Le soleil pointait à l'horizon et les brumes matinales disparaissaient peu à peu de la végétation. Dans ce lieu énigmatique au fond de la Lorraine, tout devenait magnifique. Les arbres paraissaient immenses, le ciel descendait à hauteur de leur cime, la terre elle-même semblait se transformer en une étendue mouvante. Les routes oubliées se perdaient dans les méandres reculés des civilisations. Les ronces et autres broussailles instauraient des barrages de plus en plus touffus et impénétrables pour le promeneur égaré. Les dernières gouttes de rosé tombaient sur la terre, épongeant la fraîcheur nocturne.

Au milieu de ce temple de la nature, seules les guerres laissaient encore une marque. Quelques ruines jonchaient le sol, ailleurs, des forts s'enfonçaient chaque jour plus profond dans les entrailles de la terre mère. Un jour, le temple ne laisserait plus rien, le voyageur téméraire n'y trouverait plus qu'un paisible dépaysement, sans la moindre trace d'une ancienne présence humaine. Mais, pour l'instant, le temple refoulait encore une odeur de sang : des siècles de haine ne pouvaient s'effacer ainsi.

La terre avait lavé ces horreurs, mais l'ambiance morbide errait toujours sur les chemins de l'oubli. La nature humaine ne se prêtait pas à côtoyer ces endroits isolés, la peur, la crainte, tant de raisons pour prendre la fuite et retrouver une civilisation tellement plus accueillante.
Et pourtant, certains osaient déranger ces lieux sacrés, ils respiraient à pleins poumons ces odeurs délicates de végétation se noyant avec l'odeur âpre des horreurs pétrifiées pas le temps. Ces êtres, respirant la Mort, osaient avancer sur les chemins oubliés, le regard vif, les muscles raidis, les oreilles aux aguets : ils avançaient la conscience peu tranquille. Une crainte ancestrale les étouffait à chaque pas, mais ils continuaient toujours plus loin, plus profondément, comme attirés par le vide de ces lieux magiques.

Jérôme avait quitté la vie mouvementée du quotidien pour venir s'évader dans ces lieux. Ses recherches l'avaient mené dans un bois immense situé à quelques kilomètres du village de Saint-Privas-La-Montagne. Dans ces terres, il y voyait les larges cicatrices laissées par les guerriers et, décennies après décennies, la terre faisait disparaître ces horribles blessures qu'on lui avait portées.

Jérôme était un de ces hommes terrifiés par le passé mais subjugué par son ivresse envoûtante de souvenirs impérissables. Cela faisait quelques heures qu'il avait quitté le confort de sa voiture pour se lancer dans sa quête. Il n 'était pas un de ces promeneurs oisifs respirant, le croyaient-ils, l'air pur de ce bois. Jérôme était équipé de son détecteur de métaux et, inlassablement, il balayait le chemin au fur et à mesure de sa marche. De tant à autre, il quittait cette vieille route pour prospecter ci et là. Il n'avait trouvé qu'une bague pour l'instant, mais une analyse rapide l'avait persuadé qu'il tenait là une pièce rare. Après l'avoir soigneusement mis dans une boite, il s'était remis sur sa route.

Jérôme continuait ses investigations tout en imaginant l'histoire de cet anneau. Soudain, à un croisement, son appareil indiqua quelque chose. C'était là, juste au milieu du carrefour. À cet endroit, la terre était bien tassée et, après avoir déposé son sac à dos, il commença à creuser. Délicatement, il creusa jusqu'à atteindre l'objet enfoui. Jérôme déblaya lentement la terre et discerna enfin une forme. À première vue, il ne voyait pas du tout ce que cela pouvait être, il devait entièrement ôter la terre pour savoir. Ses mains continuaient le travail jusqu'à, finalement, extraire l'objet de sa gangue. C'était une sorte de croix, ou plutôt un énorme pentacle. D'après son poids, il devait être en plomb, le pentacle mesurait environ 50 centimètres de large. Ce pentacle représentait une étoile à 5 branches contenue dans un cercle, lui-même contenu dans un autre sur lequel des symboles étaient gravés. Jérôme contempla longuement sa découverte : lui qui pensait trouver quelques traces des trois grandes guerres, il se retrouvait plongé dans les temps reculés de la magie. Jérôme déposa l'objet au bord d'un arbre et reprit son détecteur pour sonder à nouveau là où il avait creusé.
Le détecteur indiqua à nouveau la présence de quelque chose, au bout de quelques minutes, Jérôme sortit une sorte de vase étrange. La vase contenait des billes en plomb.

