La sphère du comte Potocki
de François Pissavy



. Place aux stratus, aux cumulonimbus, blancs sales, noirs, fuligineux, arrivés en rangs serrés, ils ont caressé les sommets, les ont étêtés, sont descendus dans les vallées. Un rideau de brume s’est mis en marche estompant les formes, fanant les couleurs.

Au milieu des prairies, autour de son clocher, le village, immobile, attend, replié sur lui-même. Ce matin haut dans le ciel, un voile laiteux adoucit les ardeurs du soleil. Des petites laines multicolores surgissent sur les épaules dorées des femmes. Les toiles blanches et bleues des parasols de la terrasse du brasseur de bière frémissent. Leurs volants s’agitent, claquent dans le vent. Vite, on les ferme. On les extrait de leur pied. On les emporte en lieu sûr. Le serveur, plateau rond à la main, venu encaisser les derniers clients, dessert les tables. En un clin d’œil, l’endroit se trouve désert. Le modeste cerisier planté là secoue ses feuilles, à ses pieds, les cytises courbent leurs têtes. Un livre délaissé sur un mur tourne ses pages, un morceau de journal rasant le sol remonte la rue, un sac plastique accroché à une branche se gonfle, s‘agite puis s’envole au-dessus des toits. Près de la fontaine en granit rose de la place du marché, un tourbillon s’élève en un haut tournoiement narguant la girouette rouillée du clocher. En face de l’église, le magasin de souvenirs. Au-dessus de sa vitrine, un message sur le bandeau lumineux « Vendredi 13 août. Bienvenue à Mallouise… ».

Le ciel s’assombrit encore. Une voiture traverse la place, phares allumés. Un calme précaire s’installe. Trois heures. Premier coup de cloche. Il résonne comme un glas. Deuxième coup… Déchirant cette nuit diurne de haut en bas, une lueur bleutée, vive, intense, aveuglante. Une dernière fois, le bronze vibre seul, désolé… Au loin, le grondement du tonnerre, dévale la vallée, long, assourdissant. Un bruit sec sur le ciment du trottoir, un autre, des traces humides par ci, des traces humides par là. Des traces humides qui se rejoignent. Une odeur de terre mouillée.

À l’abri sous un gros marronnier, j’enfile mon Kway. Au-dessus de ma tête, une succession de bruits secs sur les feuilles. Un éclair. Le tonnerre. Fort, violent. La pluie redouble, transperce les arbres. Je presse le pas. Sur la route bombée, l’eau ruisselle sur les côtés formant de larges flaques. Le trottoir fait place à l’herbe mouillée qui s’enroule autour de mes jambes nues. Mes pieds sont trempés, l’eau me passe entre les orteils. Je ruisselle de partout. Ça dégouline sur mon front, ça me rentre dans les yeux, ça dégringole le long de mon nez, ça rentre même dans ma bouche. Au début avec un léger goût salé. Ça me passe dans le cou. Ça coule sur ma poitrine. J’ai froid, je frissonne, je vais attraper la crève. De vieux rhumatismes se réveillent. Une voiture me dépasse. Une immense gerbe me fouette le visage. J’en ai marre. Je n’y vois plus rien, je passe mon temps à essuyer la buée de mes lunettes.

Une douleur vive. Je m’assois sur le chapeau jaune d’une borne. Je me recroqueville, les coudes enfoncés dans mon ventre. Ah mon ventre ! Cette putain de douleur ! Cette putain de tumeur qui me bouffe les boyaux. Qui enfle, qui essaime. Rien pour l’arrêter. Mes jours… Ah ! Mes jours ! Ceux qui me restent… Je vais bientôt pouvoir les compter… Sur ma jambe, une goutte. Je la suis. Elle s’arrête, hésite, va à droite puis à gauche, file vers ma cheville, atteint la bordure de ma chaussette, disparaît… Ne pas penser à ma maladie. S’occuper l’esprit. ... Ne pas se laisser aller… J’éternue, je frissonne, j’ai froid. Allez debout ! À cent mètres, le raccourci. Des marches pour éviter les lacets. Dans dix minutes, je serai chez moi.

