La lumière pâle et mobile des bougies illuminait les murs de la pièce. Seuls les recoins restaient dans l'ombre, loin du monde tumultueux de la clarté. Deux bougies, maîtresses du visible, se consumaient sur des chandeliers de cuivre. Posées à même le sol, elles veillaient pendant que les vivants, croupis à terre, semblaient méditer.

Le silence de la nuit pesait dans la pièce où, rien n'apparaissait si ce n'était les bougies. Assis dans un cercle dessiné sur le sol, les yeux clos, les membres paralysés, les sorciers opéraient à leur secret dessein.

Parfois, les ombres dessinaient des monstres inconnus au plafond, puis ils revenaient sur le sol et soudain, un autre apparaissait puis un autre : tel un défilé maudit, les démons se succédaient dans le silence.

Dehors, la nuit avait jeté son voile sur le brouhaha de la journée ; une harmonie parfaite régnait entre l'espace infini de la nuit et la parcelle restreinte de la pièce. La couleur violette des murs prenait des reflets phosphorescents avec le mouvement continuel de la lumière.

L'harmonie de paix se rompit lorsque les deux corps se réunirent dans le cercle. Après un long moment d'extase, le couple se retrouva au centre du cercle pour s'enlacer. Leurs corps nus indiquaient une cérémonie secrète oubliée depuis longtemps mais dont les actes se perpétraient dans la nuit des siècles.

L'ambiance devint plus chaude, l'étreinte se fit plus animale : les deux corps faisaient l'amour dans un silence total. Pas un geste ne brisait le mouvement continuel de reins, pas un baiser ne se donnait, seul l'accouplement comptait. L'acte achevé, le couple se sépara pour reprendre place en tête-à-tête. Les heures passèrent, le silence imprégnait la pièce, les bougies finissaient de se consumer lorsque soudain, un vent les souffla. Le noir total cédait la place à la pénombre.

L'aube arriva, le couple se leva lentement, les corps ankylosés par les heures d'immobilité inconfortable semblaient se mouvoir difficilement. Le sérieux était de rigueur, les deux visages ne laissaient apparaître aucun signe de vie intérieure. Une fois sorti de la pièce, les regards se croisèrent enfin, deux sourires radieux remplacèrent les visages durs.

" Enfin ! Nous avons, enfin, réussi. Après tant d'échecs. Nous avons réussi ... "

L'opération avait réussi, le signe ne mentait pas...

La journée se passa normalement. Chacun occupé à sa tache, comme si de rien n'était. Bientôt, ils seraient sûrs du résultat final et ils pourraient se réjouir entièrement...

Les semaines s'écoulèrent, les heures de méditations, d'invocations se succédaient dans les nuits moroses. Enfin, le résultat scientifique arriva : Eva était enceinte...

Le couple fêta cet événement en tête-à-tête, le début d'une nouvelle vie les attendait.

Durant les mois d'attente précédant l'heureux événement, Didier prépara la chambre du futur bébé. Les coloris, les meubles, les emplacements : rien n'était laissé au hasard, tout parvenait d'anciennes coutumes visant à l'élévation rapide de l'esprit.

Et, ce fut par une nuit d'avril, à minuit précis que l'enfant poussa son premier cri dans le monde humain. Sacha resplendissait sous les yeux de ses parents. Tout se passait parfaitement bien, comme prévu.

L'expérience, ou plutôt le rituel avait-il fonctionné entièrement ? Le temps donnerait la réponse car Sacha était encore trop petit pour savoir, pour enfin savoir.

La patience suffirait peut-être, mais les parents voulaient lui donner plus encore. Son baptême se fit par une nuit glaciale dans le cercle de la pièce mystérieuse, sa présence lors des séances diverses tranchait l'éternel couple. Des signes prometteurs émanaient du petit personnage : son calme dès qu'il entrait dans l'étrange pièce, son regard fort et sûr, sa précocité : tout réjouissait les parents. Le baptême fut couronné par un de ces signes inexplicables pour chaque être qui se cache la présence d'Invisibles Puissances, un signe signifiant la complicité et l'approbation de l'au-delà.

Depuis le début de sa création, Sacha convergeait de l'être humain, de plus, sa nourriture ne se basait pas sur les repas répétés des humains : les mets tenaient plus des potions mystérieuses que de recettes culinaires. Sa croissance ne s'en sentait pas ralentie, au contraire, Sacha se développait à une vitesse incroyable.

Bientôt les premiers mots sortirent de sa bouche, une semaine se passa et ce fut des phrases. Les phrases devinrent plus complexes : une intelligence hors du commun habitait l'enfant. Les amis, les voisins, tous s'étonnaient de cet enfant surdoué.

Mais, Didier et Eva préféraient éloigner leur progéniture de la curiosité malsaine de l'Homme. Et, ils n'avaient pas tord car, sans raison, l'enfant se plongea dans un mutisme total. Sa curiosité, sa soif de culture ne s'estompaient pas, mais il gardait le silence. Le couple en restait perplexe, comment expliquer ce phénomène ? Les longues heures de méditation quotidienne n'y changeaient rien. Sacha pratiquait plus que le couple, mais sa voix restait muette. L'enfant passait ses heures à lire tout ce qu'il trouvait. Un matin, pourtant, il ouvrit la bouche.