Ce lieu commençait à l'inquiéter. Jérôme, se releva cherchant au travers des arbres une présence, mais seul un léger vent animait les branches et nulle vie ne semblait parcourir le sol étrange de ce bois. Mais, la crainte commençait à l'étreindre un peu trop. Il prit son sac, enfouit le vase à l'intérieur, repassa le carrefour au détecteur sans résultat, se saisit du gros pentacle et repartit d'un pas rapide vers sa voiture. Ses pas se faisaient de plus en plus rapides, tel un profanateur de sanctuaire, il fuyait la main invisible du châtiment divin. Il repassa non loin de l'arbre où il avait trouvé la bague, à peine l'avait-il dépassé qu'il entendît un bruit étrange, il se retourna l'esprit affolé. Il n'y avait rien, Jérôme regarda longuement dans la direction de l'arbre. Il semblait qu'il y avait quelque chose, lentement, la démarche prudente, il s'avançait vers ce témoin de l'histoire. Il n'en croyait pas ses yeux, l'arbre qu'il avait vu intact avait 3 grandes marques. Ces traces semblaient être des coups de griffes, mais, quelles griffes ! ! ! ! Chacune d'elles avaient tailladé l'écorce sur un mètre de long avec une profondeur d'au moins 5 centimètres. La peur au ventre, Jérôme ne chercha pas à en voir d'avantage, le cœur à la limite de la nausée, il fonça vers sa voiture.

Il avait enfin quitté les lieux maléfiques, il était presque chez lui et son sourire revenait. Quelques minutes plus tard, il était dans sa maison, à l'abri des regards profanes et de ses peurs. Il déposa son matériel dans l'atelier et, sans se laisser un instant de répit, il commença le nettoyage de ses découvertes. Le pentacle fut rapidement nettoyé, les inscriptions étaient bien étranges, mais un jour, il savait qu'il les comprendrait. Au moment de s'attaquer aux autres objets, une fatigue insurmontable l'envahit. Il monta dans sa chambre sans dîner et, aussitôt, il fut plongé dans un profond sommeil.

La nuit fut agitée, son inconscient le transportait dans le monde fabuleux des chimères. Jérôme se trouvait dans des groupes d'animaux mythiques oubliés dans l'inconscient collectif. Il était un peu ce nouvel héros parti en quête du Saint-Graal, mais sans trop y croire. Il gouttait au repas des monstres puis les affrontait dans des combats singuliers. Les combats devenaient chaque instant plus rudes, les pouvoirs surnaturels des Etres avaient raison de lui petit à petit. L'apparition d'un Etre Horrible fit cesser les combats mais le monstre ne concevait pas d'acquitter l'humain égaré. Cet Etre Informe au regard luisant arborait un glaive gigantesque qu'il fit abattre sur le valeureux guerrier. Jérôme se réveilla alors en hurlant, ses yeux hagards balayèrent rapidement la pièce pour s'assurer que tout n'était que cauchemar.