Extraire sa clef d’une poche détrempée avec des doigts gourds, ce n’est pas une mince affaire. La mettre dans la serrure non plus. J’ouvre. Je dégouline de partout. Je vais tout salir. Je me déchausse, sèche mes pieds nus sur le paillasson, essore tout ce qui goutte au-dessus du bac de géraniums, me précipite dans la salle de bain, fais couler l’eau et plonge dans la baignoire. Je suis crevé, éreinté, lessivé. Ce bain, je vais y rester des heures. Se détendre, respirer....
Ah ! Mon atelier d’orfèvrerie ! J’en ai passé des heures à découper, ciseler, marteler, poncer, polir. Vendu. Et de tout ça, qu’est ce qu’il en reste. Quelques outils au fond du garage !

Cette pluie qui n’arrête pas, qui colle aux fenêtres. À donner la nausée. Dire que ce foutu temps doit durer jusqu’au milieu de la semaine prochaine. J’en ferme mes volets de dégoût. Triste fin pour ce dernier séjour. Je m’installe dans le sofa du salon, tasse de thé à la main. J’allume la télé. Encore un best of d’on a tout essayé ! J’ai déjà vu ça dix fois ! Je farfouille dans une pile de revues. Le magazine littéraire, les écrivains et la psychanalyse. J’ai acheté ça, moi? Je le feuillette. Distraitement. Comme ça. Un encadré. Les terreurs magiques. Jean Potocki, auteur d’« un manuscrit trouvé à Saragosse ». Curieux bonhomme, ce comte polonais. Son passe-temps : limer un bouton de théière en argent pour en faire… Une sphère. Une sphère à la lime ! Tâche ô combien délicate ! L’usage qu’il en fit montra qu’il avait atteint une parfaite maîtrise du limage.

Potocki. Ça me plait ce nom. Trois syllabes sonores. Je les murmure, je les chante à tue-tête, je les crie. J’esquisse un pas de danse à trois temps en emportant ma tasse vide à la cuisine. Une sorte d’allégresse m’envahit. Assis sur la table de la cuisine, je scande, sur la porte du placard avec la pointe de ma chaussure, Po – toc – ki sur une gamme allant crescendo.

Ouvrant la porte de l’armoire à vaisselle, l’illumination ! Devant moi le légumier en argent massif. Sur son couvercle deux petites pommes en guise de poignée. Voilà comment occuper mes journées ! Ce que ce cher comte avait fait en trois ans, moi, Jacques Vernove, je vais le faire en trois jours. Les sphères, ça me connaît. Couvercle sous le bras, je file au garage.

Encore cette foutue douleur. Je ralentis le pas, m’assieds sur une marche. Ah ! Si je pouvais arracher cette tumeur de mon ventre comme le faisaient les adorateurs de Kali avec le cœur de leurs victimes. Je la piétinerais de joie avant de la jeter dans un feu purificateur.

Allez, secoue-toi ! Au travail ! Couvercle dans l’étau. Trois petits coups de scie. Légères vibrations du métal. Deux pommes cueillies d’un seul coup ! Deux pommes siamoises. Dans ma main. Je les sépare. En argent ! Presque le jardin des Hespérides ! Ah ! Ah ! Ah ! Je pose un regard attendri sur ce couvercle. Un légumier du XVIIIe siècle !

Déjà sept heures et demie! Je remonte le coucou alsacien perché au-dessus de mon établi. J’aime sa compagnie. Je passe mon matériel en revue. Comme au bon vieux temps. Limes, pied à coulisse, feuille-de-sauge toile émeri. Parfait.

Quelle dimension donner à ma sphère ? Problème crucial. Ça ne peut être que la taille de l’âme. La taille de l’âme ? Mais personne ne sait ça. Il n’y a que son poids qui est connu. Vingt-et-un grammes, différence entre les poids ante et post mortem Résultat d’une expérience menée aux États-Unis dans les années soixante. Mais pour en calculer le rayon à supposer que l’âme soit sphérique, il faudrait connaître ne serait ce que la densité de la matière qui la compose… Si comme certains le disent l’âme est un pur esprit, ses dimensions… Je conjecture, je m’égare, je délire !

Voyons, voyons un peu de sérieux. La taille de cette âme… Elle ne peut être… Ne peut-être qu’égale… Trouvé ! Égale au carré du nombre de syllabes composant le nom de Potocki. Le diamètre de ma sphère sera d’un Potocki au carré.

