Voleurs d'enfance
de François Dubé

Luther vivait heureux, avec sa petite famille, sur la rive sud du fleuve St Laurent. La Nouvelle-France venait à peine d'être cédé aux Britanniques par le traité de Paris. Il cultivait la terre et se tenait loin de toutes ces histoires politiques. À vrai dire, vivre sous le régime anglais ne le dérangeait en aucun temps. Plutôt amorphe de nature, une seule chose lui tenait vraiment à cœur, sa femme, Émilienne, et ses trois enfants, Catherine, Henry et Paul.

En ce mardi matin, mais lui n'en savait rien étant complètement de la réalité, Luther revenait du poulailler avec sa récolte d'œufs quotidienne. Lorsqu'il entra dans la maison, il trouva sa femme en pleurs, étendu sur la table de la salle à manger. Il se dirigea immédiatement à la chambre de ses enfants. Le lit d'Henry était vide, et une feuille était déposée sur son oreiller.
Votre fils est en sécurité pour l'instant, mais vous devrez nous donner tout ce que vous avez mis de côté ces dernières année pour le revoir en vie. Amenez nous cette jolie somme, demain, a l'entrée du boisé, sous le gros chêne quand le soleil sera au zénith du ciel et votre enfant vous sera retourné à cet endroit le lendemain.

Luther avait économisé ces dernières années plus de 500 écus. Il avait gardé cette somme pour que ces enfants puissent mieux vivre lorsqu'ils seraient grands. Il s'écroula en sanglots, non pas pour la perte de cette de l'argent, mais par peur de ne plus revoir son fils de 8 ans en vie. Il ne pouvait pas comprendre ce qui se passait dans la tête des ravisseurs, il ne comprenait pas que des adultes s'en prennent à des enfants. Il pleurait, mais à l'intérieur il bouillais de rage. On venait de lui voler ce qu'il avait de plus précieux au monde, son petit trésor de bonheur, son fils. Il le revoyait, assis à côté de lui à le regarder traire et nourrir les vaches, semer et récolter ses légumes, il l'entendait lui poser des tas de questions sur son travail. Sa femme et ses deux autres enfants vinrent le rejoindre, et ils sanglotèrent ensemble, nul ne ressentait le besoin de parler, juste d'être près les uns des autres, ils se sentait tous mieux, beaucoup mieux.

Son fils lui manquait déjà , et il ne pouvait s'imaginer deux autres jours d'angoisse à se demander se que son petit soleil pouvait endurer, à penser à l'endroit ou il le gardaient, à la façon dont ils le traitaient. Demain, Luther irait porter l'argent à l'endroit prévu. Il éteignit les bougies pour dormir, mais le sommeil ne vint pas. Il resta éveiller toute la nuit, parfois il éclatait en larmes, et puis il se ressaisissait en pensant au sourire du petit garnement, en le revoyant jouer et courir dans le pré. Cette nuit lui parut une éternité, mais enfin elle s'achevait.

Il avait fait ce qui était écrit sur la lettre, mais il ne se sentait pas mieux. Il n'en avait rien à foutre d'avoir perdu la somme, son fils n'était toujours pas de retour. Le souper se passa dans le silence total, de même que les deux jours précédents. C'est alors que Paul demanda à son père :
- Où il est Henry, il me manque beaucoup.
Luther répondu au bords des larmes :
- Il est en sécurité, tout va bien ne t'inquiète pas, il reviendra demain.

Lui-même peu convaincu de sa réponse, le père se retira dans sa chambre. Comme la veille, le sommeil ne fut pas au rendez-vous. Il ne lui restait qu'à espérer retrouver son fils sous le chêne.

Luther entra en riant, Henry perché sur ses épaules. Toute la famille l'attendait, et tous se jetèrent sur lui pour lui monter leur joie de le revoir. Une seule personne semblait triste ; Henry. Nul ne vit que l'enfant n'était plus le même, mais lui le savait, sa vie ne serait plus jamais la même, on lui avait volé son enfance à jamais, ses ravisseurs étaient partis avec ce qu'il avait de plus important. Personne ne saurait se qui s'était passé sauf lui, il en avait trop honte pour le dévoiler à tout le monde. L'enfant, jadis si joyeux, serait maintenant triste car sa mémoire resterait à jamais gravée de ces mauvais souvenirs. On l'avait violé, et ça personne ne pourrait l'aider à l'oublier.

Et oui, le viol, la pédophilie, et tous ces actes violence physiologique et psychologique gratuit existaient bien avant notre ère, seulement, les moyens pour les contrer ou pour aider les victimes, eux, n'existaient pas.
Fin

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