La clairière
de Frédéric lair



C’est vrai. Avec le recul c’est même troublant : j’avais toute la vie devant moi mais je n’aurais voulu, pour rien au monde, en gaspiller la moindre seconde ! Ainsi, au premier clin d’œil du soleil, j’enfourchais ma journée, galopant d’heure en heure, ignorant les quarts et les demies. Je galopais à la rencontre des étoiles qui me ramenaient toujours à bon port, à la fois repu d’une aussi longue quête et insatisfait de n’avoir pu maîtriser le cours du temps.
Le temps… ! Ma hantise. Mon éternel antagoniste ! C’est qu’il m’échappait sans cesse, le bougre ! A chaque instant, j’en perdais un morceau. Dormir devenait un supplice. Pourtant, j’y étais bien forcé… A cinq ans, on est un homme, mais quand même… !
Même manger devenait un calvaire, une obligation absurde. Une inutile nécessité ! J’ai donc mis les bons usages à l’index, et pris tous mes repas sur le pouce… « Un appétit d’oiseau », disait ma mère. La pauvre ! Elle s’est bien tracassée à me voir picorer, traînailler devant quelques bouchées pourtant mitonnées avec amour, puis me sauver en courant d’air à la poursuite… à la poursuite de quoi, finalement ? Je l’ignorais moi-même.
J’aurais voulu les compter, toutes ces secondes, pour m’assurer qu’aucune ne m’échappe. Mais je me serais privé d’autres bonheurs : en égrenant les heures, j’aurais perdu mon temps !
Alors, que faire ? Penser à la vie, à ce monde qui me tendait les bras, ses bras immen-ses. J’avais hâte de grandir, j’étais pressé de m’y blottir. Il me semblait accueillant, le monde, en ce temps-là ! Mon premier amour, en somme… Déjà, il me faisait courir, je le cherchais partout. Je m’éblouissais d’inconnu et de rêve… J’étais heureux !
L’écrin de mes tendres années, ce n’était pas grand-chose : un petit hameau paisible, un chez-moi à ciel ouvert. Mon champ de vision ? Au levant, quelques fermettes rustiques alignées contre un talus sauvage, un bungalow trop sombre au toit de chaume, abrité des re-gards par une rangée de hauts sapins et des massifs de rhododendrons… comme s’il avait voulu, de sa propre initiative, se préserver d’un environnement hostile – ou trop différent – où il n’avait jamais vraiment trouvé sa place. Même ses occupants ne s’étaient jamais intégré à la vie du hameau. Mentalités trop fermées pour ces citadins en exil, sans doute…
Cette demeure intruse recevait les premiers chatoiements du soleil et surplombait un étang depuis longtemps abandonné aux envahissements des herbes folles et des roseaux. J’allais souvent y mouiller mes sandales. A l’image d’un vieux saule pleureur dont les longs rameaux frémissants troublaient ce miroir trop docile.
Adossé à ce Sphinx en rupture d’équilibre, je guettais la secrète métamorphose d’un univers fascinant. Voyeur sans scrupules au regard impudique ? Peut-être bien, oui… Plutôt un confident. Après tout, je ne faisais rien de mal. A peine un peu d’ombre !
Parmi les roseaux paresseux et les nénuphars aux larges mains ouvertes pour l’aumône flottaient d’étranges grappes vitreuses, semblables à des raisins transparents. Les grenouilles, confiantes, sautaient aux alentours, indifférentes à ma présence. Observateur privilégié, des heures durant je suivais leurs ébats, immobile et recueilli.
Dans la torpeur des lourds après-midi d’été, les hydrophiles s’élançaient par à-coups. Ils traçaient des arabesques folles au fil de l’eau dont les ondes frémissantes s’en allaient ta-quiner les roseaux. Comme eux, j’aurais tellement aimé pouvoir marcher sur l’eau !
Au nord et à l’ouest, les champs filaient au loin, lançant en éventail leurs sillons régu-liers jusqu’à toucher le bleu du ciel. Le paysage tournait alors sur lui-même et j’étais en admi-ration devant ces maisonnettes encore si proches, posées comme des pantins fragiles sur la ligne d’horizon.
C’est vrai qu’il était proche, l’horizon. Je l’avais même franchi à maintes reprises ! Tel un conquérant, je foulais, réjoui, sa crête verdoyante. Mais à l’instant où je croyais m’en ren-dre maître, il s’amusait à fuir. Il me narguait. Là-bas. Plus loin. Toujours plus loin. Inaccessible mirage… Le temps et l’horizon se riaient de mes élans joyeux. De mes candides espérances.
Clôturant la rose des vents, un rideau impressionnant de troncs noueux de toutes es-sences se dressait vers les nuages. L’hiver, à travers les cimes dégarnies, je devinais le village, la vallée, la flèche effilée de l’église. Le village… ! Le bout du monde, pour un bambin cloîtré aux yeux remplis de rêve.
Mais cet environnement, si confiné et si banal fût-il, me suffisait. Mieux, il me rassu-rait. Cette enclave, ce petit bout de campagne vivait au rythme des saisons : paisible et silen-cieux sous la couverture blanche de janvier ; étincelant sous les feux de juillet. Et si, d’aventure, l’orage déclenchait son tumulte, le front collé à la fenêtre, je regardais s’élancer les éclairs. A travers les trombes d’eau, les arbres m’apparaissaient fantomatiques, impressionnants. Puis, le gros de l’orage passé, une douce quiétude s’installait sur le petit bois. Telle une adolescente après un long sanglot, les feuillages transis égouttaient leur chagrin. La terre, à nouveau, respirait doucement. Exhalant ses odeurs secrètes, indéfinissables. Envoûtantes.
