dix mètres qui le séparaient de la cuisine et s'y reprit à trois fois pour ouvrir le frigo. Quelle moiteur épuisante ! Même la bouteille d'eau pesait d'un poids insolite. il emporta son verre avec lui et revint s'effondrer dans le canapé. Zut ! il aurait dû penser à s'allumer la télé ; ça lui aurait permis de penser à autres chose, de dissiper cette angoisse bizarre qui planait au dessus de lui depuis qu'il s'était laissé envelopper par le silence et l'obscurité. Que n'avait-il donc commencé par ouvrir la lumière ? Trop tard ! Erreur stratégique, car pour le moment il ne se sentait pas même la force de se lever. L'angoisse tournait toujours là autour, comme hésitant à fondre sur lui, n'attendant qu'un instant de faiblesse, une baisse de sa vigilance, un moment de distraction.
Il se reprit à penser au petit monde qui dormait là-haut ; il se sentait incapable de les rejoindre. Bah ! juste un quart d'heure de repos et il aurait la force de remonter les escaliers. Dans la nuit il sourit tout seul à la pensée des bouches entrouvertes, roses et tendres, et s'émut à l'évocation du ventre d'Evelyne, si vulnérable et si fort. Dieu sait pourquoi, le souvenir de sa propre compagne monta tout à coup, s'imposa, envahit l'espace ; pas celui de la femme vieillissante et malade, non, celui de la fille bien en chair dont il était resté amoureux, celui de la belle brune qui avait chamboulé sa vie, boucles souples et fesses rebondies, tapageuse et tendre, attentionnée et fantasque, trop tôt disparue.
- Martine la Hutine…
L'amour prit le dessus, l'angoisse céda le pas. Comme la femme de son fils, puis celle de son petit-fils, Martine avait un petit air fragile ; toutes les femmes avaient un petit air fragile, jusqu'au jour où leur ventre enfantait, alors elles apparaissaient sous leur vrai jour. Il sourit vaguement dans la nuit : les femmes étaient de vraies forces de la nature et les jeunes hommes ne le savaient pas.
L'apparence de Martine continua de planer, l'angoisse s'était presque effacée. Alors il prit conscience que d'autres femmes étaient là ; les femmes de sa vie. Il reconnut sa mère, souriant de loin, tendre, toujours protectrice… comme s'il avait besoin d'être protégé ! et puis sa grand-mère un peu au-delà, souriante elle aussi, prévenante, préoccupée, incomprise… Il baignait dans un océan de tendresse, il ne pensait même plus à l'angoisse, la nuit était abolie, il se sentait tellement bien. Ca faisait si longtemps qu'il ne s'était pas senti bien comme ça ! Et quelle douceur autour de lui ! Il devait être en train de rêver.
Martine tournait, dansait et riait sous le soleil, ses longs cheveux flottaient sur ses épaules bronzées. Quand elle se retourna, elle avait leur petit Eric dans les bras ; mon Dieu quelle grimace ! trop de lumière pour les petits yeux tout neufs ! Ah, il fallait absolument qu'il partage ce moment délicieux avec quelqu'un, avec Julien en particulier. Mais comment faire ? Il devait rêver, et demain comme toujours, il aurait tout oublié… Ecrire ! il fallait qu'il écrive pour se souvenir, pour que Julien comprenne ! pour qu'il sente aussi tout cet amour, toute la tendresse partagée cette nuit. Ne pas la laisser partir, ne pas la laisser s'enfuir. Demain serait un autre jour. Ne pas laisser perdre la magie de cette nuit !
Son regard tomba sur un feuillet qui traînait sur la table du salon. Soulagement ! Les vieilles mains fébriles cherchèrent le bouton à tâtons, ouvrirent le tiroir, fouillèrent, finirent par sortir un crayon.
Alors il se mit à écrire sur le feuillet, vague tache claire au cœur de la nuit noire. Il écrivit tout ce qu'il sentait, tout ce qui se bousculait dans sa tête, toutes ces impressions qui l'enchantaient, l'enthousiasmaient, le ravissaient, au milieu de ces femmes qui l'aimaient, qu'il aimait, qui lui souriaient, il écrivit l'amour, le désir, les projets, les caresses, les biberons, les couches, les livres, le travail, la musique, la carrière, construire, élaborer, changer, s'abattre, se relever, recommencer, s'engueuler, se réconcilier avec elle, la grosse gourmande qui s'accrochait à ses érections pour mieux le dévorer… qu'il faisait bon être jeunes… de loin il lui envoya un baiser, et le regard de Martine instantanément s'alluma et étincela de désir.
Après tout son petit-fils était adulte, il avait une femme lui aussi, il pouvait comprendre que sa grand-mère était la maîtresse de son grand-père. Oui, un grand et bon garçon comme lui, il comprendrait sans peine. Alors il écrivit tout, et il rajouta un chapitre sur la mer, et un sur la pêche à la ligne, et un sur la forêt, et un sur les grands sapins qui chantent dans le vent, et un sur la lune… il s'arrêta soudain, perplexe. Quelque chose lui échappait soudain, comme un mot qu'on a sur la langue. Juste cette chose-là et il aurait fini : de toute manière il n'avait presque plus de place… c'était en rapport avec la lune.. vite, vite, il était en train de se réveiller, Martine regardait derrière elle, l'air alarmé, sa mère, sur un dernier sourire s'était détournée, sa grand-mère s'éloignait déjà, agitant la main. Ah oui !
Quel bonheur c'était, de pisser sous les étoiles ! Se libérer, attendre que ça finisse, rien d'autre à faire -une trêve- lever le nez et voir toute cette merveille, comme l'homme, depuis qu'il y avait l'homme, l'avait toujours contemplée en levant le nez, tandis qu'il se soulageait de son fardeau. Cette joie-là, à chaque fois, il en était sûr, il la partageait avec Cro-Magnon. Oui, et à chaque fois il y pensait, comme il pensait à tous ces obscurs de l'histoire de l'humanité, à tous ces anonymes, à tous ces oubliés dont il ferait partie lui aussi, tous hommes de devoir et qui tous -frisson de volupté- avaient cherché l'endroit approprié et avaient uriné en levant le nez : une fraternité…!
Il était seul désormais ; les ténèbres étaient si denses qu'il se demandait comment il avait pu écrire autant, mais enfin c'était écrit. La moiteur était redevenue étouffante, or curieusement il avait froid aux pieds. Il aspirait maintenant à retrouver son lit. De toute façon il pourrait dormir tard demain, rien ne serait oublié. Seulement…si un des petits… en jouant… Au passage du fantasme des bouches roses, des joues rondes, des petits doigts dodus qui combinaient tant de bêtises, un élan de tendresse le traversa. Il fallait chercher un endroit… la bibliothèque… les livres.
Il dut s'y reprendre à plusieurs fois pour se lever du canapé, au point qu'il pensa un instant y finir sa nuit. Enfin il parvint à se remettre debout en équilibre, sans bouger, sans pouvoir entreprendre quoi que ce soit d'autre, épuisé, en sueur, attendant que la planète arrête de vaciller autour de lui. En s'accrochant aux dossiers il se traîna jusqu'au grand meuble que lui et Martine avaient offert à Eric pour ses trente ans, et que lui-même venait de céder à son fils. Il l'ouvrit. Où placer ça pour pouvoir le retrouver facilement demain ? Renonçant aux volumes du Littré, qu'il se sentait incapable de soulever, il enleva le premier bouquin venu, droit devant lui, l'ouvrit, y glissa son feuillet, et le remit en place. Ouf, c'était fait ! Il pouvait dormir tranquille. Au fait, pourquoi était-ce donc si important ? Ah, qu'il avait bien fait d'écrire ! il se souviendrait de tout ça demain, en retrouvant ses notes. Voyons, où était l'escalier au juste ?