Je fixe la pomme dans l’étau et je l’attaque à la lime. Une lime qui semble murmurer elle aussi le nom du comte. Murmures que je reprends en écho en rythmant mon geste en trois temps. Po toc ki. L’ardeur me gagne. Je m’enflamme. Je lime. Je lime. Po toc ki. Po toc ki. C’est fou. Sur la soucoupe placée sous l’étau une rosée d’argent s’étale doucement. Ma pomme prend de nouvelles rondeurs. Les courbes de ma sphère apparaissent, se dévoilent, s’affirment. Je lime. Je lime. Le temps passe… Passe. Le coucou chante les heures encore et encore et moi je lime encore et toujours. La fatigue me prend. Je me redresse, passe la main sur mes reins endoloris. Le coucou sort de sa boîte, chante par trois fois. Trois heures du matin, déjà! Je place l’ébauche de mon opus dans le coton d’un boîtier, le glisse dans ma poche. Je dormirai avec.

Impossible de trouver le sommeil malgré mes deux gélules de Noctran. L’angoisse. Je me palpe le ventre à la recherche de cette maudite tumeur… Toujours là ! Active à me détruire. On pourrait pactiser. Je lui donnerais un peu de mon sang, je l’entretiendrais. Elle, en échange, arrêterait de proliférer. Si elle me tue, elle meurt. Elle pourrait comprendre ça cette conne ! On pourrait vivre ensemble. Hein ! Salope ! Je bâille. Je me sens glisser doucement. Je m’engourdis…

À mon réveil, ciel gris et bas. Au milieu de la vallée un nuage grisâtre, déchiqueté, immobile. Dehors une atmosphère humide oppressante. Il ne pleut pas. Tant mieux ! Un répit à mettre à profit. Je file faire quelques courses au Huit à Huit. Rentré, je déjeune sur le pouce et redescends au garage. J’abandonne la lime pour la feuille-de-sauge, plus précise. Ma concentration est totale. Assis devant mon établi, lampe de bureau éclairant le plan de travail, j’affine, je mesure, je polis, affine encore et encore, polis et mesure. Mon métier perdu au milieu de mes souvenirs est de nouveau là au bout de mes doigts. Je me sens moi. Je vis. Je revis.

Ma feuille de sauge, tout en douceur, va, vient, repart. Elle aussi murmure à sa façon Po toc ki. Une façon délicate, qui tinte comme le cristal. Je suis heureux. Le temps cavale comme un forcené. Le coucou sort et rentre de sa boîte, chante les heures au même rythme qu’un carillon sonnant les quarts d’heure. Minuit ! Ma sphère a atteint sa forme ultime. Demain, à la lumière du jour, je procéderai aux derniers tests.

Deux gélules de Noctran, un verre d’eau, et je file dans les profondeurs du sommeil. Demain, ce sera le grand jour.

Le grand jour ! La pluie frappe aux carreaux, le vent se déchaîne. Des nuages aux formes bizarres galopent dans le ciel. Un vrai temps d’automne. Je m’en moque. J’ouvre les volets de la salle à manger, écarte les rideaux d’un coup sec, allume le lustre, débarrasse la table de son napperon et de la corbeille à fruits, je l’incline.

Au point haut, je dépose ma sphère. Je la laisse aller. Accroupi, tenant le bord de la table d’une main pour conserver mon équilibre, les yeux au raz du plateau, j’observe. Elle roule. Je suis aux aguets, prêt à corriger le moindre défaut. Rien. Je secoue la table pour perturber son trajet, rien. Je modifie sa route à l’aide d’une règle. Toujours rien. Aurais-je atteint cette parfaite rotondité dès la première fois ? Encore un essai. Pour le plaisir. Trajectoire impeccable. Pari tenu Potocki !

