La grotte des vents
de François Pissavy



Cette année-là un grand froid sévit sur tout le pays. Un froid si vif qu’il est resté dans toutes les mémoires. Un froid venu du nord apportant en une nuit neige, vent, givre. Un froid qui blanchit la vaste plaine, les toits de chaume et les rues d’un petit village recroquevillé autour de son clocher. La rivière se figea. Le lac, les mares se couvrirent de glace puis d’un épais manteau blanc. Les arbres dénudés s’habillèrent de givre. De gros nuages gris poussés par un vent furieux roulaient dans le ciel. Un vent qui frappait aux fenêtres et aux portes des maisons. On crut à un vilain caprice du temps, un caprice qui ne durerait pas. Hélas ! Les semaines passèrent et passèrent mais le froid demeura. L’inquiétude grandit parmi les villageois. On pria, on implora tous les saints du Ciel. En vain.

Les habitants inquiets de leur sort ne sachant que faire, décidèrent de réunir le grand conseil, une instance dont on avait presque oublié l’existence. L’honorable assemblée se tint dans la plus grande pièce de l’auberge et l’on discuta longuement. La mère Michel, au nez si crochu qu’il en touchait presque son menton, fut pressée de questions. Elle, la cartomancienne, ne sut que répondre. Le barbier qui ne se rasait plus pour se protéger du froid somnolait derrière sa grosse barbe, le savetier au dos voûté haussait les épaules, l’aubergiste se lamentait, le forgeron et le charpentier, Igor et Grichka, deux jumeaux astucieux se frottaient longuement le menton, non, ils n’avaient rien à proposer.

La dernière personne à prendre la parole fut le vieux docteur à la voix chevrotante. Dans son jeune temps, son père lui avait parlé d’une grotte, dans laquelle les quatre vents se réunissaient chaque soir pour déterminer celui qui le lendemain soufflerait. Mais quand il faisait très froid comme ces temps-ci, tous les vents s’engourdissaient sauf le vent du nord. Il fallait donc aller les réveiller pour que le beau temps revienne. Seulement le vieux docteur ne se souvenait plus très bien de l’emplacement de la grotte, mais ajouta-t-il « en cherchant dans mes livres, je pourrai retrouver l’endroit exact ». Ce dont il se rappelait avec certitude c’est qu’elle était loin cette grotte des vents, très loin, à des centaines de lieues du village.

L’espoir soudain revint. Vite on raccompagna le vieux docteur à la voix chevrotante chez lui, on l’installa dans son fauteuil devant sa table, on alluma sa grosse lampe, on jeta quelques bûches dans la cheminée et l’on empila devant lui tous les livres de sa bibliothèque. Il se mit aussitôt au travail. Mais ses yeux fatigués avaient souvent besoin de repos. Au village, personne ne sachant lire, il dut travailler seul des jours et des jours. On attendit jusqu’à ce qu’il lût la dernière page de son dernier livre.

Puis, à sa demande, le conseil se réunit une nouvelle fois dans la plus grande salle de l’auberge. Le vieux docteur sortit de son sac une feuille de papier qu’il étala devant les membres de l’honorable assemblée. Un plan barré d’un gros trait rouge. Il pointa son index sur un petit cercle noir « notre village » dit-il. «Ici de hautes montagnes à franchir » faisant glisser son doigt sur le trait « puis une grande plaine à traverser couverte de forêts, et là en haut de ces rochers acérés, la grotte des vents ».

Tous furent émerveillés par son savoir, mais chacun s’interrogeait avec angoisse « Comment ? Oui comment par ce temps si froid, avec toute cette neige faire un si long voyage ? ». La mère Michel dont le nez si crochu touchait presque son menton déclara que c’était pure folie d’aller là-bas réveiller les vents. Le barbier souleva ses lourdes paupières et bailla. Le savetier au dos voûté haussa les épaules. Igor et Grichka les jumeaux astucieux eurent une longue conversation avec le vieux docteur. Avant de se quitter, on convint de se retrouver le lendemain.

Ce soir-là, la grosse masse d’Igor le forgeron frappa l’enclume tard dans la nuit. La scie de Grichka le charpentier découpa les planches, son marteau enfonça les clous et ajusta le métal sur le bois. Le lendemain, on les vit, portant sur l’épaule de longues planches aux bouts à la poulaine enchâssées dans du fer, se rendre fièrement à la réunion. Ils s’assirent de chaque côté du vieux docteur et prirent la parole pour expliquer l’usage de ce nouveau matériel.