Après un bon bain, il déjeuna, l'esprit encore troublé par le cauchemar. Il regarda dehors, un temps magnifique s'annonçait, les vacances commençaient bien. Jérôme gagna l'atelier et, après un bref regard vers le pentacle, il saisit la bague. Une heure plus tard, la bague resplendissait dans la paume de sa main. Elle était tout aussi mystérieuse que le pentacle.
L'anneau portait un double chaton, d'un côté était tracé l'image du Soleil sur une pierre de topaze et sur l'autre figurait la Lune sur une pierre d'émeraude. La bague, en argent, portait des symboles tout aussi étranges que ceux du pentacle. Jérôme enfila la bague et regarda longuement ce merveilleux anneau sans âge. Après un long moment d'hébétude, il s'affaira sur le vase. Après l'avoir vidé, il estima à environ dix kilos le poids de toutes les billes de plomb. Le vase semblait quelconque, d'une taille assez grande, il faisait penser à une sorte de jarre anciennement destinée à la conserve des liquides ou des salaisons. Le contenu de la jarre l'intriguait de plus en plus. Les heures passèrent rapidement et, il ne restait presque plus de terre sur le vase. L'étrangeté de ses découvertes le déconcertait, le vase, malgré le temps passé dans la terre, était intact. L'extérieur était gravé de symboles. Des lettres en or semblaient être incrustées, le langage utilisé devait être du latin ou du grec. Les symboles étaient eux-mêmes entourés de figures de couleurs différentes qui maquillaient la jarre comme pour la rendre un peu plus vivante. Jérôme essaya de lire les textes, sa voix résonna dans la pièce. La voix, trébuchant sur les syllabes aux prononciations quasiment impossibles, finit par achever son labeur. Au même instant, Jérôme crut entendre quelque chose, une sorte de voix lointaine. Croyant que son imagination lui jouait des tours, il resta quelques secondes dans l'incertitude mais, à nouveau la voix à peine audible atteint ses tympans. La voix semblait venir de l'intérieur de la jarre. Hésitant, Jérôme approcha son oreille, la voix devenait plus claire, plus nette. Contrôlant sa peur, il resta l'oreille collée au vase, bercé par la voix. Mais, au moment de retirer la jarre, il semblait ne plus être lui, il ne parvenait pas à détacher la jarre de son oreille. Il se sentit exploser à l'intérieur, il n'était plus tout à fait être lui, il était là mais n'agissait plus vraiment comme il le voulait. C'était comme s'il était maintenant divisé en deux personnes, l'une d'elles agissait suivant le bon vouloir de la voix infernal et l'autre regardait sans pouvoir empêcher les gestes de son corps. Le côté sceptique, prudent était immobilisé et le coté conciliant devenait le maître de son corps. Jérôme voulait continuer l'expérience mais avec plus de prudence et surtout plus de temps pour comprendre car il savait où te cela le mènerait. De toute manière, il ne pouvait lutter, il était observateur.
Quand son corps le laissa enfin reposer la jarre, il avait beaucoup appris sur ses découvertes. La jarre s'appelait OF et elle était l'unique moyen de liaison avec la voix démoniaque de cet Etre des Ténèbres qui était maintenant le pilote de son corps. Jérôme se sentait bien, malgré ses changements, il acceptait cette nouvelle vie intérieure comme soulagé de ne plus dominer tout son corps, tous ses sens. Son maître avait des projets à réaliser car cela faisait tant de nuits qu'il n'avait pu converser avec les Siens. Son retour allait être magistral. Jérôme se vit changer la bague de doigt et prononça des paroles étranges. La phrase sortit d'un trait de sa bouche.

Voilà, maintenant son corps venait de sortir de chez lui, Jérôme prisonnier de son corps regardait les actes de sa chair. Au bout de plusieurs mètres, Jérôme commença à se poser des questions car, partout où il passait, personne ne semblait le voir. Soudain, le corps s'arrêta devant une librairie, le visage fit face à la vitrine, Jérôme fut soudainement pris de panique, il voyait la rue dans le reflet, mais ne se voyait pas. Ainsi, c'était donc cela la surprise que lui avait annoncée le Maître avant de parler dans un dialecte incompréhensible.

Jérôme imaginait déjà la tête de ses amis, de ses proches quand il montrerait ses découvertes mais, son corps ne répondait plus à ses désirs et il se demandait quand il pourrait reprendre une vie normale. Les deux êtres qui habitaient son corps ne se combattaient pas, sa conscience restait passive alors que l'emprise de la mystérieuse force contrôlait le corps tout entier.

La promenade finie, ils rentrèrent enfin. Les mains agrippèrent l'énorme pentacle de plomb. Posée à terre, une des mains se saisit d'un chalumeau, en très peu de temps l'objet fut défiguré jusqu'à ne laisser sur le sol qu'une masse informe. Ceci fait, ils partirent vers la forêt mystérieuse. La nuit tombait déjà à leur arrivée. Ils s'engouffrèrent dans la végétation luxuriante avec comme bagage unique la jarre OF. Le temps fini par se perdre dans le labyrinthe de la forêt. Même la vie semblait suspendue. Ils arrivèrent au croisement, une main posa la jarre contre une oreille, Jérôme ne comprenait pas ce qui se tramait à son insu. Le langage du Maître le laissait perplexe mais la puissance, qui l'envahissait, enregistrait les phrases et soudain, son corps commença un rite des plus étranges.

Après avoir gesticulé dans toutes les directions en hurlant des phrases incompréhensibles, le corps s'assit au milieu du carrefour et se plongea dans un état semi comateux. Jérôme guettait à chaque instant le moindre mouvement, mais dans ce carrefour oublié, rien ne bougeait. Son corps stagnait dans sa position, il attendait un ordre de la terrible puissance qui le contrôlait pour effectuer un mouvement. Jérôme, en vain, tentait de mouvoir ce corps qui ne répondait plus à sa bonne conscience. Las, il patienta, attendant que quelque chose se passe.