*
* *

- Les vrais faux mots d'auteurs ? bien sûr que ça existe !
Evelyne sourit ; au fond, Julien était un passionné. Chaque fois qu'on lui en donnait l'occasion, il enfourchait son cheval. A croire que leur beau-frère le faisait exprès ! Elle échangea avec sa sœur Marie un coup d'œil complice, faussement lassé.
- "Nous autres, civilisations savons que nous sommes mortelles" ! tu parles, si c'est de Valéry !
- Mais pourtant tu ne peux nier…
- C'est sûr ! pour la mémoire collective ce sera toujours de Valéry, du moins en France, mais attends un peu. Tu veux la version originale ?
- Il se leva sans attendre la réponse à sa question et n'eut que trois pas à faire pour ouvrir la bibliothèque…
- Tiens ? Où il est ce bouquin ? Chérie ? Tu as sorti le Guichardin ?
- Non mon cœur, tu sais, ce n'est pas mon livre de chevet…
- Ah, tu as grand tort Evelyne ! – reprit facétieusement Jean-Louis. C'est un auteur universel, un phare de l'humanité !
- Ne vous foutez pas de moi ! je sais ce que je dis ! Curieux, il devrait être là. Non, je ne le vois pas… bizarre… Tant pis.
- Ne t'inquiète pas, je te crois sur parole : ton Guichardin qui vivait au… combien ? XVII° siècle ? a dit que les civilisations étaient mortelles, bien avant Paul Valéry.
- Au XVI° pas au XVII° ! C'était un contemporain de Machiavel. Ils étaient amis, d'ailleurs ; mais Guichardin a dit nettement moins de bêtises que lui.
- Des bêtises ? Machiavel ? Tu ne trouves pas que tu pousses un peu loin le paradoxe ?
- Tu veux que je te montre ?
- Non, non, pitié ! -s'exclama Marie ! – On te croit, fais-nous grâce des preuves. Alors ? restaurant ou pizzeria ?
Quelques jours plus tard, Evelyne trouva Julien affairé devant la bibliothèque.
- Toi, tu cherches toujours ton Guichardin !
- Je l'ai trouvé ! Il était juste ici, deux étages en dessous, dans le théâtre classique. Je me demande ce qu'il faisait là ! Enfin, peu importe. Tiens, écoute plutôt :