Le brusque retour du silence conviait à la méditation. Alors, portes et fenêtres s’ouvraient de concert pour accueillir avec déférence et recueillement le soleil retrouvé. Pen-dant quelques instants, la nature fumait le calumet de la paix sous les derniers nuages puis… puis, plus rien sinon le chant triomphant des oiseaux réjouis de retrouver leur branche, leur ciel, leur liberté.
Ces oiseaux me fascinaient par leur désinvolture. Dès lors, jalousant leurs plaisantes gouailleries et leurs fraternelles envolées, j’établis mon nid auprès d’eux. Pourtant, le souvenir de nuits cauchemardesques peuplées de buffles en furie, de loups et de serpents émergeait bien souvent, dès l’instant où je m’égratignais les jambes aux premiers buissons de ronces postés en embuscade à l’orée du bois.
Un sentier tortueux, souvent impraticable, contournait une grotte de sable rouge creu-sée dans un versant à pic. Etouffé sous les débordements anarchique d’une flore envahissante, il semait ses tirets poussiéreux parmi un mystérieux fouillis d’arbrisseaux indolents.
Mes pas se faisaient hésitants. J’étais indien, éclaireur… sentinelle sur le qui-vive. Mais la détermination l’emportait rapidement sur la peur et je m’avançais toujours plus loin, balayant mes appréhensions passagères. De prime abord suspects, les taillis devenaient mes complices. Et lorsqu’un lièvre apeuré bondissait vers son gîte, quand un faisan claquait des ailes en prenant son essor, je remerciais le Ciel de vivre en symbiose avec cette nature, cette faune et cette flore méconnues du commun des mortels !
Un seul obstacle naturel venait couper ma route aux confins d’un bosquet de sapins. Issue d’un ténébreux repaire, une source inaccessible déversait son trop-plein de fraîcheur au cœur d’une ravine capricieuse. Tantôt docile dans son lit graveleux, tantôt rebelle en larges débordements, ce ru serpentait paisiblement sous les frondaisons. Son clapotis singulier me fascinait. J’en suivais les soubresauts, les bouillonnants arpèges, attentif à la réponse mélo-dieuse des bouvreuils ou à celle, plus structurée, des pinsons. Troublant concert, en vérité ! Symphonie aquatique pour auditoire ailé. Récital permanent d’un artiste sans vie mais où la vie, un jour, trouva sa source…
Ragaillardi par cette vision charmeuse, je me sentais pousser des ailes… et Dieu sait si j’en avais besoin pour franchir ce torrent périlleux ! Je calculais donc mon élan, plaçant tous mes espoirs dans mes puériles enjambées, puis je galopais en grimaçant vers l’obstacle re-douté. Il m’arrivait de réussir mon saut. Enfin, à peu de chose près… Quoi qu’il en soit, sain et sauf ou trempé, je passais. Et ma récompense, enfin, se profilait à travers la pénombre des rameaux enchevêtrés : une trouée lumineuse qui allait grandissant, jusqu’à me faire cligner des yeux au moment où les taillis s’ouvraient sur la clairière.
Je m’arrêtais aux portes du Paradis… et s’arrêtait au même instant le gazouillis joyeux des princes de ces lieux. Puis, de cime en cime, les refrains, les trilles et les flûtes recompo-saient en mon honneur un émouvant concert de bienvenue.
A la réflexion, ces oiseaux m’ont donné, dès le premier jour, une inoubliable leçon d’amour, de confiance et de fraternité. Humains qui déclenchez les guerres, vous qui faites la bombe, prenez, vous aussi, le temps d’écouter dans les branches l’appel affectueux, le trait d’intelligence de ces amis qui, trop souvent, périssent dans vos cages !
J’ai vu la Nature dans son intimité. Immobile devant cet émouvant sanctuaire, je m’imprégnais des chants, des senteurs, des caresses du ciel sur les brillants feuillages. J’étais Grand Prêtre au pied de mon autel. Recueilli, respectueux, reconnaissant de goûter la sérénité suprême. Un tapis de silence, moelleux comme un soupir, où le souffle retenu des anges transparents orchestrait les accords d’une troupe harmonieuse.
Je mesurais toute l’immensité du monde en regardant ces troncs qui fusaient vers le ciel. J’aurais aimé m’imprégner de leur sève et de leur dignité. Insolents, parfois. Mais bien-veillants d’offrir leur tête ébouriffée aux caprices des saisons. La force rassurante où niche le soleil alors que l’aube est occupée d’éclore, et la fragilité des tendres garnements qu’un seul rayon de lune suffit à endormir.
Cet espace olympien regorgeait de pépites mais il faut être pur – ou poète – pour for-cer le soleil à distiller de l’or. Des papillons soyeux aux ailes mordorées fêtaient leurs hymé-nées au calice des fleurs. De leur trop-plein d’amour naîtront des chrysalides au corsage gonflé comme une voile au vent. La vie donne la vie, et c’est l’Eternité.
Si d’aventure j’avais le vague à l’âme, je posais mon dépit sur un rondin pelé, aban-donné comme un témoin de son passage par quelque bûcheron négligent ou pressé. J’égrenais des aiguilles de pin qui formaient, en tombant, d’étranges pyramides. Mes journées s’écoulaient en douceur. Paisibles et vagabondes. Et lorsque l’ombre des sapins me recouvrait les pieds, je prenais, à l’envers, le sentier du bonheur.
A présent, j’ai vécu. Les années ont passé, balayant bien des rêves. Pourtant, je n’ai pas oublié…
J’ai suivi, confiant, les méandres capricieux d’un torrent qu’on appelle la Vie… Mais jamais, plus jamais, je n’ai retrouvé ma clairière.

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