L'inoubliable feu d'antan

 

Il fait froid.
Je marche dans une ruelle étrange, elle est pavée.
Je suis habillée modestement.
Beaucoup de gens se hâtent dans les rues.
Le soleil pointe déjà et la vie est en ébullition.

Au détour d'une rue, je manque de percuter un homme. Il est bien habillé, ses habits ont l'air de tenir si chaud. Son regard me déshabille, il ne peut retenir le dédain que je lui inspire. Il semble que je le dégoûte. Il me contourne sans cesser de me regarder, puis, il disparaît.

Mes pas me mènent chez moi. J'habite une grande maison de pierres et de bois. Il y a un champ en friche, juste devant, on doit le contourner, il n'est pas à nous.

J'arrive enfin, une légère fumée s'échappe de la cheminée.
À l'intérieur, tout est calme, vide.
Ma mère, au coin du feu, essaye de se réchauffer.

Mon regard la prend en compassion, cette femme qui en a tant vu, tant fait, semble attendre patiemment que le mort vienne l'emmener pour l'éternité. Malgré le temps passé sur son visage, elle est belle, un quelque chose qui la fait briller au milieu de cette crasse. Je sors de ma poche les maigres provisions que je laisse sur la table.

Un dernier coup d'œil sur cette femme adorable mais je sais qu'elle ne bougera pas de son coin tant que je serai là. Je passe la porte pour retrouver la vie de dehors.

J'irai mendier, comme chaque jour, pour nourrir ma mère, pour me nourrir aussi. Me fixer à un endroit, y rester quelques heures et m'en aller ailleurs pour me réchauffer.

La nuit est tombée, les gens sont rares, c'est l'heure de rentrer. À chaque pas, je sens le froid craquer dans mes articulations, comme si tout se déchirer en moi. J'avance plus vite, comme pour ne pas rester figé là, j'avance toujours plus vite, pressée d'arriver près du bon feu qui m'attend.

Arrivée à hauteur de la maison, je suis prise de panique. Pas de lumières, pas de fumée de cheminée. Je traverse le champ sans penser aux conséquences et je rentre dans la petite maison.

Sur la table, il y a encore les provisions du matin. Ma mère est à côté de la cheminée. Le feu est éteint et a emporté l'âme de ma mère chérie. C'est horrible, ma mère est morte dans la misère et je n'étais pas là, pas là pour l'aider, pour la soutenir.

Mes larmes envahissent mon visage, je ne tiens plus, je vais mourir de chagrin, non, pourquoi elle, non ...

Une semaine s'est écoulée depuis le décès de maman. Depuis son enterrement, je suis croupie près du feu, je ne bouge que pour alimenter l'âtre si triste. La faim, le chagrin me détruisent peu à peu. Il faut que je bouge.

Je sors vers les rues où la vie n'a pas cessé. Je ne peux regarder un de ces riches sans le maudire. L'un d'entre eux me donne un sou. "Tu aurais pu la sauver...", mes pensées sont pleines de haine. Je les déteste. Je me trouve si lâche d'accepter cet argent, ce vil métal qui rend la vie si belle.

Je décide de rentrer, sur mon chemin, un ami. Il est malade, par ce froid, il va sûrement mourir si je ne l'aide pas. Je dois le soigner. Ces messieurs de l'église disent toujours " tu aideras ton prochain ... ". Je l'aime bien mon ami, je sors un peu de ma solitude, je m'occupe de lui comme quand maman était là, ma maman, pourquoi ?...

Ça y est, il est rétabli, en deux jours je l'ai remis sur pied, il me remercie, me complimente, me promets sa loyauté éternelle. Je suis heureuse, il m'a laissé un peu de sous.

Plus les jours passent, plus des gens viennent pour être soignés. Je suis très connue dans le quartier. Pour n'importe quel problème, ils viennent pour que je les aide.

Aujourd'hui, il faut que je me prépare vite, on m'a fait dire qu'une vieille femme veut me voir. J'arrive, elle est là, couchée, les yeux vides, attendant, m'attendant. Je me mets à son chevet :

"Alors vieille femme que veux-tu ?"