"La route est peu sure
Pour l'homme qui trime dur.
La route n'est plus bonne
Quand le repas sonne"

Le couple se regarda puis, ils regardèrent l'enfant qui semblait à nouveau parti dans son monde hermétique. Cette phrase restait incompréhensible mais, Didier, après sa journée de travail, alors qu'il était sur le chemin du retour, se vit refuser la priorité par un automobiliste : le choc fut inévitable. Après un moment d'hébétude dû au choc, il resta encore quelques minutes au volant de son véhicule endommagé tout en pensant aux mots de son fils. Les papiers remplis, il parvint à rentrer jusque chez lui. L'explication était simple,
Sacha savait.

Le lendemain, Sacha émergea de son silence à nouveau.

"Le vent se lèvera
Pour celui qui vit mort,
Le tonnerre grondera
Pour celui qui vit fort."

Et, à nouveau, l'explication survint durant la journée.

Didier se vit promu chef, alors que sa situation stagnait depuis quelques années, remplaçant un chef un peu trop expéditif.

Durant chaque petit-déjeuner de la semaine, Sacha prédit dans une de ses phrases mystérieuses des événements imprévisibles. La stupeur était à son paroxysme ainsi que la crainte de cet enfant bien étrange. Le week-end se passa sans que Sacha n'émette un son, les parents n'expliquaient plus rien quant à son comportement. Les séances passaient sans que rien ne se produise, seul Sacha en semblait satisfait, comme si lui seul parvenait à entrer en contact avec l'au-delà.

Une nouvelle semaine commença et Sacha changea de comportement. Il était devenu un petit être fragile, aux problèmes humains. La joie revenait dans la famille. Les aventures passées s'effaçaient devant le plaisir qu'offrait le comportement de Sacha à ses parents. Un enfant normal, enfin ! !... Tout était prévu pour le week-end lorsque arriva le samedi. Ce samedi fut, à nouveau un jour sombre pour les parents. Sacha s'était replongé dans son silence déconcertant. Le week-end fut gâché. Didier et Eva ne cherchaient plus à comprendre, ils vivaient avec la fatalité du lendemain. Sacha semblait traverser des crises durant les jours de la semaine et vivait comme un légume durant le week-end. Le couple savait maintenant qu'à chaque début de semaine Sacha changeait complètement de comportement. Le couple s'interrogeait, avait-il bien fait ? N'avait-il pas échouer dans leur pratique secrète ? Comment le savoir, comment contrecarrer ce sort qu'ils avaient eux-mêmes jeté sur leur enfant ?

Tant de question sans réponse, tant de mystères qu'il faudrait à tout jamais enfouir dans le secret de leurs agissements paranormaux.

La semaine qui arriva fut terrible. Sacha se réveilla le lundi dans un état critique. Son comportement ressemblait, ou plutôt était celui d'un mongolien. Éva savait qu'à la fin de la semaine tout changerait à nouveau mais la situation était très dure, bien trop dur. Son esprit commençait à craquer, elle ne pouvait plus endurer ce tourment perpétuel. Une solution existait pourtant mais son mari, allait-il être d'accord ? Attendre encore et lui en parler, sûrement.

Des séances pour redonner une attitude à leur fils furent toutes des échecs. Sacha vivait comme il avait été créer et élevé. Son regard se noircissait de plus en plus et sa carrure en imposait pour son âge. Le couple maudit craignait leur enfant plus que tout.

Les semaines passèrent avec des Sacha toujours différents et les week-ends laissaient Sacha dans un silence maintenant classique. Et pourtant, alors que tout semblait avoir atteint une habitude déconcertante, Eva craqua. L'enfant était revenu avec les cadavres d'un oiseau, d'une souris et d'un chat. Le sourire de l'enfant laissait transparaître un plaisir sadique. Éva le gifla violemment. L'enfant fronça les sourcils et jeta dans la pièce les corps inertes. Sacha s'enferma dans sa chambre jusqu'au retour de Dider.

Quand le repas fut servi, il arriva dans la cuisine. Il se dirigea vers son père comme pour le saluer, mais une fois à sa hauteur, il lui planta le majeur et l'index dans la gorge. Didier n'eut pas le temps de crier ou de bouger, son regard terrifié fixait son enfant. Le corps s'écroula quelques secondes plus tard. Sacha se mit face à sa mère. Éva n'avait pas bougé, immobilisée par la peur, incapable de crier. Seul son regard tentait de prendre la fuite devant le petit être diabolique. Sacha souriait comme jamais il ne l'avait fait. Il s'approcha de sa mère et la regarda tout en lui caressant les cheveux. La petite main glissait dans la chevelure en laissant de vilaines traces de sang. La main douce suivait maintenant le contour de son visage. D'un coup sec, il tira ses cheveux basculant la tête de sa mère en arrière. Éva n'arrivait pas à hurler, son cœur s'emballait rien ne pouvait freiner son rythme trop élevé. Après quelques minutes de silence, comme pour savourer sa suprématie, Sacha se jeta sur le cou qui s'offrait à lui. Ses dents se plantèrent dans la chair tiède en laissant jaillir le sang qui s'y cachait...

Ce ne fut qu'au week-end qu'eut lieu la découverte du massacre. Les thèses les plus invraisemblables firent la une des journaux. Mais, le mystère demeurait sur le double meurtre et sur la disparition de l'enfant de trois ans...

Fin

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