Encore un rêve réalisé. Thérèse Davila, à bord de son avion personnel, se demandait ce qu'elle pourrait bien faire en rentrant. Sa fortune travaillait pour elle et ses rêves d'enfant commençaient à se réduire au fil des années. L'ennui s'annonçait comme un trou noir qui s'avançait de plus en plus rapidement au bout de son chemin. Son voyage l'avait emmenée en Antarctique. Dépaysement total : comme son manoir situé dans sa propriété lui semblait loin, si loin. Hors temps, elle avait apprécié ce paysage et ce Mont Érebe où elle avait failli se sentir mal mais, sa foi l'avait sauvée. Se saisissant de sa croix, elle avait sursauté et reprit le contrôle de son corps alors que les pointes de la croix pénétraient sa chair. Son esprit ayant repris le dessus, elle ne resta pas plus longtemps dans ce lieu étrange qui commençait à l'inquiéter.

Face à l'ennui qui l'attendait, elle avait déjà occulté de sa mémoire cette anecdote plutôt cocasse.

Et, ce fut à nouveau le retour dans l'énorme propriété, vide, immense, calme, et sa chambre multi-confort qui la tenaillait. Et la question de chaque jour : "Que ferais-je demain ?", soupirs sur soupirs, elle finissait par sombrer dans le pays merveilleux de ses rêves. La nuit portait conseil…

Le lendemain, à l'aube, le réveil remplit de tristesse et de détresse. Que faire ?
Aujourd'hui, elle irait en ville…
Mais, quelle voiture prendre ?…
Son regard se posa sur sa Bugatti 54 : "Non, pas toi…"
"Allez, va pour la Porsche…" s'exclama-t-elle.

Son programme était simple, arpenter tous les magasins et y acheter tout ce qu'elle y verrait à ses goûts.

Soudain, alors qu'elle déposait des vêtements dans le coffre, un homme vint et tenta de lier le contact entre leur esprit. Elle les connaissait ses petits arrivistes qui s'intéressaient plus à son argent qu'à son esprit. Sans répondre, elle repartit, snobant la tentative ridicule de cet homme.

Le soir, devant sa glace, elle se regarda, rien à envier à une de ces starlettes de la télévision mais que de présomptions sur ces Hommes…

Et pourtant, aujourd'hui, l'homme qui l'avait abordée, l'avait marqué, intéressé. Son angoisse disparaissait dans la nuit en repensant à la main délicate de l'inconnu. Ce moment si bref, si bon, une envie d'oublier tout, d'oublier la véritable cupidité humaine, une envie d'essayer, de tenter l'expérience qu'elle s'interdisait depuis si longtemps…

Le lendemain, elle s'habilla tout de neuf et partit vers ce mystérieux inconnu. Tout l'après-midi, fut consacré à sa recherche. Mais, les heures passaient et tout semblait désespérément vide. Était-il vraiment différent des autres dans le fond ? Si elle le revoyait, elle le saurait et déjà sa phobie de la solitude l'enlaçait…

Le lendemain, elle retourna en ville, comme pour fuir sa vie, comme pour tenter la chance, tout risquer à n'importe quel prix. Et, alors, qu'elle ne s'y attendait plus, il apparut. Ne croyant plus le revoir un jour, son visage se décontracta et ce fut sûrement ces signes qui poussèrent l'inconnu à s'approcher d'elle. Elle souriait, il osait, sa voix douce faisait effet et il l'avait convaincue de venir boire un verre.

Durant plusieurs semaines, ils se virent tous les jours, il était différent des autres car lui n'avait pas besoin d'argent. Sa fortune personnelle lui assurait une vie sans souci. Édouard Caïf était veuf depuis l'accident de voiture ayant coûté la vie de sa femme. Il s'en était bien sorti, de justesse mais, depuis, les remords le rongeaient, le hantaient.