La vieille femme parle très doucement, je m'approche pour entendre. En même temps, elle me prends la main, elle est glacée puis bouillante. Elle me susurre :

"À toi le pouvoir ..."

J'ai peur, je lâche sa main redevenue glacée, la pauvre est morte, je n'ai rien pu faire pour elle. Que voulait-elle me dire ?

Au pied de son lit, un livre, je sais, c'était une sorcière ...

Je me saisis du livre et je m'enfuis de ce lieu.

Le soir, je regarde dans ce livre et si j'avais son pouvoir pour de vrai ... Au bout d'un moment, j'essaye ... "Ahhhhh ! ! !" ... mon premier essai est concluant, mais quelle peur !

Plus en plus de personnes viennent me voir, je pratique tout : les guérisons et le contraire. Maintenant, le sou est mon second maître. Les bourgeois viennent me voir, ils ne me regardent plus comme avant, ils ont peur, ça me rend si heureuse. Je les guéris toujours, mais après, peu de temps après, ils ont une rechute et ils reviennent me voir ...

Je deviendrai riche aussi et je me vengerai de ces gens méchants. La soif de vengeance me rend de plus en plus puissante, mes pouvoirs deviennent incroyables. L'aisance, le respect, les gens frémissent sur mon passage, pauvres comme riches, ils baissent les yeux en apercevant ma silhouette sur leur chemin.

Le jour de ma vraie vengeance approche, je les réduirai tous. Tous ces aristocrates qui affament le peuple ...

Ce matin, je me suis levée en forme, rêvant encore de mon ultime vengeance. Sortie de mon lit, je déjeune ce qui depuis longtemps n'avait été possible, un rêve de riche inaccessible. On frappe à la porte, sûrement des malades ...

J'ouvre, face à moi, des chevaliers, ils me prennent par les bras et m'emmènent, je ne sais pour quelle raison. Je suis dans un cachot, il fait froid, j'ai peur. Que se passe-t-il ? ? ? ?

Quelqu'un vient ... non, ils sont plusieurs. Ils m'emmènent dans les dédales de couloir. On franchit une porte, c'est la salle de torture.

Ils m'allongent sur une table, je me débats, mais je ne peux résister à leur force. Ils m'arrachent mes vêtements. L'interrogatoire a commencé.

On m'accuse de sorcellerie, de pacte avec le Diable. Ils cherchent partout sur mon corps sa Marque. Ils ne trouvent rien. Tous me regardent, me contemplent. Je sais ce qu'il va arriver dans cet endroit où les cris s'écrasent contre les épaisseurs des murs. À tour de rôle, ils me salissent, mais je suis forte, et ne m'arrachent aucun cri. Les sévices suivent pour m'arracher un aveux.

Déjà le soir tombe, j'ai le corps meurtri.
Toute la nuit, ils continuent à me torturer.

À l'aube, j'avoue d'un "oui" silencieux à leurs affirmations. Après quelques heures, je suis mené vers la place. Une foule inouïe est là, silencieuse, complice de ces bourreaux. On m'attache à un piquet au milieu du bois. Mon regard scrute les gens qui sont là, si proches. Chaque regard se baisse, compatissant, compatissant de peur ...

J'esquisse un sourire, la fin n'est plus très loin. Le bûcher s'enflamme, je sens la chaleur monter, m'étouffer lentement. Mes habits s'enflamment, je sens mon sang couler le long de mon corps. Ils se vident, tentant en un dernier espoir d'éteindre ces flammes qui m'enlèvent la vie.

Je soufre, j'ai mal, c'est long, trop long : " Alors Mort, quand viendras-tu enfin ? ? ? ". Je ne veux pas, c'est horrible, non, pas ça, arrêtez, non .....

"Bien, après cette quatrième séance, je suis en mesure de vous aider enfin. Mademoiselle GOFIONA, votre obsession du feu : de sa peur, tout vient de votre subconscient qui, à travers une expérience de vie antérieure, une sorte de mémoire post-mortem, vous rend si terrorisée. Pour vous guérir, de cette peur maladive, il vous faudra venir à d'autres séances d'hypnose pour exorciser ce mal qui vous ronge. Voyez ma secrétaire pour un rendez-vous. Mademoiselle Gofiona au revoir et à bientôt ..."

Fin

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