Je replace ma sphère dans sa boîte en plastique. Je me dirige vers la commode du salon, fais jouer un mécanisme secret, libérant une cavité. Dedans, une boîte en carton d’un bleu passé, je soulève le couvercle. Enveloppé dans du papier de soie, mon revolver. Diamètre de l’âme de cette bouche à feu neuf millimètres, soit un Potocki au carré. Dernière chose avant l’ultime moment, faire bénir cette sphère… S’il y avait un au-delà. Mais je me vois difficilement exposer au curé de la paroisse mes intentions. Potocki partageant les mêmes doutes eschatologiques avait fait bénir sa balle d’argent « dans le cas où Dieu existerait » par son chapelain

Pour l’humble artisan que je suis, il n’y a qu’une solution… Coup d’oeil par la fenêtre. Toujours cette pluie qui tombe en rangs serrés. Mais que ne ferait-on pas pour gagner son paradis ! Pantalon de Kway, cape de pluie aussi large qu’une houppelande, sphère dans la poche, direction l’église. Une petite demi-heure à travers champs.

Arrivé, je franchis le porche, personne. Je m’approche du bénitier, sors de ma poche l’écrin, l’ouvre, prends la sphère entre mon pouce et l’index et m’apprête à la tremper dans l’eau lustrale. Derrière moi une voix m’interpelle. Le curé !
- Monsieur, puis-je vous demander la raison de votre geste ? Vous êtes dans une église !
- La raison de… De…Mon geste ? Heu... Enfin… Comment …Dire… C’est difficile.
- Vous vous apprêtiez à tremper cet objet dans le bénitier. Peut-on savoir pourquoi ?
- C’est … Euh un travail que… Que.. Euh… Je viens de faire. C’est-à-dire… Oui c’est ça… Je voudrais… Euh…Je voudrais qu’il soit béni. J’ai pensé que le contact avec l’eau du bénitier suffirait.
- Pouvez-vous me montrer cet objet ? Je fis rouler la sphère dans la paume de ma main. On dirait de l’argent ?
- Oui, c’en est
- De l’argent ! Comme c’est curieux. Une bille d’argent. C’est, vous, avez-vous dit, qui l’avez faite.
- Oui. C’est pourquoi je souhaite la faire bénir.
- De l’argent. Votre demande me rappelle la bien triste histoire d’un écrivain polonais dit-il me regardant droit dans les yeux.
- Un écrivain polonais. Euh… Peut pas vous dire mon Père. Je ne suis pas versé dans les livres. Je suis artisan. J’ai un petit atelier d’orfèvrerie. Avec le temps qu’on a eu ces jours-ci, voyez-vous, plutôt que de rester devant la télévision, je me suis occupé comme ça. Et comme aujourd’hui, c’est le jour de l’Assomption, j’ai pensé que ça pourrait m’aider dans les épreuves, une protection quoi.
- -Si vous voulez ouvrir votre main. Il trace sur ma paume un signe de croix murmurant quelques mots en latin et conclut par un « Allez en paix et que Dieu vous bénisse » C’est plus qu’il m’en faut. Je le remercie et glisse ostensiblement un billet de dix euros dans un tronc. Je prends le chemin du retour. Aucun doute, j’ai l’aval des autorités célestes.
-
Rentré à la maison, je prépare la phase ultime de mon plan. Dans un pochon de papier kraft, les cartouches. Quelques aménagements à faire. Dessertir la balle en place, enchâsser la sphère dans une bourre de métal et introduire l’ensemble dans la douille puis sertir. Chose faite, je place la cartouche dans la culasse, pose le revolver. Je fais un dernier tour de la maison, mets sur la table basse du salon le magazine littéraire ouvert à la page des terreurs magiques. Je m’installe dans le sofa, prends le révolver, le porte à ma tempe. À cki, je tire. Poooo Toooooo cki.

Un bruit assourdissant me vrille les oreilles. Le revolver me saute de la main. Je sens une violente douleur à la tempe, comme… Une brûlure. Je titube jusqu’à la glace. Les cheveux de ma tempe, c’est tout drôle, c’est… C’est…Comme si… Ils étaient brûlés. Ma peau est toute rouge. La balle … Où elle est passée la balle? Je regarde le canon de mon revolver. Coincée dedans !
La tête me tourne. Je vais tomber dans les pommes. Le fauteuil, je m’assois. Ça ne va pas bien. C’est drôle, je sens comme une main sur mon épaule. Et une voix bizarre avec un fort accent qui résonne dans ma tête. « Ah ! Ah ! N’est pas Potocki qui veut »


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