Toutes les villes, tous les Etats, tous les royaumes sont mortels ; toute chose, ou par nature ou par accident finit et en termine d'une façon ou d'une autre : c'est pourquoi le citoyen qui assiste à la fin de sa patrie, ne peut tant se plaindre du malheur de celle-ci et le mettre sur le compte d'une mâle fortune, que du sien propre ; car à sa patrie il est arrivé ce qui devait arriver de toute manière. En vérité le malheur est pour lui, qui a trouvé moyen de naître en un temps où devait advenir pareille catastrophe.

- Alors ? qu'est-ce que tu en dis ?
- Montre un peu… Effectivement c'est inattendu, et puis c'est joliment tourné, et très consolateur aussi : quelqu'un qui voyait les choses de haut !
Son joli museau tout sérieux, Evelyne se mit à feuilleter le livre. Un papier en tomba.
- Tiens, c'est quoi ça ? Un marque-page ?
Julien venait de se baisser.
- Une note ! Des courses qu'on a faites… attends… le 12 août 2003.
- Bientôt deux ans …
- Et regarde derrière !
Tout le dos de la longue note de caisse était couvert de gribouillis, d'infâmes arabesques, ou plutôt de signes qu'on aurait pu prendre pour les efforts de quelqu'un qui singeait l'écriture.
- Attends, qui ça peut être ? le 12 août ? Philippe trop petit, Raphaëlle déjà au CP, ça ne peut être que Sidonie. Oh, mon bébé ! tu te rends compte ? à même pas trois ans elle essayait déjà d'écrire ! pas étonnant qu'elle soit si éveillée !
Tout émue, la maman serra la note sur son cœur.
- Je vais la garder pour lui montrer plus tard
- Oui, elle promet celle-là ! quand même ! comment a-t-elle fait pour attraper ce bouquin ?
Mais le sourire un peu rêveur de Julien s'effaça soudain !
- Mais dis donc, c'est dans la nuit du 12 au 13 que mon grand-père est mort ?!
Oui, le grand-père en visite chez eux était allé mourir au sous-sol dans la nuit, étendu sur le vieux sofa qui attendait là le camion des "monstres", celui qui vous débarrassait des rebuts inutiles, cassés, passés de mode, encombrants.
- Je me suis toujours demandée ce qu'il cherchait là en bas ? sans doute un peu de fraîcheur…
C'est elle qui l'avait trouvé au matin, l'air reposé, un vague sourire aux lèvres. Il y avait encore sur la table du salon un verre plein d'eau qu'il s'était servi durant la nuit. Elle l'aimait bien, ce vieux. D'autre part, à 87 ans et après deux infarctus, personne ne pouvait se plaindre. Le destin lui avait apparemment épargné une mort douloureuse, c'était déjà ça… Très égoïstement, elle lui était reconnaissante de ne pas être mort dans une chambre ; mais de ça elle n'avait jamais parlé à personne.
Toute songeuse elle alla mettre la précieuse relique sidonéenne à l'abri. Quand elle revint, son mari observait les enfants qui s'ébrouaient dans le jardin, heureux, pleins de santé et d'entrain. Leurs rires emplissaient l'air de cette belle journée de printemps. Les pommiers étaient en fleurs. Prenant son homme par le bras et se serrant tendrement contre lui, elle reprit :
- Alors ? satisfait de ta petite famille ?
Il la prit dans ses bras et la souleva de terre :
- Moi ? j'ai une femme formidable !
Il s'embrassèrent fougueusement
- Oh les amoureux-eux ! Oh les amoureux-eux !
Raphaëlle et Sidonie s'enfuirent en rigolant aux éclats, tenant Philippe par la main.
- Quant à nos enfants… plus beaux que ceux-là…
Ils restèrent ainsi un instant côte à côte, silencieux, avant qu'elle reprenne :
- Tu sais une chose ? Regarde bien Sidonie quand elle sourit : tu ne trouves pas que c'est son sourire à lui ?


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