Deux grandes planches entourées de métal permettant de glisser sur la neige que l’on fixait sous les chaussures et pour se propulser un bâton dans chaque main. Grâce à cette invention, ils parcourraient la distance séparant le village de la grotte des vents en trois jours.

Les membres de l’honorable assemblée trouvèrent cette invention ridicule et reprochèrent au vieux docteur de les avoir fait déplacer inutilement par un si grand froid. Ce dernier avec sa voix chevrotante demanda aux jumeaux de faire une démonstration. Igor et Grichka acceptèrent avec joie, trop contents de montrer à ces braves villageois leur esprit inventif.

En haut de la rue principale, légèrement en pente, Igor avec l’aide de Grichka fixa les grandes planches à ses gros souliers. Poussant sur ses bâtons pour se donner de la vitesse, il dévala l’endroit à toute allure, dans un froid glacial laissant derrière lui deux belles traces sur la neige. Les membres de l’honorable assemblée furent béats d’admiration. « Que les jumeaux partent dès demain matin, nous avons assez attendu » s’exclamèrent-ils. « Quoi s’écria la mère Michel très en colère, envoyer ces deux galopins parler aux vents! Jamais vous m’entendez, jamais ils n’écouteront ces gamins.» Des paroles auxquelles on accorda que peu d’attention. Des paroles dictées par une jalousie féroce. Cette maudite assemblée n’avait-elle pas préféré le savoir de ce vieux docteur au sien ! Pour sûr, elle allait empêcher ce voyage !

Au petit matin, il se mit à neiger à gros flocons. Une main maléfique, sûrement celle de la mère Michel, avec ses doigts aussi crochus que son nez, devait presser les nuées et les essorer jusqu’à la dernière goutte. Voilà ce que beaucoup pensèrent au village. Il neigea ainsi des jours et des jours. Les habitants étaient au désespoir. Sauf le vieux docteur. Chez lui, il avait accroché au mur un étrange appareil qu’il consultait chaque jour. Une planche de bois sur laquelle était fixé un tube rempli d’un liquide rougeâtre. Un matin, après avoir observé les mouvements de l’étrange chose emprisonnée dans sa cage de verre, il annonça aux jumeaux que les nuages, vidés de leur neige, allaient bientôt se disloquer. Ces derniers se préparèrent au départ, remplirent leur hotte de toutes les choses utiles pour leur voyage sans oublier le plan, le message du vieux docteur au vent du Nord, les potions pour les vents d’Est et Ouest et un puissant élixir pour le vent du Sud.
Le lendemain, le soleil fit son apparition dès le matin dans un ciel limpide. Igor et Grichka s’élancèrent en direction de la grotte des vents dans un froid très vif. Avant qu’ils ne disparaissent, on les vit avançant à grands pas, ou dévalant à vive allure une forte pente avec une parfaite maîtrise.

L’attente commença, une longue attente. Dans la grande salle de l’auberge, les conversations s’animèrent. Les uns comme le vieux docteur et ses amis certains du succès de l’entreprise s’opposèrent aux autres emmenés par la mère Michel persuadés que ces deux « galopins » seraient punis de leur témérité.

En fin de cette première journée, les jumeaux arrivèrent au pied de la haute montagne. Ils la franchirent dès le lendemain après une nuit passée dans une cabane de neige. Le troisième jour, la vaste plaine couverte de forêts traversée, ils arrivèrent en vue de la grotte des vents.

Au moment où Grichka sortait de sa hotte de quoi s’alimenter, une voix grave venant de nulle part se fit entendre « Je suis le vent du Nord. Soyez les bienvenus. Enlevez ces choses devenues inutiles de vos pieds et suivez-moi.»
- Te suivre, mais nous ne te voyons pas répondirent en choeur les jumeaux.