Le temps s'écoulait sur leur relation et ce fut bientôt un amour vrai qui les unissait pour la vie. Le mariage fut célébré pour les unir devant Dieu. Thérèse se sentait si bien. Édouard était passionné d'automobile et plus précisément des Porsche et, celle qui était devenu sienne depuis le mariage l'hypnotisait. Toujours impeccable, pas une tache sur la carrosserie noire : une voiture quasi neuve. Thérèse commençait à le trouver un peu trop maniaque d'ailleurs. Et, à chaque fois qu'elle abordait le sujet, Édouard s'en allait sans mot dire dans le jardin. "Son seul défaut" se disait-elle. Mais, il devenait malheureusement de taille. Thérèse ne comprenait pas et sa colère devenait jalousie. Elle lui avait tout offert, ce qu'elle avait de plus cher à ses yeux mais, depuis que le mariage était consumé, lentement, il s'occupait plus de sa voiture que de Thérèse.

Un matin, elle se leva de très bonne heure et réveilla Édouard pour lui annoncer qu'ils partaient en voyage, tous les deux et tout de suite. Avant qu'il n'ait eu le temps de réaliser, ils étaient dans l'avion vers une destination que seule Thérèse connaissait. Édouard commença à être triste et, peu à peu, son teint blanchissait et, Thérèse comprit qu'ils devaient faire demi-tour au plus vite. Durant le retour, Édouard reprit vigueur et son teint était redevenu normal à l'atterrissage. Thérèse ne comprenait rien. De son côté, Édouard, à peine arrivé au manoir, se précipita au garage et y resta plusieurs heures à contempler la déesse de l'asphalte. Thérèse l'épiait et commençait à croire que son mari devenait fou. Il parlait à la voiture, la caressait… Thérèse était rouge de colère : sa jalousie irritée au maximum. Au moment où elle allait partir vers le manoir, elle vit son mari monter à bord de la Porsche, il démarra. Sa curiosité la poussait plus que jamais, elle le suivrait. Édouard se dirigeait vers le centre ville quand, soudain, il bifurqua vers un bois, le long de la nationale. Thérèse connaissait ce bois, à son centre, se trouvait un étang. Délaissant la Jaguar sur le bas-côté de la route, elle s'aventura à pieds dans le bois. Quand elle arriva au niveau de l'étang, elle aperçut son mari en compagnie d'une femme. Ses yeux s'écarquillèrent quand elle les vit s'étreindre amoureusement. Sortant de derrière les arbres comme un diable sortant de sa boîte, elle fonça sur eux.

"Qui est-ce ? ? ? ?"
Puis, regardant autour d'elle et ne voyant plus la Porsche, elle lança :
"Et, ou est la voiture ? ? ? ! ! ! !"
D'un calme angélique, Édouard la regarda et rétorqua : "À la première question, la réponse est ma femme et à la deuxième, la réponse est devant toi."

Thérèse ne comprenait pas ce qu'il voulait dire. Sa femme était morte et devant elle se tenait pourtant cette maudite créature qui lui volait son mari. Après un long silence, elle commença à y voir plus clair, elle était la voiture, elle était revenue d'ailleurs, du néant pour lui.

Les regards des deux amants figèrent Thérèse, elle ne pouvait plus bouger. Elle vivait encore et voyait peu à peu son corps s'immobiliser intérieurement : son sang ne circulait plus dans ses jambes puis, ce fut au buste. Juste le temps de voir son corps habillé tel un chauffeur fin de siècle et ce fut le néant, le noir total. Les deux amants regardèrent cet homme de cire en costume d'époque.

"On le mettra dans l'entrée, tu vas chercher la voiture Madame Davila ?"

Elle lui sourit et s'en alla vers la route. Édouard sortit de sa poche une figurine d'étoffe, il la serra dans sa main et la jeta dans les eaux troubles de l 'étang laissant à jamais en ces lieux le terrible maléfice.

Fin

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