Rien ne semblait réel, le soleil aurait déjà dû se lever, mais les ténèbres gardaient leur emprise sur la vie. Soudain, un bruit sinistre dérangea la paisible béatitude de leur position. Son corps ne semblait pas être apeuré, ses yeux se levèrent et, avec stupeur, Jérôme aperçut un animal immense. La bête ressemblait à une de ces gargouilles qui hantaient les églises, un de ces monstres que l'on fuit dans les interminables nuits de l'enfance. L'animal ouvrit le sol de ses griffes. Quand il les eut retirées, un filet de sang remonta des trois plaies. Le monstre s'en retourna vers les profondeurs de la nuit s'arrêtant, de tant à autre, pour meurtrir un peu plus le sol de ses larges griffes. Bientôt, il disparut dans les taillis innombrables de ces étendues magiques.

Son corps se leva au moment où d'étranges secousses remuèrent le sol. Jérôme vit la terre se soulever peu à peu. Des larges blessures, le sang jaillissait comme d'une source souterraine, un squelette apparut. La vision de ce reste humain remplit de terre mêlé à ce sang inhumain terrorisait Jérôme. Mais, le corps restait calme, les yeux fixés sur le revenant et, Jérôme ne pouvait ordonner à ses maudites jambes de fuir au plus vite la menace qu'il ressentait maintenant. Les minutes passèrent, l'obscurité pesante amenait un peu plus d'horreur : une armée entière de squelettes étaient dressées sur les sentiers arrivant au carrefour. L'armée se perdait dans les quatre directions, attendant un ordre du Maître. Jérôme craignait ce qui allait se passer mais, son corps restait dans calme incroyable. OF finit par se réveiller et la voix ordonna à son interprète. En une phrase, le corps de Jérôme se matérialisa, la légion infâme sembla troublée au point qu'une rumeur immonde plana sur les rangs. Mais, le Maître avait donné les mots et, en une formule, le calme revint dans les rangs sulfureux. Jérôme commençait à comprendre ce que le Maître attendait de son corps. Des paroles de plus en plus inhumaines s'échappaient de ses entrailles, les Etres se transformaient, s'affinaient dans l'horreur. La légion fut armée, les griffes, les crocs scintillaient dans la plénitude morbide.

Soudain, au fond du bois, survint une lumière irréelle, Jérôme sentit son corps surpris. Que se passait-il ? Son corps ressentait, pour la première fois depuis l'arrivée de l'envahisseur, une peur. La lumière approchait de plus en plus, son corps paniquait, sa voix crachait des phrases à une vitesse effarante, mais le temps se remettait en route.

Un homme surgit du jet de lumière, il portait une longue veste ornée d'un pentacle à 5 branches. La légion s'était écartée sur son passage. Jérôme sentait la peur panique envahir son ego. L'homme, sûr de lui, se dressait maintenant face à eux. Jérôme se sentait redevenir maître de lui-même mais son corps refusait toujours de répondre. L'homme traça un pentacle au milieu du carrefour, sa dague noire se recouvrait de sang à chaque coup porté à la terre. Jérôme était attiré par le cercle, mais son corps s'en éloignait. L'homme les obligea à y pénétrer à l'aide de pentacles gravés sur une médaille. Le corps, noyé dans la puissance du pentacle, fut enfin rendu à Jérôme. Et, il eut juste le temps de voir se dissoudre toute la légion dans un immense brouillard rougeâtre avant que l'homme ne lui pose la médaille autour du cou pour, à son tour disparaître. La bague et OF disparurent à leur tour.

Jérôme ne saisissait pas la situation, mais la peur le poussa à vouloir rentre enfin chez lui. Mais, il s'aperçut que ses mains ne répondaient plus, après avoir tout essayé, il comprit qu'une paralysie l'habiterait à jamais pour avoir violé ce sanctuaire sous haute surveillance.

Dans un état de désespoir, les larmes commencèrent à couler et, voulant crier dans les ténèbres fétides, sa voix resta muette. Ses yeux noyés de chagrins regardaient les immenses arbres qui, déjà, s'entremêlaient dans la brise annonçant l'aurore. Ses pas lourds attaquèrent le macadam de la route le menant vers une vie où les nuits n'auraient plus jamais le même

Fin

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