Devant eux apparut soudain un homme vêtu d’une longue robe brune, coiffé d’une capuche, les traits tirés et les yeux rougis. À l’entrée de la grotte, ils déposèrent leur hotte et s’installèrent avec leur hôte autour d’une table chargée de victuailles.
- Prenez et mangez mes chers amis. Ceci a été préparé pour vous.
- Préparé pour nous reprit Igor surpris. Comment as-tu appris notre venue ?
- Par un songe mes bons amis. Je sais aussi que dans vos hottes se trouvent un élixir et des potions qui sortiront mes collègues de leur long engourdissement.
- Sais-tu repris Grichka admiratif, que j’ai aussi un message à te remettre de la part du docteur ?
Le vent du Nord lu le message avec attention puis s’adressa de nouveau à ses invités.
- Les instructions du docteur. Je les attendais. Nous les suivrons à la lettre. J’ai hâte de les voir se réveiller. Voyez comme ils dorment paisiblement. Alors que moi, depuis six mois, sans connaître de repos, je suis à la tâche, apportant la froidure sur vos contrées, déchaînant les mers, courbant l’échine des arbres, poussant de lourds nuages chargés de neige. Le mois d’avril touche à sa fin et je suis toujours au travail. »

Le repas terminé, Igor, Grichka et leur hôte préparèrent avec soins les remèdes. Le puissant élixir fit que le vent du Sud sortit de sa langueur en premier. Vite il se porta sur le plus haut sommet de la montagne et se mit à souffler de toutes ses forces. Puis les vents d’Ouest et d’Est s’éveillèrent. Au petit matin la neige avait disparu autour de la grotte. Voyant cela les jumeaux décidèrent de quitter l’endroit rapidement. Les vents, reconnaissants, les assurèrent de leur soutien « Le soleil vous accompagnera, mais soyez prudents. Avec cette neige, les dangers sont nombreux. » Prudents ! Les dangers de la neige, ils les connaissaient mieux que quiconque ! À part les hordes de loups que pouvaient-il encourir maintenant qu’ils maîtrisaient l’art de la glisse ?

Pendant ce temps au village, on guettait les signes d’un réchauffement. En fin d’après-midi, le savetier au dos voûté vit de petites gouttes d’eau tomber de son toit de chaume. Il écouta émerveillé ce délicieux plic ploc qu’elle faisaient en tombant dans la petite flaque devant sa porte. Prenant soudainement ses jambes à son cou, fou de joie, il se précipita chez le barbier annoncer la bonne nouvelle. Les jumeaux avaient réussi. Ils avaient réveillé les vents. Le lendemain, les toits se mirent à goutter avec vigueur. Les enfants sortirent des maisons. Le barbier rasa sa barbe devenue inutile. L’aubergiste se frotta les mains, les voyageurs allaient revenir.

Deux jours plus tard au beau milieu de l’après-midi, on aperçut au sommet de la colline qui dominait le village Igor et Grichka faisant de grands signes avec leurs bâtons. En bas, on leur répondit avec tout ce que l’on avait sous la main bonnets chapeaux pièces de tissu. C’était la joie, l’allégresse. Dans leur hotte, le plus beau des cadeaux : le printemps. Ce printemps si désiré, si attendu.

Les jumeaux emportés par cet enthousiasme descendirent, prenant l’endroit le plus pentu bondissant sur la neige enchaînant des petits virages. Derrière eux, à leur poursuite une énorme langue blanche dévalant avec fracas dans un épais nuage. Du bas de la colline, on les vit, fléchis sur leur jambe la tête en avant descendre à une vitesse folle cherchant à s’échapper en vain de cette furie. Quand le calme revint les gens se précipitèrent au secours de leurs héros. Un des chiens du village se mit à gratter frénétiquement la neige. Sous ses pattes, on découvrit Grichka sans connaissance, le visage tuméfié. Igor plus heureux s’extrayait de sa prison blanche.

Le lendemain, les villageois se demandèrent qui avait pu déclencher ce dévalement de neige. Le coupable fut vite trouvé : la mère Michel. Cette vieille sorcière au nez si crochu qu’il en touchait presque son menton n’avait-elle pas dit que les jumeaux seraient punis de leur témérité ?

Le grand conseil se réunit à nouveau. Igor et Grichka remis de leurs émotions y assistèrent. On parla de tous ces événements. De ce grand dévalement de neige. Non ce n’était pas la mère Michel qui l’avait provoqué mais les jumeaux eux mêmes. Ils avaient ignoré la mise en garde des vents.
Et ce mauvais temps qui avait retardé leur départ ? « Caprice du ciel » analysa sobrement le vieux docteur.

Et pour bien montrer que la Mère Michel avait été accusée à tord, le grand conseil lui offrit un magnifique chaton en remplacement du vieux matou qu’elle avait perdu.

Le vent du sud, grâce au puissant élixir du vieux docteur souffla avec de plus en plus de vigueur. Les hivers devinrent plus doux, plus agréables. La neige disparut à jamais. Les planches à glisse furent remisées, puis des années plus tard brûlées dans un grand feu de la Saint Jean.


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